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Y a-t-il des principes de discernement ?

Ghislaine Aubé, s.c.

N°1981-3 Mai 1981

| P. 179-185 |

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Dans la vie religieuse, comme en toute forme de vie chrétienne, il s’agit toujours de grandir dans l’amour, le double amour de Dieu et de nos frères. Tel est le grand principe, mais on l’oublie souvent.

Puisqu’il s’agit de grandir dans l’amour de Dieu et des hommes, il serait contradictoire de ne pas accepter l’amitié dans la vie religieuse. Le célibat consacré « appelle de belles amitiés, pleines de chaleur et de respect » (Card. G.B. Hume). Il suffirait, pour s’en convaincre, de regarder le Seigneur Jésus lui-même dans ses relations humaines, de contempler les exemples des Saints.

S’il s’agit d’amitiés entre personnes consacrées de sexe différent, il y a évidemment un discernement particulier à exercer. Peut-on trouver des principes capables d’aider à les accepter, à les refuser, à les vivre éventuellement, dans une totale fidélité à l’appel à suivre le Christ dans la vie consacrée ?

À la lumière de l’histoire

Il peut être éclairant de se rappeler que de telles amitiés spirituelles privilégiées ont souvent existé dans le passé parmi les religieux et notamment dans la vie des Saints. On trouve d’excellentes choses à ce sujet dans une petite étude de Régine Pernoud sur les amitiés spirituelles [1]. L’auteur y présente un cas particulier, l’amitié du Bienheureux Jourdain de Saxe, successeur de saint Dominique en 1222, avec la Bienheureuse Diane d’Andalo, de trente ans sa cadette, qu’il aida, l’année suivante, à devenir moniale dominicaine et qui devait mourir treize ans plus tard, n’ayant guère dépassé la trentaine, un an avant lui. Avant d’étudier leur correspondance, Régine Pernoud explique qu’entre hommes et femmes consacrés à Dieu il y a toujours eu de grandes amitiés, qui ont parfois soutenu toute une vie vouée au Seigneur.

Plus tard, dit-elle, le jansénisme a rendu d’emblée suspectes des relations amicales de ce genre entre deux êtres ayant fait l’un et l’autre vœu de chasteté, donc de célibat. Cela, jusqu’à l’époque récente où l’on a considéré de telles amitiés comme nées d’un besoin de compensation chez des individus frustrés, et donc jeté sur elles une suspicion encore plus grande au nom des théories de Freud.

Sous l’influence de ces doctrines érigées en dogmes et en règles de conduite, on en est venu ensuite, dit-elle, à considérer comme anormale et condamnable la relation amicale ne débouchant pas sur des relations sexuelles : « L’interdit a donc été retourné, – non sans quelque naïveté d’ailleurs ! – et non sans malaise, péniblement dissimulé sous tant de déclarations fracassantes... [2] ».

Voilà, semble-t-il, comment se pose la question des amitiés spirituelles aujourd’hui, et voilà pourquoi il est important de s’efforcer de projeter sur elle la lumière de l’Évangile.

Profondeur du don de soi à Dieu

De l’histoire, nous pouvons tirer un autre enseignement encore, qui éclaire profondément notre question. Régine Pernoud fait remarquer que « Jourdain de Saxe et Diane d’Andalo, en leur temps, ne constituent pas une exception, mais au contraire un témoignage vécu, attesté, de ce que pouvaient être entre un homme et une femme les relations d’amitié, qu’une vie d’union à Dieu profondément vécue éclaire au lieu de l’altérer. Amitié limpide, car ni l’un ni l’autre n’aurait méprisé la prudence nécessaire dans ces relations ; ou plutôt, la qualité de leur vie de prière et de pénitence les amenait tout naturellement à cette clarté du regard et de la pensée des êtres entièrement donnés à Dieu [3] ».

Voilà bien le fond de la réponse à notre question : tout se résume en une vie d’union à Dieu profondément vécue, où prière et pénitence ont leur place essentielle. Ajoutons qu’au XIIIe siècle les inconvénients possibles de telles amitiés étaient plus facilement corrigés par l’impossibilité de cette proximité que nous connaissons aujourd’hui du fait de la rapidité des communications, du téléphone, etc. Actuellement, les relations entre personnes de sexe différent sont devenues habituelles, sans ces « garde-fous » naturels. Mais ce n’est pas propre à la vie consacrée ! Dans l’ouvrage sur L’épanouissement affectif de la femme, présenté par le P. Hostie, on parle des relations professionnelles mixtes en soulignant que le célibat laïque dans un milieu unisexué prive d’un élément important pour l’équilibre affectif et que le travail en commun d’hommes et de femmes aboutit normalement, dans des conditions favorables, à un enrichissement mutuel : « Il va de soi que des amitiés se nouent dans une telle collaboration. L’éthique professionnelle préviendra la dégénérescence de ces relations et évitera les dangers qu’elles peuvent représenter pour les engagements déjà contractés [4] ». Mais la pente actuelle ne tend-elle pas trop souvent à minimiser les engagements déjà contractés, fussent-ils ceux du mariage ou du célibat consacré ? Aussi ne peut-on que souscrire à cette remarque faite au sujet de l’article de Régine Pernoud cité plus haut : « La grande différence, qui change tout, entre cette époque et la nôtre, c’est que les chrétiens avaient alors « une foi chevillée au corps ».

