Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

L’insertion dans le monde

Pedro Arrupe, s.j.

N°1980-2 Mars 1980

| P. 81-102 |

On peut voir dans cet article une manière de répondre à l’interpellation du P. Cosmao. Il s’agit d’une conférence donnée à des religieux en Italie et en Amérique latine (Colombie) après Puebla. Face aux défis de notre conjoncture historico-sociale et ecclésiale, le P. Arrupe s’attelle à une étude de la vie religieuse et de son insertion dans le monde. Cette insertion s’impose de manière urgente, non seulement à cause de la situation tragique du monde, mais aussi parce que la vérité et la crédibilité de la vie consacrée en dépendent, ainsi que l’efficacité de son action apostolique. Les conditions et les critères d’une insertion vraie y sont exposés avec clarté par un homme qui a pu bénéficier d’une très large expérience.

lecture en ligne article acces libre

telechargement internaute non connecte

Le choc de la réalité interpelle le charisme

La vie religieuse passe par une crise tellement sérieuse et profonde que certains en arrivent à penser qu’elle est vouée à disparaître. Cependant, si nous considérons les choses et le moment présent avec les yeux de l’Esprit, et avec la profondeur et dans la perspective propre de ce même Esprit, nous pouvons éprouver une impression diamétralement opposée : celle qu’une grande chance lui est offerte. Ainsi, de même que le monde et l’Église se trouvent dans une période de profonde mutation, avec les exagérations et les faiblesses caractéristiques de la gestation d’une époque nouvelle, la vie religieuse s’éveille à une ère nouvelle, ce qui exige des métamorphoses douloureuses par le prix qu’elles coûtent et par l’incertitude que souvent elles amènent avec elles.

Les choses humaines et plus encore les choses de Dieu ne peuvent s’énoncer ni se résoudre comme s’énonce et se résout une formule mathématique, mais elles présentent un tel nombre de variables et d’inconnues que maintes fois les décisions doivent être prises avec une insécurité qui a pour seul appui l’espérance que Dieu aidera la bonne volonté et la confiance avec lesquelles nous nous jetons dans les bras de sa providence. Beaucoup plus dangereux serait d’espérer avoir une évidence humaine qui nous donne une sécurité basée sur la clarté de nos calculs humains. Parce que, au-dessus de nos considérations humaines et au-delà des conseils de la prudence, la confiance et l’audace évangéliques projettent une lumière spéciale qui transforme les perspectives et se trouvent à l’origine de projets et d’entreprises qui ne peuvent être réalisées que quand nous nous fions à la grâce de l’Esprit, qui donne à notre travail apostolique, dans les circonstances concrètes du monde moderne, une plus grande efficacité.

Une situation limite et une chance

Je ne crois pas qu’il soit exagéré de dire que la vie religieuse en est arrivée, en beaucoup de cas, à se voir mise dans des « situations extrêmes ». Parfois c’est l’incompréhension du monde qui l’entoure et qui la considère comme quelque chose de dépassé et d’inutile ; d’autres fois, c’est le fait que l’État et les organisations séculières se substituent à beaucoup d’œuvres réalisées hier encore par les religieux (collèges, hôpitaux, œuvres de bienfaisance, etc.) et la preuve qu’on veut y voir que la vie religieuse et ses activités ont perdu leur raison d’être ; ou encore, c’est la sécularisation profonde qui a envahi un vaste secteur de la vie religieuse elle-même, et ce phénomène se complique de toute la problématique du monde et de l’Église qui trouve un écho parfois inévitable à l’intérieur de nos maisons : changements dans la théologie et l’exégèse, conception et exercice de l’autorité, pratique de la pauvreté, signification du célibat, droits de la personne humaine, société et socialisation, mentalité démocratique et coresponsabilité dans les décisions, etc. De même que le progrès dans les sciences humaines et physiques a modifié jusque dans leur aspect extérieur le monde et les relations humaines, la diversité et l’échelle des nouvelles valeurs obligent les religieux à repenser nombre de leurs traditions, priorités et critères. Et tout cet ensemble a donné lieu à des crises internes, tant individuelles que collectives, qui sont à l’origine de grandes tensions et divisions qui menacent la vie même des Instituts. C’est ainsi que la vie religieuse se trouve placée dans une situation extrême ou une situation limite, et qu’elle est amenée à approfondir les fondements mêmes de son existence, de son identité et de son action.

Et justement cette pression externe et cette crise interne ont été, continuent à être et seront pour un certain temps les instruments de la Providence pour purifier, fortifier et recréer la vie religieuse, de manière qu’elle devienne de fait un témoignage eschatologique, compréhensible pour l’homme moderne, et qu’elle soit dotée d’une vitalité proportionnée aux exigences évangélisatrices – souvent plus radicales ou à tout le moins bien différentes – d’un monde qui est encore en train de naître. Qui ne voit aujourd’hui, en effet, dans les divers aspects de la vie religieuse, à côté de tant de ruines et de déceptions, un renouveau et une résurrection de l’oraison, de l’esprit communautaire, du réalisme apostolique, etc. ?

Charisme de l’Institut et monde d’aujourd’hui

Si l’on veut correspondre aux exigences spirituelles et apostoliques du monde actuel, en accord avec le mode spécifique de chaque Institut religieux, la seule solution possible est que chaque Institut s’interroge sur les éléments de son charisme particulier pour interpréter la situation actuelle. Ce choc de la réalité qui interpelle le charisme en son essence même, a produit des incertitudes et des doutes considérables en pas mal d’instituts : en cherchant à interpréter le charisme de la fondation dans le contexte de la mentalité moderne, ils ont dû contester d’autres interprétations adaptées à des mentalités qui furent « actuelles » dans le passé, car ces interprétations ne correspondent plus à la réalité présente. De telles différences d’interprétation ont conduit à la nécessité d’entreprendre des études historiques, théologiques et ascétiques qui ont fait découvrir des richesses, jusqu’à présent inconnues, dans les grâces mystiques des fondateurs, dans les intuitions qu’eux-mêmes, illuminés par l’Esprit, avaient eues, et qui permettent d’adapter toujours plus le charisme aux circonstances nouvelles. Il en résulte que, à partir de difficultés passagères, on a abouti à un enrichissement très précieux de l’Institut et de ses membres, à une rénovation constante issue de la confrontation entre une réflexion théologico-ascétique sur l’esprit du fondateur et les exigences d’une réalité en mutation constante.

