Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Vivre l’Évangile en Amérique centrale

André de Jaer, s.j.

N°1982-5 Septembre 1982

| P. 271-287 |

En mai 1982, au moment où certaine presse faisait grand bruit autour du Père Pellecer (cf. aussi Vie consacrée, 1982, 5]), l’auteur a passé trois semaines avec les jésuites en Amérique centrale. Là-bas, plus personne n’est dupe de cette affaire, car les chrétiens ne savent que trop, hélas, à quel point ceux qui en veulent à l’Église utilisent tous les moyens pour la déconsidérer. André de Jaer relate quelques aspects de ce qu’il a vu et entendu lors de ses rencontres. Et il évoque le sens de la présence et de l’action des religieux en ces pays : l’enracinement de toute mission dans le mystère du Christ et de sa Bonne Nouvelle annoncée aux pauvres.
On trouvera une bonne description de la situation actuelle de l’Église en Amérique centrale dans les Cahiers de l’Actualité Religieuse et Sociale, n° 250 (1-15 juillet 1982), 417-422.

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En mai 1982, l’occasion m’a été donnée de passer trois semaines en Amérique centrale (Mexico, Honduras, El Salvador, Nicaragua). Il s’agissait surtout de rencontrer sur les lieux de leur ministère des jésuites achevant leur formation religieuse et apostolique. Ce que l’on peut pressentir en trois semaines de la vie et de la souffrance de ces régions est évidemment bien partiel et incomplet. Mais il n’est pas possible de passer là-bas sans être touché profondément. Je voudrais essayer de dire quelque chose de « ce que j’ai vu de mes yeux, ce que mes oreilles ont touché du Verbe de vie », en rencontrant ces hommes et ces femmes qui vivent l’Évangile chaque jour, souvent au péril de leur vie.

Jeunes religieux d’Amérique centrale à Mexico

Première escale : Mexico, où la province jésuite d’Amérique centrale a établi son scolasticat (philosophie et études universitaires), car la situation au Salvador ne permettait plus de poursuivre des études suffisamment régulières. Les étudiants y sont une quarantaine : la persécution dont l’Église est l’objet et les rudes situations qu’ils doivent affronter en ces pays ont multiplié les vocations. C’est une loi qui semble se vérifier aujourd’hui encore, à l’Est comme à l’Ouest. Ils ont avec eux quatre prêtres chargés de les accompagner dans leur formation : deux d’entre eux achèvent en même temps un doctorat. Ils habitent deux maisons proches l’une de l’autre, dans un barrio pauvre de cette immense ville de quatorze millions d’habitants. Leur nombre et l’exiguïté des lieux les obligent à vivre à trois ou quatre dans de petites chambres avec le minimum nécessaire au travail intellectuel. Tout en s’adonnant à des études exigeantes, ils ont tous un travail pastoral dans le quartier et participent aux actions de solidarité organisées pour les réfugiés d’Amérique centrale, nombreux à Mexico et vivant dans des situations pleines d’insécurité. Ils prennent également en charge la vie de leur communauté, aidés par une femme du voisinage qui vient faire la cuisine à midi et le soir pendant la semaine. Ces jeunes sont eux-mêmes bien souvent dans une situation très précaire à Mexico. Plusieurs n’obtiennent qu’un visa de tourisme, à faire renouveler tous les mois, au prix parfois de tracasseries administratives et de subterfuges compliqués, sans compter les pots de vin inévitables. Ils vivent un peu pour leur compte la situation des réfugiés, avec ce que cela implique de malveillance, de mépris, d’attaques violentes aussi de la part de groupes para-policiers ou autres. Car la couleur de leur peau souvent très basanée et leur accent centro-américain les fait reconnaître immédiatement. Et les Mexicains, même s’ils ont une politique étrangère favorable au dialogue avec l’opposition aux dictatures centro-américaines, ne sont pas tendres dans leur propre pays pour les réfugiés d’Amérique centrale. Ils craignent que ce qui se passe là-bas ne fasse tache d’huile chez eux.

Les étudiants ne m’ont pas paru accablés par cette situation d’insécurité humaine, de pauvreté vécue et d’exigence dans le travail. Au contraire, cela semble être pour eux une invitation à plus de vigueur spirituelle et de confiance en Dieu dans des situations humainement inquiétantes. Dans des conversations à bâtons rompus avec quelques-uns d’entre eux, j’ai perçu un peu combien les situations d’injustice et de violence auxquelles leurs peuples sont soumis ont une part dans leur vocation. Ils ont admiré le travail d’évangélisation et de conscientisation, de promotion humaine, accompli par certains prêtres, et ils sont venus les rejoindre. Ils ont un grand souci de vivre de manière très intégrée l’annonce de l’Évangile et le travail pour plus de justice sociale. C’est le défi qu’ils sont appelés à relever, ils en sont bien conscients. Ils s’y préparent dans une communauté fraternelle et joyeuse, soutenus par une discipline exigeante de vie, de travail et de prière.

