Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

L’accueil du pauvre, accueil de Jésus

Jean Vanier

N°1981-2 Mars 1981

| P. 92-103 |

Quelle est la responsabilité du disciple de Jésus en face de la personne ayant un handicap ? C’est la question que posent ces pages, en ce début de l’année internationale des personnes handicapées. En guise de réponse, Jean Vanier nous livre le témoignage de la communauté de l’Arche, fondée par lui. Il nous révèle comment les personnes ayant un handicap sont pour nous aujourd’hui des « prophètes ». Il s’agit de laisser évangéliser notre cœur par leur cri. C’est une invitation à entrer en pleine communauté de vie avec elles, à leur donner son temps et à livrer sa vie dans la fidélité et la tendresse, à entrer dans la compassion de Marie, à reconnaître dans ces personnes le corps blessé de Jésus-Christ. Une voie est tracée ici pour l’accueil de la personne handicapée. Celles et ceux qui « quittent tout pour suivre Jésus » se sentiront profondément concernés par ces pages.
Note de la rédaction (mai 2021) : la publication de cet article est évidemment antérieure aux révélations concernant la personne de Jean Vanier communiquées par l’Arche en février 2020. La rédaction renvoie le lecteur au communiqué officiel publié sur le site de l’Arche.

lecture en ligne article acces libre

telechargement internaute non connecte

Le scandale de la personne ayant un handicap mental grave et le scandale de l’Évangile

Après seize ans à l’Arche je prends de plus en plus conscience du scandale que représente la personne ayant un handicap mental et en particulier un handicap mental grave : scandale pour la société et souvent pour la famille. Et je prends le mot scandale au sens étymologique : pierre d’achoppement, contre laquelle on trébuche.

Les sociétés primitives tuaient les enfants nés infirmes. Aristote et Platon y font allusion. En effet, peut-on qualifier d’humains des êtres qui ne raisonnent pas et qui ne parlent pas ? Dans certains hôpitaux on les qualifie de « végétaux ».

Le Professeur Minkowski, dans le Paris-Match du 3 octobre 1980, dit qu’il opterait, lui, pour supprimer des enfants nés prématurément quand ils ont des handicaps mentaux graves, à cause de l’angoisse qu’ils représentent pour les parents.

Il n’y a rien de pire pour un couple que d’avoir un enfant profondément handicapé. Avons-nous le droit de les condamner à ce malheur ?... Il s’agit de comprendre que, la société ne faisant pas toujours son travail, ni pour la prévention des accidents de grossesse, ni pour l’aide aux handicapés, un couple qui a un enfant très gravement diminué n’a pas la possibilité de survivre psychologiquement. La mort de l’enfant aurait été la solution naturelle. Nous devons donc prendre nos responsabilités... N’ayons pas peur des mots. Qu’il s’agisse d’avortement ou d’euthanasie, je pense, en effet, qu’il s’agit de véritables exécutions et c’est dire toute la gravité des décisions, très rares, qu’il nous est arrivé de prendre.

Il est évident que je ne peux être d’accord avec cette façon de raisonner. Le même raisonnement pourrait en effet être appliqué à l’enfant qui a une méningite à deux ans ou à l’accidenté de travail. Mais je la comprends. Sous certains angles, cela paraît insensé de dépenser beaucoup d’énergie humaine et d’argent pour qu’un enfant ayant un handicap mental grave puisse faire des progrès minimes.

Dans le foyer où j’habite, avec son atelier d’éveil, nous sommes 17 assistants pour 10 personnes ayant de très graves handicaps ! Et aucune, semble-t-il, ne pourra jamais parler ni même faire des choses constructives avec ses mains. Selon les valeurs de la société, ses normes d’efficacité, c’est une folie et un scandale.

Quelle est notre responsabilité, à nous, disciples de Jésus, en face de ce scandale ?

Je ne pense pas qu’il s’agisse de condamner le Professeur Minkowski ou d’autres qui, comme lui, proposent l’élimination du plus pauvre. Il s’agit plutôt d’accueillir les pauvres qu’ils veulent supprimer et de témoigner de l’amour de Dieu pour eux. Car, nous le savons, par le baptême ils sont devenus enfants de Dieu et demeure de la Sainte Trinité. Ils sont des membres à part entière du Corps Mystique. Ils sont nos frères et sœurs en Jésus.

Tout l’Évangile n’est-il pas un scandale ? Jésus renverse toutes les valeurs établies.

