Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

L’abbé d’hier et d’aujourd’hui

Bernard de Géradon, o.s.b.

N°1980-3 Mai 1980

| P. 131-142 |

Le Père Bernard de Géradon est mort quelques mois à peine après que nous ayons reçu le manuscrit de cet article. Longtemps maître des novices à Maredsous, puis recteur à l’École abbatiale et sous-prieur de l’Abbaye avant d’être nommé prieur au monastère de Wavreumont, il eut maintes occasions d’exposer et de commenter la pensée de saint Benoît avec une rare intelligence spirituelle : le P. Bernard était un « littéraire », mais tout pénétré du sens de Dieu qui le guidait dans ses lectures et transparaissait dans son enseignement. La flamme communicative qui animait celui-ci a valu au P. Bernard des disciples et des amis fervents. Puissent les lecteurs de ces pages, qui évoquent le difficile métier de père, y découvrir cette même flamme...

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L’abbé tient, dans la règle de saint Benoît, une place prépondérante. Des 73 chapitres qui la composent, deux lui sont entièrement consacrés, et 53 autres en font mention, dont l’un jusqu’à 13 fois. Il est le pivot de l’entreprise monastique, puisque son rôle rappelle celui du Christ entre Dieu et les hommes. « On croit en effet qu’il remplit le rôle du Christ dans le monastère, quand on l’appelle de son nom même, l’apôtre affirmant : Vous avez reçu l’esprit d’adoption des fils, dans lequel nous crions : Abba, Père [1] ».

Une vision de foi

Une telle expression fait choc, surtout aujourd’hui. Aussi faut-il l’entendre correctement. « Exercer les fonctions du Christ (Christi agere vices) » (2, 2), qu’est-ce ? C’est sans doute être « supérieur (major, prior) » (2, 1 ; 20, 5), « père (abbas) » (2, 1), « maître (magister) » (2, 24) et même « seigneur (dominus) » (63, 13). Mais c’est l’être à la façon du Christ. L’abbé n’est « nommé seigneur et père » que « en l’honneur et par amour du Christ » (63, 13). Il ne s’agit pas d’entendre ces termes dans leur acception profane ou moyenâgeuse. Le Christ, appelé seigneur dans l’Évangile en signe de respect comme Dieu l’est dans la Bible, appelé père selon le vocabulaire théologique du VIe siècle en raison de la vie qu’il donne, n’est supérieur que pour servir. L’abbé doit, comme lui, se savoir « en service plutôt qu’en préséance (prodesse magis quam praeesse) » (64, 8).

Si les moines, entraînés par le mouvement de foi qui les pousse à voir Dieu partout et en tout, ont eu parfois tendance à idolâtrer leur abbé, cette attitude ne trouve son semblant de légitimité dans la règle qu’au niveau où il y est dit : « Que tous les hôtes soient reçus comme le Christ... Que le Christ soit adoré en eux, lui qui est reçu » (53, 1-7). Ou encore : « Qu’on se mette au service des malades comme s’ils étaient réellement le Christ » (36, 1). On perçoit les limites et la portée de ces expressions. Même quand la règle applique à l’abbé le verset évangélique : « Qui vous écoute m’écoute » (5, 6.15), elle interdit toute confusion en ajoutant, sous forme simplement comparative, que l’ordre est donné « comme s’il était divinement commandé (ac si divinitus imperetur) » (5, 4). D’ailleurs, pour éviter au supérieur et aux moines toute exaltation déplacée, aux côtés de l’abbé tous les majores (doyens, prévôt, etc.) sont logés à la même enseigne : « L’obéissance qui est accordée aux supérieurs est montrée à Dieu » (5, 15).