Ce contact avec l’esprit de la fondation est la base de la créativité et de l’originalité ; l’inspiration qui en procède, oriente, fortifie et stimule l’action d’aujourd’hui. De cette façon, nous pouvons réaliser en ce moment l’œuvre même de nos origines sans rompre avec notre tradition historique, mais en l’adaptant à des formes nouvelles. Il semble que Jésus nous répète les paroles par lesquelles il invitait les apôtres à se laisser guider et pousser par l’Esprit : « Il vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit » (Jn 14,26). « Ne vous préoccupez pas de ce qu’il vous faudra répondre : je vous donnerai langage et sagesse » (Lc 21,14).

Conversion à Dieu et au monde

L’action de l’Esprit se manifeste d’ordinaire par une double conversion, très riche en contenu et en efficacité : une ouverture vers Dieu et une ouverture vers le monde. Il s’agit de nous tourner à nouveau vers Dieu comme vers notre unique idéal et notre unique fin, dont nous devrons recevoir la force et l’inspiration ; et de nous tourner vers le monde comme vers le champ de notre activité, monde que nous désirons servir par le moyen de l’Église. Fidèle à son charisme et mû par l’Esprit, le religieux peut réaliser une grande tâche, comme nous le rappelait récemment le Saint-Père dans son Exhortation apostolique « Evangelii nuntiandi » : « Grâce à leur consécration religieuse, les religieux sont par excellence volontaires et libres pour tout quitter et aller annoncer l’Évangile jusqu’aux confins du monde. Ils sont entreprenants et leur apostolat est marqué souvent par une originalité, un génie qui forcent l’admiration. Ils sont généreux : on les trouve souvent aux avant-postes de la mission, et ils prennent les plus grands risques pour leur santé et leur propre vie. Oui vraiment, l’Église leur doit beaucoup » (n. 69).

Conversion à Dieu, d’abord. Cette conversion commence avec un sentiment d’humilité et avec la reconnaissance de notre fragilité et de nos péchés. Expérience profonde de foi, qui est douloureuse et nous fait sentir intimement notre néant devant Dieu, mais qui en même temps nous manifeste combien Dieu nous aime d’un amour dont la preuve évidente est le choix même qu’il fait de nous : « N’est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous, les Douze ? » (Jn 6,71).

Cette expérience de foi humble et obscure, mais éclairée par la lumière de l’Esprit, a une valeur immense ; il est indispensable d’être passés par là, si nous voulons posséder une base solide et le véritable élan qui nous pousse vers Dieu et nous entraîne à nous mettre inconditionnellement à la disposition de sa volonté. « Toute conversion-repentir se réalise et se développe dans la foi. L’évangélisation est nécessaire pour ouvrir le chemin à une conversion continue et de plus en plus parfaite, de l’homme à Dieu, pour qu’il puisse, par le moyen de sa grâce, former cet homme nouveau qui est vraiment homme de Dieu [1] ».

En effet, si nous nous regardons nous-mêmes, nous nous rendons compte que maintes fois nous péchons contre l’Évangile, même en voulant le proclamer. C’est là le paradoxe de l’Esprit : humilier pour élever. Nous ne pouvons parvenir à l’élévation sans passer par l’expérience de notre néant. La vie religieuse est une consécration. Si nous voulons que Dieu s’empare de nous, il est nécessaire que notre « vieil homme » disparaisse et se purifie avant de se changer en « homme nouveau ». La consécration, de la part de Dieu, est une appropriation du consacré, non pas refermée sur elle-même, mais orientée vers les autres. Nous pouvons dire que, en le consacrant, Dieu transmet au consacré quelque chose de lui-même : il le fait participer à sa propre tendance à se communiquer, à son souci à l’égard du monde et des hommes, à sa volonté effective de salut. C’est pourquoi toute consécration au Seigneur entraîne inséparablement, comme fondue en une réalité unique, une mission du Seigneur : « Avant que tu sois sorti du sein, je t’ai consacré ; comme prophète des nations je t’ai établi », disait Dieu à Jérémie (Jr 1, 5). Quand Dieu consacre, il envoie.

Insertion dans le monde

Réalisé sous la poussée de l’Esprit, cet envoi ne court pas les risques d’une insertion humaine et naturelle, d’une sécularisation. C’est une intégration qui suit l’exemple de l’admirable incarnation du Verbe, qui s’est fait homme et a demeuré parmi nous sans s’éloigner du Père et en faisant toujours sa divine volonté ; il s’est fait homme, tout en restant Dieu. Il a aimé les pécheurs et les a fréquentés : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux » (Lc 15,2), tout en condamnant le péché : « Qui de vous me convaincra de péché ? » (Jn 8,46).

Cette intégration dans le monde porte des noms divers : incarnation, identification avec l’humanité, se faire pauvre avec les pauvres, se rapprocher du monde et de l’homme réel pour sentir et expérimenter ses problèmes et mieux comprendre ses difficultés et sa problématique. Mais elle reçoit aussi le nom d’ acculturation, c’est-à-dire assimilation des éléments culturels d’un milieu déterminé, de telle sorte qu’on parvienne à exprimer la foi d’une manière qui soit intelligible à ceux qui appartiennent à cette culture.

Processus profond que celui de cette assimilation qui ne peut se réaliser efficacement que sous la direction de l’Esprit.

En recevant cette impulsion vers le monde comme résultat de sa conversion à Dieu et de la consécration qu’il reçoit de Dieu, le religieux expérimente que c’est une véritable mission qui a son origine au sein même de la Trinité, et qui est la continuation dans le temps et l’espace de cette autre mission que nous révèle la lettre aux Hébreux : « Voici que je viens, ô Dieu, pour faire ta volonté » (He 10,7) et qui nous rappelle l’état d’âme d’Isaïe : « Me voici, envoie-moi » (Is 6,8).

