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La clôture des moniales

Léon Renwart, s.j.

N°1982-1 Janvier 1982

| P. 50-58 |

Le recueillement pour Dieu, sans lequel la vie vouée à la contemplation n’aurait aucun sens, requiert une traduction matérielle adaptée. L’auteur se demande si les prescriptions spéciales que le Droit ajoutait jusqu’ici à la clôture de règle pour les moniales uniquement vouées à la contemplation sont encore universellement indiquées. S’appuyant sur les déclarations de Jean XXIII, Vatican II et Paul VI, il expose les raisons de croire que le Code rénové ne comportera plus ces discriminations en défaveur des moniales, sans que cela implique de relâchement dans la clôture adaptée à chaque vocation.

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Dans la vie religieuse, il est peu de domaines qui suscitent plus de réactions en sens divers que la clôture des moniales. Cela va de ceux et celles qui souhaitent qu’elle soit conservée telle quelle à ceux qui, au nom de la liberté ou de l’apostolat, voudraient balayer d’un revers de main tous ces résidus d’un « obscurantisme moyenâgeux », au risque de jeter le bébé avec l’eau du bain.

Les réalités que recouvre ce terme

Aussi importe-t-il d’y voir clair et de bien préciser ce que l’on vise lorsqu’on parle de clôture.

La première et la plus importante des réalités couvertes par ce mot est la « clôture intérieure » ou « esprit de clôture ». Comme le note très à propos un chartreux : « La vocation du contemplatif, pour être vraie et pure, pour atteindre le sens authentique du désert, exige le sens de Dieu, la primauté du spirituel, le dépouillement de la foi. Elle requiert une certaine intériorité, un équilibre sage et calme, un renoncement à l’efficacité temporelle [1] ». C’est l’essentiel, comme le remarque finement une moniale cistercienne : « Aujourd’hui, on sort parfois, mais on est davantage fidèle à l’esprit de solitude. Même dehors on peut rester dans la clôture ; tandis que celui qui s’y trouve physiquement peut très bien s’évader et être dehors, en esprit. Alors où est la véritable clôture [2] ? »

Parce que nous ne sommes pas des anges, mais des êtres de chair et de sang, une réalité spirituelle qui ne s’incarnerait pas ne serait qu’un beau rêve, une illusion. Cette clôture intérieure se traduit donc nécessairement dans des attitudes extérieures, dans le choix des lieux d’habitation, leur aménagement, etc. Comme les appels, les circonstances et les milieux de vie sont multiples, les manières de se procurer les conditions matérielles favorables au recueillement pour Dieu qu’est la clôture intérieure varieront dans de très larges proportions : cela peut aller de la fuite au désert, chère aux premiers cénobites, à la simple ligne de cailloux par laquelle le Père de Foucauld marquait les limites de son oratoire [3].

Si des hommes ou des femmes se groupent sous un maître pour tendre ensemble à la contemplation, il va de soi que cette communauté devra aussi se fixer, dans ce domaine, des règles précises, fruit de l’expérience et conformes au type d’appel ressenti par ces moines ou ces moniales. Ces manières de faire, déterminées de façon stable par la coutume ou dans les textes écrits, s’imposeront à ceux ou celles qui voudront vivre leur appel dans cette communauté d’Église. C’est pourquoi aussi ces normes auront à être approuvées par l’autorité ecclésiastique. Ce que nous venons de décrire constitue la « clôture de règle ».

Nous pouvons maintenant situer la clôture des moniales uniquement vouées à la contemplation [4]. Les prescriptions qui les concernent ajoutent à la clôture de règle trois caractéristiques de grande conséquence :

  • les normes en sont fixées par le Saint-Siège ;
  • elles comportent actuellement un ensemble de prescriptions précises et rigoureuses assurant au monastère une séparation matérielle telle que l’entrée ou la sortie ne puissent se faire que par des portes fermant à clef ;
  • la sortie ou l’entrée requièrent, outre la permission de la supérieure, le consentement d’autorités extérieures au monastère : l’évêque ou ordinaire du lieu, et le supérieur régulier, s’il y en a un.

La question qui se pose

Ce rappel situe bien la question qui se pose : le Droit canonique rénové (dont on nous annonce la promulgation imminente) maintiendra-t-il les règles spéciales imposées à toute cette catégorie de moniales, les privant ainsi de la possibilité (reconnue à toutes les autres religieuses) d’adapter elles-mêmes leur clôture aux situations concrètes et aux mœurs des pays où elles habitent et sont appelées à donner un témoignage compréhensible par ceux qui les entourent ?