Est-ce trop demander aux esprits contemporains que de se rallier à une vision de foi ainsi délimitée ? L’abbé et les moines, bannissant aujourd’hui le caractère « révérendissime » de la paternité, qui ne figure ni dans l’Évangile ni dans la règle, mais exigeant que le supériorat passe par les dures conditions du service, se retrouvent face à face dans les relations de respect et d’amour qui unissaient le Christ à ses apôtres. Pas de respect sans amour, pas d’amour sans respect. « Que les moines aiment leur abbé d’une charité humble et sincère » (72, 10). « L’abbé assume la tâche difficile et ardue de diriger des âmes et de s’adapter pour les servir aux caractères de tous, si nombreux soient-ils » (2, 31).

Une empreinte par rayonnement

Le respect et l’amour sont en principe assurés à l’abbé dès le départ, puisqu’il est choisi par sa communauté « à cause du mérite de sa vie et de la sagesse de son enseignement » (21, 4 ; 61, 2). Choisi par ses électeurs, il l’est aussi par les postulants survenant au cours de son gouvernement, car c’est eux qui font choix de leur communauté et, dès lors, de l’abbé qui la marque de son empreinte.

L’empreinte abbatiale, prévue et voulue par la règle, n’est pas celle d’une dictature despotique. Elle procède d’un rayonnement personnel qui soit idéalement une expression du rayonnement divin. L’abbé doit, à sa mesure et à sa façon, présenter à ses moines les traits du Christ dont il tient la place. Le mérite de sa vie, la sagesse de sa doctrine ne sont pas à chercher ailleurs que dans sa fidélité au Christ. « Il ne doit rien enseigner, établir ni commander qui soit en dehors du précepte du Seigneur » (2, 4). Le rôle de l’abbé est, après avoir traduit ces préceptes dans son comportement, d’en faire « un ferment de justice divine dans les esprits de ses disciples » (2, 5). Il ne se rendra digne de cette mission que s’il ne substitue pas ses idées propres à celles du Seigneur et de l’Église, ni sa volonté propre, impitoyablement fustigée par la règle, à celle de Dieu. À l’instar de saint Benoît, dépeint par saint Grégoire le Grand, il doit être « homme de Dieu (vir Dei) ».

Cette fidélité ne confine pas l’abbé au cadre étroit de l’Écriture ou de la règle. La lettre doit se dilater en esprit et vie. Déjà saint Benoît recommandait, au-delà de sa règle et pour en saisir les plus hautes intentions, l’assimilation de « la doctrine des saints Pères..., les livres des saints Pères catholiques, les Conférences, les Institutions et les Vies des Pères, la règle de saint Basile » (73, 2-5). La lecture de ces écrits sélectionnés fournit un prolongement à une législation qu’elle respecte en lui ouvrant de plus amples horizons.

Depuis le lointain VIe siècle, la littérature exégétique, dogmatique et spirituelle s’est accrue énormément et offre à l’enseignement de l’abbé une manne intarissable où puiser du neuf et de l’ancien. Convié à cette démarche par la règle, que l’abbé n’y manque pas ! Qu’il veille à n’être pas seulement le témoin culturel d’une époque ou d’une tendance à l’exclusion des autres, mais qu’il soit ouvert à toutes celles-ci avec discernement, en accordant une attention privilégiée aux sources scripturaires et monastiques d’abord, aux œuvres classiques ensuite, et enfin aux interrogations du jour. Et que sa foi éclaire suffisamment sa raison pour que toute question trouve sa réponse dans le Christ et dans l’Église. Incapable généralement de passer maître en des domaines aussi vastes et délicats, l’abbé trouve un intérêt certain, et même un devoir, à recourir à des aides, en s’inspirant de la consigne de la règle : « Selon les besoins, que des aides leur soient adjoints, pour qu’ils fassent leur service sans murmure... Et que ce ne soit pas seulement pour eux, mais dans tous les offices du monastère que vaille cette considération : que, quand ils en ont besoin, des aides leur soient donnés » (53, 18-20). Si l’abbé n’est pas un lettré, il est bon que, « faisant peser une partie de ses responsabilités sur des frères dont il est sûr » (21, 3), il fasse appel partiellement à des compétences du dedans ou du dehors pour fournir aux esprits et aux cœurs la nourriture intellectuelle à laquelle ils ont droit.

