Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

L’accompagnement des vocations

Concepta Fallon, h.r.s.

N°1982-6 Novembre 1982

| P. 340-358 |

Pourquoi est-il plus difficile aujourd’hui aux jeunes de prendre un engagement qui traduise le sens qu’ils veulent donner à leur vie et qui réponde aux vues de Dieu sur eux ? Comment les y aider ? À quels signes peut-on déceler une vocation authentique à la vie religieuse ? Telles sont les questions auxquelles Sœur Concepta Fallon tente de répondre à partir de son expérience d’accompagnatrice et des réflexions que celle-ci lui a suggérées.
Traduction, avec l’aimable autorisation de l’éditeur, de l’article paru dans le Supplément n° 41 de The Way, 1981, p. 29-41.

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Difficulté du choix, difficulté de l’accompagnement

Dans mes contacts avec des groupes de personnes consacrées en diverses parties du monde, j’ai pressenti chez plusieurs d’entre elles le désir d’une aide pratique dans leur collaboration avec le Seigneur lorsqu’elles accompagnent les jeunes d’aujourd’hui sur les différentes routes où il les appelle. Pour essayer de répondre aux demandes qui m’étaient faites, j’ai été amenée à partager quelques-unes de mes expériences dans ce domaine, avec l’espoir qu’elles pourront peut-être éclairer et rassurer quelque peu ceux qui se trouvent dans des situations analogues.

Durant les sept dernières années, ma Congrégation m’a demandé de contacter et d’accompagner des jeunes femmes qui, d’une façon ou d’une autre, en étaient arrivées à manifester plus qu’un intérêt pour la vie religieuse : c’était un désir ardent de répondre à ce qui leur apparaissait comme un attrait, une invitation pressante à sortir d’elles-mêmes, à dépasser leurs plans, leurs rêves, leurs ambitions. En fait, elles étaient à la recherche d’une voie qui leur permette de découvrir ce que Dieu souhaitait et attendait d’elles, et éventuellement d’y répondre.

Je me suis fréquemment demandé – c’est une question que l’on m’a souvent posée – pourquoi il est si difficile pour les jeunes d’aujourd’hui de parvenir à une conviction (et à une décision) au sujet de leur vocation ; quelles sont les situations complexes qui rendent nécessaire une nouvelle approche dans nos rapports avec ces jeunes. Fondamentalement, ils ne sont pas différents des générations précédentes qui, elles aussi, se sont trouvées à la croisée des routes de la vie. Ils ont les mêmes aspirations profondes vers la sécurité, le succès, les relations authentiques, l’amour ; ils ont les mêmes craintes fondamentales ; ils posent les mêmes questions sur le sens de la vie ; ils sont ouverts au vrai, au bien, au beau. Cependant, il y a une différence. Le milieu politique, social et économique dans lequel s’inscrit leur vie est en état de perpétuel changement. Des valeurs admises du temps de leurs parents ne le sont plus par nombre de leurs contemporains ; ils subissent l’influence de circonstances, d’idéologies dont la diversité est effarante. En conséquence, leur besoin d’être aidés à discerner où Dieu les mène est d’autant plus grand. Concrètement, ceci semble vouloir dire que Dieu a envers nous des exigences plus grandes qu’elles n’avaient coutume de l’être. Chaque personne a son histoire et son passé. La pluralité dans notre société actuelle, non seulement par rapport à des pays et des continents différents, mais aussi en chacun d’eux, exige de nous une inventivité plus grande dans notre approche, afin de rencontrer ces besoins différents. Il n’y a donc pas de formule unique valable en toute circonstance.

Autrefois, on avait tendance à considérer et à étiqueter nos écoles et nos institutions catholiques comme des « lieux privilégiés » pour l’éclosion des vocations. Sans vouloir sous-estimer la contribution positive que ces institutions ont apportée au long des siècles, il semble bien qu’en nous limitant à ces milieux déterminés nous avons ignoré de nombreuses autres possibilités à l’intérieur de l’Église aussi bien que dans la société en général, en ces endroits où les jeunes vivaient et où Dieu était aussi à l’œuvre. Nous avons peut-être oublié l’un des principes théologiques fondamentaux en matière de vocation : la liberté souveraine de Dieu, qui choisit et appelle comme il lui plaît, sans se limiter aux quelques individus qui étaient l’objet de soins spéciaux. Dieu agit en toutes sortes de situations : il est périlleux de vouloir limiter l’action de l’Esprit.

De fait, mon expérience au cours des années – et non seulement la mienne, mais celle de nombreuses autres personnes qui ont été engagées dans le travail pastoral – montre et confirme qu’il y a, dans toutes les couches de la société et à partir d’antécédents et de situations diverses, de nombreux jeunes qui cherchent sincèrement et se demandent que faire de leur vie. Certains se sentent portés ou invités par Dieu à consacrer leurs énergies et leurs talents au service de l’Église en travaillant au bien des autres dans diverses organisations. D’autres, par contre, paraissent se sentir attirés à donner toute leur existence à ce « Quelqu’un » qui les attire (Je parle de « Quelqu’un » parce qu’à ce stade initial, alors que beaucoup peuvent l’identifier, il en est d’autres pour qui il demeure un personnage plus ou moins vague et obscur). Si ces nombreux jeunes pouvaient se rendre compte de la présence de quelqu’un avec qui ils puissent parler et partager ce qui se passe dans leur cœur, on peut être sûr qu’ils pourraient en être aidés à découvrir leur chemin dans la vie. Et tout d’abord, s’ils étaient réellement encouragés à parvenir à la connaissance de Dieu et de ce que l’engagement dans la vie chrétienne entraîne pour tous ses fidèles, ils seraient dans une situation bien meilleure pour découvrir leur vocation personnelle. Et nous devons nous rappeler qu’il y a de nombreuses vocations ; chacun a la sienne propre, parce que Dieu, dans son plan providentiel, mène chacun de façon très personnelle à découvrir, puis à remplir son rôle spécifique dans le Corps du Christ, qui est l’Église.