Il semble que l’on ait de bonnes raisons de croire que ces déterminations ne figureront plus dans un document dont Jean-Paul II vient de déclarer qu’il doit être « un instrument pour réaliser les projets et atteindre les fruits souhaités par le Concile [5] ». Parmi ceux-ci figure l’aggiornamento de la vie religieuse et, notamment, l’adaptation de la clôture des moniales suivant les circonstances de temps et de lieu, en supprimant les usages périmés (cf. Perfectae caritatis, 16).

La question se pose donc de savoir si la tutelle que représente la clôture des moniales uniquement vouées à la contemplation, du fait qu’elle soumet toute cette catégorie de religieuses à des normes spéciales et, notamment, au consentement préalable d’une autorité extérieure au monastère pour les entrées et les sorties, est encore universellement justifiée (car c’est cela que signifierait son maintien dans un document destiné à l’ensemble de l’Église latine).

Un peu d’histoire

Il est à peine besoin de revenir sur les raisons historiques qui, en d’autres temps, ont joué dans l’apparition et le maintien de ces mesures. Bornons-nous à rappeler quelques points. Jusqu’il y a peu, la femme, même dans nos régions, était une « mineure » perpétuelle : elle passait de l’autorité parentale à celle de son époux. Quoi d’étonnant que nos ancêtres, pour régler la situation juridique de ces femmes non mariées que leur entrée en religion soustrayait à la tutelle de leurs parents, aient jugé bon de confier celle-ci à l’évêque, leur « protecteur naturel » ? Ajoutons à cela qu’existait à la même époque l’habitude de faire entrer au couvent, plus ou moins avec leur accord, les filles de bonne famille que leurs parents n’arrivaient pas à marier comme ils l’auraient souhaité. Or, en ce temps-là, on ne dispensait pratiquement jamais des vœux solennels (les seuls que connussent les moniales). Il fallait donc assurer leur « persévérance » (si l’on peut ainsi parler) à l’intérieur du monastère. De plus, un certain nombre d’abbayes étaient richement dotées et la nomination d’une nouvelle abbesse fut plus d’une fois commandée par le désir de mettre la main sur ces plantureux revenus plus que par celui de faire progresser de saintes filles dans l’amour du Seigneur. Sur ces points également, l’intervention de l’évêque, protecteur naturel de la vie religieuse dans son diocèse, pouvait être bénéfique (au moins quand l’intéressé était un homme de Dieu, non un prélat de cour ou un chasseur de bénéfices).

Les lignes ci-dessus ne décrivent assurément pas toute la vie monastique des siècles passés. Celle-ci a compté des monastères fervents et donné à l’Église des saints et des saintes authentiques. Mais elle a aussi souffert des abus auxquels nous venons de faire allusion : c’est en bonne partie pour essayer d’y remédier que les Souverains Pontifes ont pris les normes qui ont constitué la clôture « papale ».

Et aujourd’hui ?

Qu’en est-il aujourd’hui ? Il ne semble pas possible de donner une réponse valable pour l’ensemble de l’Église latine, tellement les situations diffèrent encore de continent à continent, de pays à pays, voire même de monastère à monastère. Et ceci pose d’emblée la question : une norme universelle aussi précise est-elle encore la meilleure manière de répondre à une situation aux aspects si divers ?

Constatons d’abord que, dans de nombreux pays d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord, de profonds changements se sont produits dans la vie civile, sociale et politique. En plusieurs domaines, les femmes ont conquis leur autonomie ; s’il reste encore beaucoup à faire (et si cela ne va pas sans quelques excès – mais quel mouvement n’en a jamais commis ?), cette évolution a été saluée comme un signe des temps par Jean XXIII, le Concile Vatican II et Paul VI.

La parole des Papes et du Concile

Écoutons Jean XXIII dans Pacem in terris :

Une constatation s’impose à tout observateur : l’entrée de la femme dans la vie publique, plus rapide peut-être dans les peuples de civilisation chrétienne ; plus lente, mais de façon toujours plus ample, au sein des autres traditions ou cultures. De plus en plus consciente de sa dignité humaine, la femme n’admet plus d’être traitée comme un instrument ; elle exige qu’on la traite comme une personne aussi bien au foyer que dans la vie publique (41).

Dans la Constitution pastorale Gaudium et spes, le Concile Vatican II fait, à plusieurs reprises, écho à cet enseignement. Citons les deux passages les plus caractéristiques :

Les femmes, là où elles ne l’ont pas encore obtenue, réclament la parité de droit et de fait avec les hommes (9).
Mais toute forme de discrimination touchant les droits fondamentaux de la personne, qu’elle soit sociale ou culturelle, qu’elle soit fondée sur le sexe, la race, la couleur de la peau, la condition sociale, la langue ou la religion, doit être dépassée et éliminée, comme contraire au dessein de Dieu (29, § 2).