Mais ils perçoivent aussi que le rythme de vie qui est le leur risque de nuire à une intégration en profondeur de la mission évangélique à laquelle ils se préparent. Certes, la solution serait de chercher un lieu plus calme, plus paisible, favorisant apparemment davantage cette intégration. Mais ce n’est pas une vraie solution. Ils perçoivent qu’ils sont invités à s’enraciner, là où ils sont, dans ce qui fait le cœur de leur vocation : suivre le Christ qui aujourd’hui encore porte la croix dans son Église, meurt et ressuscite au milieu des misères et des aspirations des hommes. L’Eucharistie a pour cela une place fondamentale, et ils ont construit, en partie de leurs propres mains, une très belle chapelle, qui leur permet de célébrer l’Eucharistie ensemble, de prendre le temps aussi de prier et d’adorer longuement. Les situations qui sont les leurs et qu’ils auront à vivre dans leur mission les invitent à se laisser configurer profondément au mystère pascal du Christ vivant aujourd’hui dans les plus petits de ses frères. C’est par cette communion au don de sa vie qu’ils puiseront la force et la paix nécessaires pour accueillir dans un cœur réconcilié la violence environnante et pour lutter avec les armes de l’Évangile. Impossible d’entrer dans ce chemin sans une prière dans laquelle on livre chaque jour sa vie. Combien est nécessaire aussi un accompagnement spirituel proche ! Il s’agit d’aider à discerner au jour le jour les motivations fondamentales qui unifient et intègrent l’existence. Est-ce le dynamisme du Christ, de l’Évangile et des Béatitudes qui anime leur vie ? Ou d’autres dynamismes de violence, de volonté de puissance, de recherche envahissante d’un épanouissement affectif et humain, etc., ne s’infiltrent-ils pas subtilement, sous l’apparence du bien peut-être, dans le cœur ? C’est continuellement qu’ils sont livrés au combat des esprits, pour chercher et trouver ainsi Dieu en toutes choses.

El Salvador

Dès la descente d’avion à l’aéroport ultra-moderne de San Salvador, j’eus quelques difficultés au bureau de l’immigration, lorsque les policiers virent mon passeport de religieux. Ils me mirent à part et appelèrent un gradé qui me posa des questions précises sur les raisons de ma venue, mon emploi du temps, mes adresses au Salvador, la durée de mon séjour, etc. Finalement, ils m’octroyèrent un permis de cinq jours.

L’aéroport se trouve tout proche de l’Océan Pacifique et à une soixantaine de kilomètres de la ville. Il est d’ailleurs beaucoup trop grand pour un petit pays comme le Salvador. Et l’on perçoit déjà l’ombre de la puissante Amérique qui tient à avoir des bases stratégiques à sa disposition. Une magnifique autoroute, de construction toute récente et qui a demandé d’énormes investissements, relie l’aéroport à la capitale. Une autoroute quasi vide : on y rencontre des femmes portant sur la tête une cruche d’eau ou un fagot de bois, des enfants qui jouent, des hommes à dos d’âne ou de cheval. Par contre, dès l’entrée de la ville, nous sommes rappelés à la réalité d’un pays en pleine guerre civile : des patrouilles de soldats, le doigt sur la gâchette de leur arme, des bus calcinés qui bordent les trottoirs, des centraux téléphoniques éventrés... En plein centre de la ville, quelques riches demeures, ainsi que l’ambassade des Etats-Unis, apparaissent comme de véritables blockhaus aux murs fortifiés, garnis de miradors où veillent des soldats munis de mitrailleuses.

Monseigneur Romero

Lors de mon arrivée chez lui, le Père Provincial me proposa d’emblée de commencer ma visite par un passage sur les lieux où Monseigneur Romero a vécu et est mort. Ce pèlerinage a éclairé tout mon séjour. Comment ne pas percevoir le sens du choix fait par l’évêque de quitter le palais épiscopal pour venir habiter ce petit « hôpital de la Providence », où une communauté de religieuses accueille des cancéreux qui n’ont plus d’espoir de guérison et sont rejetés ailleurs ? Les sœurs qui y vivent n’ont d’autres ressources que ce que leur donne jour après jour la communauté chrétienne. Et cela dure depuis 17 ans. Lorsqu’elles ont accueilli Mgr Romero, un certain nombre de bienfaiteurs fortunés ont protesté en supprimant l’aide financière qu’ils leur apportaient. D’autres dons sont alors arrivés, plus modestes, mais aussi plus nombreux. Indice du signe de contradiction qu’était déjà l’évêque, défenseur des petits et des pauvres. Pourtant personne ne pouvait accuser ceux chez qui il vivait d’être subversifs ! Là, il accueillait tout le monde. Un jésuite qui fut proche de lui m’expliquait que, lors de l’enlèvement d’un membre d’une famille riche, il avait reçu tout de suite les parents qui demandaient une entrevue. Le dimanche suivant, dans son homélie radiodiffusée, il fit allusion à l’affaire ; il obtint ainsi la libération de l’otage. Mais il est vrai que, parmi ceux qui venaient à lui, les pauvres étaient les plus nombreux.

À son arrivée à l’hôpital, il avait établi ses quartiers dans la sacristie de la chapelle. Mais bien vite les sœurs mirent à sa disposition une petite maison un peu à l’écart. Elle est toujours là, deux ans après sa mort, telle que Mgr Romero l’a laissée. Dans le petit jardin, près d’une image de Notre-Dame de la Guadeloupe, on a enterré son cœur. Les chrétiens voudraient faire de ce lieu un endroit de pèlerinage, mais ils attendent des temps meilleurs : aujourd’hui, il vaut mieux faire silence, si l’on veut éviter qu’une bombe ne dise le dernier mot.

Cependant, le peuple ne l’entend pas ainsi. Dans la cathédrale, en plein cœur de la ville, où son corps repose au côté droit du transept, hommes et femmes, d’humble apparence pour la plupart, se succèdent sans arrêt. Sur la grande dalle toute simple, des fleurs, des cierges et quantité d’ex-voto, les uns écrits naïvement à la main, d’autres gravés dans le bois ou la pierre, avec des prières, des mercis, des demandes... Comme si le peuple chrétien canonisait déjà son évêque martyr.

Une sœur m’a montré la chapelle de l’hôpital, d’une belle architecture pleine de lumière, où Mgr Romero célébrait l’Eucharistie quotidienne et achevait l’homélie lorsqu’une balle tirée du fond d’un bas-côté l’atteignit en plein cœur. Il venait d’évoquer la parole de Jésus sur le grain de blé qui doit tomber en terre et mourir pour porter du fruit. À la faveur de la confusion qui suivit, les meurtriers disparurent en Mercedes. Jamais on n’a pu les identifier, mais tout porte à soupçonner un groupe paramilitaire dont les chefs ne sont que trop connus. C’était en mars 1980. Depuis lors, m’explique la religieuse, l’adoration perpétuelle se poursuit dans la chapelle. De fait, le Saint Sacrement est exposé à l’autel où l’évêque célébrait.

