Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Rencontre avec saint François

Bernard-Joseph Samain, o.c.s.o.

N°1981-5 Septembre 1981

| P. 263-278 |

Un jeune Trappiste nous parle de saint François. Il a eu l’occasion de faire un pèlerinage à Assise : la figure de saint François y fut pour lui l’objet d’une découverte qui l’a rempli de gratitude. Cette rencontre du Poverello l’a enraciné davantage dans sa propre vocation monastique. Il ne prétend nullement retracer ici tous les traits de la personnalité de François, mais il évoque quatre facettes de son visage qui l’ont davantage marqué : l’amour de l’Église, la louange du Père, la fraternité des croyants et la communion à la Passion du Christ. Au moment où nous célébrons le huitième centenaire de la naissance de François d’Assise, ces pages d’un Trappiste nous rappellent combien il est un don pour toute l’Église.

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François d’Assise est attachant en ce qu’il est avant tout un visage, une figure concrète. Son unique message et toute sa doctrine se donnent en sa vie. Il se distingue en cela des fondateurs monastiques dont on connaît souvent peu la vie, et qui disparaissent pour ainsi dire derrière l’institution qu’ils ont fondée : ils ont élaboré une doctrine spirituelle incarnée dans un art de vivre, et c’est par là que nous avons accès à leur personnalité. De François au contraire, on retient essentiellement la vie. Il passe à la postérité par le genre littéraire des biographies : ce sont ses gestes, ses paroles, ses réactions dans la vie quotidienne qui nous transmettent son message. Pour toute doctrine, nous est livrée sa vie, tout simplement.

Devant ce Saint, le sentiment qui s’impose, la seule attitude qui soit appropriée est la gratitude. Gratitude envers François pour ce qu’il est et qu’il nous donne fraternellement, gratitude envers Dieu qui nous a donné un tel frère. D’où le sens de ces pages : elles se voudraient un chant de reconnaissance pour la rencontre qu’il nous a été donné de faire avec cette grande figure du treizième siècle. Nous essayerons de faire voir sa beauté toujours actuelle, en dégageant les traits essentiels de sa physionomie spirituelle, tels qu’ils nous sont apparus [1]. Nous passerons en revue successivement quatre lignes de force, en nous attachant à percevoir combien elles sont liées intimement et se complètent pour former une figure harmonieuse, simple et forte.

« Le zèle de ta maison me dévorera »

« Va et répare ma maison, qui, tu le vois, tombe en ruines. » Cet appel de François par le Christ contient en germe toute sa vie : c’est sa vocation. Le Christ appelle au travail pour l’Église : désormais toute la vie de François est traversée par une passion qui le dévore comme un feu ; il se consacre tout entier au service de l’Église. A cette époque de grande fermentation religieuse et de contestation de l’Église installée, beaucoup de réformateurs se levaient qui quittaient l’Église au nom de l’Évangile et du Christ. François aussi est réformateur, mais il demeure à l’intérieur de l’Église. Le Christ, en l’appelant, en fait un réformateur de son Église : « répare ma maison ». Au contraire des Cathares, purs et durs, François se refuse à dissocier le Christ de son Corps, l’Église. Cet amour de l’Église transparaît dans toute sa vie : il est totalement soumis à la hiérarchie de l’Église (que ce soit le Pape, l’évêque d’Assise ou de simples clercs) et il se perçoit spontanément comme un membre de la grande communauté catholique, « de tous les saints qui furent, qui seront et qui sont ».

Comment François va-t-il réparer la « maison » du Christ ? Il comprend cet ordre d’abord dans un sens très immédiat : réparer le petit édifice de pierre dans lequel il a entendu l’appel et qui précisément tombe en ruines. Il se fait maçon pour relever l’église Saint-Damien. Ensuite, comprenant l’appel plus profondément, François fera œuvre de restauration par la conversion de sa vie à l’Évangile, et particulièrement à la pauvreté, en ce temps où l’Église est malade de sa richesse. Se convertir soi-même, c’est restaurer l’Église. Mais voici que Dieu lui donne des frères, et bientôt en très grand nombre. Ensemble, ils veulent vivre « selon le saint Évangile », en fraternités de pauvres, sans propriétés, « se confiant tout entiers en la munificence divine », dans la simplicité et le travail, en vue de la prière. Cette institution nouvelle, puisant sa sève au pur Évangile, n’est-elle pas la réponse à l’appel du Christ pour une réforme de son Église ? François n’est-t-il pas celui en qui le Pape Innocent III trouve l’accomplissement de sa vision : « Il avait vu la basilique du Latran prête à s’écrouler ; mais un pauvre homme, petit et d’aspect misérable, la soutenait de l’épaule pour empêcher l’effondrement. »

Pourtant, vers la fin de sa vie, devant les difficultés et les échecs, François, rongé par la maladie, comprend l’appel du Seigneur plus profondément encore. Que veut donc dire ce « Va et répare mon Église », alors qu’il a finalement fait si peu de chose ?

