Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La communauté « Sant’Egidio » (Rome)

Simon Decloux, s.j.

N°1981-5 Septembre 1981

| P. 305-312 |

En quelques pages claires et denses, l’auteur décrit la naissance d’un nouveau type de communauté chrétienne face à la désorganisation de la banlieue romaine. La communauté « Sant’Egidio » apparaît à la fois profondément enracinée dans la Parole de Dieu, dont elle se nourrit chaque jour, et en même temps porteuse d’un dynamisme apostolique grâce auquel elle s’efforce de répondre aux nouveaux besoins nés de la confusion humaine et culturelle de la grande ville.

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Aujourd’hui comme hier l’Esprit de Dieu inspire aux chrétiens des engagements communautaires significatifs de la nouveauté évangélique et de son efficacité transformatrice. S’inscrivant dans les conditionnements spécifiques des diverses époques et des divers milieux, cette présence de l’Esprit est source de créativité et ajoute constamment des formes nouvelles aux formes déjà existantes.

La communauté « Sant’Egidio » est étroitement liée à un temps et à un lieu ; mais c’est cette particularité même, sans doute, qui la rattache clairement à toute la tradition chrétienne et l’ouvre au partage d’expérience avec des communautés ecclésiales d’autres endroits et d’autres pays.

Le lieu, c’est la ville, et plus spécifiquement la ville de Rome. Le temps, c’est le nôtre, avec les questions qui l’habitent concernant la vitalité ecclésiale dans la crise culturelle et sociale d’aujourd’hui, dans le contexte désarticulé et meurtri des villes modernes.

L’origine

C’est en 1968 que, dans le milieu des lycées romains, se réunirent ceux qui devaient bientôt constituer le noyau fondateur de la communauté. On était en pleine période de contestation et de recherche d’authenticité. Une inquiétude traversait alors les milieux de jeunes, avec une méfiance à l’égard des institutions trop établies du « monde catholique », en même temps qu’une aspiration existentielle à des formes de vie renouvelées où il serait possible de vivre en vérité et de construire un monde plus humain.

La confrontation avec l’Évangile, comme parole de Dieu aujourd’hui vivante et rejoignant l’angoisse existentielle de l’homme, fut le principe cristallisateur de la recherche de ce groupe de jeunes. En deçà des formes associatives et éducatives nées d’une tradition et ayant parfois perdu leur vitalité et leur capacité d’adaptation, le christianisme leur apparut avant tout comme l’accueil d’une Parole vivante, et comme l’effort pour la comprendre et tâcher de l’incarner dans sa propre vie. L’image familière des disciples rassemblés autour du Seigneur Jésus devint l’image mobilisatrice et inspiratrice : il s’agissait de se laisser rassembler et former par lui, dans des groupes humains où serait évitée la dépersonnalisation et où chacun pourrait offrir sa participation personnelle. L’Église n’est-elle pas, depuis le début, communauté de foi, de prière et d’engagement ? C’était cette réalité très simple, vitale et rayonnante qu’il s’agissait de retrouver et de vivre.

L’essentiel était dès lors assuré ; mais, à partir de là, allaient se développer une inventivité et une créativité constantes, afin de répondre aux questions nouvelles que la communauté n’a cessé de rencontrer au cours de ces douze années.

Le noyau communautaire

Son nom, elle le porte aujourd’hui en fonction du lieu de rassemblement qui lui fut offert, au bout de quelques années, par le Vicariat du diocèse de Rome : la petite église « Sant’Egidio », dans le « Trastevere », avec la maison adjacente occupée jadis par un couvent de moniales. C’est là que, chaque soir désormais, la communauté se retrouve pour la prière quotidienne, après le travail de la journée. C’est là que, le samedi, se célèbre l’eucharistie communautaire. C’est là qu’avant et après ces rencontres de prière, tous se retrouvent pour échanger et organiser les divers services. Lieu fraternel de rencontre, où se vit aussi, le samedi après-midi, l’« assemblée » hebdomadaire, sorte de relais continu de l’expérience, de la recherche et de la vie.

