Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

L’enjeu de notre vie apostolique

Jean-Marie Roger Tillard, o.p.

N°1980-3 Mai 1980

| P. 143-162 |

Quel est le sens de l’engagement des religieux et religieuses dans les problèmes et les espoirs des hommes ? En des pages denses, le P. Tillard rappelle que cet engagement naît toujours de la communion au vouloir de Dieu sur l’homme en besoin de salut. Ce salut est aussi celui de la « qualité de l’humanité », pour qu’advienne l’homme que Dieu veut. Aussi y a-t-il lieu d’être-avec les hommes, mais non pour que surgisse n’importe quel homme. Il s’agit de chercher à faire apparaître, là où nous sommes, la vérité de l’homme, déchiffrée dans l’Évangile de Dieu. C’est ainsi que le souci du salut de la « qualité de l’humanité », vécu en solidarité avec les non-croyants, implique une conviction chrétienne qui nous distingue d’eux et nous interdit d’être des alliés inconditionnels. Ce sera particulièrement sensible en tout ce qui regarde la dynamique de réconciliation, sans laquelle il n’y a plus d’Évangile. La vie religieuse est appelée à en être signe. Dans une seconde partie, l’auteur invite à la vigilance et à la lucidité évangéliques, sans lesquelles l’être-avec est aveugle. Et il évoque quelques domaines plus spécialement impliqués dans l’engagement pour « l’homme que Dieu veut ».

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Ce qui nous anime

La meilleure façon pour tout groupe humain de reprendre conscience de son identité est de s’arrêter de temps en temps et de se demander ce qui l’anime. Ces haltes ne sont pas seulement bienfaisantes, elles sont nécessaires. Cela vaut pour les groupes ecclésiaux, surtout lorsqu’ils ont l’impression d’être en crise et s’en désespèrent.

Faisons donc cette halte, et posons-nous cette question en fonction de la vie religieuse apostolique. Sans toutefois tomber dans une introspection culpabilisée. Rien de pire que les introspections torturées ! Elles n’ont rien d’évangélique. Elles oublient l’humour de Dieu.

Une question peut être posée de diverses façons. Posons la nôtre ici sans détour, en allant droit au but.

Pourquoi, à cause du Christ, sommes-nous, comme religieux et religieuses, de plus en plus présents au monde, engagés dans les problèmes et les espoirs des hommes ?

Pourquoi, en particulier, notre volonté de communion aux sursauts pour la justice ? Qu’est-ce qui nous motive alors ?

L’amour évangélique des hommes

Évidemment, à cette question, nous répondons d’emblée : « L’amour évangélique des hommes ». Nous sommes ici tributaires et partie prenante du large mouvement qui anime l’Église et dont Vatican II a renouvelé le souffle. Depuis une dizaine d’années, le mystère du Christ n’est plus, pour nous, et pour tous nos frères chrétiens, séparable du rêve du Dieu créateur. Nous savons que si Dieu crée le monde par bonté, son dessein est que ce monde soit pour l’homme une source de bonheur. De plus, le péché qui met ce bonheur en échec ne nous apparaît plus simplement sous un jour « personnel », comme ce qui met en cause uniquement le salut de l’individu ; il revêt aussi un jour social. Sa nature de mal nous obsède tout autant que la part de responsabilité qu’il implique. Et l’injustice se dévoile comme son masque le plus déchiffrable, aujourd’hui, en ce monde. L’injustice blesse toujours l’autre, le prochain. Nous ne le savons que trop. Elle est le péché qui fait mal aux autres hommes et qui bloque leur route vers le bonheur. L’Église s’est engagée, là surtout, au service de l’homme ; afin de faire triompher, en dépit de tout, le rêve de Dieu. Ce qui implique essentiellement le vouloir de sauver l’homme. Car l’amour de Dieu pour l’humanité porte une volonté de l’arracher à son malheur. L’amour évangélique des hommes n’est pas, la situation de l’humanité étant ce qu’elle est, n’importe quel amour. Bien comprendre cela est très important.

L’engagement des chrétiens, aujourd’hui, dans le monde naît donc toujours de la communion au vouloir de Dieu sur un homme ayant besoin de salut. Le changement d’attitude vient d’une relecture de la réalité de ce salut, pas d’un refus. On entend toujours sauver l’homme. Mais la conception du salut s’est élargie. Elle ne se limite plus à un salut des individus pris isolément : salut de tel homme, de telle femme... Elle s’étend au salut de tout ce que Dieu a mis dans l’homme, de l’ensemble de ce avec quoi il veut faire de l’humanité une œuvre réussie. La création de l’homme était un risque : le risque d’une liberté. La liberté a failli. Elle continue de le faire. Et la liberté humaine va toujours au-delà de l’individu, qu’on le veuille ou non. Nous le percevons mieux de nos jours. Le bon ou le mauvais usage de la liberté rejoint nécessairement d’autres personnes. Il faut sauver l’œuvre de Dieu et ce qui est au cœur de celle-ci : l’humanité.

À cause du Christ, pour le salut

Nous sommes donc dans le monde, et de plus en plus, à cause du Christ, pour le salut. On aura noté que je ne dis plus simplement « pour l’amour des hommes ». Je dis « pour le salut ». Notre amour évangélique des hommes a cette particularité de tendre vers le salut. Cela le qualifie. Mais soulignons que c’est le cas de l’engagement de tous les militants, même marxistes. Que l’on parle de « libération » ou de « promotion » ou de « victoire », on ne fait d’ailleurs qu’utiliser des synonymes bibliques du mot SALUT. Marxisme et christianisme se rencontrent dans cette obsession commune du salut de l’homme. Et cette rencontre est capitale.