François se demandait ce que le Seigneur attendait de lui maintenant. S’adressant à ses compagnons, il disait : « Jusqu’à ce jour, nous n’avons encore rien fait. Commençons à faire quelque chose. » « Faire quelque chose ! » Mais quoi ? Il était cloué sur place, les yeux à la torture, le corps en ruine....Or une nuit d’insomnie et de souffrances, François était à bout de forces et au bord du découragement....Il entendit alors une voix intérieure : « François, réjouis-toi comme si tu étais déjà dans mon royaume ».

François ne touche-t-il pas ainsi le cœur de l’intuition contemplative ? L’action suprême dans l’Église consiste à chanter les louanges du Seigneur. Le chant qui célèbre le salut déjà donné est un chant agissant, dynamique ; il porte en lui une force de réparation et d’édification de l’Église. François, malade, condamné à l’inaction, éprouve que l’action la plus efficace pour l’avènement du royaume est de laisser Dieu agir et de reconnaître sa présence. Tout l’effort de l’homme consiste à s’ouvrir par la prière à la réalité de Dieu. Le monde est entièrement transformé simplement par le fait que, dans l’acte de la louange et la célébration, Dieu reprend sa place et l’homme la sienne. La créature totalement disponible à l’agir de Dieu en elle est féconde, inépuisablement ; elle porte du fruit en abondance pour la vie du monde. Ainsi peut-on dire que François bâtit l’Église, qu’il contribue à la vie de l’Église de manière décisive par son attitude toute simple d’accueil de la réalité, telle qu’elle est donnée par Dieu.

« À la louange de la gloire du Père »

Du thème de l’Église, insensiblement, nous sommes passé à celui de la louange. C’est le second trait que nous voudrions souligner. François est habité par un sens très grand de la transcendance de Dieu, le Très-Haut (Altissimus), de qui nous avons tout reçu et à qui nous devons rendre grâces, tous sans exception, et pour toute chose. La vie de François veut se consumer comme une immense eucharistie, comme un chant de gratitude qui réoriente vers le Créateur toutes les créatures (et François est l’une d’elles). Le saint est tout entier élan vers Dieu, le Très-Haut, dans une grande pauvreté intérieure. Car seul le pauvre rend grâces. Il se sait l’obligé de Dieu, il l’avoue, il le confesse ; il trouve sa joie à proclamer sa dette vis-à-vis de Dieu, à tout propos. « Il n’y a plus de place que pour l’adoration. François reconnaît la souveraineté de Dieu. Et sa joie est immense de savoir que Dieu seul est Dieu [2] ».

À Dieu qui ne cesse de donner, il faut rendre. Rendre grâces, rendre gloire, rendre louange ; encore et toujours il faut rendre, et pour toute chose :

Tous les biens, rendons-les au Seigneur Dieu très haut et souverain ; reconnaissons que tous les biens lui appartiennent ; rendons-lui grâces pour tout, puisque c’est de lui que procèdent tous les biens (1 Règle, 17).

Deux prières sont particulièrement significatives de ce mouvement de fond qui traverse et emporte toute l’existence du Poverello. Il y a d’abord la longue prière de louange et d’action de grâces qui clôt la Première Règle, texte peu connu habituellement, mais d’une densité extraordinaire ; il révèle avec force la manière dont François se situe et se comprend par rapport à Dieu et par rapport a l’Église et à l’humanité. Une sorte de grande prière eucharistique, peut-on dire, car on y retrouve l’ampleur et le dynamisme des prières eucharistiques : même orientation vers le Père, même place centrale donnée à la médiation du Christ, même largeur de vue qui embrasse toute l’Église du ciel et de la terre.

Tout-puissant, très saint, très haut et souverain Dieu, Père saint et juste, Seigneur roi du ciel et de la terre, nous te rendons grâces à cause de toi-même,
parce que... tu as créé toutes choses...
Nous te rendons grâces parce que...tu as fait naître ton Fils...
Et nous te rendons grâces parce que ton Fils lui-même reviendra...
Et parce que nous tous, misérables et pécheurs,
nous ne sommes pas dignes de te nommer,
nous prions en suppliant notre Seigneur Jésus-Christ,
ton Fils bien-aimé en qui tu t’es complu,
de te rendre grâces pour tout,
avec l’Esprit Saint Paraclet,
comme il te plaît et comme il lui plaît...