À l’hôpital de la Providence, la mémoire de Mgr Romero est indissolublement liée à son amour des pauvres et à l’Eucharistie. Et cela éclaire d’une vive lumière le lieu à partir duquel il a exercé son ministère de pasteur et de prophète. On l’a parfois accusé de s’être laissé récupérer par des groupes de gauche. Il est évident, lorsque l’on vient ici, que c’est parce qu’il était habité par le mystère de Jésus-Christ, présent dans les plus petits et les plus rejetés de ses frères et livrant sa vie pour eux, que Mgr Romero parlait avec une telle force paisible pour dire au grand jour la vérité de Dieu sur les situations de cette terre d’Église, ce champ de la vigne du Seigneur qui lui était confié. Relues sur place, ses homélies radiodiffusées du dimanche prennent un relief saisissant.

Annoncer l’Évangile au Salvador

Ce « pèlerinage aux sources » m’a beaucoup aidé à comprendre le travail de pasteurs et de prophètes accompli par les jésuites qui veulent poursuivre dans leur ministère l’œuvre de Mgr Romero. Ils le font en communion avec beaucoup d’autres, laïcs, prêtres, religieuses et religieux que je n’ai pas eu l’occasion de rencontrer.

À vivre quelques jours avec eux, j’ai été frappé d’une chose : la joie fraternelle qui les habite, malgré ou peut-être à cause des situations dangereuses qu’ils vivent et des risques qu’ils courent continuellement. Plusieurs d’entre eux m’ont dit avec beaucoup de force qu’ils avaient le sentiment de vivre ici l’Évangile à la lettre. Et ils ajoutaient que le peuple des pauvres les évangélise plus que tous les livres. La joie des Pères plus âgés qui vivent avec eux et qui tous ont encore quelque ministère m’a particulièrement touché. Je vois encore le doyen de 92 ans, le Père Jesus, me dire en quittant la maison : « Je vais faire des visites. Il est important que nous gardions l’amitié des gens ».

Ils m’ont fait un accueil chaleureux. Ils attachent beaucoup de prix à la venue d’un visiteur, de quelqu’un qui arrive d’Europe. Cela leur permet d’éprouver un peu la communion de leurs frères dans la Compagnie, ainsi que l’amitié et l’intérêt que leur portent d’autres Églises locales. Car souvent ils se sentent seuls et isolés dans leur difficile ministère. Beaucoup d’amis les abandonnent, souvent par l’effet de la peur, ou bien en raison d’un désaccord avec leurs prises de position franches. Ils perçoivent aussi l’incompréhension, le soupçon qui pèse sur eux. Certes, ils peuvent faire des faux pas. Qui donc y échapperait dans de telles situations limites ? Raison de plus pour être proche d’eux, dans l’amitié fraternelle. Combien n’ont-ils pas d’ailleurs à nous apprendre sur la prise au sérieux du mystère du Christ et de son Évangile dans des situations d’injustice et de violence qui crient vengeance au ciel !

Leurs ministères sont ceux qu’exerce traditionnellement la Compagnie : une Université de six mille étudiants, un collège secondaire de deux mille élèves, des écoles techniques Fe y alegría, groupant près de dix mille jeunes à travers tout le pays, et qu’ils ouvrent « là où il n’y a plus ni route ni eau », une maison de retraites à peine achevée, des paroisses dans les banlieues pauvres, l’animation de la vie religieuse du pays, la publication de revues, de livres, de brochures, la prise en charge de la radio diocésaine (mais un groupe non identifié a fait sauter l’installation), la pastorale des réfugiés, la construction de maisons à bon marché vivienda minima... Sans compter les innombrables contacts personnels à tous les niveaux. Tout cela pour une poignée d’hommes : ils sont une bonne trentaine.

Mais ce qui caractérise leurs ministères qu’on dirait classiques, c’est la manière dont ils les exercent. Quelle que soit l’action apostolique qui leur est confiée, ils sont attentifs à défendre ceux qui sont sans voix, écrasés par des situations d’une injustice flagrante. Ils proposent des solutions, mais ne craignent pas de dénoncer aussi avec force le mal dont ils sont les témoins. Que ce soit par leur enseignement et leur action à l’université ou dans les écoles, dans leurs publications, leurs homélies et leurs conférences, sans oublier la radio avant sa destruction, ils proclament la vérité de Dieu sur la réalité de leur pays, dans toute sa complexité culturelle, sociale, économique, politique, et invitent à la conversion. Ils disent avec force la manière dont Dieu demande que soit vécue la conjoncture historique qui est celle de leur pays. La force et le courage de leur parole m’ont fait penser aux prophètes de l’Écriture, comme Amos et Isaïe. C’est pour cela qu’on les accuse faussement d’engagement dans la politique. Car ils disent une parole chrétienne sur les conditions économiques, sociales, politiques telles qu’elles apparaissent chez eux, chargées d’injustice et d’oppression. Et cela suffit pour être traité de subversif et de marxiste.

Dans ces terres où les droits de l’homme sont constamment violés, où les disparitions et les liquidations, les emprisonnements arbitraires et les tortures se comptent par dizaines chaque jour, leur annonce de l’évangile se fait défense de l’homme, du plus petit, de l’opprimé. Ils sont bien là dans la ligne des prophètes et de Jésus lui-même, qui annonce la bonne nouvelle aux pauvres et dénonce les abus des riches et des puissants, quels qu’ils soient. Et dans la ligne du Pape actuel, lorsqu’il proclame : la route de l’Église, c’est l’homme (Redemptor hominis, 14, 18). Il ne s’agit pas d’exclure ou de rejeter qui que ce soit, mais d’annoncer à tous la miséricorde du Seigneur qui défend le pauvre et invite le riche à la conversion du cœur et de la vie.