Or, si je m’engage, à cause du Christ, pour le salut, et non plus seulement pour mon salut, il est clair que mon engagement se trouve nécessairement traversé par une relation toute particulière aux autres. Même si je suis chauffeur de camion, secrétaire, aide-bagagiste ou dans quelque autre fonction à première vue peu altruiste, je ne suis plus là simplement pour moi. Mon souci, ma préoccupation majeure, sont plus larges que moi. Dans la solidarité nouée avec mes compagnons de travail, mes collègues, mes camarades, je cherche un but qui va au-delà de moi-même, tout autant que lorsque, autrefois, je travaillais au « salut de l’âme » d’un tel ou d’une telle. Mon horizon est donc altruiste, bien que je puisse sentir que mes propres intérêts sont aussi en cause. Je ne suis pas engagé là d’abord pour moi. Même si je suis salarié et participe aux contestations en vue d’un meilleur salaire, ce qui me concerne se trouve comme enserré dans cette saisie plus large que moi. Je suis là, non seulement avec d’autres, mais en communion profonde avec la volonté de libération, de salut qu’ils ont et qu’a, de façon générale, mon milieu d’insertion.

On perçoit par là combien les oppositions entre « être-avec » et « être-pour » sont fallacieuses et purement rhétoriques, bien qu’elles aient envahi nos discussions, nos sessions, nos chapitres, et parfois marqué jusqu’à nos règles de vie. Certains slogans non critiqués nous conditionnent souvent à l’encontre de ce que nous voudrions. Ils nous aliènent.

Certes, nous ne sommes pas engagés fondamentalement pour quelque chose, mais à cause du Christ. D’autre part, un « être-pour » qui ramènerait à une situation de dame patronnesse, qui ferait de nous des riches « se penchant » sur les pauvres ou des apôtres en expédition quotidienne « chez les autres », partant de notre nid bien chaud et y rentrant pour nous mettre à l’abri en comptant nos mérites, n’a rien à voir avec notre projet. Nous avons redécouvert la « communion », et celle-ci est devenue pour nous l’axe central du travail et de la vie apostolique. Même si nous ne résidons pas en une petite fraternité de quartier et ne sommes pas salariés.

Il est aujourd’hui devenu impensable et impossible de tricher avec la « communion », donc « l’être-avec ». Cela est une des plus grandes grâces que l’Église ait reçue en ce siècle-ci. Mais d’autre part, nous devons donner au mot « communion » toute son ampleur. Nous n’avons pas à le ratatiner, encore moins à l’amputer d’un de ses éléments essentiels. « Communier » veut dire non seulement s’associer à des personnes, mais faire siens leur situation de souffrance, leur volonté et leurs efforts pour changer leur sort. Ceci signifie entrer avec eux dans ce qu’ils font pour eux. La communion est lourde de cette exigence, encore plus pressante que lorsqu’il s’agissait simplement de venir de l’extérieur au secours de certains hommes ou de certaines femmes.

Le « avec » appelle le « pour ». Le pour est une exigence du avec. Le pour demeure un impératif de l’engagement évangélique avec un milieu déterminé ou un groupe précis d’hommes et de femmes. D’ailleurs, nous sentons bien que sans cette volonté de communion vraie aux efforts des hommes pour s’arracher à ce qui les oppresse et les brime, notre présence dans le monde, au nom de notre profession religieuse, n’a plus guère de sens. Elle ne demeure plus dans le droit fil de notre projet de vie. Sauf (et cela arrive) si la nécessité de subvenir aux besoins de nos frères ou de nos sœurs en religion nous envoie dans le monde gagner le pain quotidien ; le travail est alors démarche de solidarité fraternelle. Ou à moins que nous ne soyons membre d’un groupe contemplatif et que notre visée ne soit autre que la communion « au Seigneur Jésus souffrant dans ses pauvres » ; ce qui est très noble et rejoint une des strates les plus profondes de l’appel à « suivre le Christ ».

Mais même là, et surtout pour les congrégations dites de vie apostolique, il ne peut jamais s’agir simplement de travailler pour travailler, de travailler uniquement pour « gagner sa vie »... Dans le travail se glisse toujours une intention ouverte sur les autres, ou sur la situation de l’humanité.

L’être-avec ne saurait faire l’économie d’un souci des autres. C’est ce qui explique, d’ailleurs, la préférence que nous avons pour tel travail, dans tel milieu, dès que nous avons la possibilité de choisir notre type d’insertion.

Le Christ : Dieu avec et pour l’homme

D’où vient cette symbiose entre la communion et le service ? Elle vient de ce que dans la vie religieuse, nous ne nous proposons rien d’autre que la « suite du Christ ». Tel est, d’ailleurs, le vrai nom de la vie religieuse. « Suivre le Christ » exprime notre motivation fondamentale, l’idéal qui nous habite. Or, le mystère du Christ que nous présente le Nouveau Testament, tout spécialement Jean et Paul, a précisément pour coordonnées, radicalement inséparables, le « être-avec » (c’est l’incarnation) et le « être-pour » (c’est le salut). Deux coordonnées dont le recoupement fait la foi chrétienne. Dans le Nouveau Testament, un « être-pour » sans « être-avec », un « être-avec » sans « être-pour » sont radicalement impossibles dès qu’il s’agit de Jésus, de ses disciples, de l’Église.

Nous mettons ici le doigt sur l’origine ultime de ce qui nous motive au profond de nous-mêmes, quelles que soient les autres raisons qui viennent l’habiller, celles que nous nous donnons ou celles que les autres nous imposent. Il s’agit avant tout de « suivre le Christ ». Or le Christ est, fondamentalement, Dieu- avec-l’homme (Emmanuel), Dieu- avec-l’homme dans le plus profond de sa misère et de son drame. L’incarnation ne s’achève pas au moment où Jésus atteint sa plénitude d’humanité physique. Elle s’achève dans l’acte ultime qu’ouvre l’agonie au Jardin de Gethsémani. Cet acte a son sommet dans le déchirement de la Croix et se clôt dans la descente aux enfers, si négligée par notre catéchèse catholique, et pourtant si importante. L’incarnation est une communion de destin plus qu’une communion de « chair et de sang » au sens moderne de ces termes. Elle débouche dans la passion précisément parce qu’elle est une « com-passion ». Elle dit, en effet, l’entrée de Dieu dans le drame de l’homme, avec ses larmes et ses angoisses, tout autant que ses espérances et ses joies. « Suivant le Christ », nous ne pouvons pas éviter de le « suivre » en sa compassion au drame humain.