Évoquons également le Cantique des créatures, texte mieux connu, mais dont on n’aperçoit pas toujours la justesse et l’équilibre. Contentons-nous ici d’observer qu’il commence par la même reconnaissance de la juste place de Dieu et de l’homme :

Très haut, tout-puissant, bon Seigneur,
à toi sont les louanges, la gloire et l’honneur,
et toute bénédiction.
A toi seul, Très-Haut, ils conviennent,
et nul homme n’est digne de te nommer.

Seul un pauvre peut avoir une telle conscience de la distance entre Dieu et lui. L’action de grâces confesse sa condition radicale de créature. Celui qui rend grâces et rapporte à Dieu tout bien est un être totalement désapproprié. Comme un enfant, comme un pauvre de cœur, il attend tout du Seigneur, et tout ce qui advient, il le reçoit de lui ; il ne se fie pas à ses propres ressources, puisqu’il ne possède rien, mais il dépend entièrement de la Providence, il se confie « en la munificence divine ». « Spiritualité de fils de Roi, qui a conscience d’avoir tout reçu, et qui, à reconnaître ce qu’il doit, à remercier et à rendre ce qu’il a reçu, trouve tout son bonheur. Telle est la spiritualité de François et elle vient affleurer à chaque paragraphe de ses Écrits [3] ».

Nous comprenons ainsi la béatitude des pauvres, à qui le Royaume appartient. Oui, le ciel leur appartient, car ils vivent dès maintenant de la vie définitive du Royaume, telle que l’Apocalypse la décrit (5,13) : « Et toute créature au ciel, sur terre, sous terre et sur mer, tous les êtres qui s’y trouvent, je les entendis proclamer : À celui qui siège sur le trône et à l’Agneau, louange, gloire, honneur et force pour les siècles. » Cette liturgie cosmique habitait le cœur de François jour et nuit : la louange qu’il composa « pour toutes les heures » est tissée de réminiscences du culte céleste de l’Apocalypse.

Mais il est un trait caractéristique dans cette vocation de François à la louange. Sa mission consiste non seulement à chanter les louanges du Seigneur, comme Claire et ses sœurs (comme les ordres contemplatifs), mais encore à inviter activement le monde entier à chanter avec lui. « Il conviait volontiers les autres à chanter la gloire du Seigneur », raconte un de ses biographes. Il voulait mettre le monde entier en état de louange. Ainsi, par exemple, lorsque, malade, il eut composé son Cantique des créatures, il envoya aussitôt des frères le chanter sur les rues et les places. « Que sont en effet les serviteurs de Dieu, sinon des jongleurs qui cherchent à émouvoir le cœur des hommes pour les acheminer aux joies de l’esprit ? » À un moment de sa vie, pourtant, il avait hésité sur cette mission : le Seigneur ne l’appelait-il pas à demeurer dans la solitude, où il se sentait tellement attiré (tous ses séjours dans les grottes et ermitages en témoignent) ? Ou bien devait-il continuer à aller par le monde répandre la bonne nouvelle de la paix et inviter tous les hommes à se convertir et à rendre grâces ? Sœur Claire, consultée, confirme François dans sa vocation de pèlerin et de jongleur de Dieu. Ce fait est remarquable, car nous touchons là à ce qui fait précisément la différence entre les Clarisses et les Franciscains :

Claire, elle, demeure sur place. Sa vie est un mystère de Dieu. En elle, en effet, pendant qu’il parle aux foules et les convertit, François converse sans interruption avec le Père très haut, comme le Christ sur la montagne.
Claire est la solitude de tout l’ordre franciscain, la terre où tout l’Ordre puisse – sans interruption – faire l’expérience de Yahvé, le Seigneur... Le bienheureux François a donné Claire à la famille franciscaine comme une solitude stable pour y faire l’expérience de Dieu.

« Vous êtes tous frères »

Le troisième trait marquant de la personnalité religieuse de François est son sens de la fraternité. Fraternité non seulement avec ceux qui partagent la même vocation religieuse, mais aussi avec tous les chrétiens, et plus largement avec tous les hommes, spécialement les petits ; et l’on devrait ajouter encore avec toutes les créatures, notamment frère soleil et sœur lune, frère vent et sœur eau, frère feu et sœur terre, et le loup qu’il apprivoise, et les oiseaux qu’il évangélise. Lisons la description de l’épisode des oiseaux dans le merveilleux récit que nous en trace saint Bonaventure : il illustre admirablement la fraternité universelle du saint d’Assise, réconcilié avec toute la création :

François aperçut un bosquet où des oiseaux de toute espèce s’étaient rassemblés par bandes entières. Sous l’impulsion de l’Esprit du Seigneur qui fit irruption en lui, il y courut aussitôt, les salua joyeusement et leur ordonna de se taire pour écouter attentivement la Parole de Dieu. Ce discours provoquait chez les oiseaux de joyeuses manifestations ; ils allongeaient le cou, déployaient leurs ailes, ouvraient le bec et regardaient attentivement François comme pour mieux se pénétrer de la puissance admirable de ses paroles.