La liberté avec laquelle ils disent ce qu’il leur semble devoir proclamer est étonnante. Ils savent qu’ils sont sans défense, à la merci de leurs adversaires. Mais ils parlent. Et leur parole, en disant la vérité, est explosive.

Bienheureux les persécutés pour la justice

Il ne faut pas vivre longtemps avec eux pour se rendre compte que cette parole suscite la persécution. Même si c’est de manière larvée et sournoise. Attaques violentes dans certaine presse, menaces de mort, censure du courrier, perquisitions, lignes téléphoniques mises sur table d’écoute ou coupées, bombes lancées à l’université ou dans leur maison, poste d’émission radio saboté, rien de cela ne leur a manqué. Un poste de garde militaire surveille – protège, dit-on officiellement – la maison de la communauté de manière permanente. A chaque instant, ils peuvent être victimes d’une agression, au point de devoir changer de lieu pour passer la nuit. Actuellement, ils quittent chaque soir la ville pour loger à une quinzaine de kilomètres de là, dans l’ancienne maison de noviciat : un coin de campagne assez calme. Ils changent régulièrement de route pour se rendre à leur travail, regardent aux alentours avant de descendre de voiture, évitent de sortir seuls.

Et pourtant, officiellement ils sont libres. Paradoxe d’un pays qui se prétend malgré tout démocratique. Ils sont à la tête de la première université du pays. Car l’université de l’État, la plus importante, a été fermée, voici bientôt deux ans, parce que noyautée par le communisme. Ils publient des revues, dirigent des écoles secondaires et techniques, animent des paroisses et des camps de réfugiés. Bref, une apparente liberté d’action, mais une répression toujours possible sans que l’on sache d’où elle vient. On n’a jamais pu faire aboutir les enquêtes concernant les assassinats de Mgr Romero, du Père Rutilio Grande, des quatre sœurs américaines qui travaillaient avec les réfugiés, sans compter les milliers d’autres dont on ne parle même pas. Le volumineux rapport du « Secours juridique » de l’Archevêché de San Salvador (460 pages) en dit long sur la situation des droits de l’homme au Salvador en 1980-81. Petit trait qui choque le nouvel arrivant, mais auquel on s’habitue : chaque jour, dans leurs premières pages, les journaux annoncent, photo d’identité à l’appui, la disparition ou la mort violente de bon nombre de jeunes. J’en ai compté de cinq à dix par jour. Et ces avis voisinent avec l’annonce d’anniversaires ou de mariages, photos de thés dansants ou de bals... La mort est chose familière au Salvador, et un des mots les plus entendus est celui de matar (tuer).

Un camp de réfugiés

La meilleure manière de comprendre le sens de nos choix apostoliques et de notre action, m’avait dit un Père, c’est de prendre contact avec les camps de réfugiés. J’ai pu visiter deux de ces camps, en plein cœur de la ville de San Salvador. Mais il y en a une dizaine dans la ville, sans compter tous les autres dans le pays ou au delà des frontières, au Honduras, au Nicaragua et ailleurs. De bonnes sources parlent d’un minimum de 750.000 personnes réfugiées ou déplacées.

Ces réfugiés sont pour la plupart des villageois qui ont fui les opérations et les ratissages militaires opérés dans leur région d’origine. Les femmes et les enfants sont majoritaires, mais il y a aussi bon nombre d’hommes. Tous ont perdu un ou plusieurs membres de leur famille lors de ces opérations de répression, tués parfois sous leurs yeux et avec une cruauté incroyable. Inutile de raconter ici certains récits entendus sur les lèvres de tel ou telle. Une femme m’a expliqué qu’elle avait ainsi perdu son mari, quatre de ses fils et trois autres membres de sa famille. Et elle ajoutait : « Vous savez, Père, parfois la haine me monte au cœur, car ils m’ont offensée, mais je me confesse, Père, je demande pardon ». De fait, une chose m’a beaucoup frappé : la paix, l’espérance que l’on peut lire sur ces visages marqués par la souffrance. Pas de haine, mais un sens profond à la fois du pardon et de leurs droits d’homme ou de femme et fils ou fille de Dieu. Une foi chevillée au corps les soutient étonnamment, alors qu’à vues humaines il n’y a pas d’issue.

Le premier camp que j’ai pu visiter n’est rien d’autre qu’une église en construction, en pleine ville de San Salvador, San Roque. Quelques semaines avant sa mort, Mgr Romero a fait interrompre la construction, dont le gros œuvre était achevé, pour accueillir les premiers réfugiés venant des campagnes environnantes. Ils étaient environ trois cents, et depuis plus de deux ans, ils ne sont plus sortis de cette église. Des enfants y sont nés qui n’ont jamais vu la lumière du jour. Car tous ceux qui se trouvent dans ces camps sont considérés comme subversifs. Les autorités tolèrent ces lieux de refuge, mais malheur à ceux qui essayent d’en sortir ; habituellement, on ne les revoit plus jamais. Des groupes paramilitaires plus ou moins contrôlés se chargent de les faire disparaître.