J’ai parlé jusqu’à présent du noyau communautaire central, celui à partir duquel rayonne l’engagement dans les quartiers de périphérie. Il s’agit de jeunes gens et jeunes filles, jeunes hommes et jeunes femmes universitaires ou engagés dans la vie professionnelle (ceux du groupe fondateur ont déjà derrière eux douze années de vie communautaire). Le groupe s’élargit chaque année par l’apport nouveau de jeunes qui ont quitté le lycée et qui, après un an de « noviciat », peuvent s’agréger à la communauté. Les membres de ce groupe central sont aujourd’hui environ 250, la plupart d’entre eux non mariés, mais aussi quelques-uns mariés, et éventuellement pères et mères de famille. Le temps fort de l’année, en plus des rencontres quotidiennes et hebdomadaires, c’est le « convegno », le rassemblement de quinze jours à la fin juillet-début août, pour renouveler la confrontation commune à l’Évangile et orienter la vie et l’engagement futurs sur la base de l’expérience et de la réflexion priante.

Mais il n’y a pas que ce groupe communautaire central. Si la rencontre avec la tradition bénédictine a inspiré à la communauté Sant’Egidio le culte de la liturgie et de la prière chorale, l’interpellation de François d’Assise a provoqué un désir d’engagement concret au service des pauvres. Or ces pauvres, dans la ville moderne, ce sont les marginaux, les vieillards, les immigrés..., tous ceux qui ont perdu leur intégration sociale.

Des communautés de pauvres dans la ville

Ce fut une découverte dure, surtout dans les débuts, que celle faite par les jeunes de la communauté Sant’Egidio : la découverte d’une culture et d’une conscience populaires brisées par l’émigration, par la situation structurelle des quartiers périphériques et la situation socio-économique. Et le drame humain de ces hommes et de ces femmes déracinés se prolongeait habituellement dans un drame proprement religieux : la religiosité populaire, vécue jadis dans les traditions des villages d’origine, se trouvait livrée sans défense à la confusion humaine et culturelle de la ville. Comment faire renaître, dans ce tissu social, le désir d’une vie différente, plus collective et plus solidaire, où les individus et les familles ne seraient plus livrés à eux-mêmes ?

C’est à cette question que la communauté Sant’Egidio s’est efforcée d’apporter une réponse humaine et chrétienne réaliste. Peu à peu, la décision fut prise de prolonger l’expérience communautaire dans les quartiers de la périphérie. Des services sociaux furent organisés : des coopératives d’achats, l’après-école, les crèches, voire quelques écoles gardiennes... Mais surtout des communautés furent créées : communautés de vieillards, communautés d’hommes, communautés de femmes, dans les divers quartiers. Ici aussi, l’Évangile fut le point de ralliement : ce qu’il s’agissait de comprendre ensemble, c’était le sens et l’exigence de la Parole de Dieu dans les situations vécues. Chacune des communautés de quartier se réunit dès lors chaque semaine, pour écouter en commun la Parole et pour l’accueillir. Et, le dimanche, la liturgie réunit, dans ces quartiers de périphérie, les communautés de vieillards et d’adultes pour célébrer la présence du Seigneur, le don de sa Parole et de son Corps.

Actuellement, quatorze quartiers sont ainsi animés socialement et chrétiennement par la communauté Sant’Egidio. Des mouvements ont aussi été créés pour les jeunes de ces quartiers périphériques : ceux-ci se rassemblent désormais chaque dimanche pour célébrer l’eucharistie et partager dans la joie leur fraternité chrétienne ; et, pendant la semaine, ils se retrouvent entre eux dans les quartiers où ils habitent. Suivant les âges, ils constituent le « Mouvement Jeune de Solidarité » et la « Résurrection ». Dans chacun de ces mouvements se réunissent ainsi chaque semaine plusieurs centaines de jeunes des quartiers périphériques qui ont découvert la joie d’être chrétiens et de construire un monde nouveau et solidaire.

Pour les plus jeunes enfants, est également offert un service de préparation à la communion et à la confirmation.

Tous ces services assumés par la communauté Sant’Egidio s’inscrivent, peut-on dire, en marge du cadre paroissial habituel ; mais ils sont offerts en accord avec le clergé des paroisses, car ils rejoignent un public que la paroisse traditionnelle ne parvenait plus à intégrer.

Il est beau de voir combien, à longueur de mois et d’années, la confrontation avec la Parole de Dieu et le soutien fraternel parviennent à opérer, dans des personnes au cœur disponible, adultes, vieillards, jeunes, des approfondissements chrétiens, des changements de mentalité, des découvertes d’un monde souvent insoupçonné.

Tout cela est vécu dans la joie, dans l’affection mutuelle, dans la simplicité et la confiance, dans l’humilité aussi, au-delà des différences d’âge, de condition sociale et de formation. La prise en charge des vieillards, notamment, est une réalité impressionnante et significative de la charité chrétienne lorsqu’elle est vécue avec la constance et le réalisme qu’y mettent les membres de la communauté.