Malheur à vous les riches, ceux qui sont repus
Malheur à vous quand tout le monde dit du bien de vous !
Bienheureux vous qui êtes pauvres...
Bienheureux vous qui avez faim...
Bienheureux vous qui pleurez...
Bienheureux vous qui êtes rejetés et persécutés...

Les riches, les « normaux », les gens « bien », sont invités au repas de noces. Mais ils sont trop occupés pour venir. Tandis que les pauvres et les boiteux arrivent en courant !

Les premiers seront les derniers, et les derniers les premiers (Mt 20, 16).
Il a renversé les puissants de leurs trônes ;
Il a élevé les humbles (Lc 1,52).
Béni sois-tu Père, d’avoir caché ces choses aux sages et aux intelligents et de les avoir révélées aux tout-petits (Mt 11,25).

Et saint Paul note avec force cette folie de l’Évangile :

Le langage de la croix est en effet folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, elle est puissance de Dieu. Car il est écrit : ’Je détruirai la sagesse des sages ; j’anéantirai l’intelligence des intelligents’.
Où est-il le sage ?
Où est-il l’homme cultivé ?
Où est-il le raisonneur d’ici-bas ?
Dieu n’a-t-il pas frappé de folie la sagesse du monde ?
Ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes ;
ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes (1 Co 1, 13-25).

Et saint Paul continue : « Dieu a choisi ce qu’il y a de faible et de fou dans le monde pour confondre les sages et les forts ».

Oui, la personne ayant un handicap mental grave est scandale et folie pour la raison, pour la société et parfois pour la famille. Il faut l’écarter, peut-être la supprimer.

Mais pour Jésus et l’Évangile, elle devient source de vie. « La pierre rejetée est devenue la pierre d’angle » (1 P 2,7), dit saint Pierre en parlant de Jésus. Ne pourrait-on dire quelque chose de semblable à propos des personnes handicapées ?

À l’Arche nous découvrons que les pauvres nous évangélisent. Ils ouvrent nos cœurs et nous révèlent le vrai visage de Jésus et de sa mission.

Je voudrais, dans ces quelques lignes, témoigner de ce que le pauvre nous apporte et comment il nous aide à la cicatrisation de nos propres blessures.

Le pauvre, prophète du cœur

À l’Arche et dans les différentes Arches, à travers le monde, par la grâce de Dieu et avec l’aide des instances gouvernementales et d’amis, nous avons pu accueillir des personnes faibles, emprisonnées dans leur solitude et leur tristesse, perdues, portant des handicaps mentaux plus ou moins lourds. La majorité d’entre elles viennent d’institutions où parfois elles étaient soignées et nourries, mais où elles n’avaient pas trouvé le milieu chaud et familial et les relations d’amitié dont elles avaient surtout besoin. C’est une grâce de pouvoir les accueillir et faire communauté avec elles.

Peu à peu, nous avons découvert que, si nous leur apportions quelque chose, elles nous donnaient encore plus en nous attirant vers les valeurs du cœur et en suscitant en nous ce qu’il y a de meilleur : notre capacité d’aimer et de nous engager envers des personnes.

Le pauvre est prophétique. Il crie. Il nous appelle à changer, à abandonner nos égoïsmes pour nous ouvrir au partage.

Que demande-t-il ? D’être aimé et reconnu comme une personne, comme vous et moi, d’un amour qui est non pas du sentimentalisme mais un engagement. Un amour qui soit un regard plein d’attention et de compréhension ; un désir que l’autre soit à l’aise dans son corps et tout son être ; qu’il progresse et développe ses possibilités souvent très cachées. Un amour qui soit tendresse, confiance et espérance.

Le visage du pauvre est peut-être déformé, son corps tordu, sa raison peu éveillée. Mais au plus profond, il a un cœur qui attend. Il n’a pas besoin de paroles ; il ne les comprend pas. Il a besoin d’un toucher sécurisant, d’une voix douce dont la tonalité dise : « je suis heureux d’être avec toi ; avance avec moi ». Oh bien sûr, parfois il a besoin de fermeté. Mais si l’enfant ou l’adolescent sait qu’il est aimé, si les liens de confiance ont été noués, il accepte cette fermeté. Il voit en elle une espérance de vie.