Mais, d’autre part, le Christ Jésus est ainsi « Dieu-avec » l’homme, Dieu en compassion- avec-l’homme, afin d’être pleinement Dieu- pour-l’homme. Il est bon de rappeler quelques textes du Nouveau Testament, insistant sur ce point. Ainsi les phrases de Jean qui sont au cœur de la foi chrétienne : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle ; car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde mais pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3,16-17) ; « Lui, Jésus, a donné sa vie pour nous, nous aussi nous devons donner notre vie pour nos frères » (1 Jn 3,16). Elles recoupent ce qu’affirme Paul : « Il n’a pas épargné son propre Fils et l’a donné pour nous tous (Rm 8,32) ; « Il m’a aimé et il est mort pour moi » (Ga 2,20) ; « Il est mort pour tous » (2 Co 5,15).

Ce qui nous motive et nous anime n’est autre que cette force du Christ en nous ; tendue vers l’homme à aimer, c’est-à-dire concrètement à aider, à arracher à ses larmes. Il n’est pas accidentel que l’Apocalypse s’achève sur le tableau d’une humanité enfin heureuse. Telle est bien l’intuition du « nous devons nous aussi donner notre vie pour nos frères » : il s’agit de tout faire pour que le monde s’approche de ce que Dieu a rêvé qu’il soit.

Notre vie apostolique, quelle qu’elle soit, a donc sa caractéristique propre en ce qu’elle se situe en l’élan de Dieu donnant son Fils, et en l’élan du Fils se donnant pour qu’advienne un monde nouveau, une humanité meilleure. Là, en conséquence, doit se chercher sa motivation ; là elle doit trouver sa nourriture. Elle s’insère dans le dynamisme de ce que l’Évangile décrit comme l’entrée de Dieu dans la chair du monde, au cœur du réalisme du drame humain, en pleine communion à la détresse et aux espérances des hommes. Non dans le but d’abandonner le monde tel qu’il est, de tolérer les larmes sur les visages, de laisser le désespoir envahir les cœurs, mais dans celui d’amener le monde à ce vers quoi l’homme aspire et que, seul, il ne peut trouver. Car, pour l’Évangile, uniquement ce qui n’est pas du monde peut mener le monde jusqu’au bout du désir authentique des hommes. C’est pourquoi, d’ailleurs, l’action n’est pas l’unique salut de l’humanité.

Solidarité et liberté de dire non

Nous sommes mobilisés par Dieu lui-même pour son plan, appelés à devenir le « parti de Dieu » dont le programme est tout l’Évangile. Ici, tout à la fois, nous nous rencontrons avec les non-croyants, militant eux aussi pour que le monde change, donc s’arrache à la gangue de mal qui pollue même les plus beaux fruits de l’effort humain, et nous nous distinguons d’eux. Je dis bien « distinguons ». Je ne dis pas « coupons ». Tous les mots portent et toutes les nuances comptent. Le temps des inimitiés et des rivalités s’est, semble-t-il, définitivement envolé. Une vaste solidarité des militants s’est peu à peu créée. Dans cette solidarité la découverte des points communs est essentielle. Non par pure concession diplomatique, mais au nom de l’objectivité. Les « militants » sincères, les défenseurs ardents de l’homme opprimé et avili sentent bien qu’un fil solide les unit en dépit de la diversité des idéologies ou des fois. Mais dans cette communion d’intention, d’efforts, de rêves, il n’y a réel progrès que si chacun garde sa conviction. Tout en se laissant, avec droiture, interpeller par les autres, chacun (s’il est vraiment convaincu) ne peut cacher ce qu’il croit être la vérité. Ici, les chrétiens ont un apport unique.

Dans cet effort commun pour le salut des sociétés, nous apportons en effet surtout la conviction proprement évangélique que, seul, l’homme ne saurait réussir son avenir. Car pour l’Évangile, le mal ne peut être brisé que par une puissance ne venant pas du monde. Aussi n’y a-t-il libération ou salut qu’à travers une conversion des cœurs. Or seul l’Esprit de Dieu change les cœurs. Dans le monde, passionnés pour la réussite de l’homme, engagés dans les efforts sociaux, nous sommes ainsi témoins du « pas du monde » sans pourtant être « retirés » du monde. Retournons, une fois encore, à l’Évangile selon Jean : « Je ne te demande pas de les retirer du monde, mais de les garder du mauvais ; ils ne sont pas du monde comme moi je ne suis pas du monde » (Jn 17,11.14-16). Et en quoi, dans le monde, ne sommes-nous pas du monde ? Pour une bonne part, en ceci que notre espérance s’appuie non sur la puissance interne de celui-ci mais sur celle qui ne vient que de Dieu. Pour nous, seuls Dieu et son Évangile peuvent à ce point changer les cœurs que le monde dépendant de l’homme change lui aussi. Car si les cœurs ne sont pas changés, tout demeure précaire, l’angoisse n’est pas dissipée : demain peut être pire qu’aujourd’hui. Nous ne disons donc pas que, seuls, nous possédons les énergies requises pour le salut, la libération du monde. Ce serait mensonge, illusion, sottise. Nous reconnaissons tout ce que les autres apportent, nous nous ouvrons à la richesse de leurs convictions. Nous disons simplement que, dans cet effort collectif, il est un élément essentiel qui ne peut venir que du Christ Jésus, même s’il arrive qu’il passe par d’autres que par les chrétiens. Nous ajoutons que nous avons à témoigner, à temps et à contre-temps, de cet élément, à le promouvoir, à le maintenir vivant au milieu du monde. Pour nous, il en va du salut du monde. À condition bien entendu que cet élément rencontre les autres éléments. Notre conviction n’est pas suffisance. Cela nous motive et nous permet d’être dans le monde, en religieux « suivant le Christ », à la fois convaincus que nous ne sommes pas les seuls et que, pourtant, notre Évangile est nécessaire.