Difficultés et obstacles

Accepter de rester ouverts et constamment créatifs, telle fut sans doute la difficulté la plus réelle à laquelle durent faire face les membres de Sant’Egidio. L’obstacle le plus décisif n’est-il pas celui que nous portons en nous, cette tendance sans cesse renaissante à nous refermer, à nous satisfaire de certains résultats acquis, à ne pas nous secouer à nouveau pour nous lancer dans de nouvelles entreprises ? Il est encore relativement facile pour des jeunes en âge d’école ou d’université de consacrer leur « temps libre » à des actes de service et à la construction d’une communauté enracinée dans la prière. Mais, au fil des années, lorsque les exigences personnelles de la profession et de la « vie sociale » semblent s’imposer avec plus de force, il faut résister davantage pour garder la même disponibilité et rythmer sa vie selon les mêmes options.

On peut souligner un autre aspect de la difficulté affrontée par la communauté pendant toutes ces années de croissance : à savoir le scandale et la tentation du découragement, de l’habitude ou de la résignation que peut provoquer la confrontation constante avec la misère sous toutes ses formes. C’est qu’il s’agit de garder constamment les yeux et le cœur ouverts pour se laisser émouvoir et pour entamer, à partir des situations découvertes, un processus toujours renouvelé de réflexion pouvant conduire à de nouveaux engagements.

La situation d’aujourd’hui, avec la tendance à l’isolement que provoque la crise économique et sociale, ne fait malheureusement que multiplier les résistances à vaincre. Comment affronter les jeunes, comment faire naître en eux une espérance et l’option pour une existence nouvelle, lorsque le refuge à l’angoisse et à la solitude se propose dans la drogue ou dans la recherche de solutions purement individuelles ?

Ces difficultés rencontrées par la communauté sont, on le voit, des difficultés éminemment réelles et d’autant plus impossibles à éviter qu’elles s’inscrivent non seulement dans la réalité actuelle du monde mais aussi dans le concret de l’histoire du salut.

Rencontres

J’ai dit que la communauté centrale se retrouve chaque année pendant quinze jours au cours des vacances d’été pour faire le point et répondre aux questions nouvelles que l’expérience et l’engagement ne cessent de poser. Mais, avant ce « convegno », il y en a d’autres, organisés pour les différents groupes constitutifs de la grande communauté : pour chacun des mouvements de jeunes, pour les lycéens (qui se préparent à entrer plus tard dans la communauté), pour les vieillards (deux séjours de quinze jours dans un cadre restaurateur, où le tout de la vie et des soins est pris en charge nuit et jour par les membres de la communauté) et – pendant un long week-end de juillet – pour les adultes. Le 1er mai est aussi traditionnellement journée de rencontre pour la communauté dans l’ensemble de ses composantes : on y alterne le sérieux de la réflexion et l’art de faire la fête. D’autres célébrations rassemblent régulièrement adultes et vieillards des différents quartiers ; et, d’un quartier à l’autre, les invitations ne cessent de rythmer le cours de l’année civile et liturgique.

En 1975, enfin, est né à Naples le noyau d’une communauté analogue à celle de Sant’Egidio ; et les fêtes principales sont devenues des occasions de rencontre avec le groupe napolitain.

L’Évangile qui éclaire la vie

Ainsi, à travers sa recherche et sa croissance, la communauté cherche-t-elle à offrir au Seigneur Jésus la possibilité de continuer son action de « bon maître » à l’égard des pauvres de notre temps. L’homme de la ville est souvent un homme malade, isolé dans une réalité anonyme, enfermé en lui-même sans conscience claire de sa situation. Il est, sans s’en rendre compte, livré à l’irrationalité violente, à la soif d’affection et de pouvoir, avec un besoin extrême de dignité et de considération. Autant de symptômes d’un mal obscur et profond qui n’est autre que la division causée par le diable. En accueillant chacun et en rassemblant une communauté de frères, la Parole redonne à tous dignité, espérance et désir de changer. Expression de l’émotion de Dieu lui-même pour l’homme malade et souffrant, la Parole reçue en communauté s’offre en instrument efficace de guérison. Ce qui se dégage dès lors comme un devoir à accomplir par fidélité à cette Parole de Dieu, c’est la reconstitution d’un tissu humain collectif capable d’accueillir les plus faibles et les plus difficiles et de résister aux conditionnements délétères de la ville. Cela vaut la peine d’y donner son temps et sa fatigue. Et les membres de la communauté, encore aux études ou déjà dans la vie professionnelle, se montrent prodigues de leur temps, n’hésitant pas à consacrer la meilleure part à l’essentiel de la prière et de la charité. Beaucoup se rendent dans les quartiers plusieurs fois par semaine, voire pratiquement chaque jour, pour développer les contacts, être présents aux besoins, remplir les services humbles et nécessaires. Dans une telle perspective, les faux absolus de l’existence humaine (recherche du profit, de la situation brillante...) sont clairement démasqués. Et le choix même des études et du travail se fait en fonction du service à rendre.