Mission d’enseignement

Si modeste qu’il soit, l’abbé ne peut pas se dérober, sous prétexte d’incapacité ou pour raison de timidité, à la mission d’enseignement que la règle lui assigne en premier lieu dans la triade : enseigner, établir, commander (2, 4). Les moines n’attendent pas de lui des leçons universitaires ni des envolées mystiques, mais de simples exhortations à remplir leur devoir quotidien. Beaucoup de franchise, unie à une conviction entraînante, font mieux l’affaire que des considérations trop élevées. La règle, et notamment le prologue, ne sont-ils pas de ce style et ne le réclament-ils pas expressément ? Et plus encore les discours et les réparties du Christ dans les évangiles ? Le rabbi idéal que fut Jésus saisissait les circonstances et les événements pour y glisser concrètement sa doctrine sous des mots et des images simples. L’abbé ne doit pas prétendre à plus. Avec l’aide du Seigneur, il y est apte, quel qu’il soit. Circonstances et événements ne lui manquent pas pour étaler ses enseignements depuis la grandeur du mystère divin jusqu’aux détails de l’existence quotidienne. Le déroulement de la vie ne cesse de lui en suggérer, et même d’en imposer. La succession des périodes et des fêtes de la liturgie peut-elle être passée sous silence par l’abbé, alors qu’elle saisit normalement le cœur des moines et qu’elle propose tant de leçons fondamentales ? Se passe-t-il dans la communauté un événement marquant, tel qu’une profession, une entrée ou un décès, sans que l’abbé soit porté à en souligner le sens ? Y a-t-il une retraite commune frappante, une visite d’importance, un anniversaire du monastère, d’un monastère voisin, de l’Ordre, dont l’abbé ne prolonge pas l’écho au cours d’une causerie appropriée ? Les grands événements de l’Église universelle, régionale ou locale, ceux aussi du pays ou du Tiers Monde, ne peuvent laisser indifférents ni les moines ni l’abbé. Sans doute tous ces points font-ils déjà l’objet de réflexions entre les frères, suscitées par les commentaires des journaux et des revues. Mais il est bon, dans une vie familiale, que le père dise son mot en ces matières, et pousse les esprits dans la droite ligne de leur recherche de Dieu. Des incidents heureux ou malheureux peuvent se produire dans la communauté, des relâchements, de bonnes initiatives personnelles dont tous ont avantage à prendre conscience sous la conduite de celui qui est le plus qualifié pour y faire écho.

Même aujourd’hui, on ne voit pas que ces interventions soient malvenues, sous le couvert d’inutilité, de temps perdu, de répétition. Au contraire, les communautés où l’abbé ne prendrait pas la parole, ayant adopté le parti d’assister en simple spectateur aux débats communs, sentiraient rapidement un malaise, une maldonne. Ce qui peut être admissible dans une petite fraternité ne convient pas à une abbaye nombreuse. L’abbé doit accepter de jouer le jeu qui lui incombe.