Le pauvre demande du temps

Pour que la personne ayant un handicap lourd reprenne goût à la vie et ait une espérance, pour qu’elle puisse trouver confiance en elle-même et en d’autres, il faut qu’elle découvre un autre cœur qui vibre au contact du sien. Il faut qu’elle puisse créer une relation authentique, aimante et fidèle. Si elle ne trouve pas ce cœur, si elle reste seule, sans amis, avec ce sentiment d’être « bonne à rien », mise de côté, elle s’enferme dans la tristesse. Elle se sent inutile. Sa vie n’a pas de sens. Elle sombre dans la dépression, refuse de manger, de vivre. Elle fait des gestes d’auto-destruction : elle se frappe la tête, elle hurle et elle crie ; ou elle s’enferme dans une prison de silence et de solitude.

Mais si elle trouve un cœur qui l’accueille, qui lui dit : « je t’aime » et lui révèle qu’elle est belle, aimable et capable, elle commence tout doucement à vivre. Elle mange, elle sourit ; la vie s’éveille peu à peu ; son corps se détend ; son visage reflète une joie sereine, une béatitude.

Le pauvre qui est brisé par la souffrance et la maladie ne demande qu’une chose : un cœur qui aime et qui s’engage auprès de lui ; qui soit plein d’espérance pour lui. Pour nouer cette relation de confiance, il faut du temps.

Une relation vraie est celle qui a subi l’épreuve du temps. « Est-ce que je suis vraiment important et précieux pour toi ? Veux-tu que je grandisse ? Ou vas-tu me laisser tomber si tu trouves quelqu’un de plus intéressant que moi ? M’aimes-tu vraiment ? » C’est le temps qui répond à ces questions, le temps et l’amour.

Quand je suis sûr d’être aimé, quand je peux vraiment compter sur quelqu’un qui a confiance en moi, alors tout est changé. J’ai un ami ! On peut échanger, partager pensées et sentiments ; on peut s’entr’aider. La vie commence ou recommence. Je suis confirmé dans mon être profond. Je suis aimé, c’est donc que j’ai de l’importance. Je n’ai pas besoin de détruire, que ce soit les objets, les personnes ou moi-même. Je puis me construire et construire les autres et la communauté ! Cela prend du temps.

Quel est ce cœur prêt à s’engager auprès des personnes pauvres, démunies de tout ? C’est là la question et le défi.

Le riche attire naturellement notre sensibilité. Il nous apporte ou peut nous apporter. Le pauvre appelle et son appel a quelque chose d’exigeant. Il demande peut-être de l’argent ; il demande sûrement du temps ; mais il demande surtout notre cœur, notre amitié et notre amour.

Le monde n’a pas de temps ni d’argent à perdre avec les « inutiles », les « handicapés », les « idiots ». La priorité est ailleurs. Et en chacun de nous il y a ce riche qui n’a pas de temps à perdre avec ces « inutiles ». En chacun de nous il y a ce riche qui refuse l’invitation au repas des noces :

Je viens d’acheter une paire de bœufs, un terrain...
Je dois marier ma fille...
J’ai des choses à faire, des gens à voir, un livre à lire, ou à écrire, des choses à faire,... des choses à faire...
Et puis, je suis fatigué. La charité commence par soi-même.
Il y a mon confort, ma sécurité, ma promotion possible...
Il y a la télévision, le cinéma, des choses à faire... des choses à faire... et je suis fatigué.

Le pauvre attend une rencontre faite de gratuité et d’amour où il soit reconnu et où on n’ait pas peur de « perdre du temps » ensemble. Il attend une relation qui ait en elle-même quelque chose d’absolu, un engagement. Mais on a peur d’aimer, car aimer c’est s’engager auprès des personnes. C’est mourir quelque part en soi : à ses aises, à ses conforts, à sa richesse, à son emploi du temps, à ses loisirs, à sa culture, à sa réputation, à son succès et peut-être à ses amis. Et c’est prenant de vivre avec le pauvre démuni de tout. C’est prenant parce qu’il ne sait pas parler ou marcher ou faire les choses par lui-même. C’est prenant parce qu’il a besoin d’avoir quelqu’un proche de lui presque tout le temps.

Ce cri du pauvre est exigeant. Et nous, nous n’avons pas le temps.

Il est peut-être facile de rencontrer en passant une personne blessée. Cela peut être une belle expérience. Il est assez facile de l’accompagner quelques mois. Il est facile de travailler auprès d’elle comme professionnel pendant un temps limité. Mais elle a besoin de plus. Elle a besoin de quelqu’un qui soit là dans les moments de joie mais aussi dans les moments durs ; quelqu’un qui ne soit ni sentimental ni surprotecteur ; quelqu’un qui l’encourage et l’appelle à la vie ; quelqu’un qui soit signe de la tendresse de Dieu et de sa fidélité à travers le temps ; quelqu’un qui lui révèle son don, le sens de sa vie et qui la reçoive et l’aime telle qu’elle est.

