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Hommes et femmes, amis dans la lumière de Pâques (Jn 20,1-18)

Yves Simoens, s.j.

N°1981-3 Mai 1981

| P. 131-141 |

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Dès qu’une relation s’instaure entre humains, une étincelle d’amour jaillit. Elle peut jaillir. Il ne tient qu’à nous de l’entretenir ou de la laisser s’éteindre. C’est une question de simplicité du regard. Allons-nous suivre à la trace ces indices d’un grand feu au cœur de nos vies, ou bien les charges, les soucis et les fonctions, les responsabilités ou les plaisirs éphémères de tout ordre réussiront-ils à nous divertir ?

Pour les chercheurs de Dieu, seul paraît viable le premier terme de l’alternative. Une fois savouré l’amour vrai, notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en lui. C’est dire si les pages qui suivent, pour prendre en considération surtout l’amitié entre hommes et femmes dans la vie religieuse, ne s’y limitent point : elles sont circonscrites par l’amour qui ne se laisse circonscrire par rien sinon par lui-même.

Le sujet ne peut sembler scabreux qu’à ceux et celles dont l’univers spirituel et mental n’est guère façonné par l’Écriture Sainte. Comme source unique et diaprée de toute révélation du Dieu d’amour dans l’histoire, l’Écriture apprend patiemment à ne rien laisser en dehors de l’amour : surtout pas l’amour humain bien sûr, ni ses dangers, ses risques ou ses déviations toujours possibles. L’Amour ne serait pas manifesté s’il n’était pas prévenance dans l’incapacité native de l’homme à aimer vraiment. C’est à toute l’Écriture qu’il faut renvoyer pour légitimer ces propos. Ceux-ci ne veulent que ressaisir certains axes, repérés à la lumière du Christ ressuscité dans saint Jean. Évoquons-les d’emblée pour guider la lecture des réflexions qui vont suivre :

  1. L’état d’innocence est premier et dernier ; le péché est second et dépassable dès à présent ;
  2. Dans le devenir d’une conversion, l’obstacle initial peut être transformé en médiation ;
  3. Innocence reçue et transformation assumée conduisent au paradoxe du croire.

Approfondie de la sorte, la relation spécifique du Christ à Marie-Madeleine au matin de Pâques permettra de regrouper quelques conclusions dont nous pourrons tirer profit.

L’innocence est première et dernière ; le péché est second et dépassable dès à présent

Une traduction littérale de Jn 20,1, rassemble déjà des indications précieuses pour notre propos : « Le jour un de la semaine, Marie la Magdaléenne vient, tôt, de la ténèbre étant encore, vers le tombeau, et elle constate la pierre enlevée du tombeau ».

La première notation temporelle est riche d’implications : s’il s’agit du jour de la résurrection, le premier de la semaine chrétienne, devenu notre dimanche [1], il s’agit aussi, le lendemain de Pâque, du premier jour de la semaine juive. L’accomplissement du temps survient dans le temps. Si le calendrier chrétien trouve là son point d’ancrage, il n’en laisse pas moins intact le calendrier juif. N’avons-nous pas fêté, les 10-11 septembre de notre année 1980, le jour de l’an juif 5741 ?