Au cours de son pontificat, Paul VI a plusieurs fois réaffirmé la même doctrine. En 1969, dans son message à l’Union des femmes catholiques australiennes, il constate :

Nous vivons une période de l’histoire où l’égalité fondamentale des femmes avec les hommes, leur droit et leur devoir de prendre une part active à la vie publique, la contribution particulière et irremplaçable qu’elles peuvent apporter au bien-être politique, social et culturel de l’humanité, sont reconnus comme sans doute jamais auparavant.

Dans sa lettre Octogesima adveniens pour le quatre-vingtième anniversaire de Rerum novarum, voici comment il situe la place à donner à la femme :

L’évolution des législations... doit aller dans le sens de la protection de sa vocation propre en même temps que de la reconnaissance de son indépendance en tant que personne, de l’égalité de ses droits à participer à la vie culturelle, économique, sociale et politique.

Cette évolution est loin d’être terminée ; tout laisse prévoir que de plus en plus de femmes, dans un nombre croissant de pays, accéderont à l’autonomie et que c’est parmi elles que naîtront les meilleures vocations à la vie religieuse et contemplative, comme c’est déjà le cas en plus d’un endroit.

La Commission chargée de la révision du Code

Aussi la Commission chargée de la révision du Code avait-elle inscrit parmi ses principes directeurs la considération suivante, « qui fut constamment présente à l’esprit des consulteurs : celle d’éviter, dans l’établissement des normes, toute discrimination entre instituts de perfection masculins et féminins [6] ». Le Père Said, auteur du rapport dont est extrait ce passage, le rappelait quatre ans plus tard en l’appliquant aux moniales : « Ce fut enfin un principe admis par le groupe de travail d’éviter, dans le droit, toute discrimination entre instituts masculins et instituts féminins. Il aurait donc été choquant (absonum) de ne pas appliquer ce principe quand il s’agit des moniales [7] ».

La dispense des vœux solennels, les élections abbatiales

Aujourd’hui, la dispense des vœux solennels n’est plus une exception. La conséquence en est que ne restent normalement dans les monastères que des religieuses désireuses d’y demeurer et suffisamment équilibrées pour pouvoir y persévérer avec des chances sérieuses d’épanouissement spirituel et humain. C’est parmi elles que sont élues les prieures et les abbesses. Comme les monastères richement dotés appartiennent à un âge révolu, les raisons qui inspirent le choix des électrices ont toute chance d’être les qualités qui feront de l’élue une personne capable de guider ses consœurs dans la voie de la perfection selon la vocation propre de l’institut.

Lorsque ces conditions se réalisent (et c’est le cas général de nos monastères), l’abbesse (ou la prieure) est la personne la plus capable de juger en connaissance de cause, au besoin avec l’aide de son Conseil, si telle sortie s’indique, si telle ouverture du monastère correspond à la vocation propre de ses moniales et à leurs possibilités concrètes d’accueil [8].

L’évêque du diocèse

Si saint et spirituel qu’il soit, si bien informé qu’on le suppose de la vie religieuse et de l’ambiance du monastère en cause, l’évêque (ou son délégué) n’aura jamais cette connaissance concrète du cas individuel que donne la convivance et qui permet de se rendre compte que telle permission, à première vue exceptionnelle, est pleinement justifiée et que telle autre, qui paraît conforme à toutes les règles, mérite d’être refusée à cette religieuse pour son plus grand bien, étant donné la situation concrète qui est la sienne à ce moment.

Par contre, l’évêque, précisément à cause du recul que lui donne sa situation « extérieure », est en fort bonne position pour juger de la ligne générale suivie dans tel ou tel monastère : abbesse trop sévère, restreignant indûment les permissions ou, au contraire, abbesse trop large, donnant trop facilement son accord, au risque de laisser s’évaporer l’esprit de recueillement. Ici, comme dans les autres domaines de la vie religieuse masculine et féminine, « il revient aux évêques, comme maîtres authentiques et guides de perfection pour tous les membres de leur diocèse, d’être aussi les gardiens de la fidélité à la vocation religieuse dans l’esprit de chaque institut » (Mutuae relationes, 28) et donc dans le respect de la subsidiarité rappelée par Vatican II.