Notre mission est une élection divine : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis » (Jn 15,16) ; vocation divine et réponse humaine qui doivent se réaliser au long de la vie sous la direction de l’Esprit même du Christ. Et cette mission se manifeste soit par l’obéissance qui interprète et traduit l’Esprit en des « missions concrètes », soit par les événements historiques que nous devons considérer comme signes des temps et expressions de la volonté divine qui agit sur le monde, soit par la voix de notre conscience qui nous transmet la voix de l’Esprit et que nous devons discerner pour ne pas faire fausse route.

Cette interprétation des signes des temps, et cette écoute de la voix de l’Esprit au-dedans de nous exigent une âme parfaitement purifiée et libre de la liberté des enfants de Dieu, une âme libre du péché et du trouble. « En effet, ceux qui vivent selon la chair désirent ce qui est charnel ; ceux qui vivent selon l’esprit, ce qui est spirituel... Vous, vous n’êtes pas dans la chair, mais dans l’esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous » (Rm 8,5.9).

Ce contact permanent avec Dieu fait de nous ses véritables instruments, capables de collaborer avec son Fils au salut du monde : « des intendants des mystères de Dieu » (1 Co 4,1) ; « nous sommes donc en ambassade pour le Christ, c’est comme si Dieu exhortait par nous » (2 Co 5,20). C’est seulement de ce contact avec Dieu que découlent la véritable dynamique et la créativité apostolique. Je dis véritable, pour la distinguer de cette autre créativité purement humaine, fruit de notre imagination, de notre originalité, de notre prudence, mais qui est « selon la chair », et qui possède donc une efficacité bien réduite ou nulle – souvent elle a ou risque d’avoir des effets négatifs – parce qu’elle suit des chemins et fait prendre une direction qui ne sont ni des chemins ni une direction de l’Esprit : « L’homme par les moyens naturels n’accueille pas les choses de l’Esprit ; elles lui semblent une folie » (1 Co 2,14). Par contre, une initiative qui procède du contact dynamique avec l’Esprit du Christ nous conduit par le chemin véritable par où l’Esprit dirige le processus historique du salut du monde. D’où l’importance capitale de nous efforcer d’écouter toujours cet Esprit qui, avec un dynamisme divin, donne son impulsion, fortifie et inspire efficacement pour que se réalise avec suavité le dessein de Dieu. C’est un des fruits de l’oraison de l’apôtre : elle doit être continuelle, tantôt solitaire et prolongée comme celle de Jésus-Christ « passant la nuit en prière » (Lc 6,12), tantôt se mêlant à l’action, c’est-à-dire vraiment continuelle : « contemplatif dans l’action ».

L’éducation permanente

Une fois que nous connaissons ce que Dieu attend de nous et que, par le moyen de la double ouverture à Dieu et au monde, nous nous sentons instruments de sa Providence, nous devons nous rendre « aptes » à réaliser notre tâche le plus parfaitement possible : Dieu veut utiliser des instruments humains et laisse à notre initiative et à notre responsabilité le soin de nous préparer et de nous maintenir dans la véritable aptitude en vue des fins qu’il a le dessein de réaliser.

Nous rendre aptes suppose et requiert une réflexion constante et un effort ininterrompu pour nous maintenir unis à Dieu et en possession d’une formation adéquate. Notre fragilité exige que notre esprit et nos dispositions soient entretenus, renouvelés et approfondis, parce que le monde change avec une énorme rapidité, mû par l’Esprit même de Dieu. Ce qui signifie que le changement externe du monde et de ses conditions nous oblige à réfléchir et sur le monde et sur nous, pour que nous puissions percevoir en quels points nous devons nous modifier et modifier aussi nos connaissances, attitudes et méthodes apostoliques. Cette action et cette réflexion nous procurent une pénétration plus profonde du monde et nous révèlent en même temps nos limites, difficultés et possibilités, nous montrant en quoi nous devons changer et comment nous devons nous enrichir spirituellement et scientifiquement pour rester toujours à la hauteur de notre vocation. Moyennant cette réflexion, c’est presque sans nous en apercevoir que nous continuerons de nous changer et de nous adapter aux modifications du monde que nous désirons sauver.

Ici se trouve le fondement de ce que nous appelons « éducation permanente », souvent interprétée de façon superficielle et identifiée à un « recyclage ». Une formation permanente, pour être véritable, non seulement inclut une partie académique et scientifique, mais comporte aussi quelque chose de beaucoup plus profond et plus étendu, car elle s’enracine au plus intime de l’esprit qui désire s’adapter au maximum et dans tous les domaines aux circonstances présentes et prévoir, autant qu’il le peut, l’avenir même. Pour être un instrument apte et toujours plus apte, la formation permanente nous amène à considérer tous les aspects de la vie de l’humanité et à nous y intéresser.

L’« incarnation », entendue de cette façon, est très efficace pour opérer une rénovation profonde et complète de notre esprit et pour nous mettre en état de discernement permanent dans la réalisation de la « mission » que nous recevons. Discernement permanent qui, pour être authentique et agissant, doit posséder cette disposition de liberté intérieure, née de l’entier détachement de tout ce qui peut faire obstacle à la docilité à la voix de l’Esprit et qui, en même temps, dispose l’âme, une fois surmontés les obstacles, à correspondre de façon plus énergique à l’impulsion divine, dans une constante aspiration au « davantage ».

Nous disions qu’une des exigences de notre service du monde est l’insertion dans le monde. Celle-ci tend à faire disparaître la distance qui nous sépare des hommes de notre temps, distance qui résulte de notre manque de contact avec la vie culturelle, de la diversité des langues, des différences de problématique et d’un ensemble d’expériences si différentes qu’il nous devient très difficile de comprendre à fond la réalité de l’homme d’aujourd’hui, avec ses problèmes, situations, exigences, aspirations et possibilités. Le fait est que les hommes touchés par nos œuvres et nos activités sont un nombre bien limité et que pour eux les valeurs ont changé avec l’apparition d’aspirations nouvelles qui veulent se traduire dans des réalisations concrètes.