C’est un jésuite, professeur à l’université, qui fait office d’« aumônier » du camp, à ses risques et périls, car le simple fait de venir au camp et de rendre visite aux réfugiés est considéré comme un acte subversif. Aussi reçoivent-ils très peu de visites, et le passage d’un hôte, surtout étranger, est un peu une fête. Lors de notre arrivée, mon compagnon a frappé à la manière convenue à la porte de fer de l’église ; quelques hommes ont alors ouvert avec précaution. Les réfugiés ont établi un tour de garde, pour éviter d’être surpris par des visiteurs intempestifs. L’une ou l’autre fois déjà, des hommes armés ont tenté de pénétrer dans l’église : l’on voit encore des traces de balles sur les murs. Pauvres gardes, sans armes, sans autre défense que leur propre corps. Mais au moins ils peuvent donner l’alerte. Entré dans le refuge, j’ai découvert la pénombre de la grande nef, remplie de lits pliants, de hamacs, de maigres bagages. Un peu partout, des femmes avec leurs bébés, de petits groupes d’enfants assis par terre autour d’un jeune professeur improvisé – on a organisé les classes –, des hommes occupés à confectionner des hamacs ou travaillant le bois. Beaucoup d’ordre et de propreté dans cet espace restreint et ces conditions plus que précaires. Le responsable du camp nous a expliqué comment ces gens avaient aménagé leur vie. Justement, un petit groupe d’hommes et de femmes était rassemblé : c’est la commission liturgique qui prépare la prière du lendemain. Matin et soir en effet, la prière commune rassemble tout le monde. Beaucoup sont des « délégués de la Parole », et c’est d’ailleurs ce qui leur a valu l’accusation de subversion. Ils avaient leur Bible et les textes qu’ils préparaient pour le lendemain étaient bien significatifs de ce qu’ils ont à vivre : Ac 4,32-38 et Rm 15,1 sv.

Nous passons dans une salle attenante, qui devait devenir la sacristie, et qui sert de cuisine. Une dizaine de femmes préparent le repas : tortillas (galettes de maïs) et frigoles (haricots noirs) avec, de temps en temps, un fruit. La nourriture des pauvres du pays. C’est le service Caritas de l’Archevêché qui apporte régulièrement les provisions nécessaires. L’évêque protège les réfugiés et les aide, mais il n’est jamais venu leur rendre visite : le danger est trop grand. On sent que ce fait les peine profondément. Et ici encore, on perçoit la joie sur les visages à l’arrivée d’un visiteur, et plus encore lorsqu’ils aperçoivent la croix du prêtre. Une maman demande de bénir son bébé de quelques mois, né ici, et à qui elle a donné le nom d’Oscar, celui de Mgr Romero. Et une autre, à la foi naïve et profonde, s’exclame : « Que bonito, un padre viene con nosotros : Dios es con nosotros ». Traqués comme ils le sont depuis plus de deux ans, le sentiment d’être oubliés, rejetés des hommes et même de Dieu, risque de les envahir. Et toute visite est pour eux une espérance.

Aussi la venue de trois sœurs leur a-t-elle été un grand soutien. Elles vivent la vie des réfugiés, de nuit comme de jour, partagent leurs peines et leurs joies, leurs soucis et leurs espoirs. Présence discrète qui est pour ces femmes et ces hommes de foi simple un signe que Dieu ne les abandonne pas. Ces religieuses savent qu’elles risquent gros en venant ici, mais qu’importe. Elles veulent partager la vie et la souffrance de leur peuple, à cause de Jésus et de l’Évangile. Rien de dur dans leur attitude, mais une résolution douce et forte. Une joie aussi, que l’on pressent. La joie de celles qui livrent leur vie. Elles me disent combien la foi et l’espérance de ces gens leur en apprennent. « Ils sont un véritable évangile vivant. Ils ont célébré dernièrement le deuxième anniversaire de leur vie au camp. Nous pensions à une célébration pleine de tristesse. Pas du tout. Ils ont voulu en faire une fête, pleins de gratitude pour Dieu qui les avait gardés en vie, leur donnait la santé suffisante, marchait avec eux dans leur exode ». Elles m’expliquent comment les enfants organisent spontanément de petits groupes de prière, ou un chapelet avec des intentions qu’ils formulent eux mêmes : « pour que nous apprenions à pardonner, pour que les États-Unis cessent d’envoyer des armes, pour que les cœurs des militaires se convertissent... » Et lorsque je leur demande si ces camps sont des nids de guerilleros, comme certaine propagande le proclame, elles partent d’un grand éclat de rire, en montrant ceux qui les entourent. Et de fait...

Chaque week-end, ces religieuses quittent le camp, pour participer à l’animation dominicale dans les villages environnants. Elles sont très conscientes du danger qu’elles courent lors de ces sorties et de ces visites dans les communautés chrétiennes avec l’aumônier du camp, qui a repris l’animation pastorale de la région d’El Agilares, le village où, il y a quelques années, le Père Rutilio Grande a été assassiné. Et elles étaient les amies des sœurs américaines tuées il y a un an, qui vivaient également proches des réfugiés.

A San Roque, église devenue refuge, les Béatitudes m’ont été révélées, incarnées dans la vie de ces femmes et de ces hommes. La lumière du Royaume se lit sur leurs visages burinés par la souffrance. Une fois de plus la mission de l’Église, paradoxale comme l’Évangile, se manifestait à mes yeux : annoncer à ces hommes et ces femmes les Béatitudes qu’ils vivent, le Royaume présent au milieu d’eux. Ils sont opprimés, et combien, mais plus encore ils sont des enfants de Dieu, des hommes et des femmes libres, qui déjà célèbrent leur liberté, dansent dans leurs chaînes. Et au cœur de ce lieu béni de Dieu grandit en eux le sens de leur dignité d’enfants de Dieu, le sens de leurs droits bafoués, la faim et la soif de la justice. On pressent en eux quelque chose de paisible et de fort, sans haine, vécu dans l’amour qui livre sa vie, démuni, sans défense. Ces hommes et ces femmes vivent le Royaume, luttent avec un cœur réconcilié, sont habités par la violence des pacifiques. En eux m’apparaissait le visage du Christ qui souffre et meurt aujourd’hui encore. Mais aussi sa gloire de ressuscité, de vivant la gloire dans la croix.