Mais cette expérience est un terme, qu’il n’est donné qu’à de rares saints de connaître. L’apprentissage de la fraternité commence bien concrètement dans la communauté des frères qui partagent la même vocation. Relevons dans les deux Règles quelques passages caractéristiques de l’esprit dans lequel François vivait la vie fraternelle :

Que nul ne soit appelé prieur, mais que tous soient d’une manière générale appelés frères mineurs. Et qu’ils se lavent les pieds l’un à l’autre (1R 6).
Partout où sont et où se rencontreront les frères, qu’ils se montrent les domestiques les uns des autres. Et que chacun, sans se faire de souci, manifeste à l’autre sa nécessité, car si une mère nourrit et aime son fils charnel, avec combien plus d’affection chacun ne doit-il pas aimer et nourrir son frère spirituel ! Et si l’un d’eux tombe malade, les autres frères doivent le servir comme ils voudraient eux-mêmes être servis (2R 6).
Que les ministres reçoivent les frères charitablement et avec bienveillance, et qu’ils aient tant de familiarité avec eux que ceux-ci puissent parler et agir avec eux comme des maîtres avec leurs serviteurs ; car il faut qu’il en soit ainsi : que les ministres soient les serviteurs de tous les frères (2R 10).

Cette fraternité s’étend bien au-delà de la famille religieuse. Une de ses expressions privilégiées est la pratique de « l’exhortation » des fidèles. Il ne s’agit pas de la prédication (qui, au sens propre, est réservée à l’évêque et aux membres de la hiérarchie), mais de l’exhortation que, au nom de la fraternité de la foi, tout chrétien peut adresser à son frère. Par ailleurs l’appellation de « frère mineur » – on dirait aujourd’hui « petit frère » – signifie que les frères sont parmi les petits, les humiliés, les injustes et les pécheurs ; ils sont leurs frères, c’est-à-dire qu’ils sont des leurs et avec eux. Cela se traduit dans la réalité notamment par le travail, chez des fermiers ou ailleurs, pour avoir de quoi vivre ; dans ce travail, « que les frères ne soient pas à la tête des maisons dans lesquelles ils servent, mais qu’ils soient plus petits (minores) et soumis à tous ceux qui sont dans la maison » (1 R 7).

Cette fraternité n’est pas de ce monde, elle est une réalité évangélique. Dans le contexte contemporain, il vaut la peine de le préciser. C’est que, après la révolution de 1789 et les mouvements socialistes, toute affirmation de fraternité universelle est suspectée, et à bon droit, car souvent elle va de pair avec le rejet de Dieu, le rejet du Père (puisqu’on n’a pas de père, on doit se prouver sans cesse qu’on est frères). Mais chez François, comme dans l’Évangile, c’est de l’expérience de Dieu comme Père que jaillit le sens de la fraternité. Cette fraternité n’engendre pas le collectivisme, mais respecte la vocation unique et inaliénable de chacun en face de Dieu. Dans la Première Règle, François cite ainsi Mt 23 : « Vous êtes tous frères ; et n’appelez personne sur terre votre père, car il n’y a pour vous qu’un seul Père, qui est aux cieux » (1 R 22) : pour lui, la découverte du lien unique de chacun avec Dieu accompagne la découverte du lien de fraternité entre tous les hommes. Les deux dimensions de son expérience sont très affirmées : il vit à la fois la solitude et la fraternité, parce qu’il est devant Dieu. Explicitons quelque peu.

Solitude devant Dieu, d’une part. En mourant, François disait à ses frères : « J’ai accompli ma tâche ; que le Christ vous apprenne à accomplir la vôtre. » Thaddée Matura commente ainsi : « En vrai maître, François lance ses disciples dans l’aventure que chacun est seul à vivre... Son rôle est de s’effacer pour introduire ses frères à celui qui seul est saint [4] ». Cette même discrétion du Saint nous apparaît dans les conseils que voici : « Que chacun tienne compte de son tempérament... Ne cherchez pas à imiter les autres. Je veux et j’ordonne que chacun, tout en respectant la pauvreté, accorde à son corps ce qui lui est nécessaire ». François renvoie chacun à sa solitude. Chacun est seul avec sa vocation pour savoir ce qu’il doit faire. Chacun est seul devant Dieu, le Père unique.