La « fuite du monde » toujours nécessaire

Cette insertion qui paraît s’opposer à la classique « fuite du inonde » qui caractérisait la vie religieuse dans les siècles précédents, non seulement n’est pas incompatible avec elle, mais, par un paradoxe apparent, elle constitue une façon plus parfaite de la réaliser, car elle l’intériorise davantage et lui donne un dynamisme nouveau, qui se concrétise en un effort pour changer le monde.

L’insertion n’exclut pas une véritable « fuite du monde », parce qu’elle la requiert d’une manière beaucoup plus profonde et radicale. Le contact avec le monde dans l’activité pastorale exige une fuite plus grande dans l’intérieur de la personne, un contact continuel de celle-ci avec le Christ, et l’identification avec lui. C’est une véritable antithèse spirituelle d’un très grand radicalisme, mais elle inclut, comme dans le Christ, une compréhension à l’égard des hommes « mondains ». C’est pourquoi la « fuite du monde » adopte une attitude de dialogue et de compréhension, mais quant à l’esprit, elle garde la distance qui sépare deux « mondes » (deux mentalités) diamétralement opposés. « Fuite du monde », mais en même temps, compréhension et amour jusqu’à donner sa vie pour ceux que l’on aime, bien qu’on les appelle « ennemis », et qui de fait agissent conformément à l’esprit du monde, qui est ennemi du Christ.

Comme les apôtres, les religieux de vie apostolique n’appartiennent pas au monde : « ils ne sont pas du monde » (Jn 17,16), mais ils restent dans le monde : « ils sont dans le monde » (Jn 17,11). Plus encore : Jésus-Christ les envoie dans le monde comme le Père l’y a envoyé lui-même (Jn 17,18). Et Jésus ne demande pas à son Père de retirer du monde les apôtres, mais de les protéger du Mauvais (Jn 17,15).

Comme dans l’apôtre, se vérifie dans le religieux la « fuite du monde » en ce sens que, quoiqu’il se trouve physiquement au milieu du monde et travaille pour ouvrir un chemin à la foi du Christ et au salut, spirituellement il se trouve séparé du monde et de l’esprit du monde : « Nous savons que nous sommes de Dieu et que le monde entier gît au pouvoir du Mauvais » (1 Jn 5,19). La vie du religieux reproduit cette tension continuelle entre ne pas être du monde mais se trouver au milieu du monde, entre aimer le monde-humanité et haïr le monde-esprit, entre appartenir à une communauté « anti-monde » et vivre au milieu de la famille humaine, entre être envoyé par le Christ au monde et avoir besoin d’être protégé dans le monde par le Père : « Père saint, garde en ton nom ceux que tu m’as donné » (Jn 17,11), entre être persécutés par le monde qui les hait : « le monde les a pris en haine » (ibid. 14) et éprouver la grande joie de se trouver sous la protection du Père : « pour qu’ils aient en eux-mêmes ma joie en plénitude » (ibid. 13), entre être « consacrés par la vérité » (ibid. 19) – c’est-à-dire séparés pour Dieu dans la fidélité au message du Christ – et ne pas s’isoler du monde pour pouvoir le conduire à la vérité même.

La possibilité que notre consécration possède de servir mieux le monde se base sur la mort de Jésus, qui est la négation absolue de l’esprit mondain. Si le religieux est séparé, il l’est pour s’offrir à Dieu et pour se faire chose de Dieu, quelque chose de consacré, mais en même temps pour être témoignage du Christ parmi les hommes. Si le monde nous hait : « ne vous étonnez pas, frères, si le monde vous hait » (1 Jn 3,13), nous devons l’aimer au point de « donner notre vie pour nos frères » (ibid. 16) comme l’a fait le Christ lui-même, notre modèle. Nous devons tâcher de vivre avec l’humanité et de l’aider, mais tout cela pour l’amener à agir comme Dieu le veut, à accepter l’échelle de valeurs du Christ, exprimée dans les béatitudes et qui est contraire à l’échelle de valeurs du « Malin ».

Par conséquent, lorsqu’il s’intègre dans le monde, le religieux ne le fait pas dans le but de se séculariser en perdant la « bonne odeur du Christ » (2 Co 2,15), mais au contraire pour transmettre le parfum du Christ, pour convertir le monde au Christ et le « christifier ». Comme le sel se dissout dans l’eau, en lui communiquant sa saveur, mais sans perdre sa nature, qu’il est possible de récupérer en le faisant de nouveau cristalliser, ainsi le religieux, quand il communique le Christ au monde, en disparaissant en lui, ne doit pas perdre sa nature et son identité de consacré et d’envoyé.

Pour une « véritable » insertion dans le monde

Arrivés ici, demandons-nous quelle est la notion exacte d’insertion dans le monde.

En termes négatifs, il est clair qu’il ne suffit pas d’une insertion théorique, désincarnée. Il n’est question ni de quelque chose qui exige a priori un renoncement à divers apostolats que nous exerçons aujourd’hui selon notre vocation, ni de cesser de vivre unis au corps de l’Institut et à nos communautés avec toutes leurs exigences.

Positivement, il s’agit d’une incarnation qui se base sur une attitude personnelle de l’Esprit et de la manière d’être, de penser, d’agir. Il s’agit d’une véritable conversion des esprits et des cœurs, d’une transformation des schèmes habituels de pensée. C’est un résultat de la fidélité à l’option évangélique de nos vœux qui nous poussent à suivre le Christ, qui a vécu la vie réelle de l’humanité pauvre et persécutée ; c’est une exigence de l’évangélisation qui nous oblige « à la recherche d’un nouveau langage, d’une nouvelle symbolique qui nous permettent de mieux rencontrer et d’aider les autres à rencontrer le vrai Dieu ».

C’est par conséquent un problème de vie, c’est-à-dire d’une connaissance qui jaillit de l’expérience, de la vie même, et qui nous aide à surmonter les limites qui proviennent de notre origine sociale.