La vie chrétienne tient compte de tout le Corps du Christ, dont ceux qui sont appelés à la vie religieuse ne forment qu’une petite partie. Tous, nous sommes frères et sœurs, partageant l’unique vie du Christ reçue au baptême et nous avons à favoriser la croissance de cette vie en tous nos frères et sœurs. Nous avons besoin d’une approche plus pastorale et plus ecclésiale : nous devons avoir un esprit d’Église, nous sentir tenus d’aider tous et chacun à faire la volonté du Père ; en conséquence, nous devons situer l’ensemble de la vie religieuse et de la formation à celle-ci dans le contexte plus large de l’Église locale. Ainsi, en contribuant comme religieux à la vitalité de l’Église entière et en posant les fondations d’une vie chrétienne authentique et solide, nous devenons capables de discerner plus clairement la variété de manières dont cette vie peut être vécue « selon la mesure du don du Christ » (Ep 4,7). Ce n’est qu’en pareil contexte et sur cette toile de fond que nous pourrons alors réfléchir à la meilleure manière d’accompagner ceux qui pourraient être appelés à cette forme de vie chrétienne que constitue la vie religieuse. Par contre, si nous rétrécissons notre horizon et réservons notre attention aux candidats possibles à la vie religieuse, notre préoccupation dominante tendra à se réduire à la découverte ou au recrutement de « personnel » pour nos propres œuvres et nos institutions actuelles. Nous nous trouverons pris par l’anxiété de notre survie et de celle de notre congrégation. Quand cette mentalité est présente sous quelque forme que ce soit, c’est un signe que nous pensons plus à nous-mêmes qu’aux besoins réels du Peuple de Dieu, pour lequel nous sommes appelés.

La vie religieuse a ses qualités spécifiques ; mais – et ceci ne peut pas être souligné trop fortement – elle présuppose des principes chrétiens fondamentaux auxquels nous n’avons pas prêté une attention suffisante dans le passé. Il en est résulté un manque de vitalité, une baisse dans l’appréciation et la compréhension de ce que requiert la vie religieuse. Dans un passé assez récent, chaque fois qu’un garçon ou une jeune fille exprimait un intérêt pour les Frères, les Sœurs ou les prêtres ou manifestait le désir de le devenir, la tendance était de les considérer et de les étiqueter d’emblée comme « aspirants » ou « postulants ». C’est à peine si nous nous demandions même s’ils possédaient cette maturité humaine et chrétienne qui les rendrait capables d’un choix responsable pour un genre de vie. Une générosité manifeste ou même un intérêt sincère étaient souvent considérés comme un signe de vocation. Si la pensée nous venait qu’il y faudrait une prise de conscience authentique ou une conviction d’être appelé par Dieu à une forme déterminée de vie chrétienne, nous nous disions que cela viendrait plus tard – au noviciat, peut-être. Le présupposé caché de cette manière de voir, à savoir que la personnalité humaine avait à être développée à un point qui la rende capable d’un choix libre avec la connaissance adéquate de la variété des manières dont une vie humaine et chrétienne peut être vécue, cela ne faisait point partie de nos considérations (en disant ceci, cependant, je ne ferme pas les yeux sur le fait que, sous l’action de Dieu, une personne très jeune et même un enfant peut réellement avoir la claire conscience d’être appelé et par conséquent désirer se donner totalement à Dieu). Ce que je veux souligner, c’est que, pour vivre intensément la vie que pareil choix appelle, la personne doit croître dans tous les domaines du développement humain au point d’atteindre la mûre conviction qui caractérise celui qui a dépassé la période de l’adolescence et regarde la vie en face avec une vraie conscience de sa responsabilité personnelle face à des choix sérieux.

Les conséquences néfastes de la négligence de cette réalité fondamentale sont bien connues. Elles vont des attitudes infantiles prolongées la vie durant aux multiples problèmes auxquels nous avons dû faire face, spécialement ces derniers temps ; je pense notamment à ces décisions de quitter la vie religieuse, même après la profession perpétuelle, suivies de l’entrée dans le mariage ; parfois même, on a essayé d’avoir les avantages de ces deux états de vie.

Ce sont les principales raisons pour lesquelles l’Église, il y a douze ans, publia son instruction Renovationis causam sur le renouveau de la formation à la vie religieuse, qui soulignait la nécessité pour les Instituts religieux de repenser leurs manières d’agir. Le conseil leur avait déjà été donné de chercher d’autres manières, meilleures, d’acquérir cette maturité culturelle, psychologique, affective et morale qui est requise de ceux qui entrent dans la vie religieuse. L’Instruction elle aussi nous invite à nous assurer autant que possible que la personne qui entre a une vraie conviction d’avoir reçu de Dieu un appel authentique à un tel état de vie.