Fraternité devant Dieu, d’autre part. Se connaître devant le Dieu unique et transcendant donne de se découvrir chacun comme unique en même temps que tous égaux et sur le même pied. Par rapport à la grande différence entre Dieu et la création, les différences entre nous, les créatures, ne sont plus rien. Au nom de notre commune création, nous sommes tous frères. « A force de remonter à l’origine première de toutes choses, François en était venu à donner les noms de frère et de sœur aux créatures, même les plus humbles, puisqu’elles et lui étaient sortis du même et unique principe [5] ». Ainsi s’exprime saint Bonaventure, lui qui s’est efforcé de réfléchir en théologien l’expérience de François. Nous pourrions ajouter que cette fraternité a sa source dans la prière. Depuis notre baptême, depuis que l’Esprit du Fils habite en nous et nous fait crier du plus profond de nous-mêmes : « Abba ! Père ! », nous nous découvrons frères et sœurs dans le Christ, et cela par le point le plus sacré de nous-mêmes. Dans la prière, il nous est donné de faire l’expérience d’être situés de la même manière vis-à-vis de Dieu le Père [6].

Prendre clairement conscience de ces relations fondamentales de la vie chrétienne est vital pour l’Église et pour chaque membre du peuple de Dieu, car c’est de là que jaillit la vraie liberté chrétienne : dans une même expérience, chacun se découvre unique devant Dieu et frère d’une multitude. François n’est-il pas si attirant pour nous parce qu’il est à la fois cet homme libre et ce frère universel ? Et ne nous renvoie-t-il pas ainsi de manière privilégiée à cet homme de Nazareth appelé Jésus ?

Précisons encore que nous sommes frères aussi de ceux qui ne sont pas chrétiens, de ceux qui ne peuvent vivre consciemment cette dimension de leur vie. Les considérer comme des frères, en vérité, renvoie à la fraternité à laquelle nous sommes appelés et vers laquelle nous tendons ; et cela, même si l’autre que je considère comme frère n’acquiesce pas encore à ce qui se murmure à son insu au fond de son cœur : « Abba ! ». Même s’il ne le sait pas, il est lui aussi fils de Dieu. Et pour ma part, je puis et je dois déjà le considérer comme tel. Le traitant comme un frère, je le respecterai pour ce qu’il est, et je lui ouvrirai peut-être ainsi le chemin vers sa propre intimité avec Dieu. Au fond, n’est-ce pas ainsi que le Christ a vécu, par les chemins et dans les bourgades de Palestine ? Il s’est fait notre frère, alors que nous étions pécheurs et incapables d’aucun bien. « Oh, comme il est saint et comme il est cher, s’exclamait François, comme il est doux, aimable et désirable par-dessus tout d’avoir un tel frère, qui a livré sa vie pour ses brebis et qui a prié son Père pour nous. » L’expérience de la fraternité est une expérience théologale. « L’homme fraternel est toujours un témoin du Père. Qui le voit, voit aussi le Père [7] ».

Une telle expérience de la fraternité inclut en elle les dimensions de paternité ou de maternité. Et sans doute est-ce à partir de cette fraternité de tous dans le Christ que l’on peut parler avec justesse de paternité et de maternité dans l’Église. Tous ceux qui dans le baptême sont devenus frères du Christ y ont reçu le même Esprit qui les pousse à donner leur vie pour ceux qu’ils aiment, comme le Christ a aimé l’Église et s’est livré pour elle. Tout frère peut être pour son frère comme un père, comme une mère, selon qu’il est appelé par sa fonction ou par les circonstances à lui communiquer la vie que lui-même a reçue. Chaque baptisé est appelé à ce service fraternel de paternité : « en devenant enfant de Dieu, tout homme naît dans le Christ à la paternité. Tout fils de Dieu est appelé comme le Fils unique et en lui à donner sa vie pour donner la vie, à prendre ainsi sa part de la vie même du Père [8] ». Saint Paul s’applique à lui-même à la fois les images de paternité et de maternité. François pour sa part réserve strictement à Dieu le nom de Père, mais il emploie abondamment le vocabulaire de la maternité : « les frères seront des mères pour leurs frères ». En n’appelant personne sur terre du nom de père, il veut mettre l’accent sur la paternité unique de Dieu. Comme le dit Bernanos : « Entre nous, il n’est qu’échange, Dieu seul donne, lui seul [9] ». Peut-être François veut-il souligner aussi que tout rôle de transmission de la vie dans l’Église (qu’on peut appeler paternité ou maternité) est en fait une participation à la maternité de l’Église, dont Marie, la « Vierge faite Église », nous offre la réalisation exemplaire.