Il y a plus encore. L’adjectif numéral cardinal (miai) employé par Jean pour parler de ce jour – le mot « jour » n’étant d’ailleurs pas mentionné –, renvoie sans doute au comput des jours de la création en Gn 1. A la création du ciel et de la terre, accompagnée de la séparation de la lumière et de la ténèbre, ne correspond pas le « premier » jour, mais le jour « un » : yom ehad. Ce jour sort de la série des suivants : il est fondateur. Il n’advient, selon Jean, qu’au terme de son évangile qui retrace la vie, la mission et la mort de Jésus, Fils de Dieu et Messie d’Israël (20,31). Les sens multiples de : tôn sabbatôn, que l’on peut traduire par : de la semaine, ou des semaines, ou des sabbats, renforce encore l’impression qu’il s’agit d’un « commencement » absolu (Gn 1,1 ; Jn 1,1). Ce qui survient ce jour-là donne sa consistance définitive à l’œuvre de la création et à l’histoire tant précédente que subséquente. Tout est si parfaitement achevé dans cette mort de Jésus (19, 28-30) que tout peut maintenant prendre son essor. Le monde a été créé en vue de la résurrection du Christ et celle-ci donne son sens à la création. Cette vie qui vient de la mort même était en fait première et elle le reste à jamais. L’Écriture et les mots de Jésus expirant délivrent les derniers mots sur Jésus en délivrant les premiers de l’histoire du monde et de l’humanité.

C’est de là qu’il y a lieu de partir, à la suite de Jean et de la Bible, c’est de là que je pars pour poser les fondements de l’amitié possible entre êtres de sexe différent, consacrés au Seigneur dans la vie religieuse. Si tout advient à la lumière de la résurrection du Christ, cette même résurrection donne son poids au créé et particulièrement aux relations entre les créatures qu’il ressuscite dès à présent en lui. Dans la création déjà et plus encore à la lumière de la résurrection, la bonté et l’innocence de l’être sont premières. Elles apparaissent d’autant plus premières qu’elles sont dernières, qu’elles viennent au terme d’une histoire où on ne les attendait plus. Ce qui advient dans le Christ est destiné à se passer dans le chrétien. L’amitié entre consacrés, hommes et femmes, exposés à leur fragilité native mais plus encore au soleil purifiant du Christ, est une chance de voir éclore l’œuvre restauratrice du Seigneur dans le monde et dans l’histoire.

Paul pouvait dire : « Tout est à vous, vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu » (1 Co 3,21) ; « Tout est permis, mais tout n’est pas profitable (Ibidem 10, 23) ; « Tout est pur pour les purs, mais pour ceux qui sont souillés et qui n’ont pas la foi, rien n’est pur » (Tt 1,15). Jean rejoint la force de ces affirmations en faisant pressentir qu’au jour un, nous sommes désormais dans un temps issu de la mort par amour du Fils. L’Esprit a été livré sur le lieu même du péché. Celui qui a été livré a livré l’Esprit en contrepartie, de quoi vaincre toute crainte et toute pusillanimité. Il a donné l’Esprit en lieu et place de l’anti-don. C’est ce qui rend la foi, l’espérance et l’amour possibles. Il suffit d’accueillir ce don, mais il faut tout cela ! L’épisode de Marie-Madeleine au tombeau manifeste les résistances qui sont encore à traverser par le Ressuscité pour introduire vraiment ses amis dans le jeu de la création et du salut.

La transformation de l’obstacle en médiation

Remarquons d’abord cette priorité accordée aux femmes dans les récits de la résurrection. Pour les synoptiques, la raison principale semble en être la fonction réservée aux femmes, en Israël comme ailleurs, dans l’embaumement et le deuil. Chez Jean, Joseph d’Arimathie et Nicodème ont déjà procédé à ces rites. Marie-Madeleine, seule, sans les autres, prend ainsi valeur typique selon Jean, surtout dans le contexte des réminiscences de Gn 1. Elle n’est pas « la » femme : ce titre est réservé à Marie, mère de Jésus (2,4 ; 19,26). Elle est plus simplement une femme dont le nom est synonyme de pécheresse repentante et pardonnée. Ces deux qualités semblent mieux la disposer que quiconque à comprendre et annoncer le jaillissement de la lumière dans la ténèbre (comme pécheresse), et l’accès à la vie dans la mort même (comme corps féminin).