Dans leur effort pour répondre à ces orientations données par l’Église, de nombreuses congrégations se sont engagées dans de nouveaux champs apostoliques. Elles ont aussi expérimenté de nouvelles manières d’accompagner les jeunes dans leur recherche et de promouvoir leur croissance vers une authentique maturité dans leur vocation. Ceci a été le champ de mon activité apostolique ces dernières années. J’ai pris conscience du désir de religieux, un peu partout dans le monde, d’apprendre à répondre aux besoins de jeunes gens et de jeunes filles que Dieu peut appeler aujourd’hui et qui ont eux-mêmes besoin d’être aidés et guidés pour arriver à lui répondre. Je ne comprends que trop bien avec quelle facilité nous pouvons être amenés à chercher des « solutions » qui puissent sembler garantir l’assistance requise : par exemple, la mise sur pied de maisons spéciales ou de cours organisés pour rassembler et éclairer ceux qui peuvent paraître avoir une vocation. De pareilles méthodes peuvent aisément passer à côté des besoins précis d’aujourd’hui. Pour atteindre cette conscience et cette conviction claire d’un appel de Dieu, c’est chacun qui doit être aidé d’une façon tout à fait personnelle. Il devient évident que nous devons tenir compte de besoins très divers provenant de leur histoire personnelle sur des arrière-fonds largement diversifiés. Chacun doit être aidé à atteindre progressivement cette conviction à travers une série de choix personnels, pris de façon libre et responsable dans la spontanéité de l’amour. Pour que se découvre la sincérité et l’authenticité de ces choix personnels, pour éviter qu’ils soient influencés par d’autres, mieux vaut accompagner les jeunes tandis qu’ils mènent leur vie dans le milieu concret qui est le leur ; cet accompagnement ne sera pas procuré par des « règles », des structures ou par ce que l’on pourrait attendre d’eux dans un milieu artificiel, mais il répondra aux invitations et aux exigences de Dieu auxquelles ils deviendront de plus en plus « accordés ». Personne ne peut prendre la place de celui qui doit répondre dans l’amour. Nous donc, en suivant l’action de Dieu dans ces personnes, nous serons amenés à respecter son rythme, en évitant le danger de le précéder en introduisant ce qui est propre à une étape ultérieure : par exemple, des coutumes et des manières de faire qui sont liées à la vie religieuse elle-même.

Qu’il me soit permis de faire part de certaines de mes expériences en diverses contrées avec des jeunes que j’ai eu le privilège et la joie d’accompagner ces dernières années. Parmi celles-ci, je ferai un choix restreint : chaque cas a sa propre histoire, ses luttes, ses solutions ; aucun ne suit des normes identiques. Je voudrais d’abord poser quelques questions, auxquelles j’essayerai ensuite de répondre par l’appel à des exemples concrets. Quand c’est réalisable, je laisserai de préférence la parole à chacun des intéressés dans la description des manières dont il a été progressivement aidé et conduit à découvrir le plan de Dieu et à y répondre. Enfin j’essayerai de tirer quelques conclusions que j’ai atteintes à la suite de ces contacts.

– À partir de quelles situations et de quelles données de base les jeunes d’aujourd’hui font-ils appel à une aide dans le discernement de leur vocation et comment expriment-ils ce qu’ils éprouvent à cette période de leur vie ? Que devons-nous chercher en eux et les aider à développer ?
– Qu’attend Dieu de ceux qui désirent collaborer avec lui dans l’accompagnement de ceux qu’il appelle par des voies diverses ? Quelles qualités devraient posséder ces « compagnons » ?
– Quels sont les signes qui deviennent évidents dans la vie de ceux qui sont appelés à la vie religieuse ? En d’autres termes, quels sont les signes d’une vocation authentique ?

Un choix d’expériences

Une convertie de fraîche date écrit

Je reviens de Zambie où j’ai vécu deux ans et demi comme missionnaire laïque. Durant ce temps, il s’est passé de nombreuses choses que je voudrais partager avec vous. Je suis partie comme enseignante, car je désirais donner quelques années de ma vie à aider ceux du Tiers Monde qui sont moins favorisés que moi. Je me suis trouvée en train d’enseigner des jeunes filles dans une école catholique dirigée par des religieuses catholiques. Il n’a pas fallu longtemps pour que je découvre que j’avais certes quelque chose à donner, mais aussi que j’avais beaucoup à recevoir. Mon intérêt s’éveilla pour la foi catholique et je demandai à une des Sœurs de m’aider et de m’instruire. Dix-huit mois plus tard, ayant achevé mon catéchuménat, j’exprimai le désir d’être reçue dans l’Église catholique. Peu après, je reçus le sacrement de confirmation, ce qui fut un autre grand moment dans ma vie. Et puis, que se passa-t-il ensuite ? Avant de rentrer à la maison, je parlai de nouveau à cette Sœur et lui confiai mon désir d’entrer dans la vie religieuse. Elle me conseilla de vous écrire pour voir ce que je devrais faire ».

Nous nous sommes rencontrées à plus d’une reprise. Je constatai que cette jeune femme avait reçu une bonne instruction dans la foi, mais qu’elle avait maintenant besoin d’être aidée à vivre son engagement chrétien avant de penser sérieusement à un appel à la vie religieuse. Tout était encore nouveau et très passionnant pour elle ; et dans l’enthousiasme de sa belle âme, elle sentait que le pas « logique » suivant était d’engager sa vie. Nous avons parlé de la vie chrétienne et ouvert l’Évangile pour y trouver ce qu’impliquait pareil genre de vie. Nous avons examiné les possibilités qui s’offraient à elle d’exercer son amour et sa générosité au sein de sa propre communauté paroissiale. Il apparut alors que le réajustement de sa vie comme catholique dans son milieu familial lui posait un problème. Ses parents et ses amies n’acceptaient pas de très bon cœur qu’elle se soit faite catholique ; et comme les amies catholiques qu’elle s’était récemment trouvées et qui lui manifestaient compréhension et encouragement étaient principalement des Sœurs, elle souhaitait se trouver avec elles. Je sentis qu’il fallait plus que cela pour une vocation. Tandis que je l’assurais de mon appui, de mes conseils et de ma disponibilité, elle en vint à se rendre compte qu’elle avait besoin de grandir dans sa vie chrétienne et d’approfondir sa relation au Christ par la réflexion et la prière personnelle.