Le dialogue spirituel

À l’enseignement collectif dévolu à l’abbé – qui ne doit pas être autre que le rappel et l’ajustement de la doctrine scripturaire et monastique –, la règle ajoute, en y insistant, le tête-à-tête entre le père et chacun des frères, entre le maître et les disciples. Aujourd’hui plus que jamais, le dialogue requiert que l’abbé ait du crédit et le moine une ouverture confiante. Pour mériter et garder ce difficile crédit, le supérieur, tout averti qu’il puisse être en matière psychologique et d’ailleurs en harmonie avec ses méthodes, doit se mettre à l’écoute respectueuse et affectueuse de son interlocuteur avant de lui donner des conseils plutôt que des ordres. Il aura des vues fermes mais saura les exprimer avec souplesse et nuance, sans se contenter d’un schéma inamovible. Puisqu’il est responsable des « âmes à régir », il tendra à les soutenir dans leur recherche de Dieu et n’esquivera pas sa mission en s’en tenant à des échanges, même utiles, sur des thèmes purement théoriques ou sur les aspects pratiques des charges exercées. Il doit entrer dans le vif des efforts de chaque frère, mais « qu’il se conforme et s’adapte à tous, traitant l’un par des encouragements, l’autre par des reproches, un autre encore par des suggestions persuasives, selon l’état et l’intelligence de chacun » (2, 32). Un abbé de ce modèle est écouté par ses moines en conversation privée. Mais les moines doivent aider l’abbé dans sa tâche en venant de bon gré à sa rencontre et à ses appels, et en prêtant une oreille attentive aux considérations qu’il émet à leur sujet, au cours d’une discussion fraternelle avec lui. Le temps est évidemment révolu où la coutume imposait rigoureusement au moine « de se taire et d’écouter » tandis que l’abbé était tenu « de parler et d’enseigner » (6, 6). Le résultat visé par cet ukase ne peut être obtenu de nos jours que sur la base d’un dialogue ; la vertu du moine qui cherche vraiment Dieu consiste à s’efforcer de comprendre l’avis de son abbé et à accepter sa décision s’il en survient une. Encore une fois, l’enseignement ne sera admis que de la part d’un abbé loyal. « Les attitudes dont sa doctrine aura montré le contresens à ses disciples, qu’il indique par sa manière de faire qu’il faut s’en abstenir, pour éviter que lui-même, après avoir prêché aux autres, ne devienne objet de réprobation » (2, 13).

Quel discernement, quelle disponibilité, quelle constance, quel courage, quelle prudence réclame la règle de l’abbé ! C’est son fardeau, mais c’est sa chance. Invité à ces vertus de fond par sa vocation de chrétien et de moine, il est pressé de les approfondir par son rôle abbatial et peut compter sur une aide particulière de Dieu. Les yeux fixés à la fois sur le Seigneur et sur ses frères, il soutient la communion progressive qui s’établit entre lui et eux, en les aimant et en les servant. Sa mission de docteur requiert qu’il écoute Dieu et qu’il parle à ses moines. Mais elle requiert également qu’il écoute ses moines et qu’il parle à Dieu dans la prière. La prière a fourni manifestement l’inspiration et le climat de l’enseignement du Christ.

À l’exemple du Bon Pasteur

Tenant le rôle du Christ dans la communauté, l’abbé doit aussi en être le pasteur, car le Christ, s’il a accepté d’être appelé Seigneur et Maître, s’est présenté lui-même sous les traits du pasteur. Le chapitre 2 de la règle emploie le mot quatre fois (2, 7-9.39) et, au chapitre 27, est donné à l’abbé l’exemple du bon pasteur à la recherche de la brebis perdue (27, 8). A la science et au savoir-dire du docteur, l’abbé doit donc joindre le savoir-faire du pasteur. Il connaît ses brebis et leur fait entendre sa voix, mais c’est pour les mener au pâturage ou au bercail, au prix de ses efforts et même de sa vie.

L’image évangélique des brebis sous la houlette de leur berger ne doit pas faire illusion. Il n’est pas question dans la règle d’un troupeau idyllique de brebis toujours dociles. L’abbé se trouve aux prises avec des moines « indisciplinés et turbulents », « mauvais, durs, orgueilleux », des moines « négligents et désinvoltes », à côté de ceux qui sont « obéissants, faciles, patients » (2, 25.28). Si les mots adéquats adressés par lui à chaque catégorie et à chaque cas se révèlent insuffisants, il lui faut agir, surtout envers les défaillants. Non par vindicte et colère, mais par amour, pour les conduire au but qu’ils convoitaient et qu’ils s’étaient librement engagés à poursuivre. La règle enjoint à l’abbé de rechercher l’efficacité et de recourir par degrés aux moyens les plus énergiques, y compris les verges.