« Crucifié avec le Christ »

La louange du Dieu très haut et la fraternité avec toutes les créatures témoignent d’une réconciliation en profondeur avec Dieu comme avec soi-même, les autres et le monde. Pareille réconciliation n’est donnée qu’après une longue route, après le mûrissement de l’épreuve : François est entré progressivement dans le mystère de la réconciliation, dans la mesure même où il entrait dans le mystère de la croix, cette croix du Christ qui demeure au principe de toute pacification et réconciliation véritable.

Rappelons quelques faits de la vie de François. D’abord et avant tout, ce saint est le stigmatisé de l’Alverne : on ne peut l’oublier. Toujours il est représenté avec les stigmates du Christ. Son identification au Christ, au Christ rédempteur, va jusque-là. Claudel, dans un poème consacré à François, a bien exprimé cette dimension de l’expérience franciscaine :

François est réquisitionné pour qu’il serve dans sa chair au Crucifix.
Et ce qui descend en chancelant de l’Alverne et qui montre en secret à Claire cette plaie et cette cicatrice,
C’est Jésus-Christ avec François une seule chose vivante et souffrante et rédemptrice !
J’ai étendu les bras, ô mon Dieu, à la mesure de votre Fils ! J’ai hissé mon corps jusqu’à la croix et mon âme jusqu’au sacrifice !
Délivre en moi, de quoi je suis plein, cette énorme activité rédemptrice !
Je suis incorporé au Christ et je ne fais qu’un avec lui.

Souvenons-nous aussi d’une représentation bien connue du saint : d’un grand linge blanc, il essuie ses larmes. A qui lui demande la cause de sa tristesse, il répond : « Je devrais parcourir le monde en pleurant sur la Passion de mon Seigneur ». Nous savons aussi que le signe « tau », symbole de la croix, était l’emblème préféré de François : nous le trouvons tracé sur ses lettres ou dessiné sur la pierre d’une grotte où il priait. Dans le même ordre d’idées, l’Office de la Passion est digne d’attention. Il s’agit d’une série de psaumes composés à partir de versets choisis dans les psaumes bibliques. Cet Office nous révèle un aspect privilégié et peu connu de la prière de François : elle est participation à la prière du Christ dans son agonie, lorsqu’il mène son grand combat d’obéissance dans l’épreuve suprême où il doit renoncer à sa volonté pour s’en remettre totalement au Père. Ces psaumes qui ressemblent tellement aux psaumes connus nous surprennent cependant par la manière dont ils sont explicitement relus à travers l’Évangile et mis dans la bouche du Christ priant son Père. Prenons comme exemple ces quelques versets :

Pour nourriture ils m’ont fait goûter le fiel,
et dans ma soif ils m’ont abreuvé de vinaigre.
Ils m’ont couché dans la poussière de la mort,
ils ont mis le comble à la douleur de mes blessures.
Je me suis endormi... mais je suis ressuscité,
mon Père saint m’a reçu dans sa gloire.
Père saint, tu m’as pris par la main droite,
tu m’as accueilli dans ta gloire.

Cet Office de la Passion nous renvoie à la vie même de François ; les épreuves ne l’ont pas épargné, épreuves de santé, mais aussi et surtout les difficultés de l’Ordre franciscain naissant qui furent pour François la source d’un ébranlement profond de tout l’être. Si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt... : l’Ordre franciscain vérifie cette loi de la fécondité chrétienne ; il est né de la croix, il est le fruit d’une vie donnée jusqu’au bout, dans les souffrances d’un enfantement crucifiant.

Bref, parler de François, c’est parler du Christ, et du Christ crucifié. Lui qui avait reçu sa vocation du Christ en croix, il fait avec lui « une seule chose vivante et souffrante et rédemptrice », il lui est incorporé au point de présenter ses stigmates, il ne fait qu’un avec lui. La croix, le corps crucifié du Christ est le lieu de notre pacification et de notre réconciliation, réconciliation de l’homme avec Dieu et des hommes entre eux. Les deux bois de la croix symbolisent les deux dimensions, verticale et horizontale, de cette réconciliation opérée par la mort du Christ. Dans sa participation à ce mystère de la croix, François trouve la source de sa réconciliation profonde avec Dieu (elle s’exprime dans le mouvement de louange qui traverse toute sa vie et la réquisitionne) et de sa réconciliation avec l’homme, son frère, avec toute la création et avec soi-même, jusque dans les forces obscures de son désir. François peut chanter la terre nouvelle, la terre de la paix et de la réconciliation, parce qu’il est identifié au Christ dans sa mort et connaît ainsi la puissance de sa résurrection.