Cela conditionne, notons-le, certaines de nos attitudes. Dans notre communion et notre solidarité, loyales et vraies, avec ceux qui militent pour que change le monde, nous ne sommes jamais, et ne pouvons pas être des alliés inconditionnels. Nous réclamons la liberté, bien rare, de dire « non ». Et lorsque certaines des valeurs spécifiques de l’Évangile sont en cause, nous exigeons qu’on nous entende, tout au moins en respectant notre conscience, et qu’on nous accorde le droit de dire : « Jusqu’ici, mais pas plus loin ! » Ce qui demande courage et lucidité.

Deux domaines sont plus spécialement concernés par cette résistance : le domaine de l’espace accordé à Dieu dans le concret de la vie humaine, le domaine du respect de la personne, même si elle est de l’autre côté de la barrière sociale. Dans nos sociétés occidentales, nous avons actuellement peu à résister pour le premier, il dépend des convictions personnelles. Le second reste en danger.

La réconciliation, « fil essentiel » qui tisse le salut de l’humanité

L’Évangile n’est plus l’Évangile de Dieu si l’autre, quel qu’il soit, devient l’homme à abattre. Impossible de tricher sur ce point. Ôtez du Nouveau Testament le thème de la réconciliation, et il n’y a plus d’Évangile de Dieu, donc plus de spécifique chrétien. Que devient en effet le commandement de la charité fraternelle si la réconciliation est mise entre parenthèses ? Il faut même aller plus loin encore, et toute la tradition chrétienne en est témoin : cette « réconciliation » représente pour l’Évangile un des fils essentiels qui tissent le salut de l’humanité. Naïveté ? Utopie ? L’Évangile s’obstine à dire « non ». H est étonnant que le livre de René Girard qui l’affirme sans ambages agace tant certains chrétiens, quoi qu’il en soit de quelques points fort contestables de son analyse. Et il faut s’alarmer que, dans l’Église, on l’oublie trop souvent, alors que journaux, bulletins de nouvelles, hebdomadaires, films, organismes internationaux, ne cessent de nous rappeler que les grands malheurs de l’humanité viennent encore de la guerre et de ce qui est à sa racine : la volonté qu’a l’homme de dépouiller son frère en allant, s’il le faut, jusqu’à le supprimer. Il ne s’agit certes pas de penser que la réconciliation doive se faire sur le dos des pauvres, en refusant de se dresser contre ce qui les opprime. L’Évangile dit précisément l’inverse. Le pauvre doit cesser d’être la victime. Telle est, depuis l’aube de la Révélation, la volonté explicite de Dieu. Il s’agit – et c’est tout différent – de dire que l’engagement pour la justice sociale et la libération des masses opprimées ne peut pas se donner pour tactique et pour idéal la « malédiction » de ceux qui, aujourd’hui, sont les autres. Car, alors, on ne fait que changer le mal de place ; les forces ont simplement changé de camp. Le processus recommence. Et de salut de l’humanité, il n’y en a point ! De nouveaux pauvres succèdent aux anciens pauvres.

Le chrétien ne peut accepter que les opprimés d’aujourd’hui, qu’il veut sauver à tout prix de leur oppression, se muent en oppresseurs de demain. Pour lui, il n’est de salut que dans l’établissement d’une justice pour tout homme. Il faut briser le cercle infernal. Autrement, on est un faux révolutionnaire, remplaçant une terreur par une autre. Selon l’expression du prophète, « justice et paix » doivent se donner la main et s’embrasser (Ps 85,11). La visée évangélique est nette : que le pauvre et l’opprimé d’aujourd’hui sortent de l’étau qui les étouffe. Aucune démobilisation n’est possible à ce plan-là. La Croix et la Résurrection en ont fait un absolu. Mais l’entrée du pauvre dans la justice n’est ni une revanche, ni une vengeance. Lorsque le pauvre oblige le riche à se « convertir à la justice », il le recrée d’ailleurs dans sa dignité et l’oblige à renouer avec les exigences les plus fondamentales de sa conscience. Il y a là un réel amour. Le pauvre ne maudit pas le riche. Il l’oblige à changer son cœur et l’entraîne ainsi dans son propre salut ; ce qui diffère du tout au tout de la haine. Mais il faut que le pauvre agisse dans cet esprit, et que le riche le comprenne. C’est ce que l’Évangile enseigne. Il est intéressant de voir, aujourd’hui, un Bernard Henri-Lévy nous rappeler – en citant Berdiaev – que la foi en un Dieu transcendant est seule capable de conduire à cette réconciliation vraie : « autel ou bûcher ? enfer ou paradis ? Les dés sont jetés, en tout cas, qui roulent jusqu’aujourd’hui et font de l’individu moderne cet Œdipe monothéiste qui crie partout sa liberté et subit la nécessité. Car, comme dit Berdiaev : Là où il n’y a plus de Dieu, il n’y a plus d’homme non plus » (Le Testament de Dieu, Paris, 1979, p. 103). La foi implique une résistance contre toute restriction de la dignité de l’homme.

Être signe de réconciliation

Nos vœux de religion prennent ici leur relief. Ce sont des vœux de désintéressement pour « suivre le Christ ». D’un côté, par tout ce qu’ils ont de « pas du monde », ils permettent d’aller « dans le monde » avec une certaine liberté d’allure quant aux types d’engagement et aux marges de solidarité. Ils tendent vers « l’être-avec » dans la ligne de l’incarnation. Nous n’avons ni enfants, ni désirs de promotion sociale ; nos styles de vie se donnent pour norme la sobriété et la frugalité. De ce fait, nous pourrions être plus mobiles, plus libres aussi de crier nos convictions. D’un autre côté, ils attestent, si nous les vivons honnêtement et avec droiture, que dans nos propre vies il y a un espace pour Dieu. Cet espace est à nos yeux si important que nous le creusons à même les trois dynamismes les plus fondamentaux et les plus attrayants de la personne humaine (dynamisme du besoin sexuel, de l’appétit de possession, de la soif de pouvoir).