Le monastère n’est plus actuellement un type d’« école du service du Seigneur » (Prol. 45) où le pédagogue intransigeant sévit à la première incartade. Mais il reste que le supérieur est responsable de sa communauté, qu’il n’a pas le droit de laisser s’y installer des abus, qu’il doit « les extirper à la racine dès leur apparition » (2, 26). Est-il dispensé de cette préoccupation parce que les moines, au cours des temps, sont devenus plus adultes, plus critiques, parce qu’il importe de leur faire confiance, de les respecter en évitant de les brusquer, parce qu’ils ont besoin d’un épanouissement personnel dont ils seraient seuls à pouvoir apprécier ce qu’il requiert ? La règle se trompe-t-elle quand elle se méfie de la volonté propre et qu’elle prétend, à la suite de l’Évangile, que la recherche de Dieu passe par la croix ? « Participons par la patience aux souffrances du Christ pour que nous méritions d’avoir part à son royaume » (Prol. 50). Un bon abbé, pour répondre à cette recommandation, ne crée pas d’avanies à plaisir et n’ajoute pas d’exigences à celles qu’entraîne la vie commune, c’est-à-dire les renoncements du célibat, la coexistence fraternelle, la disponibilité, la simplicité austère du bon style monastique. Mais il veille à ce que ces exigences soient entendues et pratiquées par chacun. Le charisme d’un moine ne peut aller à l’encontre de celui du monachisme. En ce domaine, l’abbé doit trouver la juste mesure, celle qui convient à tous et à chacun, mais cette mesure ne peut être réduite jusqu’à compromettre la marche collective de la communauté vers son but.

Cette responsabilité pastorale n’est pas un monopole de l’abbé. La règle prévoit qu’il puisse l’exercer par délégation, tout en en gardant le contrôle final. Les doyens des communautés nombreuses, le prieur du monastère, les anciens qui pouvaient servir de pères spirituels partageaient les soucis de l’abbé en y mettant le même esprit de service.

La place de la communauté

Aujourd’hui une instance qui n’occupe dans la règle qu’une place modeste a pris une importance considérable, sans renier pour autant les précédentes : celle de la communauté entière. Partiellement imputable à l’air démocratique du temps et plus encore à l’incontestable promotion des personnes, le recours à l’avis de la communauté s’impose de plus en plus à l’abbé. La règle de saint Benoît ne prévoyait la convocation des frères que pour l’examen de questions graves et la procédure décrite réservait à l’abbé le premier et le dernier mot du débat ; lui seul exposait le problème ; après avoir entendu l’avis des frères et réfléchi, il tranchait la question (3, 1-5). Au long des siècles, les droits du chapitre se sont progressivement étendus, et le droit canon a accordé aux moines, non plus à l’abbé, le pouvoir de décision en divers cas bien précisés. Cette tactique nouvelle est plus un signe de confiance en la communauté que de méfiance vis-à-vis de l’abbé. Aussi celui-ci doit-il s’y ranger dans cet esprit. Il doit jouer le jeu, non d’éluder. Comment s’y prendra-t-il ?

Il ne peut pas abdiquer sa fonction de pasteur responsable. Au début de la réunion, il introduit lui-même la question et ne tarde pas à passer la parole au frère le plus compétent pour qu’il en fasse un exposé détaillé. Il mène ensuite l’échange, à moins qu’il ne préfère confier cette mission à un autre frère avisé. Il lui incombe de veiller à ce que chacun ait le moyen d’exprimer son avis et même il suscite l’entrée en lice des timides. Parce qu’il écoute ses frères avec respect et affection, il évite d’interrompre leurs interventions, sauf lorsque celles-ci manquent clairement de pertinence, de bienveillance ou de concision. Il favorise la meilleure compréhension du problème, en répondant aux questions émises dans les limites qu’impose la discrétion. Si la discussion doit aboutir à un vote délibératif, il sent s’il y a lieu d’y procéder sur-le-champ ou de le reporter à quelques jours. Si la réunion est seulement consultative ou informative, il énonce devant tous, aussitôt ou peu après, les conclusions qu’il en tire et les fait connaître avec précision. Conduites par lui avec doigté et dans la clarté, en cherchant à y instaurer un climat fraternel et détendu, ces assemblées resserrent les liens entre l’abbé et la communauté. Tous y trouvent finalement leur profit, même si les débats, accrochant des écueils, ont passé par des moments pénibles. L’abbé découvre ses frères sous un jour différent de celui des rencontres individuelles et les moines se rendent compte qu’ils sont pris en considération par leur abbé comme par leurs frères et qu’ils participent réellement à la recherche commune dont le supérieur reste le responsable.