La réalité à saisir est toute en nuances. « De la ténèbre étant encore », précise Jean. On se meut ici dans un clair-obscur. La résurrection, pour Matthieu, est de l’ordre d’un séisme (Mt 28,2). Pour Jean, elle est de l’ordre d’une aurore qui laisse insensiblement toute chose prendre ses contours et un autre relief que pendant la nuit : ce n’est pas non plus la netteté du jour ou l’éclat du plein midi. Autour de Marie-Madeleine, dans le milieu où elle baigne, commence à poindre le soleil, comme pour suggérer que c’est autour d’elle et en elle qu’il faut chercher la définitive et première séparation du jour et de la nuit, spécifique du jour un de la création.

Femme, pécheresse convertie, elle occupe aussi la position de la bien-aimée du Cantique. Si la création culmine et commence vraiment ici, c’est ici encore que culmine l’histoire de l’alliance. La recherche amoureuse est perceptible en maint verset : sa course de nuit (Ct 3,1) ; ses paroles aux disciples, aux anges et à Jésus (Ct 1,7-8 ; 4,8 ; 5,2-8 ; 6,1), les mots de Jésus lui-même : « Qui cherches-tu ? » (Jn 20,15). En un raccourci personnalisé par Marie-Madeleine et Jésus, l’histoire de l’élection et de la fidélité du Dieu d’Israël se profile ainsi de manière à y faire confluer toute l’Écriture (20,9). Cette relation entre Marie de Magdala et le Christ ressuscité illustre la révélation par excellence, inaccessible au pécheur livré à ses propres défaillances : que la situation du péché peut être transformée, par amour gratuit, en situation de grâce. Ce qui, en Marie-Madeleine, la disposait à être lapidée, la prédisposait en fait à mieux accueillir que personne le don par excellence de la résurrection. Si le Cantique peut être allégorisé dans le sens de l’histoire d’Israël, des relations de Dieu à son peuple, ce texte et cette même histoire prennent ici plus que jamais corps dans cette femme et dans ce corps mystérieusement glorifié du Christ. Ici, mieux que partout ailleurs dans l’Écriture, mais également dans la littérature universelle, les risques de la déchéance sont convertis en chances des dons les plus parfaits. L’excellence divine rejoint les sommets de l’humain. C’était déjà le propre de la pédagogie divine dans la vocation d’Abraham, le désert de l’Exode ou la prédication des prophètes.

Le paradoxe du croire

Tel est bien le parcours que Marie est appelée à effectuer : aller jusqu’au bout du paradoxe de la foi. Ses dispositions sont repérables dans ses propres mots :

Ils ont enlevé le Seigneur du tombeau et nous ne savons pas où ils l’ont posé (20,2).

Ils ont enlevé mon Seigneur et je ne sais pas où ils l’ont posé (20,13).

L’accent plus personnel est encore plus pathétique :

Si toi, tu l’as chargé,
dis-moi où tu l’as posé,
et moi, je l’enlèverai (20,15).

Elle veut répéter ce qu’elle prête à d’autres d’avoir fait avant elle : enlever le corps. A quelle fin ? Le texte ne le dit point, tout en laissant le champ à diverses interprétations possibles. Veut-elle assurer une sépulture définitive au disparu, où elle pourrait venir le vénérer à loisir ? C’est plausible, mais cette explication me semble banaliser l’insistance sur cette démarche de vouloir « enlever le Seigneur ». Je préfère personnellement penser que la foi en la résurrection commence à naître en Marie-Madeleine : elle cherche aussitôt à en favoriser l’éclosion chez d’autres. Un signe divin est donné : le tombeau vide. Elle ne le discerne pas comme tel bien que ses affirmations en disent long sur son pressentiment. Le corps absent, elle en déduit que le Seigneur a été enlevé. Dans ce constat d’absence pointe déjà une confession de foi. Si cette absence est nécessaire à sa propre foi inchoative, elle doit l’être également à la foi d’autrui : il ne faut pas que l’on retrouve ce corps. « Je l’enlèverai. » Mais il ne s’agit point de cela.