Le pauvre appelle au changement

Jésus regarda le jeune homme riche et l’aima et lui dit : « une seule chose te manque, va, ce que tu as, vends-le et donnes-en le prix aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel, puis, viens, suis-moi ». Le jeune homme s’en alla, triste, car il avait beaucoup de biens (Mc 10,21).

Le pauvre est prophétique. Il appelle au changement. Il appelle à un nouveau style de vie. Il appelle à la rencontre et à la fête, au partage et au pardon. Le riche a peur et s’enferme dans sa richesse et dans sa solitude, son hyperactivité et ses loisirs.

Le riche rejette le pauvre car celui-ci l’appelle à une rencontre de tendresse, un cœur à cœur. Le riche ne sait pas s’il peut répondre à cet appel. Il est capable, instruit, intelligent ; il a développé ses puissances d’efficacité et de raisonnement mais son cœur est sous-développé, atrophié. Peut-être en a-t-il peur ?

Ce cœur à cœur n’est ni du sentimentalisme, ni une émotion passagère, ni du romantisme ni une expérience de sexualité. H est une rencontre profonde, un engagement, un partage, un souci vrai de l’autre. Il est fait de délicatesse, de force, de confiance en l’autre et de reconnaissance de ses dons.

Pour sortir de sa solitude, de la prison dans laquelle il s’est enfermé, le riche a besoin du pauvre. Le danger qui le menace est celui de se suffire à lui-même et de s’enfermer dans sa sécurité, ses connaissances et son pouvoir. Le pauvre vient le déranger.

S’il se laisse déranger, alors le miracle peut se produire. Le pauvre pénètre à travers les barreaux de sa prison. Le regard du pauvre pénètre dans son cœur pour l’éveiller à la vie. C’est la rencontre. Alors le riche découvre son propre cœur qui commence à vibrer et à aimer ; il découvre aussi ses peurs, ses barrières, sa recherche de confort et de sécurité.

Si le riche, touché au cœur, se laisse entraîner par l’appel du pauvre, il découvre peu à peu une puissance, une énergie cachée plus profond que ses connaissances et ses capacités d’action. Il découvre la puissance de son cœur fait pour la rencontre, pour le service et pour être signe de l’amour de Dieu. Il découvre la puissance de la tendresse, de la bonté, de la patience, du pardon, de la joie et de la célébration ! Une source jusqu’alors emmurée commence à jaillir.

Il en va de même dans la maternité et la paternité humaines : la mère et le père se réjouissent de la présence de leur enfant ; sa faiblesse les appelle à s’engager à son égard, à devenir responsables. Ils le portent, l’aiment, veillent sur lui. Mais en même temps, l’enfant leur donne vie. Il leur apprend à aimer, à se donner, à se dépasser. Et plus ils se donnent, plus ils reçoivent ; ils sont comblés par le sourire et le regard aimant de l’enfant. Ils sont comblés par cette communion. La mère apprend à interpréter le cri de son enfant. Les yeux de son cœur, son intuition aimante, lui font comprendre le message contenu dans le cri. Elle apprend ainsi à y répondre. Le petit ne sait pas parler mais il a besoin d’être compris.

C’est la même chose pour celui qui a un handicap mental et ne sait pas parler. Il a besoin de quelqu’un auprès de lui qui comprenne son langage non verbal. Pour grandir, s’épanouir et être heureux, il a besoin d’être compris ; il faut qu’il y ait communication.

D’une façon mystérieuse, le faible apprend au fort à aimer. Il lui apprend à être délicat et attentif. Il lui apprend petit à petit à devenir vulnérable, à faire tomber les barrières derrière lesquelles il se cache. Il suscite en lui des énergies nouvelles, faisant appel à ce qu’il y a de plus profond en lui. Il l’aide à développer son intelligence du cœur, les yeux de son cœur.

Cet amour nouveau insécurise. Ce jaillissement d’une source nouvelle dont on n’est pas maître peut inquiéter car on ne sait pas jusqu’où elle peut conduire. Jusqu’où il faut se laisser déranger par le pauvre.