Parallèlement au chapitre, le conseil de l’abbé a vu aussi ses droits s’étendre. Constitué au haut Moyen Âge de quelques anciens choisis par l’abbé de manière informelle, il est devenu un organisme canonique, composé d’un nombre déterminé de « seniors » âgés ou jeunes, dont les uns sont désignés par l’abbé et les autres élus par le chapitre. La compétence de ce « séniorat » est, elle aussi, précisée par le droit canon et par les constitutions propres à chaque Congrégation monastique. De simple organe de conseil, il est donc devenu en certains cas, de même que le chapitre, organe législatif. Face aux aspects de plus en plus complexes de sa charge, l’abbé doit se réjouir de pouvoir compter sur les lumières de ses conseillers. Loin de prendre ombrage de leurs droits, il doit écouter volontiers leurs avis et s’y rallier au besoin, après avoir fait connaître, avec l’autorité et le crédit dont il dispose, son propre sentiment.

Un des traits caractéristiques du rôle pastoral de l’abbé dans la règle est qu’il doit prendre particulièrement soin des faibles et des petits : les âmes pusillanimes, les malades, les enfants, les vieillards, les pauvres de passage (27, 6 ; 31, 9.15). Invité à cette bienveillance pour faire écho à celle dont le Christ témoigne dans l’évangile, l’abbé s’y livre moins par inclination naturelle qu’en esprit de foi et pour apporter de l’aide à ceux qui en ont le plus besoin.

Médecin des âmes et des corps

Docteur et pasteur de sa communauté, l’abbé en est aussi le médecin : médecin des âmes et médecin des corps, à la suite du Christ.

Le bon médecin est celui qui diagnostique le mal du patient et recourt aux remèdes appropriés. Tel doit être l’abbé selon la règle. Il lui faut du courage pour « ne point dissimuler les péchés des défaillants, mais pour les arracher à la racine s’il le peut dès qu’ils commencent à poindre » (2, 26). Ce sera une de ses préoccupations majeures au cours des entretiens privés qu’il aura avec ses moines. Et si ses objurgations ne suffisent pas, il mettra en œuvre des procédés plus rudes que précise la règle. Il faut sauver de la perte ou de la médiocrité ceux qui s’y exposent inconsidérément.

Sans doute, de nos jours, il convient que l’abbé s’y prenne autrement. Renonçant à toute pression morale ou physique, il s’en tient aux rappels fraternels, mais il y met l’insistance nécessaire. Il suggère des lectures utiles, propose des retraites ou des sessions dont il espère une influence bienfaisante, et indique surtout les mesures de prudence qu’imposent les circonstances. Des rapports sincères et confiants peuvent peu à peu produire de bons effets. Il serait inadmissible que l’abbé laisse un de ses moines s’enliser de plus en plus dans une ornière sans tenter de le ramener sur la bonne voie, en utilisant les moyens qu’il peut imaginer lui-même ou découvrir en prenant conseil. Les progrès modernes de la psychologie, de la psychiatrie, de la psychanalyse offrent aux efforts de redressement des ressources nouvelles, mais il importe que l’abbé n’y recoure qu’à bon escient.