Dans cette optique, la résurrection résulterait de l’ingéniosité humaine. Elle ne pourrait qu’amorcer une répétition indéfinie du message pascal. De la résurrection du Christ d’abord, il faut dire ce que nous dirons de tout amour véritable : l’événement unique n’est pas réitérable. De l’intérieur de cette lumière unique qui informe tout, le message pascal et la prédication de l’Église prend son sens, comme actuation du Ressuscité dans le croyant : pas avant.

Aucun discours abstrait pour signifier ces choses de la vie « spirituelle » dans saint Jean, mais un dialogue qui est relation vivante : « Ne me touche pas ! » La phrase peut s’entendre dès lors au sens physique et moral suivant : « Ne cherche pas à m’enlever, même dans la meilleure intention de susciter la foi, car je ne suis pas encore remonté chez le Père. » Autrement dit : « Je saurai bien me faire reconnaître moi-même, en employant les moyens qu’il faut dans ce but et qui ne sauraient dépendre de toi, si généreuse sois-tu. » Jésus est libre et il se montrera à qui il veut, quand il veut et comme il le veut, dans ce temps qui le sépare de sa remontée au Père. C’est dans cette béance du tombeau vide, c’est dans cette absence apparente que Marie de Magdala peut paradoxalement vivre de son Bien-Aimé et l’annoncer comme le Présent et le Vivant à ses frères. La qualité de son amour se vérifiera désormais à la qualité de sa mission. Sa nouvelle relation aux frères de Jésus sera la garantie de sa nouvelle relation à son Seigneur. Elle croit et elle peut faire croire. Cette amitié humaine porte ses fruits divins.

De ce lieu scripturaire, trop brièvement commenté sous l’angle qui nous occupe, je dégagerais maintenant les conclusions suivantes.

La vie dans l’Esprit

L’entrée dans le monde des relations entre hommes et femmes dans la vie religieuse suppose l’entrée dans le monde de relations transfigurées par la résurrection du Christ et la vie selon son Esprit. Les partenaires de cette relation sont censés chercher avant tout la lumière qui rayonne sur la face du Christ. C’est elle qui transforme une Marie-Madeleine jusque dans son corps, son affectivité, sa sexualité. Une conversion s’impose pour que l’obstacle possible du corps soit transformé en médiation : toute relation de ce genre risque toujours de virer à la recherche de soi – fût-elle inconsciente.

L’Esprit dans la vie

Mais réciproquement l’entrée dans le monde de la résurrection suppose une qualité d’échanges entre hommes et femmes, parmi les disciples, qui ne va pas davantage de soi. Du côté de l’annonciatrice, il faut pouvoir dire : « J’ai vu le Seigneur », et il faut pouvoir traduire les paroles qui viennent vraiment de lui. Du côté des hommes, une soi-disant fidélité au réel, aux exigences de la foi et à la pureté peut fermer, durcir et empêcher la docilité à la dimension féminine, constitutive de toute démarche de foi, et incarnée concrètement par les femmes. Cette bipolarité d’hommes et de femmes dans la communauté est révélatrice d’une complémentarité au cœur de toute perception du Christ vivant. S’il y a des conditions « féminines » pour voir et entendre le Ressuscité, il y en a aussi, « masculines », pour recueillir le témoignage de celle qui, la première, proclame la bonne nouvelle de la résurrection. La condition par excellence, c’est d’avoir part, les unes et les autres, à la transformation des sensibilités que le Ressuscité seul peut opérer. C’est ce que l’on voit en Jn 20,1-18. La relation entre les amis du Seigneur devient ainsi le lieu privilégié où il opère, comme Ressuscité, dans les uns et les autres, les uns par les autres. L’amitié entre amis est alors le reflet et la vérification de l’amitié à l’Ami.