L’Université

La visite des camps faite avec un jésuite professeur à l’école d’ingénieurs m’a aidé à comprendre le sens du travail apostolique accompli à l’Université centro-américaine José Simeon Cañas, fondée par les jésuites et qu’ils animent en liaison étroite avec des laïcs. Elle compte environ six mille étudiants, et pourrait aisément doubler son chiffre dans la situation actuelle. Mais le recteur m’explique qu’il refuse de dépasser ce nombre, pour ne pas être submergé par des groupes qu’il ne serait pas possible de contrôler. « L’université, me dit-il, est une plateforme de première importance à partir de laquelle on peut dire une parole compétente sur la situation du pays sous ses différents aspects : économique, juridique, social, etc. Grâce à nos publications, nos cours, nos conférences, nous pouvons faire des recherches, proposer des solutions, dénoncer des abus, etc., en connaissance de cause. Nous pouvons être un peu la voix des sans-voix que vous avez rencontrés dans les camps, et de combien d’autres. C’est là qu’est située l’inspiration chrétienne d’une université qui essaye d’être fidèle à l’option préférentielle pour les pauvres dans un pays comme le nôtre ».

Officiellement, l’université n’est pas inquiétée et elle peut poursuivre sa mission. Mais la persécution reste présente, comme le disait encore le recteur. « Un certain nombre d’étudiants et de professeurs ont payé douloureusement de leur propre vie, ou encore par l’exil ou l’ostracisme, leur engagement en ce service universitaire des pauvres et des opprimés. Pas moins de dix bombes ont explosé sur le campus entre 1976 et 1980. Nous avons subi des perquisitions militaires, des pressions et des menaces, et l’appui financier de l’état a été supprimé. De la sorte, nous partageons un peu le sort d’une bonne partie du peuple salvadorien ».

Par ailleurs, les Pères éprouvent l’urgence d’un approfondissement de la foi et d’un accompagnement spirituel pour les professeurs et les étudiants dans les situations souvent dramatiques qu’ils sont appelés à vivre. Un jeune prêtre vient d’être chargé plus directement de cette mission, et il m’a fait visiter la maison de retraites à peine achevée construite au bout du campus de l’université.

Les religieuses

Il y aurait beaucoup à dire encore à propos des travaux apostoliques de ce petit groupe d’hommes. Et il faudrait évoquer les œuvres accomplies par tant d’autres religieux et religieuses. Je n’ai pas eu l’occasion de les rencontrer. Cependant, un fait en particulier est impressionnant. Partout où j’ai passé, on parlait avec beaucoup d’admiration et d’affection de la présence et de l’action des religieuses, au service des paroisses et des communautés de base, en ville et dans la campagne, dans les collèges, les écoles techniques et les dispensaires, ou encore parmi les réfugiés. Souvent c’est au péril de leur vie qu’elles remplissent leur mission. Leur témoignage a beaucoup de poids dans la communauté chrétienne. Et elles sont un grand soutien pour les prêtres, non seulement au niveau du travail pastoral accompli, mais plus encore par la qualité de leur foi, leur vie livrée, leur prière fidèle, leur audace apostolique. Les paroles de Paul VI dans son exhortation apostolique Evangelii nuntiandi reviennent à la mémoire : « On trouve souvent religieuses et religieux aux avant-postes de la mission, et ils prennent les plus grands risques pour leur santé et leur propre vie. Oui, vraiment l’Église leur doit beaucoup » (69).

Passage au Nicaragua

Il faut moins d’une demi-heure de vol pour passer de San Salvador à Managua, capitale du Nicaragua. Mais cela suffit pour entrer dans un autre monde. Une première impression, dès la descente d’avion, c’est le sentiment de liberté. La crainte latente sans cesse éprouvée au Salvador disparaît. Le contrôle de la douane est strict, mais bon enfant. Tout est beaucoup plus pauvre qu’au Salvador, mais accueillant. « Benvenudo a Nicaragua ». On ose sortir le soir. Bien sûr, le parti sandiniste est partout présent : d’immenses affiches le rappellent. Et on perçoit la crainte d’une invasion dans les inscriptions sur les murs : No poseran. Il est vrai que le blocus féroce des États-Unis jette le pays dans une crise angoissante. Mais il n’y a pas de régime de terreur. On respire à l’aise.

Une fois encore, ce sont les communautés jésuites que j’ai rencontrées. Œuvres classiques, comme au Salvador. Mais dans un contexte radicalement différent. À Ciudad Sandino par exemple, proche de Managua, immense bidonville construit vaille que vaille après le dernier tremblement de terre, les Pères vivent très pauvrement au milieu des gens. Ils y exercent le ministère paroissial. Plusieurs d’entre eux, tout en vivant sur place et ayant leur part de travail pastoral, sont professeurs à l’Université de Managua, et font la navette chaque jour. Le recteur de l’Université lui-même est vicaire dominical et partage une chambre très rudimentaire avec un de ses compagnons. En semaine, tous les matins, il part pour la ville et rejoint le bureau du recteur, avec ses fauteuils luxueux et son conditionnement d’air.

Cette double insertion est significative, me paraît-il, du travail apostolique réalisé dans ce pays à peine sorti d’une révolution sanglante contre la dictature somoziste : d’une part le souci d’évangéliser le peuple en vivant proche de lui, et d’autre part le travail sur les structures grâce à l’Université et son œuvre de réflexion et de soutien dans la mise en place des institutions au service du pays.