En outre, et cela nous semble de plus en plus capital, nous vivons en communauté. Or, la communauté religieuse (soit locale, soit au niveau plus large de la congrégation) se veut précisément lieu de réconciliation. Nous ne sommes pas rassemblés sur la base d’une affinité sociale ou de la solidarité pour quelque cause humaine. L’appel à « suivre le Christ » est la seule explication de notre « être-ensemble ». Le Christ est celui qui « rassemble dans l’unité » ces « enfants de Dieu dispersés » que nous sommes. Et c’est sur la base de cet appel commun, primordial, que nous nous engageons en tel ou tel milieu. Nos communautés, malgré leurs misères, ne devraient-elles pas alors constituer des signes d’une « réconciliation » allant jusqu’à la réconciliation qui semble encore impossible à nos sociétés, mais que des penseurs, de droite ou de gauche, commencent à appeler de toutes leurs forces, celle d’hommes ou de femmes se respectant, s’acceptant et s’aimant, bien qu’ils soient ardemment en communion avec des milieux opposés ? Ne devons-nous pas résister à la tentation du bouc émissaire, si nettement dégagée par René Girard, et aux voies secrètes que se creuse l’appétit universel de violence ? Ne devons-nous pas être des témoins d’un lien évangélique entre « justice » et « amour » ? Sinon, à quoi tourne le témoignage prophétique dont nous parlons tant ?

On devine combien la motivation fondamentale de notre vie – « être à la suite du Christ » dans la communion des hommes, mobilisés par Dieu pour le salut non plus seulement des individus mais aussi de la qualité de l’humanité – est tout entière tournée vers une autre question : quel homme voulons-nous faire surgir ? Il faut, en effet, être vigilant. L’être- avec est aveugle et risque de conduire à des situations sans issue si on ne cherche pas avec clarté ce pourquoi on est- avec.

L’homme que Dieu veut

Quel but visons-nous quand nous sommes- avec les hommes dans notre vie apostolique ? Il est prouvé que tout projet de vie et d’action ne peut être mené de façon cohérente que si l’on sait ce que l’on veut. Il n’y a rien de plus dangereux que les générosités non lucides. Nous voulons certes une humanité nouvelle, un monde meilleur. Mais que mettons-nous sous cet adjectif « meilleur » ? Un effort de lucidité s’impose. Je ne signalerai que quatre des domaines plus spécialement impliqués dans l’engagement non plus pour le salut des individus pris atomiquement, mais pour le salut de la « qualité de l’humanité ».

Déshonorer l’argent

Nos sociétés évoluées, qui avaient tout centré sur l’enrichissement, commencent à se poser des questions sérieuses sur le progrès concret qu’elles ont ainsi promu. Elles craignent que celui-ci ne les aliène. Ceci, aussi bien à droite qu’à gauche, de ce côté-ci de l’Occident que dans le bloc des démocraties populaires. Notre civilisation du progrès maximal dans la possession des biens, de l’enrichissement maximal des groupes et des personnes, de la promotion sociale par la hausse maximale des revenus, ne conduit-elle pas l’humanité à un cul-de-sac ? L’expression de François Perroux (un chrétien) commence à faire fortune – alors que des chrétiens l’avaient parfois qualifié de « programme démobilisateur » – ne faudrait-il pas « déshonorer l’argent », c’est-à-dire lui enlever son trône de dieu Mammon, faisant que les hiérarchies sociales se déterminent à partir de lui, que les pouvoirs (à l’Est et à l’Ouest) se distribuent en fonction de lui, que tous les yeux (même ceux des pauvres) se tournent vers lui, et que, dès qu’on l’a obtenu, on refuse à tout prix de le lâcher ? On se demande si, tout autant que le procès des égoïsmes riches, il ne faudrait pas instituer un procès de l’argent comme tel. La question est grave. Elle met en cause aussi bien nos sociétés libérales que le type de société qui (on le sait maintenant) s’instaure ailleurs.

L’argent, en effet, dès lors qu’il en vient à dominer le cœur de l’homme, le rend homicide. N’en donnons qu’un indice. On n’a jamais vu un état, un milieu social, une classe accepter de baisser ou réduire son niveau matériel de vie pour aider ailleurs un pays, un milieu, la même classe sociale, à sortir de sa misère. On laisse stagner, voire mourir (pensons à l’Inde !). Ceci, aussi bien à l’Ouest qu’à l’Est. Et déjà au plan politique puisque, d’une part, nos programmes d’Aide au Tiers Monde ont toujours été intéressés (on donne des fonds en escomptant être remboursé autrement) et que, d’autre part, dès qu’une crise économique s’annonce, en s’empresse de réduire l’aide apportée. Je n’en rappellerai que trois preuves récentes :

Le projet de loi française sur les conditions de séjour en France des étrangers alors que les pays d’origine sont rarement en mesure de ré-intégrer la main-d’œuvre rapatriée. Il y a là pour des raisons économiques (et, il est clair, non pas d’abord racistes) atteinte à la solidarité humaine, « meurtre légal » des pauvres. Il faudrait que les chrétiens de toute couleur politique se mobilisent à ce sujet. Hélas... L’affaire Marcel Lefebvre semble les passionner davantage.

Le refus par la Chambre des représentants des États-Unis d’Amérique du plan Carter sur une réduction de la consommation d’énergie en vue de rééquilibrer le marché mondial de l’offre et de la demande en ce domaine ; ceci en mai dernier. L’Américain moyen consomme trois fois plus d’énergie que l’Européen moyen et 53 fois plus que l’Indien. Or, « il suffirait que les États-Unis réduisent de 5 % leur boulimie énergétique pour que le marché international du pétrole retrouve l’équilibre entre l’offre et la demande ». Réflexe « d’égoïsme sacré... et borné », qui traduit le réflexe des électeurs « refusant toute contrainte dans ce domaine ». Asphyxiée par la consommation maximale, l’opinion publique devient égotiste.