Nouveauté du Christ, nouveauté du chrétien

Cette relation transcende des états de vie trop cloisonnés : mariage, célibat. Pour exclure ce que l’on entend par une « troisième voie », elle est cependant neuve de la nouveauté du Christ et de l’Église. Elle est irréductible au modèle conjugal (d’ailleurs lui-même transformé sous l’influx des noces entre le Christ et l’Église), mais également à un célibat où tout serait réglé une fois pour toutes. A ce titre, cette relation est à recevoir et inventer, non point à partir de soi, mais à partir de la révélation personnalisée du Christ à chacun, en référence à la communauté. La question fondamentale porte sur l’intention droite ; elle reste celle de Jésus à Marie-Madeleine : « Qui cherches-tu ? » À quelle fin te démènes-tu ? Accepteras-tu de te laisser conduire dans l’amour que je te voue dans tel ou telle ? Si c’est le Christ qui est cherché, les partenaires de pareille relation ne font plus nombre avec lui. Ils sont le Christ, à leur mesure. Ils se communiquent le Christ. Et ils le communiquent.

Divinisation

Cette communication, encore une fois, ne va pas de soi. Les pièges et les risques sont réels et multiples. Es ne suffisent pas pourtant à imposer un tutiorisme spirituel. Le risque le plus grand consisterait à ne pas accéder à la plénitude du don de Dieu : son œuvre de notre divinisation où tout, etiam peccata (Augustin, Claudel), contribue au bien de ceux qui l’aiment (Rm 8,28). Cette divinisation, dans l’ordre des relations instaurées entre le Christ et Marie-Madeleine, est éclosion de l’humain à l’image et à la ressemblance de Dieu (Gn 1,26). Tous les espoirs sont permis en faveur d’une qualité de relation humaine qui soit le resplendissement de la gloire de Dieu.

L’Écriture comme chemin

L’Écriture à cet égard n’ouvre pas un chemin : elle est ouverture à mille chemins possibles, d’après la diversité de l’œuvre créatrice et rédemptrice elle-même. Elle dit surtout que Dieu est fidèle à sa création et à son alliance là où l’homme risquerait de ne l’être pas assez, et qu’en cela consiste précisément sa fidélité. Il est impossible et sans doute nuisible de vouloir se représenter cette liberté dans l’Esprit : la représentation offre prise aux phantasmes et à une vie par procuration. L’Écriture est à ce titre un monde de représentations inépuisable où se réfracte et d’où peut s’exprimer le rêve de Dieu pour chacun.

« Le Christ, mon amour, est crucifié »

L’univers de ces relations, pour être celui de la réconciliation dans le Christ ressuscité, reste l’univers du Crucifié. Détachements, renoncements, ruptures continuent à faire partie d’un horizon de transhumance, quand ce ne serait que de cette terre à l’autre. Ils approfondissent toujours davantage la portée christique et divine de toute détermination dans l’amour. Il n’est pas facile de savoir où, quand, comment un envol doit intervenir. Il ne peut en tout cas court-circuiter le don reçu et à recevoir encore, dans une continuité insoupçonnée, conforme à la logique du surcroît. Le critère le plus sûr est sans doute, comme dans Jean, l’urgence de la mission : « Va chez mes frères ». Partir, dans ces termes, c’est communiquer au plus grand nombre les biens savourés dans l’intimité. Celle-ci est sans frontières et la quitter prépare une plus grande largesse encore de la part du Seigneur.

L’unique et le multiple

La répétition est impossible. On ne reproduit pas l’unique. Il reste unique, par définition. Il n’est pas exclusif pour autant. C’est encore une différence par rapport au lien conjugal. Je le référerais à la scène au pied de la croix, entre Jésus, Marie, sa mère, et le disciple aimé (19,25-27). Là se trouve sans doute le sens ultime et premier de toute rupture vraiment évangélique. Marie doit élargir sa maternité de l’unique à l’infinité des autres, dans le respect de chacun, toujours unique : « Femme, voici ton fils » (19,26).