Je l’ai accompagnée pendant deux ans au cours desquels elle mena une vie très normale comme jeune professeur ; elle était heureuse d’avoir des amies et prenait plaisir aux bonnes choses de la vie ; elle s’engagea profondément dans des activités paroissiales de différents types, lesquelles à leur tour firent appel à son temps et à sa personne. En tout cela, le curé l’aida et l’encouragea beaucoup. C’était une joie de la voir croître dans la foi vécue, tandis qu’elle apprenait à découvrir le Christ comme une personne occupant une place importante dans sa vie. Elle faisait l’expérience des exigences de la marche à sa suite, spécialement à travers la douleur et l’incompréhension de ses parents, qu’elle aimait, mais qui n’étaient plus sur sa « longueur d’onde ». Progressivement, elle en vint à réaliser que le Seigneur l’appelait à faire un pas de plus vers lui. Cette conviction grandit en elle, bien qu’elle eût quelque idée de ce que cela lui coûterait. Plus tard, elle écrivit :

Je n’ai plus ni doute ni question. Comme elle est différente ma compréhension actuelle de ce que le Seigneur veut de moi ! Lorsque je vous écrivis pour la première fois, je pense que je pourrais dire que je désirais faire quelque chose pour le Seigneur et pour le monde, mais maintenant j’en suis venue à connaître celui qui m’invite à me donner tout entière à lui et, le connaissant pour ce qu’il est, cela me fait désirer ardemment de me donner à lui et ce que je ferai n’est désormais plus tellement important.

Une jeune fille à la fin de ses études secondaires

Tandis que je présentais un film sur l’activité missionnaire en Afrique, cette jeune fille s’approcha avec beaucoup de timidité et me parla de son désir de devenir missionnaire. Elle me questionna sur ma propre vie et sur ce qui m’avait amené à être une Sœur missionnaire. Nous avons passé quelque temps ensemble et décidé de nous revoir si elle le désirait.

Comme elle venait de terminer ses études secondaires, je lui parlai de ce qui l’intéressait et de ce qu’elle projetait dans le domaine professionnel. Elle me dit son désir de suivre des cours d’infirmière et nous discutâmes les possibilités qui s’offraient. Je l’encourageai sur ce point parce que je sentais que, dans son cas, elle avait besoin de s’éloigner de chez elle, de se mêler à une vie sociale et d’apprendre à voler de ses propres ailes. Son père n’était pas catholique, mais sa mère était très protectrice et tenait anxieusement à ce qu’elle reste bonne.

Après quelques mois d’apprentissage, elle me confia :

Je crois qu’il vaut mieux que je vous dise que j’ai rencontré un garçon ! Je l’aime beaucoup et je m’entends fort bien avec lui, nous avons, ce semble, tant de points communs. Toutefois, je garde l’esprit ouvert à toute éventualité. L’idée d’épouser un homme comme John m’attire, mais, en même temps, je n’ai pas non plus écarté d’autres possibilités. Avez-vous quelque conseil à me donner à ce propos ?

Nous nous sommes rencontrées et nous nous sommes écrit un certain nombre de fois durant les douze mois qui suivirent ; nous avons réfléchi, prié et partagé ensemble. Elle fut graduellement amenée à reconnaître en elle un appel plus profond de Dieu. Voici les termes dans lesquels elle décrit ce qu’elle expérimenta à cette époque :

Votre lettre est arrivée juste au bon moment, car je sens que j’ai, à présent, besoin de votre aide pour voir clair en moi. Je crois que je vais rompre avec John. Son amitié me manquera beaucoup, car j’avais plaisir à être en sa compagnie et il est charmant. Je suis reconnaissante de cette expérience d’amour et de compréhension ; je sens qu’elle m’a aidée à grandir comme jeune femme chrétienne. Mais il est difficile d’expliquer ce qui s’est produit en moi. Tandis que notre amour grandissait, je me suis rendu compte qu’il serait incorrect envers John de continuer à le fréquenter. Il prenait nos relations de plus en plus au sérieux et pensait sérieusement à un engagement mutuel pour la vie dans le mariage. C’est pourquoi je me sentis incitée à « demander l’arrêt » : en effet, en dépit du fait que cette amitié m’était chère et que l’idée d’avoir un mari et une famille qui seraient les miens m’attirait, il me devenait très clair que Dieu me conduisait sur une autre route. Au lieu d’avoir écarté de mon esprit l’idée de consacrer ma vie et mon amour au Seigneur, cette expérience a plutôt fortifié mon désir de m’offrir à lui. Désormais je veux « passer du temps » avec lui et apprendre à le connaître davantage. Voulez-vous m’aider ?

Une infirmière diplômée de 22 ans m’a écrit

Depuis quelques années déjà, j’ai envisagé l’idée d’une vocation – parfois, je me sentais tout à fait décidée et à d’autres moments vraiment hésitante. J’ai mis cette idée en veilleuse jusqu’à la fin de ma formation, mais maintenant je sens que j’ai besoin d’être aidée à me décider dans un sens ou dans l’autre. Actuellement, tout se brouille plutôt en moi et je me sens très mal à l’aise dans mes essais pour tirer les choses au clair, aussi toute aide que vous pourriez m’apporter serait la très bienvenue.