La cinquième réunion, à Manille, de la CNUCED (conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement) où les pays du Tiers Monde ont été confrontés avec le désir de certains pays industrialisés : ne plus consentir (en raison de la crise) à transférer 1 % de leur bénéfice intérieur en aide au développement. Ce qui visait surtout l’Allemagne, les U.S.A., le Japon et (s’il faut en croire Cuba) « les pays socialistes d’Europe orientale » qui « devraient porter leur aide au développement à des niveaux satisfaisants et donner des renseignements détaillés sur ces apports ». A Manille, les États-Unis refusaient, au nom des grands principes libéraux, de participer à une caisse mondiale de stabilisation des prix des matières premières, revendication ancienne et fort raisonnable des pays pauvres qui en sont les principaux producteurs. Les pays industrialisés communistes interviennent davantage par la propagande que par une assistance concrète, puisqu’en 1976, d’après la recension de l’ONU, ils n’avaient fourni que moins de 3 milliards de dollars dont 1,2 % par l’URSS. Or, l’envolée du prix du pétrole a eu des conséquences dramatiques pour les pays qui n’en possèdent pas sur leur sol et qui comptent 90 % de la population de cette zone, Chine exclue.

L’espoir des hommes doit, de toute évidence, se fonder ailleurs que dans l’argent. L’Évangile qui parle de Mammon comme d’une idole destructrice n’a-t-il pas raison ? Dans son discours de Harvard (8 juin 1978) sur Le déclin du courage, Alexandre Soljénitsyne a mis en garde l’Occident :

La majorité dispose d’un confort dont nos pères et nos grands-pères n’avaient aucune idée ; on peut désormais élever la jeunesse dans l’esprit des nouveaux idéaux, en l’appelant à l’épanouissement physique et au bonheur, en la préparant à posséder des objets, de l’argent, des loisirs, en l’habituant à une liberté de jouissance presque sans limites. Alors, dites-moi dans quel but certains devraient s’arracher à tout cela et risquer leur précieuse vie pour la défense du bien commun, surtout dans le cas brumeux où c’est encore dans un pays éloigné qu’il faut aller combattre pour la sécurité de son peuple ?
Même la biologie sait cela : il n’est pas bon pour un vivant d’être habitué à un trop grand bien-être. Aujourd’hui, c’est dans la vie de la société occidentale que le bien-être a commencé de soulever son masque funèbre.

Quel progrès ?

On dira « déshonorons l’argent, mais au moins favorisons le progrès ». Qui, en théorie, ne serait pas d’accord ? Mais ici encore une question se pose : « Quel progrès ? ». Car nous sentons bien que si l’appât de l’argent et de la possession conduit le monde à une situation homicide, un certain progrès, hanté par le rêve de la puissance de l’esprit humain, le conduit à un suicide. D est utile de rappeler ce que la Commission Foi et Constitution du Conseil Œcuménique des Églises disait dans le document sur l’espérance, appelé document de Bangalore (septembre 1978) :

Notre avenir commun est caractérisé par notre capacité toujours plus grande à façonner le monde physique. La science et la technique ont amélioré le sort des hommes. Utilisées à bon escient, elles peuvent contribuer à nourrir les affamés, soigner les malades, développer la communication, renforcer la communauté. Si nous refusons de faire un usage responsable de ces pouvoirs au profit de tous...nous sommes menacés de la ruine de notre environnement, de catastrophes biologiques, de la destruction nucléaire ». Lorsqu’on lit, par exemple, les ouvrages de Vance Packard, de David Rorvik ou de Richard Dawkins, on est effrayé de ce que les manipulations génétiques déjà expérimentées peuvent produire.

L’aspect le plus alarmant de la concentration actuelle du pouvoir est l’accroissement apparemment incontrôlable des armements. Le nombre des ogives nucléaires détenues actuellement par les super-puissances dépasse largement 10.000, ce qui représente plus d’un million de fois la puissance qui a dévasté Hiroshima. Même ce que l’on appelle le Tiers Monde a accru ses dépenses militaires, qui sont passées de 8 milliards de dollars en 1957 à 40 milliards en 1977. René Girard n’a-t-il pas raison d’affirmer que la paix dont nous jouissons démontre, prophétiquement, le drame que nous portons ? Le progrès de la technique, tout spécialement dans le domaine atomique, fait qu’il nous faut, en effet, choisir entre ou la violence (qui bouillonne dans nos cœurs) ou l’anéantissement. La violence est interdite déjà entre super-puissances, sous peine de cataclysme absolu. Elle le sera dans un proche avenir pour des puissances plus petites. Apocalypse ou non-violence : voilà un choix auquel nous sommes acculés non par vertu, mais de par la façon dont nous avons mis en œuvre la puissance de notre intelligence. Et cela au nom d’un certain progrès. N’y a-t-il pas une limite à l’orgueil de l’intelligence ? Le risque de voir l’homme créer son propre malheur déjà existe sous nos yeux.

A cela, ajoutons le contrôle de la vie par une médecine ou une technique dont les décisions échappent au vouloir du patient et qui sont toutes entre les mains de ceux qui détiennent ce terrible « pouvoir ». « Les fours crématoires d’Hitler sont bien démodés. Il suffit d’un rien pour qu’on décide de me supprimer doucement si je suis trop vieux, si j’occupe trop de place, si je coûte trop cher, si on ne m’aime pas », écrivait un journaliste.