En effet : maintes fois nos origines, notre éducation et nos études, notre niveau de vie, nos affinités, les privilèges dont nous disposons nous séparent du monde et nous réduisent parfois à un isolement « sans contact réel avec la non-croyance et avec les conséquences concrètes et quotidiennes de l’injustice et de l’oppression. Nous risquons de ne pas entendre l’interpellation évangélique qui nous est adressée par les hommes et les femmes de notre temps ».

Notre manière de vivre nous « protège » de la pauvreté réelle au point de nous empêcher de participer à la vie simple et aux préoccupations ordinaires de nos contemporains. La force de nos institutions nous rend souvent impossible la solidarité avec les hommes qui mènent une vie difficile et sont opprimés collectivement. Il semble que nous nous trouvions séparés dans nos œuvres et nos institutions et que leurs murs soient tellement épais qu’ils nous empêchent d’entendre la « clameur des pauvres » et beaucoup plus encore de participer par une expérience directe et personnelle aux misères et aux difficultés de nos frères.

L’insertion acquiert ainsi un caractère de réelle urgence, non seulement à cause de la situation tragique du monde, mais aussi parce que d’elle dépend, en grande partie, la crédibilité de notre vie et conséquemment l’efficacité de nos activités. « Nos communautés n’auront ni sens ni valeur de signe à notre époque, si une véritable communication d’elles-mêmes et de leurs ressources ne signale clairement qu’elles sont des communautés d’amour et de partage ». C’est seulement ainsi que nous parviendrons à « annoncer un Évangile qui rejoigne les attentes et les aspirations de nos contemporains ».

Enracinée dans la foi, l’insertion doit aussi être enracinée dans cette expérience multiforme. Elle nous donne une « vigueur nouvelle » pour annoncer l’Évangile et rend beaucoup plus grande notre efficacité apostolique, précisément en un temps où « partout, la vie de l’homme et sa qualité propre sont quotidiennement menacées ». « Toute notre vie personnelle et communautaire doit être marquée par les ruptures évangéliques, en ce sens que la fidélité à l’option évangélique de nos vœux nous conduise à une vision critique aussi bien de nous-mêmes que du monde et de la société ».

Cette expérience multiforme nous rendra surtout plus sensibles aux aspirations des plus dépourvus de biens et nous conduira à la solidarité spécialement avec les pauvres. « Nous apprendrons ainsi à faire nôtres leurs soucis, leurs préoccupations et leurs espérances. A ce prix notre solidarité pourra peu à peu devenir réelle ». En cheminant patiemment avec les pauvres, nous découvrirons de quelle manière et en quoi nous pouvons les aider, après avoir d’abord accepté de recevoir d’eux. Sans ce cheminement avec eux, sans le partage de leurs problèmes, nous ne les connaîtrions pas réellement, et l’action pour les pauvres et les opprimés serait en contradiction avec nos intentions. Par un service humble, nous aurons chance de les amener à découvrir, au cœur de leurs difficultés et de leurs luttes, Jésus-Christ vivant et agissant par la puissance de son Esprit, et nous découvrirons en eux le Christ atteint par leur souffrance (Mt 25,40).

L’austérité de vie, condition indispensable

L’austérité de vie n’est pas aujourd’hui un luxe que peuvent vivre certains privilégiés appelés par l’Esprit, c’est une condition de survie pour la communauté humaine. Dans ce contexte, la pauvreté religieuse acquiert une motivation nouvelle qui invite à la concevoir sous des formes renouvelées.

Motivation nouvelle

La révolte de nombreux jeunes contre la société de consommation est un phénomène très significatif. Partout surgissent des associations qui adoptent un style de vie simple et qui rompent délibérément avec leur milieu. Leurs membres vont jusqu’à renoncer à l’usage des titres académiques qu’ils ont conquis et aux charges hautement rémunérées qu’ils ont occupées. Ils mettent en commun tous leurs biens. Ils n’acceptent entre eux aucune discrimination, sinon la diversité des services que requiert la communauté.

De leur part, cette nouvelle forme d’existence constitue une rupture consciente avec la « société de consommation », c’est une protestation contre la propagande commerciale qui impose à toute force des modèles d’existence par le canal des moyens de communication sociale. Ils luttent non seulement contre le capitalisme, mais contre la société industrielle, y compris dans sa version collectiviste.

Nous n’ignorons pas les déviations que parfois manifestent ces groupes quand ils recherchent une évasion dans la drogue et dans la liberté sexuelle, quand ils se ferment sur eux-mêmes en ignorant le monde qui les entoure. Mais nous percevons, dans cette réaction spontanée, un pressentiment que le monde aujourd’hui a besoin, avec une urgence dramatique, de la qualité de la vie plus que de la quantité des biens.

Pas question de nier l’extrême misère d’une grande partie du monde et la nécessité pressante d’y faire face grâce à un développement adéquat de la production. Il s’agit cependant de mettre sur pied un développement orienté non vers l’abondance, mais vers une production harmonieuse et une distribution équitable des biens.

Derrière le conflit entre les classes sociales et les nations, qu’ils ne nient pas, les jeunes perçoivent un conflit plus radical entre l’homme et la nature même.

Beaucoup d’experts, de nos jours, confirment l’intuition qui inspire cette réaction spontanée. Ils prennent conscience que la société industrielle anarchique exerce une action destructrice qui conduira le genre humain, dans l’espace de moins d’un siècle, à une catastrophe, au cas où le processus ne se renverse pas à temps. On peut discuter certains aspects de leurs études, mais non la thèse fondamentale. Problème entièrement nouveau que presque personne ne soulevait il y a quinze ans.

Formes nouvelles

Face à une nécessité tellement fondamentale de la société humaine, tous les chrétiens et, de façon spéciale, les religieux, se trouvent confrontés à un défi : susciter et inspirer une conversion communautaire, unique moyen de provoquer une mutation individuelle et sociale si profonde.

Leur fonction prioritaire est d’accompagner les noyaux communautaires qui se forment spontanément, pour qu’ils n’échouent pas dans leur tâche surhumaine, et même de prendre l’initiative d’en créer. D’où peuvent provenir la lumière et l’énergie indispensables à ces communautés, sinon du rayonnement spirituel qui émane de l’Église entière et de la vie religieuse avec ses immenses ressources en hommes et en femmes ?