Peu à peu le riche s’appauvrit ; il s’éloigne des valeurs de la société, des valeurs du succès, de l’avoir, du pouvoir et de la sécurité. Il peut même aller vivre avec le pauvre, quittant définitivement sa culture de « riche ». Il se fait pauvre lui-même pour répondre à l’appel du pauvre. Sa pauvreté et son insécurité rejoignent alors la pauvreté et l’insécurité du pauvre. Ils deviennent frères. Leurs cœurs à tous deux sont éveillés, enrichis ; la vie s’écoule.

Pour avoir ce cœur attentif au faible, il faut être disponible et en paix. Si on est rempli de désirs, d’illusions, de frustrations, si on ne pense qu’à soi-même, et à son propre confort, si on est énervé ou en colère, on ne peut être présent ; on ne peut entendre le cri du pauvre ni comprendre son langage. Le faible exige de nous cette paix du cœur, cette présence. Il sent tout de suite si on est énervé. Il détecte immédiatement l’hypocrisie et le mensonge. Il appelle à un amour authentique.

À l’image de Marie

Marie aimait son Dieu, le Verbe, non seulement avec les facultés de son âme et sa volonté, mais aussi avec tout son cœur. Toutes les puissances et les énergies que la nature donne à la femme, son instinct maternel, étaient au service de son amour pour Jésus. Elle l’aimait avec tout son cœur, fait d’esprit et d’une sensibilité profonde. Cette sensibilité, ce cœur étaient tout imbibés de grâce, car elle est l’immaculée, pleine de grâce. Tous ses gestes de mère : nourrir et laver son enfant, jouer avec lui, étaient imprégnés de grâce et de prière. Elle manifeste au Verbe incarné, Fils du Père, la tendresse du Père. Tout son cœur de femme et de mère est au service de cet amour du Père.

La personne qui a un lourd handicap – mais on pourrait le dire de toute personne – a besoin de se sentir aimée par le cœur. Elle ne peut accepter d’être aimée « par devoir ». Elle a besoin de sentir une sensibilité qui vibre au diapason de la sienne, un cœur heureux, vibrant et épanoui dans et par sa présence. Elle a besoin de sentir qu’elle apporte de la joie.

Normalement une maman est aimée par son mari. Elle est comblée par lui et l’enfant est le fruit de leur amour mutuel. Son amour pour son enfant jaillit de la relation de tendresse entre le couple. C’est pourquoi cet amour est libre, oblatif. L’enfant donne à sa maman ; il la comble de sa tendresse et son amour. Elle se réjouit de sa présence, mais son amour pour lui n’est pas captatif.

Le danger pour celui qui veut aider une personne qui a un handicap est soit de se donner d’une façon jalouse et captative comme une compensation et une recherche égoïste, soit de ne pas assez aimer et de faire les choses « par devoir », le plus vite possible et de devenir agressif quand la personne s’oppose. Pour pouvoir aimer vraiment, communiquer la liberté, donner son cœur afin que l’autre ait la vie, il faut que nos cœurs soient purifiés des racines profondes d’égoïsme et de recherche de soi qui sont en nous. Aimer réellement suppose une croissance et un long chemin.

Une personne seule ne peut pas aimer un plus faible d’une façon libératrice. Son amour risquerait d’être captatif. L’amour pour un faible doit jaillir d’un cœur comblé. C’est pour cela qu’il lui faut une famille ou une communauté, avec un amour réel entre les personnes. Mais plus encore, il faut un cœur formé et comblé par l’amour de Dieu ; un cœur qui ait découvert le cœur de Jésus et le cœur de Marie, qui ait vécu la tendresse divine. Alors seulement pourra-t-il aimer librement avec tendresse.

Je ne pense pas qu’un cœur puisse aimer vraiment, avec toute la sensibilité que cela implique, sans la présence de l’Esprit Saint. C’est lui qui transforme l’émotion ou le sentiment en une énergie aimante, faite de présence, de force, de délicatesse, de gratuité et d’engagement.

N’y a-t-il point parfois un danger pour certains disciples de Jésus, célibataires, d’avoir peur du cœur et de la relation avec une personne faible ? Comme si le cœur était impur et qu’aimer quelqu’un soit retirer quelque chose à Jésus à qui on avait tout donné. Certes, il y a toujours le danger d’un sentimentalisme et d’une recherche de soi. Mais le don de l’Esprit Saint ne vient-il pas purifier et approfondir notre affectivité ? Jésus est le maître de l’amour. C’est lui qui nous apprend à aimer réellement.