« Ceci est mon corps livré »

Pour rassembler comme en une gerbe ce que notre démarche a récolté jusqu’ici, rien de mieux que d’évoquer l’amour et le respect de François pour l’Eucharistie, pour « les très saints Corps et Sang de notre Seigneur Jésus-Christ ». Son insistance sur ce sacrement étonne tout lecteur de ses Écrits. Peut-être pouvons-nous expliquer cette dévotion privilégiée par le contexte historique : en 1215, le concile de Latran – auquel François assista – se préoccupe de la discipline eucharistique ; vers cette époque aussi, le culte du Saint Sacrement se répand, notamment avec sainte Julienne du Mont-Cornillon. Mais on ne peut réduire l’amour du Saint pour l’Eucharistie en l’attribuant uniquement à ces influences historiques. Plus profondément, il nous faut dire que François, avec son sens très vif de l’incarnation, a perçu que, dans l’Eucharistie, le centre même de sa vie lui est donné. Dans ce sacrement se rejoignent et s’unissent les quatre traits que nous avons mis en valeur comme les quatre lignes de force de sa physionomie spirituelle : l’Eucharistie est la représentation sacramentelle de la passion du Christ ; elle est le lieu par excellence où l’homme peut célébrer la louange du Père, lui offrir le culte agréable qui nous réconcilie avec lui ; elle est encore l’expression et la source de la fraternité des croyants, et enfin, elle contribue efficacement à la sanctification et à la restauration de l’Église. Ou, pour le dire autrement, la vie de François fut une immense eucharistie : étroitement unie à celle du Christ crucifié, le seul être digne de rendre grâces, elle fut tout entière action de grâces au Père, le « très haut et bon Seigneur » ; dans cette action de grâces, il voulait entraîner fraternellement tous les hommes et toute la création, et menait ainsi vers sa plénitude l’Église qui menaçait ruine et avait besoin de réforme.

En un seul geste – « ceci est mon corps livré » – se condense tout le mystère de Jésus-Christ ; en ce même geste se résume tout saint François, qui avec le Christ ne forme qu’« une seule chose ». Ce geste par lequel tout honneur et toute gloire sont rendus au Père est un geste de livraison de soi très réaliste :

Sainte obéissance rend l’homme soumis et subordonné à tous les hommes qui sont dans le monde, et non seulement aux hommes, mais aussi aux bêtes et aux fauves, pour qu’ils puissent faire de lui ce qu’ils voudront, autant qu’il leur sera donné d’en haut par le Seigneur.

Le désir d’être soumis et livré sans défense aux hommes et aux bêtes (qui concrètement ira jusqu’au désir du martyre) est l’expression du désir de se livrer sans réserve au Père qui nous a tous créés. L’obéissance à Dieu et l’obéissance aux créatures proviennent également d’un cœur pauvre, qui ne possède aucun droit sur les autres êtres et s’abandonne dans l’adoration. Pareille reddition de soi au Père est l’eucharistie parfaite de la créature qui se livre entièrement aux mains de son Créateur, dans l’action de grâces.

« Et moi, je ne suis que prière »

On a pu dire de François qu’il est moins homme de prière que la prière faite homme. La prière : voilà la source de sa simplicité comme de sa pauvreté et de son obéissance. La prière, comme un levain, transforme tout son être et l’introduit dans les sentiments du Christ Jésus : comme Jésus, elle fait de lui un fils du Père, et en fils, il ne cesse de tout recevoir du Père dans l’action de grâces ; comme Jésus, elle fait de lui un frère de toutes les créatures, et en frère, il les respecte infiniment et leur est soumis. Toute la mystique de François se réduit à cette simplicité d’une prière chrétienne et filiale. Aucune recherche d’un état « plus parfait », aucune ascension à effectuer pour être plus saint : toute la perfection est de plaire à Dieu, tout simplement, comme le Fils bien-aimé, et de coïncider toujours avec sa volonté aimante. La seule référence est Dieu : jamais François ne cherche à se situer devant son propre regard, mais toujours il demeure sous le regard de Dieu, le Très-Haut, comme un serviteur inutile et indigne. Une seule chose est nécessaire : lui plaire, en suivant les traces de Jésus-Christ, le seul être digne de se présenter devant le Père et de « lui rendre grâces comme il lui plaît », dans l’Esprit Saint. La vie de François est tout entière « extase » : il est « hors de lui », tout entier exproprié de lui-même et identifié au Christ, tout entier emporté et ravi, comme Jésus, dans la volonté de Dieu, trouvant en elle sa nourriture et sa joie :

Le plus doux, le plus agréable pour moi, c’est ce qui plaît à Dieu de réaliser en moi ; ma volonté reste toujours inséparable de la sienne (1C 107).
Dieu tout-puissant et éternel, donne-nous, à nous, misérables, à cause de toi-même, de faire ce que nous savons que tu veux, et de toujours vouloir ce qui te plaît. Ainsi, intérieurement purifiés, intérieurement illuminés, et embrasés du feu de l’Esprit Saint, nous pourrons suivre les traces de ton Fils bien-aimé, notre Seigneur Jésus-Christ, et par ta seule grâce parvenir jusqu’à toi, Très-Haut...