Comme le recteur de l’Université me le fait observer, une occasion unique s’offre aujourd’hui au Nicaragua. Dans le nouveau gouvernement socialiste issu de la révolution et que l’Église a soutenu de tout son poids (les évêques ont écrit une lettre pastorale impressionnante en novembre 1979 : engagement chrétien pour un nouveau Nicaragua), il y a des marxistes, mais aussi beaucoup de chrétiens désireux de trouver une inspiration chrétienne pour l’élaboration d’une société plus juste et attentive aux plus pauvres. D’où l’importance pour les chrétiens de soutenir le gouvernement. L’université y collabore par son travail de réflexion et l’apport de toute sa compétence. Mais elle a également le souci de demeurer une instance critique. L’enjeu est énorme, car une porte peut ici être ouverte pour une révolution s’inspirant de valeurs chrétiennes. L’Amérique latine tout entière a les yeux fixés sur l’expérience nicaraguéenne.

Un tel projet est séduisant et paraît correspondre profondément à la mission que la Compagnie de Jésus assume au service de la foi et de la promotion de la justice. Mais il demande un discernement de chaque instant pour éviter les écueils d’une instrumentalisation de la foi au service de la révolution. Il s’agit toujours d’évangéliser, que ce soit les personnes ou les structures. Peut-être le discernement est-il plus difficile en pareille situation que lorsque l’on est simplement appelé à défendre le droit et la vie des pauvres comme au Salvador.

Un défi à relever, une grâce à recevoir

De toute manière, que ce soit au Nicaragua ou au Salvador, au Guatemala ou au Honduras, les religieux en ces pays sont appelés à relever un défi qui passe les forces humaines. Pour mieux dire, il s’agit d’une grâce : il s’agit d’être associés au Christ dans sa mission d’annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres en ces pays d’injustice et de violence. Car l’écrasement de l’homme par l’homme dans leurs pays est une blessure mortelle de la charité, un refus d’accueillir Jésus, l’envoyé du Père qui veut faire miséricorde à tous. C’est de cette mission de Jésus, de cette miséricorde du Père qu’ils sont appelés à être les témoins. Et c’est au cœur de cette miséricorde qu’ils révèlent le Royaume de Dieu déjà présent, dénoncent l’injustice et la violence faite aux petits. « Ce que vous faites à un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40 et 45). C’est à cette profondeur-là que se situe leur mission de pasteur et de prophète. C’est pourquoi ils perçoivent combien il s’agit d’un don à demander et à recevoir. Alors leur motivation profonde, le dynamisme qui les anime demeurera enraciné dans la puissance de la miséricorde du Père, qui inclut l’exigence de justice humaine et le combat qu’elle implique, mais aussi la dépasse infiniment. Impossible de vivre cela sans enracinement dans la contemplation du Christ lui-même, qui le premier a mené ce combat et livré sa vie par amour. C’est lui qui continue à mourir et ressusciter en son corps aujourd’hui. Et c’est dans la puissance et la douceur de son Esprit qu’ils sont appelés à mener ce combat. Ils éviteront alors les retombées dans des dynamismes de lutte politique inspirés par un esprit de puissance, de domination ou de haine, qui risque toujours de s’insinuer sournoisement dans les meilleures causes. Il ne faut pas se le cacher : c’est une tentation réelle, d’autant plus que d’autres idéologies, d’inspiration capitaliste ou marxiste, avec lesquelles ils sont continuellement confrontés, la véhiculent chaque jour. Que la grâce et la force de l’Esprit leur soient données en abondance !

Une ombre demeure à ce tableau. Ce sont les tensions et les divisions à l’intérieur de l’Église entre des chrétiens et jusque dans la hiérarchie elle-même. Il est vrai qu’une partie des membres de l’Église apparaît installée, lourde, timorée, souvent trop éloignée du peuple des pauvres, parfois même lâche devant les injustices. De plus les appréciations sur les situations diffèrent. La peur aussi est présente et elle est mauvaise conseillère. Une certaine conception du bien commun fait estimer qu’il vaut mieux taire l’injustice pour sauvegarder un semblant de paix. D’autre part, des prises de position politiques ou, parfois même, de simples outrances verbales provoquent des durcissements et des clivages. Les chrétiens et les religieux que j’ai rencontrés portent cela comme une souffrance et une blessure du Corps du Christ. Partout où j’ai passé, j’ai perçu la volonté de garder à travers tout la communion ecclésiale, de reprendre toujours de nouveau le dialogue, de refuser tout raidissement. N’est-ce pas cela aussi, depuis la Dernière Cène et les Actes des Apôtres, la sainte Église des pécheurs, que le Christ a aimée en se livrant pour elle ?

Une communauté de pauvres au Honduras

Lors de mon passage au Honduras, j’ai séjourné quelques jours à Suyapa, la banlieue pauvre de Tegucigalpa. J’ai été accueilli à Casa Nazareth [1], une communauté où vivent en commun une dizaine de personnes : cinq d’entre elles sont des handicapées mentales et cinq autres ont choisi de vivre avec elles. C’est un groupe bien différent, c’est clair, de celui des résidences jésuites rencontrées durant ces semaines en Amérique centrale. Le contraste même entre l’un et l’autre type de communauté manifeste leur complémentarité et montre combien il importe de reconnaître ces diverses vocations d’Église : nous avons besoin les uns des autres.

Casa Nazareth : quelques hommes, quelques femmes livrent leur vie pour les plus petits de leurs frères, des pauvres que tous les changements de structures ne libéreront pas de leur pauvreté. Ils sont là, enfouis au cœur des masses, aux bords du bidonville et à l’ombre du sanctuaire de la Vierge de Suyapa, patronne du Honduras. Leur vie est apparemment inutile, gaspillée, comme le parfum répandu par Marie de Béthanie à la veille de la passion de Jésus. Ils sont là pour la plupart à cause de Jésus et de l’Évangile, fidèles à sa parole : « Celui qui accueille ce petit d’entre mes frères, c’est moi qu’il accueille, et celui qui m’accueille accueille celui qui m’a envoyé » (Mt 25,40 ; 10,40-42 ; Lc 9,48). D’autres parmi eux sont en recherche de foi, de sens à donner à leur vie, mais avec au cœur un sens profond de l’homme et de son mystère.