Inversement, comment la rénovation nécessaire peut-elle se produire dans les communautés ecclésiales et religieuses, si celles-ci ne s’insèrent pas dans la vie de la communauté humaine à un moment aussi névralgique ?

Il nous faut maintenant évaluer le degré de dépouillement qu’implique ce changement de route pour l’Église et spécialement pour les instituts religieux ou laïcs.

Un certain engagement du religieux dans un milieu pauvre s’impose, puisque le changement nécessaire ne peut se concevoir qu’à partir des plus pauvres, avec tous les hommes qui acceptent telle ou telle forme de communication de biens et de participation à une vie commune. Cette vie commune ne peut pas être réalisée de la même manière par tous. Parmi les religieux eux-mêmes, il y a différentes vocations et différentes tâches qui exigent différentes formes d’insertion. Mais il paraît difficile qu’un religieux puisse être un ferment dans le monde d’aujourd’hui sans aucune forme d’insertion.

Cette insertion ne serait pas réelle si le religieux ne participait en aucune manière à l’insécurité économique du groupe humain dont il partage la vie. Si les religieux conservent tous les privilèges que leur congrégation leur confère à l’égard des nécessités de la vie : nourriture, vêtement, habitation, santé, éducation, vieillesse, comment pourraient-ils, avec vérité, continuer à parler de pauvreté, c’est-à-dire d’espérance en Dieu, alors qu’ils possèdent toutes les sécurités des privilégiés ? Les religieux doivent se contenter de la sécurité que donne à tous ses membres un groupe humain qui s’organise comme noyau communautaire, ni plus ni moins.

Cette insertion nécessaire oblige à réviser le concept de la disponibilité du religieux. Il ne s’agit pas de réduire les exigences du mystère de l’obéissance, au contraire. Mais une présence stable et même un engagement avec les noyaux communautaires à la recherche d’un nouveau mode de vivre sont nécessaires. Sans cela, le religieux laissera aux autres tout le souci de mener à bien le processus communautaire, si nécessaire pour l’humanité. Comment penser que le religieux puisse, à cet égard, se trouver non à l’avant-garde, mais à l’arrière-garde des chrétiens ? Par conséquent, les supérieurs doivent comprendre la nécessité de ne pas déplacer leurs sujets de manière inconsidérée, avec le risque de détruire le noyau communautaire. Il n’y a rien de nouveau en ce point : toujours, les congrégations religieuses ont accepté la permanence et l’engagement solidaire, par vœu spécial de certains de leurs membres, pour des missions parfois héroïques. Faute de le comprendre, les supérieurs courent le risque de provoquer des conflits dramatiques entre l’appel intérieur du religieux et l’obéissance, conflits résultant d’un degré insuffisant de discernement des esprits chez ces mêmes supérieurs.

Il est évident que le religieux doit donner l’exemple du renoncement à certaines commodités modernes qui ont l’effet destructeur indiqué ci-dessus. S’il s’agit vraiment d’un problème de survie pour l’humanité, il serait inconcevable que le religieux ne donne pas un témoignage en ce domaine. La pauvreté ne peut être conçue aujourd’hui comme une simple restriction, sans relation avec le drame humain : elle doit assumer les formes qui aident davantage la communauté des hommes dans la situation critique où elle se trouve.

Tout le monde sait, mais il est quand même nécessaire de dire que cette austérité de vie, quoiqu’elle ait un sens politique profond pour la recherche du bien commun de l’humanité en ce qu’il a de plus urgent, ne revêt pourtant aucun caractère politique ou idéologique au sens strict et partisan de ces mots. Au contraire, sa fin ultime consiste à ramener la création à son Créateur, en faisant d’elle un lieu de relation harmonieuse de l’homme avec la nature et des hommes entre eux, relation qui soit signe et sacrement de la Nouvelle Alliance. La raison et le critère ultime de l’austérité de vie est, en fin de compte, le mouvement même du Verbe qui se dépouille de ses attributs divins pour prendre la condition d’esclave. Voilà pourquoi la contemplation lui est absolument nécessaire comme sa forme la plus absolue. Le monde moderne prend conscience de ce que cette kénose est pour lui une condition de vie, dans tous les sens du mot.

Finalement, il est inévitable qu’un engagement tellement radical et tellement contraire à des intérêts et à des pouvoirs puissants, provoque des réactions et des menaces qui mettent parfois en péril, l’expérience le prouve, même l’intégrité physique du chrétien et du religieux engagés dans cette solidarité. Si cet engagement est authentique, inspiré non point par une idéologie, mais par l’Évangile, il n’y a pas à s’étonner de pareils risques ; il serait au contraire étonnant, quand on lutte contre le péché de la richesse en sa forme individuelle ou collective, qu’il ne surgisse aucune persécution. L’austérité de vie consiste aussi à affronter ces risques avec prudence et courage.

Insertion pour l’évangélisation

Si nous nous demandons maintenant quel est le motif de cette insertion, la réponse n’est autre que : l’évangélisation. Celle-ci possède un double aspect, passif et actif.

L’évangélisation passive est une auto-évangélisation, l’évangélisation de l’Église elle-même : c’est nous qui sommes les évangélisés. Il nous faut apprendre à être questionnés par le monde qui subit l’injustice, et à recevoir des hommes ce qui ne s’apprend ni dans les livres ni dans les laboratoires : cette science évangélique qui ne s’acquiert qu’au contact et par l’expérience de la vie réelle de ceux qui souffrent. Car nous aussi nous participons à l’aveuglement et à l’injustice qui accablent le monde, et nous avons besoin d’être évangélisés, de rencontrer le Christ qui agit aujourd’hui avec le pouvoir de son Esprit. Les nécessités et les aspirations du monde sont un appel favorable à l’Évangile, dont l’annonce constitue notre mission.