Les maladies corporelles des moines sont aussi, d’après la règle, du ressort de l’abbé, par l’intermédiaire des infirmiers qu’il désigne. Si saint Benoît ne fait aucune allusion aux médecins professionnels, rares et peu efficaces en son temps, il serait impardonnable qu’un supérieur contemporain ne fasse pas appel à leur compétence. La simplicité de vie à laquelle se vouent les moines doit cependant détourner l’abbé de consentir facilement à des traitements exceptionnels et très coûteux. Quand la mort se profile à l’horizon, pourquoi, malgré la pratique actuellement courante, refuserait-il d’en avertir les frères, dont la vie tend vers le royaume de Dieu et qui ont « la mort quotidiennement présente sous les yeux » (4, 47) ?

Gérant des biens temporels

L’abbé est aussi le gérant des biens temporels du monastère. La tentation est grande, à notre époque, qu’il y consacre trop de temps. Cette exagération peut être un signe, ou que les biens à administrer sont excessifs, ou que des entreprises trop nombreuses et trop complexes ont été assumées par la communauté, ou que l’abbé prend personnellement en charge ce qu’il devrait confier à des aides. S’il doit avoir l’attention attirée sur ces problèmes, il ne faut à aucun prix qu’ils l’absorbent au point qu’il en vienne à négliger ses autres tâches, beaucoup plus importantes. Plus que jamais, l’abbé contemporain doit méditer cette sage consigne de la règle : « Avant tout, qu’il ne lui arrive pas, perdant de vue ou sous-estimant le salut des âmes qui lui sont confiées, d’accorder plus de soin aux affaires passagères, terrestres et caduques » (2, 33). La prudence recommande à l’abbé qu’à ses lumières propres, déjà augmentées de celles – obligatoires ou éventuelles – du cellérier, du séniorat et du chapitre, il adjoigne le recours à une commission économique, composée de quelques membres qualifiés de la communauté, et aux conseils d’un ou de plusieurs experts laïcs. Comment, dans de semblables conditions, ne serait-il pas en paix et à l’abri de tout reproche justifié ?

En face des suggestions qu’il reçoit en ce domaine, il lui appartient en dernier ressort de juger si elles sont compatibles avec la mission essentielle du monastère, qui est d’assurer à ses membres le cadre le mieux adapté à une vraie recherche de Dieu.

Un serviteur parmi ses frères

La règle émet le souhait « que le Christ nous conduise ensemble à la vie éternelle » (72, 12). L’abbé, qui tient la place du Christ dans le monastère, ne peut avoir d’autre intention. Son zèle le porte à désirer que « l’ensemble » de la communauté marche résolument dans les voies de Dieu. Il est soucieux de l’unité des cœurs et des esprits que doit manifester tout groupement monastique, à peine de forfaire à sa vocation. « Que tous soient un ! » au-delà des diversités personnelles qui ont à s’harmoniser dans une humble compréhension mutuelle et dans une charité active. L’abbé est le principal agent de cette imité, et il en sera responsable devant Dieu si c’est par sa négligence, ou même par sa faute, qu’elle ne se réalise pas.

L’importance du rôle qu’assigne la règle à l’abbé, et que ratifient la tradition et la pratique actuelle, ne peut pas lui faire oublier qu’il n’est qu’un serviteur parmi ses frères. « Après avoir bien rempli sa tâche, puisse-t-il entendre le Seigneur lui dire, comme au bon serviteur qui a distribué le blé en son temps à ses compagnons de service : Je vous le déclare, il l’établit sur tous ses biens [2] ».

[1Benedicti Regula, ch. 2, versets 2-3. L’édition critique a été donnée par R. Hanslik dans le « Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum », vol. 75. – Les Éditions de la Documentation Cistercienne (Rochefort) viennent de publier une édition bilingue, reproduisant le texte latin du ms. St-Gall 914, le plus répandu dans les éditions modernes, et une traduction française de H. Rochais, sous le titre Règle de saint Benoît, Édition du centenaire. – Les références entre parenthèses renvoient au chapitre et aux versets de la Règle.

[264, 21. Les Collectanea Cisterciensia viennent de publier un intéressant numéro consacré à « L’abbé aujourd’hui » (Tome 31, 1979, n° 2).

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