Dans ce cas particulier, le rôle que joua cette période de discernement fut d’aider cette jeune femme à saisir son malaise fondamental : celui-ci se révéla être un sentiment de culpabilité devant le rejet de sa vocation (qui lui avait été présentée comme un bien par sa mère et par d’autres personnes) et un manque de connaissance des autres vocations offertes par Dieu à l’intérieur de l’appel universel à la sainteté. Une meilleure compréhension des exigences de la vie chrétienne, le fait d’être aidée à exprimer ses aspirations, motivations et désirs profonds, la conquête d’une plus grande spontanéité dans ses rapports avec Dieu et avec les autres, l’amenèrent à l’expérience d’un profond sentiment de paix. Le moment venu, elle fit connaissance d’un jeune homme et découvrit sa vraie vocation dans la vie. Une année plus tard, elle m’écrivait :

Je suis arrivée au terme de ma recherche et je me sens en paix dans ma décision de me marier bientôt. Vous m’avez aidée à réfléchir très profondément avant de faire mon choix. Dieu a son plan sur chacun de nous ; qu’il est bon de savoir que nous pouvons nous aider mutuellement à répondre à ce qu’il attend de nous. Je sens que j’apprécie davantage maintenant ce que veut dire être une chrétienne et, avec la grâce de Dieu, je serai plus capable d’y répondre comme femme et comme mère.

Une enseignante d’une vingtaine d’années

Après une expérience de cinq ans, une bonne chrétienne exprima le désir d’aider les autres et de répondre à ce que la vie demandait d’elle. Nous avons passé ensemble un certain nombre de weekends et nous y avons considéré la vocation chrétienne et les différentes manières de la vivre. Elle se sentait attirée vers le mariage et avait des relations amicales et saines avec de jeunes hommes.

Elle venait d’un très bon foyer, était très attachée à sa famille et rentrait régulièrement à la maison pour les week-ends. Elle possédait son auto, aimait être bien vêtue, avoir de l’argent et jouir de son autonomie.

Après des mois de confidences intimes, cette personne sentit qu’elle était appelée moins à la vie religieuse qu’à un engagement en faveur des autres, engagement qui lui paraissait possible dans le contexte d’une vie conjugale. Elle me dit qu’elle ne se sentait pas appelée à donner totalement sa vie au Christ.

Elle était reconnaissante pour l’aide reçue ; celle-ci l’avait rendue capable de prier avec plus de facilité et de sincérité et l’avait amenée à réaliser que le Seigneur continuerait à la guider. Nous sommes restées en correspondance, de temps en temps, pendant les douze mois suivants ; elle me faisait part de ses expériences, de ses besoins, de ses luttes, parfois de son inquiétude. Comme professeur d’éducation religieuse, elle eut l’occasion de poursuivre l’étude de l’Écriture et la trouva très enrichissante. Il est intéressant de remarquer comment elle fut amenée à découvrir dans l’Écriture, au-delà d’un sujet d’étude, une voie pour arriver à la connaissance d’un Dieu personnel.

Elle en vint à vouloir faire du travail missionnaire dans le Tiers Monde avec l’un ou l’autre organisme. Je lui donnai des noms de personnes aptes à l’aider en cela, mais ce fut le contact avec l’un de ces missionnaires laïcs qui fit de plus en plus la lumière sur ce qui se passait en elle. Elle savait maintenant qu’elle était appelée à se donner tout entière au Christ et que seul l’acquiescement à cet appel pourrait lui procurer paix et bonheur.

Un développement de grande importance avait trouvé place dans sa vie. Plus de doutes, d’hésitations, de craintes. Le Christ la voulait et elle était maintenant prête à tout donner. Ce qui jadis avait grande importance et qu’il lui semblait impossible d’abandonner, elle le voyait maintenant dans une optique différente. Son attachement pour le Seigneur était devenu plus fort que ses « attaches » antérieures. Elle continuait à s’occuper des autres de diverses façons : aide aux invalides durant les vacances, en servant leurs repas ou faisant le ménage chez eux, leçons particulières en dehors des heures à des élèves plus faibles ayant besoin d’un coup de main, etc. Plus tard, elle se décida à entrer dans une autre congrégation. Elle avait trouvé où Dieu désirait qu’elle soit.

Un autre exemple

J’ai 23 ans et j’ai travaillé durant les deux dernières années (depuis la fin de ma formation d’infirmière). Depuis environ un an, j’ai été occupée à essayer de chasser de mon esprit l’idée de la vie religieuse, mais celle-ci réapparaît sans cesse en dépit de mes efforts ! Je sens que je dois faire quelque chose pour avoir la paix. Je ne sais que dire sauf ceci : je désire faire la volonté de Dieu, quelle qu’elle soit en ce qui me concerne, sauf que je préférerais me tracer à moi-même un chemin plus facile. Le chemin semble déjà choisi pour moi et parfois cela fait naître en moi un sentiment de désespoir, que je ne surmonte qu’en essayant de mettre ma confiance dans le Seigneur... mais je ne me sens toujours pas prête à l’écouter quand il joue un air différent de celui que je voudrais entendre.

Ceci m’a fait penser au livre de Jonas et je lui ai suggéré d’en lire le premier chapitre. Nous nous sommes rencontrées un bon nombre de fois ; à chaque occasion, j’ai pris de mieux en mieux conscience du mystère de Dieu dans sa manière d’agir avec chacun. Il continuait à l’attirer, en dépit de ses résistances et de ses efforts pour lui échapper (Dieu fit en sorte qu’un poisson avale Jonas... et le poisson obéit, ch. 2).