Nous voici conduits à un autre élément important de notre recherche : la profondeur de notre déchristianisation doit être prise en compte comme élément essentiel d’un discernement chrétien pour notre temps.

Ajoutons qu’il n’y aura pas de critères à dégager, au sens de précisions qui pourraient nous sécuriser, en nous assurant qu’à telles et telles conditions cela ira, voire même qu’on a bien le droit d’être amoureux si l’on s’en tient à ceci et cela, que si l’on agit de la sorte, ce sera même très positif.

Reconnaissons pourtant qu’il y a certainement des critères négatifs (comme la possessivité, le désir captatif de l’autre qui referme sur soi, la peur, l’angoisse obscure, l’agressivité dominatrice de l’homme, la passivité de la femme prenant plaisir à être victime...), en maintenant que l’inverse ne donnera pas de critères positifs.

C’est la foi qui commande tout : les seuls critères positifs sont intérieurs à cette foi vive. Des gens vraiment pris par Dieu et la mission s’aiment « divinement ».

Fidélité à la mission

De ce principe fondamental il sera possible de tirer des lignes de conduite pour que, si le don de Dieu pour nous passe par une amitié de cette sorte – ce qui est loin d’être nécessaire –, nous puissions la vivre selon lui, à l’intérieur même de notre réponse à son appel. Ou pour aider éventuellement autrui en ce sens, dans le respect du mystère de chacun.

De la profondeur de notre relation à Dieu, qui doit être inlassablement recherchée, découle la fidélité à la mission qu’il nous donne, fidélité indispensable à la vérité de cette recherche. Être pris par Dieu et par la mission. Nous sommes par vocation, et nous avons à être de plus en plus, des amoureux de Dieu, des passionnés de son règne. Ce qui préserve par le fait même de s’installer dans des relations, des préoccupations, des projets qui nous en détourneraient si peu que ce soit. Ce n’est qu’une application de l’Évangile : « Nul d’entre vous, s’il ne renonce à tous ses biens, ne peut être mon disciple » (Lc 14,33).

S’adressant aux novices de son monastère, le Cardinal Hume écrivait : « Rappelez-vous que, même après les vœux que vous vous apprêtez à émettre, chacun de vous restera celui qu’il était auparavant, avec les tentations et les désirs du commun des mortels. Il est presque – et même tout à fait – certain qu’il vous arrivera de rencontrer plus tard quelqu’un dont vous vous disiez : « Tiens, nous pourrions être heureux tous deux dans le mariage ! » Rien de surprenant à cela ! Mais, avant de faire profession, il faut envisager des éventualités comme celle-là et prévoir qu’on rencontrera ce genre d’épreuves ou de difficultés. Dès maintenant, regardez-les en face et, si vous êtes des hommes de Dieu, des hommes de prière, des moines authentiques, vous serez capables d’en venir à bout [5] ».

Difficultés et souffrances sur le chemin

Voici une visée de départ juste ; à l’opposé de celle qui, considérant que, dans les conditions actuelles de la vie sociale et de la vie apostolique, il est presque fatal de devenir amoureux, en affirmerait aussitôt qu’il est normal de s’y abandonner moyennant certaines conditions. Ce serait d’ailleurs donner prise aux impressions et aux émotions les plus superficielles de certains âges et de certains tempéraments.

Par la suite, dans la conduite d’une amitié spirituelle, il se peut qu’il y ait des difficultés, voire des fautes de recherche de soi. Mais si la visée reste toujours l’absolu de l’amour de Dieu et de tous nos frères en lui, prière et pénitence auront nécessairement leur place pour purifier notre conduite, lutter éventuellement contre la force d’un attrait, garder prudence et ouverture, rester prêt, à toutes les étapes, à renoncer à une grande et belle amitié qui deviendrait envahissante. Ceci est simple fidélité à l’Évangile, dans le mariage comme dans la vie religieuse.

Le Cardinal Hume écrit encore : « N’oublions jamais le respect dans lequel il nous faut tenir les autres. Par exemple, il n’est pas équitable d’accepter qu’ils s’éprennent de nous. Le célibat ne va pas sans souffrance, et c’est normal, car il implique une carence vitale [6] ».

S’il est vrai que la vie religieuse totalement vécue est une forme de martyre, si même, de par notre baptême, nous avons à nous offrir avec le Christ « en victime vivante, sainte, agréable à Dieu » (Rm 12,1), l’offrande de nous-mêmes doit être teintée du sang de notre cœur parce qu’elle comporte une véritable immolation. La manière de vivre l’amitié dans le célibat consacré en est fortement marquée, comme peut en être marquée la fidélité conjugale, voire la fidélité à Dieu dans le célibat laïque.