Il est frappant de voir comment François rejoint ainsi les grands Saints qui l’ont précédé ou suivi. Tous, ils nous indiquent, sous des noms divers, le même chemin de la simplicité et de la pauvreté [10] : ainsi, par exemple, l’humilité de Benoît (« que le moine se contente de tout ce qu’il y a de vil et de bas » ; « que, dans la simplicité, il se contente de ce qu’il trouve »), l’indifférence d’Ignace (une disponibilité totale par laquelle « on ne veut pas plus santé que maladie, richesse que pauvreté, honneur que déshonneur, vie longue que vie courte », mais uniquement ce qui rend davantage gloire à Dieu) ou la petite voie de Thérèse (« être content de tout ce qu’il lui plaît de me donner », « n’avoir qu’un souci, en tout, faire son bon plaisir »).

Les saints n’arrêtent jamais le regard sur leur propre personne. Tous, ils nous renvoient au Christ Jésus. Leur figure unique à chacun est toujours un reflet de la gloire de leur Seigneur. Nous le vérifions particulièrement pour François : son visage de pauvre laisse transparaître la présence du Ressuscité et, à sa manière à lui, unique, inimitable, incomparable, il rayonne de la Bonne Nouvelle de la paix :

Que le Seigneur te bénisse et te garde.
Qu’il te montre son visage et qu’il ait pitié de toi.
Qu’il tourne son regard vers toi et te donne la paix.
Frère, que le Seigneur te bénisse.

Abbaye Notre-Dame d’Orval
B-6823 VILLERS-DEVANT-ORVAL, Belgique

[1L’occasion de cette rencontre de François fut principalement la fréquentation de ses Écrits, c’est-à-dire le recueil qui groupe, en une petite centaine de pages, tous les textes de lui qui nous sont conservés : des exhortations, deux règles, le testament, quelques lettres et quelques prières. Depuis quelques années, on redécouvre combien ces Écrits sont une source privilégiée pour rejoindre François dans son authenticité. Témoignent de ce mouvement de retour aux sources les nombreuses éditions et traductions de ces textes au cours des vingt dernières années. Les « Sources chrétiennes » nous annoncent pour très bientôt une édition avec traduction, introductions et notes.

[2E. Leclerc, Le chant des sources, 22.

[3D. Vorreux, dans Saint François d’Assise. Documents, 32.

[4T. Matura, Le projet évangélique de François d’Assise aujourd’hui, 96.

[5Bonaventure, Legenda minor 3,6.

[6Sur la théologie de la fraternité, voir deux publications de J. Ratzinger : Frères dans le Christ, Paris, 1962, et l’article « Fraternité », dans le Dictionnaire de Spiritualité V (1964), 1141-1167.

[7E. Leclerc, Le Cantique des Créatures ou les symboles de l’union, Paris, 1970, 269.

[8J. M. Burucoa, La saveur de Dieu, La voie bénédictine, Paris, 1979, 82.

[9G. Bernanos, Les enfants humiliés, 36.

[10Certains pourraient s’étonner de ce que, dans ces pages qui cherchent à tracer un portrait du Poverello d’Assise, il n’y ait point de paragraphe particulier consacré à la pauvreté. Pourtant, à y regarder de plus près, avons-nous traité d’autre chose que de la pauvreté ? Car la pauvreté évangélique est d’abord une expérience de Dieu, expérience qui renouvelle toute la vie. La rencontre de Dieu rend l’homme pauvre. Rencontrer Jésus-Christ, le Pauvre, transforme l’homme et toutes ses relations. On devient pauvre devant Dieu – comme un fils qui reçoit tout de lui – et pauvre devant les hommes et toute créature – comme un frère qui, délivré de tout désir de domination, accueille tout être et se met à son service. Dans cette perspective, l’Eucharistie ne peut-elle être comprise comme le sacrement de la pauvreté du Fils de Dieu, en ce qu’elle remémore sans cesse son geste d’abandon entre les mains du Père comme entre celles des hommes ?

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