Selon les cas, elle a eu besoin de différents types d’aide. Parfois tout ce qui m’était demandé, c’était une oreille attentive, mon temps et de la patience pour lui laisser épancher son cœur : « Je sais qu’il me poursuit et qu’il me veut pour lui. Mais pourquoi moi ? Je voudrais qu’il me laisse tranquille. J’ai une telle peur de ce qu’il me demande ». A d’autres moments, ce qui m’était demandé, c’était une intervention discrète pour l’aider à prendre conscience de ce que sa résistance à Dieu produisait en elle : un sentiment de désespoir et un manque de paix et de joie. Nous avons prié ensemble et elle a trouvé grande consolation à être aidée à exprimer à Dieu ses sentiments, ses plans et ses désirs d’une manière simple, spontanée et personnelle. A d’autres moments, en parcourant les psaumes, elle était capable d’en choisir un qui exprimât ce qu’elle avait dans le cœur. Progressivement, sa peur fit place à une profonde confiance, à la sérénité, à la conscience de la présence et de l’amour de Dieu. Son apitoiement sur elle-même se transforma en attention aux autres : « J’ai pris des arrangements pour passer mes vacances d’été avec des enfants handicapés et défavorisés à Lourdes. Dieu a été si bon pour moi. Je souhaite que d’autres puissent faire l’expérience de son amour. »

Finalement, quelques mois plus tard : « Je ne puis plus résister ou tarder plus longtemps. Quel mystère qu’il m’ait aimé durant tout ce temps, en dépit de mon obstination ! A cause de cela, je me sens tellement humble devant lui. Enfin, c’est « oui ».

Une autre jeune femme d’une vingtaine d’années m’écrit

Votre nom m’a été communiqué par une amie qui m’a rendu visite récemment. J’avais l’intention de vous écrire longuement depuis lors, mais je le remettais sans cesse – c’est sans excuse, en vérité j’étais sans cesse en train d’attendre avant de me jeter à l’eau – en vérité c’était un peu comme Godot ! Si cela ne vous dérangeait pas trop, je voudrais venir vous rendre visite. Je sens que j’aimerais faire partie d’une communauté religieuse. Cette idée a été présente en moi de façon croissante depuis environ quatre ou cinq ans.
Pour le moment, j’enseigne à X. J’aime ce travail et me voilà en pleine troisième année d’enseignement, mais je sens qu’il y a peut-être quelque chose de plus que le Seigneur pourrait bien me demander ; peut-être finalement suis-je disposée à lui prêter quelque peu l’oreille ! Je trouve très difficile de m’exprimer – peut-être parce que je ne sais pas ce qu’on attend que je dise. Si je pouvais arriver à l’improviste un jour de fin de semaine, il me serait sans doute plus facile de parler de tout cela...

Anne ne vint pas, elle n’était pas encore capable de regarder la réalité en face ! Je continuai à lui écrire, à l’encourager, à l’assurer de ma compréhension, de mon aide, de ma disponibilité chaque fois qu’elle le jugerait utile. Étant donné que ma seule manière de l’atteindre était la correspondance, je m’efforçais de me servir de celle-ci pour lui fournir ce dont elle avait besoin, à en juger d’après ses lettres. Durant plusieurs mois, elle aussi continua à m’écrire. Deux de ses lettres, d’époques différentes, font connaître ce qu’elle a éprouvé.

Un grand merci de ne pas m’avoir abandonnée ! Vous êtes très patiente. Je sens que vous avez droit à des explications sur mon silence apparent. J’ai passé cinq jours en retraite avec le Père N. ; vous aviez suggéré qu’il pourrait m’aider et ce fut le cas assurément. J’ai passé ce temps à essayer de me rendre compte de ce qu’était exactement la substance de ma relation au Seigneur. Ce fut une bonne expérience – la première retraite que j’ai faite – et elle m’a été très utile pendant les semaines qui ont suivi. Avec le recul du temps, je pense que le Seigneur me préparait réellement alors à traverser quelque six semaines franchement traumatisantes. Quelques bombes me furent lancées par mes parents, sur lesquels je croyais pouvoir entièrement compter, et je me trouve maintenant dans la situation exceptionnelle d’être pratiquement seule, présentement sans famille. A travers cette pénible expérience, j’ai pas mal mûri et je puis maintenant jeter un regard en arrière et voir de quelle manière fantastique le Seigneur m’a conduite depuis la première lettre que je vous ai adressée...

Je pense que j’avais besoin de cela pour en arriver à pouvoir présenter, en toute honnêteté et vérité, mes idées sur la vie religieuse. Merci de m’avoir soutenue, alors que j’étais brisée et mise en pièces, jusqu’à ce que les arbres ne me cachent plus la forêt. Je reviens souvent à vos lettres, je les relis et j’en tire paix, force et inspiration pour faire un pas de plus.

Finalement, trois ans environ après notre premier contact épistolaire, vint le moment de la rencontre. Elle avait vécu plusieurs problèmes familiaux et avait atteint le niveau où elle pouvait en parler librement et les voir dans leur contexte. Avec le temps, je réalisai qu’elle pourrait être aidée davantage par un prêtre psychologue que je lui recommandai ; elle fut très heureuse des résultats qu’elle obtint et retrouva confiance en elle-même.

À ce moment, le Seigneur l’attirait de plus en plus et elle m’exprima le désir de nous rencontrer régulièrement durant un certain temps, pour avoir l’occasion de prier et de trouver un peu de repos et de solitude. Cela lui imposait un voyage de deux heures à chaque fin de semaine. Après quelque temps, elle fut de nouveau capable de rencontrer sa famille ; plus tard, quand sa mère tomba malade, elle se mit entièrement à sa disposition tant qu’elle put l’aider. Un sentiment de paix et de sérénité se répandit dans sa vie et elle parvint en fin de compte à un point où devenait évident, de par son comportement, qu’elle avait découvert ce « quelque chose de plus que le Seigneur pourrait bien me demander », comme elle l’exprimait dans sa première lettre.

Ce ne fut pas facile de tenir bon et d’attendre. Mais je suis convaincue que, si j’avais essayé de précipiter sa décision, elle aurait été troublée et probablement brisée. Elle avait besoin de tout ce temps pour faire la part des choses et le Seigneur continuait de la poursuivre.