L’évangélisation active consiste à rendre l’Évangile intelligible aux hommes : « Cette activité par laquelle l’Évangile est proclamé et expliqué, grâce à laquelle s’éveille la foi vivante des non-chrétiens et s’alimente celle des chrétiens (prédication missionnaire, activité homilétique, etc.) ». L’insertion facilite tout cela, nous rendant intelligibles, dignes de crédibilité, possesseurs d’un nouveau langage, d’une vigueur nouvelle, de chemins nouveaux, qui nous permettent de parler du Christ de manière qu’il soit plus facilement compris et accepté. L’insertion par elle-même est déjà une annonce, un témoignage, la partie la plus efficace du dialogue avec les hommes : le langage de la vie partagée.

C’est pourquoi nous devons nous demander directement et avec grande sincérité : sommes-nous disposés personnellement, par le discernement et par la grâce, à soutenir des communautés apostoliques vivantes, à être des témoins de l’Évangile dans des situations difficiles où notre foi et notre espérance seront exposées à l’épreuve de l’incrédulité et de l’injustice ? Mais, par ailleurs, sommes-nous disposés à nous consacrer aux études austères et profondes qui s’imposent avec une urgence de plus en plus grande, pour nous rendre capables de comprendre et de résoudre les problèmes contemporains ?

C’est à quoi nous exhorte Paul VI dans Evangelii nuntiandi : « (Les religieux) ont une importance spéciale dans le cadre du témoignage qui est, nous l’avons déjà dit, primordial dans l’évangélisation. Ce témoignage silencieux de pauvreté et de dépouillement, de pureté et de transparence, d’abandon dans l’obéissance, peut devenir, en même temps qu’un appel adressé au monde et à l’Église elle-même, une éloquente prédication capable de toucher même les non-chrétiens de bonne volonté, sensibles à certaines valeurs » (n. 69).

Caractéristiques de l’insertion

Toute insertion ne possède pas la valeur ni la signification de la véritable insertion apostolique. Celle-ci présente certains traits caractéristiques qui permettent de l’identifier et de la discerner.

Elle est évangélique, c’est-à-dire inspirée et guidée par l’Évangile et son esprit, qui est celui des béatitudes, de la croix et de la résurrection du Christ. Ainsi, en son radicalisme comme en ses moyens, elle est marquée par la charité, par la justice évangélique et par l’humilité. Une insertion entachée de radicalisme ou d’esprit révolutionnaire, de lutte des classes ou de revanche, et qui conteste les autres pour se considérer comme un modèle, prouve qu’elle n’est pas celle qu’un religieux doit mettre en œuvre. Le Christ est la fin, le chemin, le modèle et la force de l’insertion religieuse évangélique. Il arrive souvent que dans l’action on oublie l’esprit évangélique, tout en prétendant évangéliser.

L’insertion est apostolique, répondant aux nécessités et aux aspirations de l’apostolat, et non à des motifs sociologiques et purement humanitaires, ce qui est bien différent. Enracinée dans la foi et soutenue par la prière. Purifiée de tout égoïsme et de toute recherche d’intérêts ou d’avantages propres. Quand on désire aider les hommes, il faut s’ouvrir à Dieu pour répondre aux appels de Dieu. Et s’ouvrir aux hommes pour les aider tous indifféremment, y compris les persécuteurs et les ennemis. Pareille disposition ne résulte pas des forces naturelles, mais s’appuie sur la force de l’Esprit.

L’insertion du religieux est l’expression d’une mission. Plus que le fruit d’une idée personnelle, elle est l’exécution d’une mission que, à travers l’obéissance, on sait être la volonté de Dieu. Voilà pourquoi elle n’est pas décidée par les préférences d’un groupe qui s’est choisi lui-même ; loin d’avoir pour base l’autodétermination à l’insu ou à l’encontre des Supérieurs, elle fait l’objet d’une mission précise, conçue et confiée par l’obéissance.

Elle émane du corps entier de l’Institut religieux, en conformité avec sa fin et son apostolat, et se greffe dans ce corps, le plus souvent par le moyen d’une communauté. En effet, il n’a pas manqué d’esprits qui prétendaient, sous le nom d’insertion, prôner une pulvérisation confuse de groupuscules religieux. La bonne volonté ne leur manque pas. Mais comme ils ont souvent agi avec peu d’expérience et de prudence, parfois avec un désir subconscient d’échapper à l’obéissance et à la discipline, et comme ils ont confondu l’insertion avec l’identification ou la sécularisation, incompatibles avec la vie religieuse, ils en sont arrivés à un genre de vie qui a forcément provoqué de nombreuses pertes de vocation et de graves problèmes d’ordre spirituel, personnel et communautaire.

En beaucoup de cas, l’insertion aura pour origine un discernement communautaire, dont l’approbation des Supérieurs transformera le « consensus » en « mission ». Elle ne sera, en aucune manière, un obstacle à l’universalité, à la disponibilité et à la mobilité de l’Institut, car celui-ci garde le choix entre divers types d’apostolat et d’insertion. Et personne ne peut être à un tel point lié à son travail qu’il en devienne indisponible pour d’autres tâches que l’obéissance voudrait lui confier.

Qualités nécessaires à la personne et à la communauté

L’insertion exige de la personne et de la communauté une série de qualités.

Humilité et conversion, c’est-à-dire le désir de mener une vie plus évangélique, et la reconnaissance de ses limites, en tâchant de mieux servir sans se considérer comme supérieur à autrui, et surtout sans le juger, même s’il semble vivre moins évangéliquement.

Conscience claire de son identité, car le support d’expériences profondes et très dures, le spectacle des injustices et des souffrances peuvent émouvoir de façon si radicale et si passionnante qu’ils fassent perdre le sens religieux et évangélique, et adopter des attitudes totalement étrangères à l’Institut auquel on appartient.

Une saine insertion suppose des personnalités bien intégrées. Sans quoi, le choc produit par l’effort d’adaptation à un milieu tout différent, le rejet ou la transformation de pas mal d’attitudes, de schèmes mentaux et d’expériences de vie, peuvent provoquer une crise intime de l’identité et une désintégration de la personnalité entraînant des conséquences funestes. La perte de maintes vocations de religieux et de religieuses, pleins de générosité mais dépourvus de cette personnalité parfaitement intégrée, remonte à ce choc qui a suscité des crises irréparables.