La meilleure manière, pour le disciple, d’entrer dans la même logique du don, selon la croix et la résurrection, c’est de prendre Marie pour mère. Mais là encore les précisions de l’évangéliste sont judicieuses. Pour dire la démarche du disciple, il reprend des expressions déjà particulièrement chargées dans le Prologue. « Dans son bien propre, il est venu et ceux de son bien propre ne l’ont pas accueilli ; tous ceux qui l’ont pris, il leur a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom » (1,11-12). Le disciple prend Marie, comme expression concrète de son acte de croire. Il n’en fait pas l’objet d’une vénération un peu autiste et, qui sait ?, idolâtre. Il la prend dans son bien propre, c’est-à-dire, d’après le sens de ces mots du Prologue, dans le peuple d’Israël dont il est issu lui-même, et qui, en sa majorité, n’adhère pas à Jésus comme à son Christ. Saint Jean semble signifier par là que le disciple bien-aimé incarne cette même communauté du peuple dans son accès à la foi. C’est en lui donnant Marie pour mère, comme lui-même l’a reçue de Jésus. Du Christ au disciple aimé, du disciple à Marie et de Marie à la communauté, le lien, à divers paliers, est intrinsèque : on ne croit jamais seul. Le croire est générateur de communion et cette communion concerne à la fois et pour toujours l’Église et Israël. Il en va de même pour Marie-Madeleine, appelée par son nom, comme le disciple avait été introduit dans la filiation de Jésus.

Dès la scène au pied de la croix, Marie de Magdala avait donc déjà part, à sa manière, à la maternité de Marie et à cette filiation du disciple. Elle occupe pourtant sa place tout à fait originale par la suite dans l’économie de la résurrection. La première attestation du Ressuscité par lui-même ne se fait, selon Jean, ni à la femme-mère, ni au disciple-fils, mais à cette Marie, dans sa position unique et non permutable. Signe de la diversité dans la prédilection.

L’exclusivité serait préjudiciable à la communauté. Or l’on ne « prend » Jésus, dans saint Jean, qu’en prenant aussi Marie et la communauté des bien-aimés et des bien-aimants. Là encore, ce qui pourrait apparaître dès lors comme un empêchement à l’amour authentique de l’autre – « Où, quand, comment nous retrouver pour nous aimer ? » –, par un nouveau paradoxe du croire, permet en fait et cautionne un tel amour. Ce n’est pas malgré les frères et les sœurs que l’on s’aime : c’est grâce à eux qui symbolisent activement l’amour complet du Christ total, toujours menacé d’amputation et de rétrécissement. Les uns et les autres vivent tous du même cœur. Dans un tel dynamisme de la foi vive, les appréhensions ne sont pas minces de s’ouvrir et de communiquer à un référent d’Église digne de confiance, un vécu à la limite indicible parce qu’il est le meilleur langage de l’amour. La merveille veut que, du cœur de cette ouverture et par un nouvel effet du paradoxe évangélique – ses rebondissements sont sans fin ! –, à l’ouverture de conscience corresponde, chez le confident, un accueil et une écoute au-delà de toutes les espérances. Dieu s’y vérifie toujours plus grand. Le Christ s’y révèle plus comme celui qui nous prend que comme celui que nous prenons. Et Marie de même, puisqu’elle est désormais celle qui nous engendre à la vie du croire. Les auteurs de notre foi nous prennent avant que nous ne songions à les prendre. Être preneur, dans la foi et l’amour chrétiens, c’est avoir déjà été pris en consentant à cette précellence. C’est la confirmation de notre conversion que le Seigneur opère en nous avec Marie et les siens, et dont il a seul le secret.

rue du Collège Saint-Michel 60
B-1150 BRUXELLES, Belgique

[1D. Mollat, s.j. Note ad locum dans la Bible de Jérusalem en fascicules, Paris, Cerf, 1973.

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