Une autre jeune femme (dans une autre partie du monde) vint à moi et me manifesta son désir d’entrer. Au cours de cette conversation, elle me fit part de certains éléments de sa situation. Il devint clair que sa décision d’entrer dans la vie religieuse (qu’elle semblait considérer comme une affaire réglée) lui venait de l’influence de ses parents : ceux-ci estimaient qu’elle avait la vocation religieuse et elle ne se posait plus aucune question. Elle avait tendance à être très « pieuse », avait la réputation d’être « une bonne fille » auprès de ses compagnes et de ses amies, et en conséquence elle n’avait pas pris part aux activités sociales normales d’autres personnes de son âge. Lorsque je lui parlai d’autres voies possibles dans la vie et spécialement du mariage, elle montra un dédain évident : c’était quelque chose en-dessous de son niveau !

Sa conversation me révéla qu’elle était en dehors du réel. Elle avait été dorlotée et protégée à la maison et semblait penser que le « couvent » était la place la plus sûre pour y vivre. Je parlai avec elle et avec ses parents et les amenai à voir la nécessité où elle se trouvait de mûrir comme jeune femme dans un milieu ouvert à la vie et à l’amour. Elle quitta sa maison pour aller vivre dans la ville voisine et trouva une occupation dans un hôpital où elle se donna réellement de manière très humble. Deux ans après, elle était devenue une personne bien différente, prête maintenant à prendre elle-même sa propre décision concernant son avenir, dans la pleine conviction des raisons pour lesquelles elle la prenait.

Quelques conclusions

Voilà quelques-uns des nombreux contacts que j’ai eus au cours de ces dernières années. Je les ai choisis parce que je pense qu’ils traduisent la variété des situations dans lesquelles les jeunes se trouvent aujourd’hui au cours de leur recherche de la voie qui est la leur dans la vie. Tous viennent de familles de milieux culturels et sociaux très différents ; ils sont le produit de divers types d’éducation dans des institutions plus ou moins chrétiennes ; ils sont influencés et affectés par les idéologies et les valeurs courantes dans leur grande diversité, ils ont vécu dans des milieux qui, dans certains cas, les conduisaient à un développement normal et sain, alors que parfois, c’était le contraire qui était vrai.

De tout cela, certaines conclusions se sont dégagées avec clarté. Je voudrais les exprimer à mon tour, en gardant présentes à l’esprit les trois questions que j’ai posées ci-dessus.

En ce qui concerne les personnes qui ont à être accompagnées, une approche très personnelle est nécessaire lorsqu’on traite avec elles. Parce que les occasions qui s’offrent d’une croissance dans leur développement varient tellement, elles requièrent des formes différentes d’assistance, des stimulations différentes, pour leur permettre d’atteindre leur propre maturité. Les cas que j’ai rapportés soulignent ces différences. Par exemple, dans le cas d’une convertie de fraîche date ou d’une personne dont la vie n’a pas été suffisamment fondée sur des principes chrétiens, peut exister la nécessité de croître en maturité chrétienne, ce qui présuppose non seulement une connaissance solide des fondements de la foi chrétienne, mais aussi l’expérience actuelle d’un engagement chrétien vécu dans une communauté chrétienne. Quelqu’un d’autre, qui n’a peut-être pas expérimenté la chaleur et l’amour de sa famille ou a souffert de rejet ou d’isolement, ou a été surprotégé et non autorisé à faire l’expérience des relations normales et saines d’un adolescent qui grandit, a besoin d’aide pour assurer son développement et sa maturité affective. Pour une autre encore, le besoin peut se situer dans le domaine de la maturité humaine et psychologique, de telle sorte qu’elle puisse trouver en elle-même la liberté requise pour se mesurer avec les luttes et les résistances internes qui sont liées au processus de clarification de ses motivations et de ses choix. Et ainsi de suite.

Dans chaque cas, il faut procurer des situations qui donneront à cette personne les occasions aptes à contribuer à sa croissance, celles dans lesquelles elle sera libre de répondre avec générosité et constance à l’action de Dieu en elle, de telle sorte qu’elle puisse faire des choix en accord avec les suggestions divines, plutôt qu’en vertu ou en dépit d’autres influences extérieures. Il ne suffit pas que quelqu’un exprime de l’intérêt pour la vie religieuse ou le désir d’y entrer, quelque sincère que ceci puisse être. La raison sous-jacente de cet intérêt, la motivation réelle de la manifestation de ce désir doivent être soigneusement examinées et tirées au clair, afin d’être sûr que c’est réellement le résultat d’un appel de Dieu. Ce n’est qu’en découvrant ce que le Seigneur est en train de faire que cette personne sera capable de répondre vraiment à ce qu’il attend d’elle.

En ce qui regarde le rôle et les qualités de ceux qui sont engagés dans cet accompagnement, Dieu appelle les gens comme il lui plaît ; il les rejoint là où ils sont et tels qu’ils sont. Ceux qui souhaitent collaborer avec lui doivent accueillir et accepter les autres comme guidés par lui et s’efforcer d’être attentifs à chacun d’eux conformément à ses besoins particuliers. Ceci signifie être à leur disposition, dans une disponibilité aimante et accueillante, en se bornant à leur laisser sentir qu’il y a quelqu’un qui se soucie d’eux, qui est sensible à leur cas et respectueux de l’action du Seigneur, sans être un obstacle sur sa route. En aucun cas, ceci n’est facile. Cela exige d’être « dans le mouvement », attentif au moindre signe ou appel de l’autre, prêt à marcher au pas de Dieu. Souvent, cela implique une attitude d’attente patiente, spécialement quand rien ne semble se produire et que la tentation est forte d’entrer en jeu et de donner nos propres impulsions. Il faut que cela devienne la prise de conscience croissante qu’on est en contact avec des gens qui sont sous l’influence de Dieu, dont l’action est toujours douce, patiente et constante. Forcer les autres ou faire pression sur eux de quelque manière que ce soit est contraire à sa manière d’agir avec eux. Ils doivent être aidés à prendre conscience de ses inspirations et de ses demandes, à y devenir attentifs et à réfléchir sur leurs réactions subséquentes : joie, sérénité ou tristesse, paix ou malaise. De cette façon, ils sont conduits à se familiariser avec son action dans leur vie.