Une formation solide est indispensable. L’insertion se déroule dans des milieux et dans des situations toujours difficiles, mais à des degrés divers, pour celui qui n’est pas suffisamment formé. Dans sa forme la plus avancée, elle exige une formation et un équilibre très poussés auxquels on ne parvient qu’avec le temps et l’expérience. Seule une sérieuse préparation donnera la maturité suffisante et l’aptitude à intégrer les divers éléments du processus apostolique : expérience - réflexion - option - action. Ainsi l’insertion se maintiendra dans de justes limites et atteindra le maximum de rendement.

Une sérieuse réflexion. L’expérience ne suffit pas. Il faut y joindre la réflexion pour obtenir d’excellents résultats et éviter autant les excès que les défauts. Elle fera mieux comprendre la situation et montrera les options à prendre et les changements à introduire pour un apostolat plus efficace. Alors l’action sera orientée dans la bonne direction et aura toutes les garanties d’approfondissement et de persévérance.

Étroite collaboration avec les autres. Grâce à elle, on sent mieux ses limites et on reconnaît plus facilement les mérites et les possibilités des autres. C’est le meilleur stimulant à s’intégrer et à s’insérer dans la pastorale d’ensemble et dans les activités des autres groupes et secteurs.

Pluralisme. Les circonstances étant tellement diverses, apparaissent aussi des formes bien différentes de service. Car l’insertion ne se limite pas à une classe sociale, par exemple celle des pauvres, mais elle inclut le monde intellectuel, universitaire, professionnel, culturel ou « sous-culturel ». Chacun de ces secteurs possède des caractéristiques humaines qu’il faut comprendre, et ceci ne s’obtiendra que par l’expérience de l’insertion qui nous conduit au plus intime des réalités avec leur richesse, leur complexité et leurs nuances, et par la réflexion éclairée par l’Esprit. De cette façon, on cernera mieux les traits originaux de son charisme et on trouvera les formes de service qui lui sont le mieux accordées ; en même temps, on appréciera le charisme des autres en les voyant à l’œuvre dans leurs propres groupes. On obtiendra aussi une coopération plus efficace, organique et diversifiée qui évite les doubles emplois et la concurrence avec des œuvres et des méthodes pour lesquelles d’autres sont plus qualifiés. Chacun travaillera avec le maximum de rendement quand il aura trouvé sa place et ses activités dans la pastorale d’ensemble de l’Église locale ou universelle.

Le problème de l’insertion présente maintes difficultés, les unes dues à l’incompréhension de ce qu’elle signifie exactement, d’autres résultant de l’inertie qui s’oppose à un changement pourtant nécessaire de mentalité et de vie.

Pour résoudre ce second type de difficultés, il faut raviver l’esprit surnaturel apostolique. Le zèle des âmes et le désir d’un apostolat efficace doivent vaincre l’inertie et les obstacles. C’est une question de réalisme apostolique, d’affermissement de la vie intérieure et d’abandon plus généreux au Seigneur.

Comment s’y prendre avec le premier type de difficultés ? Il faut présenter le problème en toute clarté, dans le détail, avec sa force et son réalisme. Mais c’est surtout la formation qui est en cause. Durant la période de formation, il faut apprendre aux jeunes religieux à assimiler personnellement l’expérience chrétienne : expérience vitale enracinée dans la foi, qui donne sens et mesure à toutes les réalités humaines. C’est en connaissant les conditions réelles de la vie que nous nous connaissons nous-mêmes et que nous évitons le risque de tomber dans l’égoïsme, l’individualisme et un isolement irresponsable. Il faut donc faire connaître à nos jeunes gens les conditions réelles de la vie des hommes qui souffrent, avec leurs difficultés, leurs erreurs et leurs aspirations.

Tout ce problème de l’insertion implique un aspect communautaire très important. Individuellement, il serait très difficile, voire impossible, de réussir une authentique insertion, si la communauté elle-même n’était pas insérée. Au contraire, une communauté insérée aide puissamment ses membres à vaincre les résistances, les craintes, les apathies qui souvent empêchent de comprendre en leur pleine vérité les problèmes sociaux, économiques et politiques. Une communauté « conscientisée » dans ce sens est le meilleur centre pédagogique pour ses membres et un stimulant auquel il est difficile de se soustraire.

Voilà la clef pour surmonter la tension dont nous parlions plus haut, entre le détachement du monde et l’insertion dans le monde, entre être dans le monde et ne pas s’identifier avec le monde sécularisé et laïcisé, entre participer à la réalité du moment et conserver en même temps l’esprit de consacrés et d’envoyés. De plus, il n’y aura même pas de tension entre formation et insertion, car l’insertion, loin d’être un obstacle à la formation, spécialement la formation académique, lui apportera l’appoint d’une motivation : le réalisme de la vie et de ses problèmes est d’ordinaire le meilleur aiguillon pour éveiller le désir d’approfondir, par l’étude et la recherche, les solutions possibles, et pour mieux comprendre et apprécier la valeur des études académiques.

L’insertion aplanit aussi l’opposition entre apprendre et enseigner. En effet – l’expérience le montre, spécialement en ces temps de mutations rapides –, le contact humain, même avec les plus ignorants et les plus humbles, est une grande école où s’apprend la « science de l’homme », qu’il n’est pas possible d’acquérir en dehors de ce contact avec la vie de tous les jours. Et ceci nous aide à mesurer toute la nécessité de nous maintenir en attitude permanente de disciples, en vue d’une action apostolique capable d’assister l’homme moderne et le monde où nous vivons.

Borgo S. Spirito 5 - C.P. 6139
I 00100 ROMA, Italie

N.D.L.R. - La conférence ci-dessus sera reprise dans le recueil d’articles du Père Arrupe que les Éditions Lumen Vitae (Bruxelles) préparent sous le titre Pour un meilleur service.

[11 Tm 6,11. Synode des Évêques de 1976 : L’évangélisation du monde moderne, p. 22.

Mots-clés

Dans le même numéro