Cela ne doit entraîner nulle peur d’aimer, mais faire que toute amitié puisse être assumée dans l’engagement de notre profession religieuse. Nous nous sommes voués à répondre de façon directe à l’amour de Dieu ; tout autre amour est pris dans cet amour préférentiel pour Dieu, qui lui donne sa coloration et sa qualité. Il nous faut donc, comme l’exprime le P. A. Chapelle, s.j. : « être, à titre d’espérance et de combat, engagé dans l’intimité spirituelle et corporelle avec le corps du Christ ». Telle est la visée de fond, où prière et pénitence ont nécessairement leur place.

Ouverture et vigilance

Puisque la foi vive commande tout, elle appelle nécessairement la transparence et la prudence qui en sont les conséquences pour vivre une telle amitié en fidélité à l’appel de Dieu.

Ou bien l’on cherche le Saint-Esprit et on trouve le chemin de cette transparence. Celui-ci passe par le droit de regard donné sur nous à la Sainte Vierge Marie, dont on a pu dire qu’elle est la dépositaire « du secret des relations humaines virginales ». Mais aussi aux divers « témoins de Dieu » auprès de nous dans le quotidien de notre existence : père spirituel (ou mère spirituelle) choisi en lien avec nos supérieurs, communauté représentée par son supérieur. Non pas qu’une telle amitié doive nécessairement être publique. Il lui faudra souvent être secrète, au fond du coeur, mais sous le contrôle nécessaire de ces témoins ; ses manifestations extérieures seront aidées, vérifiées grâce à la vie communautaire.

Que si, par malheur, on ne cherchait pas vraiment le Saint-Esprit, on pourrait se faire bien des illusions, même en s’entourant de témoins, l’expérience le prouve. Puissent nos cœurs s’ouvrir à une vraie recherche du Saint-Esprit !

Le sens de l’absolu de Dieu commande encore, plus largement, l’exercice indispensable de la vertu de prudence. Il ne faut aucune naïveté ; il faut savoir que notre lucidité est limitée quand notre affectivité est en jeu.

Toute vive amitié mixte peut comporter, un jour ou l’autre, le désir de la rencontre totale. Il faut en être averti pour le dépasser en s’efforçant d’aimer comme Dieu aime, cherchant en l’autre l’image du Christ, mettant la croix de Jésus au cœur de cette amitié et, encore une fois, sous le regard attentif de Marie.

Éviter notamment la naïveté de croire que toute relation mixte est nécessairement une réussite. Une ambivalence est incluse dans la sexualité ; même dans le couple, la relation homme-femme peut faire progresser ou régresser. Il y a une force de régression dans l’exercice de la sexualité, expliquait l’Abbé Oraison. C’est pourquoi, dans de telles amitiés, si hautes soient-elles, « tout peut devenir dangereux, car tout l’est », comme on l’a dit, et ceci à la mesure de notre peu de christianisation. Encore une fois, cela ne justifie aucune peur, puisque nous sommes appelés à aimer dans le Christ, mais cela motive gravement prudence et transparence.

Un trésor dans un vase d’argile

En conclusion, il peut être bon de rappeler qu’aucun amour humain n’est une construction faite par nous, mais un don de Dieu accueilli et une tâche à fidèlement remplir. C’est pourquoi, en ce domaine aussi, l’attitude de fond sera bien celle des pauvres de Jésus-Christ.

Le religieux à qui Dieu donne de vivre une amitié « privilégiée » ne pourra que la recevoir en pauvre pour la vivre selon l’Évangile. C’est suspendu à la foi qu’il accueillera ce don, comme tout autre don. Une telle amitié peut creuser davantage en lui un espace de douceur et d’humilité et lui être chemin d’Évangile, sans pour autant faire nombre avec l’unique amour qu’il a voué et qui est la raison d’être de sa vie. Dans l’action de grâces, il sentira pourtant davantage qu’il porte le trésor des dons de Dieu dans un vase d’argile. Peut-être Dieu lui fait-il cette miséricorde parce qu’il est trop limité pour s’en passer dans son chemin vers lui.

Le Seigneur qui appelle à l’intimité avec lui n’est-il pas en droit d’attendre des religieux qu’ils témoignent clairement, par leur solitude même, que cette intimité comble leur cœur ; ne leur pose-t-il pas la même question qu’à Pierre : « M’aimes-tu plus que ceux-ci ? » (Jn 21,15).

C’est à l’intérieur de notre réponse d’amour à Dieu qu’une telle amitié doit être située, comme toute amitié, avec encore plus d’exigence.

Prieuré de Tercillat
F 23350 GENOUILLAC, France

[1Régine Pernoud, « Amitiés spirituelles. Les lettres de Jourdain de Saxe à Diane d’Andalo », Vie spirituelle 133 (1979) 817-830.

[2Ibid., 817.

[3Ibid., 830.

[4Maria Chr. Schouwenaars, « Handicaps et possibilités », dans L’épanouissement affectif de la femme, Coll. Bibliothèque d’études psycho-religieuses, Desclée De Brouwer, 1968, 118.

[5G.-B. Hume, o.s.b., À ceux qui cherchent Dieu. Coll. Épiphanie, Paris, Cerf 1980, 51.

[6Ibid., 63 et 62.

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