Soutien et encouragement doivent leur être offerts dans les moments d’obscurité, de doute et de perplexité ; tandis qu’à d’autres moments il est nécessaire d’avoir le courage de relever doucement un défi, de les mettre en face de la situation pour faire sortir et encourager une réponse que Dieu leur demande, mais qu’il ne leur est pas aisé de lui donner. Ceci doit se faire, toutefois, d’une manière qui laisse la personne libre de sa réponse. Ici, il n’est jamais question de s’imposer soi-même, de prendre la décision pour les autres, mais seulement d’essayer de fournir cette lumière, cette orientation qui les amèneront à prendre avec discernement leur propre décision. En outre, il importe de s’abstenir de juger ou d’écarter cette décision, même lorsque l’on se sent incapable de l’approuver entièrement. Le Seigneur voit peut-être que cette personne a besoin d’un peu plus de temps. Nous devons nous plier à ce rythme en toute humilité.

Un pas tout à fait essentiel qui doit être accompli dans ce processus consiste à introduire ceux qui viennent à nous à une forme simple de prière, les mettant donc en contact avec le Seigneur, les amenant à converser avec lui, en insistant sur la nécessité, en pareil dialogue, d’écouter aussi bien que de parler.

On doit aussi les encourager dans leur recherche d’une connaissance plus personnelle du Christ, en leur suggérant des lectures spéciales en harmonie avec ce qui se passe en eux et capables d’aider à leur développement.

Enfin, il faut se rappeler que les voies de Dieu sont mystérieuses. Les relations qu’il développe avec ses enfants sont pleines de délicatesse. C’est alors que celui qui est attiré par Dieu sur cette voie précieuse qui lui est personnelle cherche un guide, quelqu’un qui puisse comprendre le caractère délicat de cette expérience. De là découle, pour nous, le besoin d’une familiarité croissante avec l’action de Dieu et une attention accrue au sens du mystère qu’elle implique. Ceci exige la conviction que la prière est nécessaire dans notre vie, aussi bien pour nous-mêmes, pour que nous puissions être menés et guidés par Dieu dans ce délicat travail que représente la « marche avec un autre », que pour ces autres, tout spécialement, afin qu’ils puissent être ouverts et généreux dans leur réponse à Dieu ; nous devons être conscients que « nous sommes les collaborateurs de Dieu... ce n’est ni celui qui plante ni celui qui arrose qui importent, mais seulement Dieu qui donne la croissance » (1 Co 3, 9). Le premier devoir du guide spirituel, dit saint Irénée, c’est de prier pour cette personne qui a besoin de son aide.

En ce qui concerne les signes qui nous aident à discerner si une personne est ou non appelée à la vie religieuse, je pense que les plus importants sont les suivants.

Le premier, c’est l’expérience d’un contact plein de délicatesse et d’amour qui provoque un vif désir, une aspiration ardente de trouver celui qui est tellement réel et cependant si mystérieusement caché. Il est notoirement difficile d’exprimer verbalement les qualités de cette « présence sentie ». Parfois elle entraîne le sentiment d’être attiré et poursuivi ; à d’autres moments, c’est l’expérience d’être saisi, dominé, envahi par ce quelqu’un, et cela peut être vraiment terrifiant. Ou encore cela peut se rapprocher de la nature d’un doux chuchotement à l’intérieur de nous-mêmes. Quelle que soit la forme que prend cette présence, elle encourage à un type de prière très simple, qui s’exprime dans un ardent désir d’être tout bonnement dans le calme aux côtés du Seigneur. Très souvent, à ce niveau de l’évolution, la présence eucharistique du Seigneur devient le point central et elle est ressentie un peu à la manière d’une force magnétique qui attire dans l’état de repos auquel on aspire.

En même temps, cette prière tient compte des divers états d’âme et des dispositions de l’intéressé. Parce que, dans son fond, elle est l’expression d’une relation vraie, on se sent libre d’exprimer tout ce qu’on a dans le cœur : cela amène, à certains moments, à se plaindre, à se battre, à « lutter avec Dieu », parfois au point de prétendre l’ignorer. Et cependant, tout au fond, la personne ne sait que trop bien ce que Dieu est en train de chercher, elle perçoit qu’il est « le plus fort »... et qu’il a raison.

En même temps et très souvent de façon imperceptible, cette personne ressent le besoin d’être généreuse envers les autres d’une manière simple, discrète et qui ne s’impose pas, sans prétendre être bonne ou différente des autres. Cela prend la forme d’une attention neuve aux autres personnes, d’un empressement à leur rendre service, spécialement envers ceux qui pourraient être dans le besoin. Cela entraîne aussi un esprit de sacrifice, et cependant, parce qu’il n’est pas le résultat de bonnes résolutions, mais une réponse d’amour, il apporte un profond sentiment de joie, la joie d’aimer sans retour sur soi.

Enfin, cette joie apporte avec elle une autre qualité, une paix profonde. La joie peut parfois être la résultante d’une impression émotionnelle ou d’une humeur passagère, tandis que la paix est expérimentée à un niveau beaucoup plus profond, fût-ce au milieu des souffrances et des luttes, lorsque l’on offre à Dieu un « oui » constamment renouvelé en réponse à l’expérience qu’on fait de sa constante affection.

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