Tout cela fait que, comme religieux, chrétiens, engagés avec notre compétence ou tout au moins notre générosité et notre conscience, en plein cœur des sociétés, nous ne pouvons pas ne pas nous sentir interpellés, et en profondeur. Quel homme voulons-nous faire surgir ? Il n’y a qu’une réponse. Pour nous, elle est impérative. Et elle va bien au-delà de nous-mêmes et des angoisses de notre génération, puisqu’en elle passe notre fidélité à l’homme : nous voulons faire surgir déjà ici-bas l’homme-que-Dieu-veut, celui dont le Christ Jésus est le témoin. Car les traits de cet homme ne valent pas seulement pour le monde de l’au-delà. Dans l’ être-avec, nous n’accueillons donc pas tous les desiderata, tous les projets qui germent en nos sociétés ou qu’elles font naître pour elles. Nous ne communions pas à tout ce que l’homme se donne pour lui. Nous sommes, dans la communion, les témoins d’une exigence ; celle qui concerne l’homme authentiquement homme, l’homme-selon-Dieu. Seul cet homme peut se construire une terre habitable. Et, corrélativement, seule une certaine terre peut permettre à cet homme de survivre.

De cet homme, la charte est donnée dans l’Évangile. Et elle rejoint étrangement les inquiétudes de nos contemporains les plus lucides. L’homme-selon-Dieu est, en effet, le contre-portrait de l’Adam décrit dans les récits de la Genèse. Or, au cœur de cette description se trouve la phrase diabolique (en tous les sens du terme) : « Vous serez comme des dieux ». Par l’orgueil de l’esprit, ce qui est en cause n’est pas la puissance de l’intelligence humaine et le déploiement de ses virtualités. Il s’agit essentiellement de l’emploi de cette intelligence et de ce pouvoir. L’orgueil corrode non pas la faculté comme telle, mais la façon dont l’homme se comporte avec elle, l’usage qu’il fait de la dignité que Dieu a inscrite en son être, surtout lorsqu’il se veut sa propre norme et refuse de se mettre à l’écoute de sa conscience et de celle de ses frères.

L’homme-selon-Dieu est, en effet, celui qui sait que son intelligence, son esprit (par lesquels il est « image de Dieu ») font de lui le « chargé d’affaires » de Dieu dans la création. L’usage de sa liberté et de son intelligence engage le succès ou l’insuccès de la création. Le déploiement de son génie se trouve donc toujours subordonné au bien de l’humanité et de son univers, non à la jouissance que lui apportent la maîtrise prométhéenne de la création et la possibilité de faire de celle-ci ce qu’on a appelé (et c’est horrible) « le champ d’expérience de sa puissance ».

Qu’on se comprenne bien ! On ne dit pas que l’homme n’a pas à aller jusqu’au bout de son intelligence : ce serait contredire la parabole des talents, rendre vaine sa dignité, trahir la confiance du Créateur. On dit que l’homme doit avancer aussi loin qu’il peut dans cette ligne, mais en étant toujours soucieux de subordonner le fruit de son génie au bien concret de l’humanité et de le mesurer à cette norme. Le drame est, précisément, non que nous ayons fait des pas de géant, mais que nous ayons fait ces pas en avant et les ayons concrétisés socialement sans savoir comment en prévenir les périls possibles pour l’homme. Le drame en est un de la responsabilité et de la conscience, non de la science. Nous en faisons l’expérience avec la force atomique dont, disions-nous, nous ne savons pas comment arrêter les ravages là où elle échappe à un contrôle qui se révèle encore bien fragile. Nous nous sommes ainsi mis entre les mains une puissance de mort, par ivresse de l’esprit et surtout manque d’éthique. L’académicien Roger Caillois (mort en décembre 1978) pensait, dans trois pages brillantes de son livre Le fleuve Alphée, que probablement la même loi se vérifie au plan des manipulations génétiques. Une erreur, une fausse manœuvre peuvent nous renvoyer petit à petit à la gélatine primitive. L’homme est vraiment un apprenti-sorcier ! Comme chrétiens, nous avons à nous engager dans ce qui pose au progrès cette question fondamentale : son lien avec non pas l’exaltation orgueilleuse et enivrée de la puissance de l’intelligence, mais avec le bien concret de l’humanité. Cela représente aujourd’hui une des formes essentielles de la charité universelle et de la justice fondamentale envers l’homme. La science ne saurait échapper aux exigences de l’éthique.

Déraciner la haine

L’Évangile ajoute autre chose. Pour lui, il n’est d’humanité vraie que si l’homme cherche par tous les moyens à déraciner de son cœur et du cœur des autres ces sources du malheur humain que sont la haine, le vouloir de vengeance, l’usage de la violence en vue de détruire « l’autre ». Le commandement de l’amour fraternel n’a pas un impact limité, se cantonnant dans les « relations courtes » entre l’homme et son prochain. Il vaut pour tout le tissu des relations sociales. Il doit marquer jusqu’aux politiques.

Parce que la Bible sait que le mal naît dans le cœur de l’homme, elle voit dans le péché de Caïn tuant son frère la source du malheur de l’humanité comme telle. Car l’appât de l’argent, l’appétit de la puissance, l’orgueil de l’esprit ne peuvent parvenir à leur fin qu’en détruisant le rival : « Tout ce qui naît du monde et de la chair est marqué par la violence et finit par retourner à la violence ; tout homme en ce sens est le frère de Caïn, le premier à porter la marque de cette violence », remarque René Girard (p. 246). Terrible tentation. Le meurtre de l’autre, prémédité cette fois, l’exclusion définitive du rival qui prétend aux mêmes biens ou (pour dire les choses crûment) l’acquisition des biens par suppression de celui qui gêne, ne sont-ils pas une clé expliquant ce qui, tout autant que la misère, a été et demeure le grand drame de l’humanité, la guerre ? Autre forme suprême de l’injustice qui annihile l’homme. Mais comment briser le cercle de l’injustice ? Ne sommes-nous pas au rouet ?