Moines et moniales

Faut-il enfin rappeler que la vie contemplative présente les mêmes exigences intrinsèques, qu’elle soit vécue par des hommes ou par des femmes ? Celui qui en douterait n’aurait qu’à relire les quatre premiers chapitres de Venite seorsum. Ceux-ci présentent fort bien la vie contemplative dans son ensemble, ils en décrivent la nature, le sens et les exigences, parmi lesquelles figurent en bonne place, pour moines et moniales, le recueillement, le silence, la clôture matérielle par laquelle chaque institut assure et garantit sa séparation d’avec le siècle. Dans ces conditions, si les exigences supplémentaires qui caractérisent la clôture que l’on impose aux moniales uniquement vouées à la contemplation ne paraissent pas nécessaires pour les hommes appelés à la même vocation (on n’a jamais songé à les leur appliquer), c’est qu’elles ne sont pas requises pour la vie contemplative comme telle. Alors, pourquoi les maintenir pour les femmes lorsque celles-ci ont accédé à l’autonomie qui les rend aptes à prendre en mains la direction de leurs monastères ?

Vers la suppression, dans le Code, de toute discrimination entre instituts masculins et instituts féminins ?

Dans ces conditions, ne vaudrait-il pas mieux que les prescriptions spéciales imposées aux moniales de vie uniquement contemplative ne figurent pas dans le prochain Droit canonique ? Cette disparition serait, croyons-nous, tout à fait dans la ligne des déclarations solennelles de Jean XXIII, Vatican II et Paul VI que nous avons rappelées ci-dessus.

De plus, en n’introduisant pas dans ce document rénové une prescription qui risque, à brève échéance, de correspondre de moins en moins à la situation réelle en de nombreux pays, on éviterait l’inconvénient de devoir rapidement retoucher des normes à peine promulguées. Si le Droit canon ne prétend pas être éternel dans un monde en mutation rapide, il convient cependant qu’il ait cette stabilité propre aux lois bien faites, parce qu’elles répondent aux situations réelles qu’elles visent.

Est-il besoin de redire, en terminant, que la suppression souhaitée n’impliquerait aucun relâchement de la discipline sur ce point ? Le fait que, dans le nouveau Code, la clôture des Chartreux ne sera sans doute plus qu’une clôture de règle ne la rendra ni moins stricte ni moins exigeante.

A supposer d’ailleurs que la clôture actuellement en vigueur ne soit plus imposée par le Droit à toutes les moniales de vie contemplative, rien n’empêchera les monastères qui le souhaiteront (et qui peuvent avoir d’excellents motifs de le faire) de conserver, dans leur « clôture de règle », toutes les prescriptions de la clôture « papale », voire même des dispositions plus sévères encore (cas expressément prévu par Venite seorsum, VII, 9).

De plus, chaque monastère devant soumettre ses Constitutions et ses règles à l’approbation de l’autorité ecclésiastique, il est évident que celle-ci veillera à ce que la clôture correspondant à la vocation de ces religieuses et à la situation de la femme dans le pays en cause y soit dûment prévue. On pourra même, et ce sera fort utile, tenir compte de la division, demandée par Rome, de ces textes en « Premier » et « Second » livres (pour reprendre les termes du Père Dortel-Claudot) pour insérer dans le premier recueil les orientations majeures qui traduisent l’essentiel de la clôture propre à la vocation en cause, et réserver au second livre les dispositions pratiques appliquant ces orientations dans le concret du quotidien (et donc plus facilement sujettes à modification lorsque les circonstances extérieures changent).

rue de Bruxelles 61
B-5000 NAMUR, Belgique

[1Cité par Y. et J.-J. Antier, La soif de Dieu, Témoignages monastiques, Coll. L’Évangile au XXe siècle, Paris, Cerf, 19-20.

[2Ibid.. 169.

[3Signe pleinement compris et parfaitement respecté par les tribus profondément religieuses parmi lesquelles il vivait.

[4C’est Perfectae caritatis, 16, qui a exempté de la clôture « papale » les moniales « qui s’adonnent en vertu de leur institut à des œuvres d’apostolat » ; celles-ci doivent définir dans leurs Constitutions la clôture adaptée à leur vocation propre.

[5L’Osservatore Romano, n° 251 (30 octobre 1981), p. 1, n° 2.

[6Communicationes, 2, 1970, 176-177, n° 7.

[7Ibid., 6, 1974, 89.

[8En conséquence n’y aurait-il pas lieu de faire disparaître aussi du Code une autre discrimination à l’égard des moniales : alors que les Supérieures générales peuvent accorder à leurs membres les indults d’exclaustration, ce droit est réservé au Saint-Siège quand il s’agit des moniales ?

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