Et, dans cet apprentissage, la personne faible a son rôle primordial. Elle nous atteint en plein cœur. Elle est révélatrice et inspiratrice de l’amour. Jésus se sert d’elle.

Dans cette révélation de l’amour, nous avons besoin d’être accompagnés. Nos cœurs nous tendent des pièges. On peut vite tomber dans l’illusion ! La croissance de l’amour est longue et nous avons besoin de quelqu’un pour nous aider à voir clair dans notre propre cœur.

Il faut que nous priions Dieu de nous donner ce don de la compassion, une sensibilité qui vibre avec la sensibilité d’un autre et nous incite au don. Qu’il vienne changer notre cœur de pierre en un cœur de chair !

Marie, Mère silencieuse et compatissante, a une prédilection pour les plus pauvres. Elle est proche d’eux. N’est-ce pas la caractéristique d’une maman d’aimer avec tendresse les plus faibles ? L’Église n’est-elle pas appelée à rassembler à Marie, à avoir un amour de prédilection pour les plus pauvres et les plus faibles, à être accueil pour eux ?

Jésus et le pauvre

Jésus est venu habiter sur notre terre avec des hommes et des femmes pauvres. Et il demande à ses disciples de marcher à sa suite, d’aller à la rencontre des pauvres, de se laisser former par eux, de leur donner leur cœur. Ils reçoivent alors un don précieux : l’amour du cœur du pauvre, reflet de l’amour du cœur du pauvre qu’est Jésus, et ils sont comblés.

En se faisant accueil, en vivant une relation avec le pauvre, on découvre la dimension contemplative de l’amour : comment Jésus est caché dans le cœur du faible ; comment le visage du pauvre est le reflet du visage de Jésus.

Jésus est silencieux, caché dans l’Eucharistie. Il faut être attentif pour entendre son appel : « viens, suis-moi ». Le pauvre aussi est souvent silencieux, caché loin de la foule et de la société, dans des asiles et des institutions. Il faut être attentif pour entendre son appel : « viens vivre avec moi ». Jésus touche notre cœur si on prend le temps de l’écouter. Jésus appelle à un engagement, à une relation de tendresse et de fidélité. Le pauvre lui aussi appelle à un engagement et à une relation de tendresse et de fidélité.

« Tout ce que tu fais au plus petit des miens, c’est à moi que tu le fais », dit Jésus (Mt 25,40).
Et prenant un enfant, il le plaça au milieu des douze et, le serrant dans ses bras, il leur dit : « quiconque accueille en mon nom un de ces enfants, c’est moi qu’il accueille et quiconque m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais celui qui m’a envoyé » (Mc 9,35-37).

Il faut espérer que vont naître dans l’Église beaucoup de lieux, d’oasis, où le plus petit puisse être accueilli, vivre « en famille », et découvrir, à travers des gestes de tendresse, la tendresse du Père à son égard et, à travers le cœur des disciples de Jésus, le cœur même de Dieu.

L’Arche, Trosly-Breuil
F 60350 CUISE-LA-MOTTE, France

Depuis des siècles, religieux et religieuses ont été présents aux côtés de ces plus pauvres de nos sociétés que sont les personnes ayant un handicap et ils ont assuré leur prise en charge. Il est bon de reconnaître le travail, le dévouement, l’affection, la peine, l’argent aussi consacrés par les congrégations religieuses dans les institutions qui en sont nées. Dans la fidélité à cette reconnaissance, il importe cependant de rester attentif à l’évolution multiforme de la société. Les conditions faites actuellement à beaucoup d’institutions posent des questions nouvelles. Évoquons, par exemple, la réduction du personnel religieux et le repli sur les postes d’administration qui en découle parfois, les interrogations des jeunes sur ce mode de présence aux plus pauvres, les exigences de l’État et des syndicats avec leurs conséquences sur une présence plus gratuite, le souci nécessaire de rendement, d’efficacité et de permanence, etc. Les pages qui précèdent nous paraissent susceptibles de stimuler une réflexion qui peut ouvrir des voies nouvelles, à la fois fidèles au charisme propre et réponse d’aujourd’hui au cri du pauvre et aux recherches des jeunes désireux de donner leur vie. Déjà, dans les congrégations, des chemins se dessinent. Vie consacrée serait heureuse de recevoir et de publier des réactions à ces questions d’importance vitale pour le sens et l’avenir de bien des Instituts religieux apostoliques (Note de la rédaction).

Mots-clés

Dans le même numéro