Le défi de l’Évangile est précisément de prétendre conjuguer justice et amour fraternel. Il refuse de chercher dans la violence meurtrière la voie qui triomphe de l’injustice. René Girard le rappelle avec bonheur. La violence que Jésus récuse est celle qui se veut la trame de l’histoire et l’unique moyen concret pour se hausser là où on le désire. Qu’elle soit de droite (comme en certains coins d’Amérique latine) ou de gauche, nous voyons clairement aujourd’hui que la violence meurtrière construit toujours en laissant les hommes sur une poudrière. Or l’Évangile prétend qu’il y a là une voie sans issue, irrémédiablement mauvaise, plus d’ailleurs lorsqu’il s’agit du sort des groupes et des sociétés comme tels que lorsqu’il s’agit des individus. L’histoire ne saurait avancer à coups de meurtres ; l’entassement des victimes ne mène qu’à l’absurde.

Le monde dont rêve le Nouveau Testament est celui que fonde le courageux geste de paix – inséparable du geste réparateur des torts, et nécessairement instaurateur d’une situation équitable – entre ceux que la quête de puissance et l’avidité de possession (unilatérales ou mutuelles) de quelques-uns dresse l’un contre l’autre, exploiteurs contre exploiteurs, exploiteurs contre exploités, oppresseurs contre victimes, ennemis d’hier faisant converger leur haine sur le bouc émissaire. Il veut que toute injustice disparaisse (y compris celle que distille la haine) à l’intérieur de l’effort messianique pour conduire l’humanité au but assigné par Dieu.

L’homme est un adorateur

Il est un dernier aspect du mystère de l’homme, auquel l’Évangile tient par-dessus tout. L’homme est un adorateur. Pour toute la Bible, le cœur de l’homme ne saurait trouver son repos qu’en Dieu. Ce n’est pas là simplement une formule pieuse. Elle a la profondeur de sens que lui donne Pascal.

On sait que le christianisme s’est, depuis les origines, radicalement fondé sur la foi en un au-delà de la mort, enracinée dans la foi en la résurrection du Christ. La destinée humaine, dit-il, ne s’achève pas ici-bas, mais a son terme mystérieux en Dieu. Les morts continueront de vivre en Dieu, dans la « mémoire » de Dieu, et là s’achèvera leur vocation d’homme. Mais celle-ci se réalise déjà ici-bas. Dieu fait partie du destin de l’homme.

Pour la tradition chrétienne, il existe dans l’homme une dimension contemplative qui lui est essentielle. C’est d’ailleurs elle qui s’exprime dans la poésie, l’art, la mystique, et perce dans la gratuité de l’amour. Elle est le signe de l’ouverture de l’homme sur Dieu. Celle-ci fait partie de la plénitude humaine. De même que la personne ne peut être pleinement elle-même sans éprouver et vivre la gratuité d’un amour, au point que, si elle n’y parvient pas, cette carence la blesse en profondeur d’une façon qui marque jusqu’à ses comportements les plus instinctifs ; la foi chrétienne pense que l’homme qui n’honore pas sa relation à Dieu se blesse et se rend vulnérable dans sa relation aux autres.

La préoccupation de cette dimension intérieure de l’homme est, pour le Nouveau Testament, aussi essentielle que celle du pain quotidien, de la justice et de la paix. On doit même ajouter que, dans la Bible, la recherche ardente de ces derniers se conjugue sur la volonté de permettre à l’homme de donner à la part mystique de son être ce qui lui revient. Le « primum vivere » est inséparable de la parole évangélique qui dit « L’homme ne vit pas seulement de pain ». Non pas l’une ou l’autre, mais l’une et l’autre.

Ceci explique pourquoi le chrétien se sent mal à l’aise devant tout projet de société qui, à l’Ouest ou à l’Est, occulte dans l’homme la dimension proprement spirituelle. Et il se sent obligé de contester toute idéologie ou tout mouvement prétendant créer des conditions qui seraient censées éliminer le besoin de Dieu. Ceci, au nom même de l’homme. Il est étrange, d’ailleurs, de constater [1] qu’au bout de soixante ans de pression idéologique dans les états annonçant au reste du monde la mort de la « religion opium », renaît, plus vivant peut-être qu’ailleurs, le vieux rameau chrétien. Ce retour à la religion dans le bloc de l’Est n’a rien, on le sait, sauf peut-être en Pologne et en Croatie, d’une réaction concertée. Il apparaît, au contraire, aux observateurs les plus sérieux comme la reconquête de l’identité humaine. Mais cela ne vaut pas seulement à l’Est. Il faut en dire autant de certains mouvements des sociétés occidentales asphyxiées par un matérialisme bête [2]. L’homme authentique ne peut pas plus faire l’économie de sa qualité religieuse qu’il ne peut faire l’économie de son besoin de gratuité, de poésie, de solitude. Il n’est pas simplement un « animal économique ».

« Devant Dieu », pour que le monde soit ce que Dieu veut, voilà l’idéal de l’homme qui nous motive dans notre communion aux mouvements habitant nos sociétés. Nous avons la ferme conviction qu’en travaillant dans cette ligne, nous servons, inséparablement, Dieu et les hommes, donc que nous « suivons le Christ ». Nous sommes passionnément avec les hommes, mais non pour que surgisse n’importe quel homme. Nous demeurons vigilants, cherchant à faire apparaître, là où nous sommes, la vérité de l’homme, celle que nous déchiffrons dans l’Évangile de Dieu. Nous demeurons, en effet, convaincus qu’il ne suffit pas d’être avec, et que si nous manquons de lucidité évangélique, nous nous faisons les complices de la mort de l’homme. L’inverse de ce pour quoi Dieu a ressuscité Jésus !

Que vois-tu Jérémie ? - Je répondis : Je vois une branche d’amandier (en hébreu, de veilleur) ; Yahvé me dit : Bien vu ! Car je veille sur ma parole pour l’accomplir (Jr 1,11-12).

De cette « veille » de Dieu, nous sommes les complices.

Avenue Empress 96
OTTAWA, Canada K1R 7G2

[1Voir Pierre Daix, J’ai cru au matin, Paris, 1978.

[2Soljénitsyne parle de « l’erreur qui est à la racine même, à la base de la pensée des temps nouveaux », celle « qui proclame et réalise l’autonomie humaine par rapport à toute force placée au-dessus de lui » (op. cit., p. 46).

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