Une communauté dans l’Église

La communauté Sant’Egidio n’a pas dans l’Église de statut proprement juridique et ses membres n’y prennent pas d’engagements juridiquement reconnus. La vie de la communauté se nourrit de la fidélité personnelle et commune à la conduite de Dieu découverte dans la prière, l’interpellation évangélique et le service fraternel. Il s’agit ainsi pour chacun d’accueillir avec joie le service ecclésial que le Seigneur lui demande. Même si un tel chemin n’a pas été parcouru par beaucoup, il peut s’agir pour certains de l’entrée dans le sacerdoce ministériel de l’Église. Pour presque tous, il s’agit d’un engagement laïc vécu selon la logique de l’Évangile. Les membres non mariés continuent habituellement à habiter sous le toit paternel. Mais quelques groupes, sans prendre pour cela d’engagements spécifiques, ont aussi décidé de passer à un régime de vie commune, en louant ensemble un appartement.

La communauté a par ailleurs voulu s’insérer très clairement, dès le début, dans l’Église locale. Et le Cardinal Poletti, Vicaire du diocèse de Rome, est un hôte régulièrement invité pour fêter les étapes de croissance de la communauté. De plus, étant donné la situation particulière de Rome, des amitiés très profondes se sont liées, à travers le temps, avec bon nombre de religieux et de religieuses de différents pays, qui volontiers participent à la prière de la communauté et, au besoin, apportent le soutien de leurs services. Jamais la communauté n’a été tentée de se proposer comme une « alternative » de la seule Église du Christ ; jamais la recherche de vérité et d’authenticité n’a cru devoir y prendre la forme de la contestation. Mais, dans la patience et dans le dialogue, ont toujours été cherchées les voies de la compréhension et de la communion ecclésiale.

Le synode du diocèse de Rome, tenu en 1974, et qui représenta un moment décisif dans la prise de conscience de la situation religieuse de la ville, fut aussi, pour la communauté Sant’Egidio, un moment important de dialogue avec d’autres groupes ecclésiaux. Le dialogue approfondi alors s’est poursuivi depuis et constitue un élément de la dynamique chrétienne à laquelle la communauté est désireuse d’obéir. Quant aux rencontres avec le pape Jean-Paul II, lors de deux soirées à Castel Gandolfo (en 1979 et en 1980), et surtout à l’occasion de la venue à Sant’Egidio dans le cadre de la visite rendue à la paroisse Santa Maria in Trastevere, elles ont constitué des moments importants de consolation et de confirmation pour tous les membres de la communauté.

D’un point de vue plus structurel, la communauté se compose d’un secrétariat central, formé d’une quinzaine de personnes, lesquelles, pour des motifs qui tiennent à l’histoire du groupe ou parce qu’elles sont plus particulièrement engagées, en vertu de leur charisme propre, dans la prise en charge de certains services ou de certaines responsabilités apostoliques, coordonnent la vie générale de la communauté. Chaque secteur (les adultes, les vieillards, les mouvements de jeunes...) et chaque quartier sont également organisés, en fonction des tâches qu’ils impliquent, par ceux qui y trouvent le lieu habituel de leur engagement. A l’expérience, une telle structure se révèle à la fois souple et efficace, et adaptée dès lors à l’objectif poursuivi.

La communauté Sant’Egidio est encore à ses débuts. Mais elle est parvenue jusqu’ici à donner aux questions rencontrées une réponse dénuée d’ambiguïté, selon une inspiration clairement évangélique, et dans une attitude de confiance profonde à la conduite de Dieu. C’est à cette même conduite que dès à présent elle confie son avenir, dans une vivante espérance.

Borgo S. Spirito 5 – C.P. 6139
I-00195 ROMA, Italie

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