Vivre quelques jours à Casa Nazareth, en cette Amérique centrale blessée et sanglante, où les droits et la vie de l’homme sont brutalement bafoués, c’est être rappelé au respect absolu de chaque personne humaine, infiniment précieuse pour tout homme et aux yeux de Dieu. À travers les gestes simples du quotidien vécus dans l’amour, cette communauté nous rappelle que le Royaume est déjà donné aux pauvres, parce qu’ils sont aimés d’un amour préférentiel par le Seigneur. Oui, semble-t-elle nous dire, il faut travailler sans relâche pour extirper les causes de misère, de souffrance, d’injustice et d’oppression. Mais cela ne se fera pas en un jour, et il y aura toujours des laissés pour compte. Or c’est dès maintenant, sans plus attendre, que ceux qui souffrent sont appelés à vivre heureux et ont besoin pour cela de la béatitude du Christ crucifié et ressuscité. La vocation de cette communauté, c’est de dire dès maintenant, par une vie partagée dans l’amitié, la miséricorde du Seigneur pour ces personnes handicapées mentales qui nous renvoient à notre propre pauvreté radicale. Vivante parabole de la tendresse de Dieu pour les plus petits en notre monde.

Les membres de cette communauté vivent en profonde communion avec toute la souffrance, la lutte et l’espérance de leurs peuples. Mais il arrive qu’ils soient incompris ou critiqués, à la fois à « droite » et à « gauche ». On leur jette à la figure l’inefficacité, l’inutilité de leur présence. Et ils l’éprouvent eux-mêmes parfois jusqu’à l’angoisse. Mais ils se sentent appelés, dans la force de l’Esprit, à vivre la communion dans ses racines, à sa source : le mystère du Christ Jésus qui naît, meurt et ressuscite aujourd’hui dans les plus petits et les plus rejetés de ses frères et sœurs. Et leur place est précieuse, comme un trésor caché dans un champ. Les constitutions de ces pays interdisent la présence de communautés contemplatives, « sans utilité publique ». N’oserait-on pas dire que ces groupes prennent un peu leur place ? De manière toute cachée, certes, et nullement institutionnelle. Mais l’Église n’a-t-elle pas grand besoin de ce témoignage silencieux et enfoui au cœur du monde ? Et ne sont-ils pas quelque peu l’Église qui va jusqu’au bout d’elle même, qui « éclate », livrée à tout homme de bonne volonté ?

Au milieu des hommes de bonne volonté et des chrétiens qui travaillent et luttent avec les opprimés, qui prennent des risques jusqu’au péril de leur vie pour leur annoncer l’Évangile et défendre leurs droits, ils prennent des risques analogues en habitant ce lieu où est vécue la préférence de Dieu pour le plus petit, que personne ne peut traiter de subversif. Un lieu où tout homme est accueilli, une demeure de réconciliation. Comment ne pas faire le rapprochement avec l’hôpital des cancéreux de Mgr Romero ou le camp de réfugiés de San Roque ? Rappel prophétique du « Voici l’homme » (Jn 19,5). L’homme révélé dans sa pauvreté radicale, mais aussi dans sa valeur absolue.

C’est dans la mesure où elle restera enracinée dans cette origine, le mystère pascal toujours à l’œuvre aujourd’hui, que la parole de l’apôtre sera défense évangélique du petit et du pauvre, vérité de Dieu sur les situations économiques et sociales de son pays. C’est pour cela qu’il y a une telle complémentarité, une telle réciprocité entre ces deux vocations : nous avons besoin les uns des autres.

Cette réciprocité, les jésuites la vivent d’ailleurs eux-mêmes à l’intérieur de leur propre vocation. La présence de leur Père Général, le Père Arrupe, blessé au milieu d’eux, handicapé et entré dans le silence après avoir annoncé l’Évangile et le respect de l’homme avec la passion que l’on sait, en est le vivant témoignage. Un ami du Père Arrupe lui écrivait : « maintenant vous êtes plus que jamais eucharistie ». Et un jésuite américain rentrant du tiers monde confiait à un de ses frères : « It is good for us to have a wounded leader ».

L’évocation du Père Arrupe invite à terminer cette relation de voyage par un extrait de la lettre que lui-même adressait à tous les jésuites en mars 1976, après le meurtre du Père Rutilio Grande au Salvador. C’était le cinquième jésuite tué en quelques mois en Amérique ou en Afrique.

« Qui étaient ceux que Dieu a choisis comme victimes ? Aucun des cinq n’était une personnalité extraordinaire ; ils avaient mené jusqu’ici une existence que rien ne signalait, pratiquement inconnus, vivant dans de petits villages, tout entiers consacrés au service quotidien des pauvres et des malheureux. Des fils de la Compagnie, qui n’avaient jamais été impliqués dans des controverses publiques, ni fait la manchette des journaux ou de la télévision. Vie simple, austère, évangélique, dépensée jour après jour, dans la patience, au service des petites gens.

« Pourquoi le choix du Seigneur s’est-il arrêté sur eux ? Je crois que c’est précisément en raison de leur vie évangélique manifestement apostolique, où rien ne venait ternir l’éclat du vrai compagnon de Jésus. Leurs attitudes, leurs activités, leur motivation n’étaient marquées d’aucune ambiguïté d’idéologie ou de parti. Hommes qui ont su endurer l’incompréhension et qui, refusant toute réaction de violence, ont cherché à suivre les directives de l’Église et de la Compagnie, et surtout imiter le Bon Pasteur. La transparence de leur vie ne laisse place à aucun doute. »

Rue du Collège Saint-Michel 60
B-1150 BRUXELLES, Belgique

[1Il s’agit d’une communauté de L’Arche, fondée par Jean Vanier. Cf. Vie consacrée, 1982, 181-186.

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