Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Puebla et les religieux

José Maria Guerrero, s.j.

N°1979-5 Septembre 1979

| P. 266-286 |

Religieux et religieuses latino-américains ont une large part à la vie de l’Église dans leurs pays. Aussi nous a-t-il semblé bon de reproduire ces pages où J. M. Guerrero présente une analyse détaillée des textes de Puebla concernant la vie religieuse. Les lignes de force qui s’en dégagent – expérience de Dieu, communion fraternelle, option préférentielle pour les pauvres, insertion dans l’Église locale – y sont développées dans une optique avant tout pastorale. Elles rejoignent les préoccupations majeures de la vie religieuse dans nos pays et peuvent éclairer nos propres discernements.

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Nul doute que Puebla n’ait été un événement ecclésial de première importance. Il suffit de penser que les Églises d’Amérique latine comptent 42 % des catholiques du monde entier, et en seront bientôt plus de la moitié. En effet, 41 % des Latino-américains ont moins de 14 ans : cela signifie que, si l’indice démographique se maintient, la population passera de 320 millions aujourd’hui à 630 millions dans vingt ans [1].

Notre espérance n’a pas été déçue

Les évêques étaient conscients de leurs responsabilités et arrivèrent à Puebla remplis de préoccupations et de problèmes, mais s’en retournèrent remplis d’espérance en l’avenir : « Notre espérance n’a pas été trompée », disait l’un d’entre eux au moment de quitter Mexico. Tous auraient pu signer cette parole.

L’Esprit du Seigneur a soufflé à Puebla et a rendu possible ce qui humainement ne le paraissait pas : que 364 participants (dont 218 évêques) aient pu, en 18 jours à peine, élaborer sur tant de thèmes difficiles et compliqués une réflexion priante à la fois incarnée et inspiratrice et d’une évidente limpidité évangélique.

Le document final se montre en même temps ouvert au point de vue doctrinal et soigné dans sa rédaction afin d’éviter les malentendus possibles. Il est clair dans ses applications et, par moments, fort et exigeant. C’est une lecture renouvelée de l’Évangile, faite en Amérique latine et pour elle, mais qui franchira sans aucun doute nos frontières et interpellera d’autres Églises.

Puebla n’est pas seulement un point d’arrivée mais, avant tout et par-dessus tout, le principe d’une nouvelle étape dans la marche en avant de la vie ecclésiale en Amérique latine.

Le fil conducteur de tout le document, qui a servi de catalyseur pour unifier les perspectives diverses et les différents points de vue, est communion et participation. Cette expression pourra et devra orienter à l’avenir l’option pour l’homme, dans sa dignité et ses droits. Dans cette optique, qui évite les dichotomies et les oppositions, s’ouvre un dialogue franc et loyal. Puebla est une clé d’interprétation pour relire les événements de nos Églises latino-américaines et notre réalité, ainsi que pour discerner les engagements évangélisateurs. Puebla est, comme le reconnaît le document dans son introduction, « avant tout, un esprit » : l’esprit d’une Église qui s’engage avec une vigueur renouvelée et une ardeur évangélisatrice au service de nos populations. Sa mise en œuvre doit suivre l’appel vivant et transformateur de celui qui a planté sa tente au cœur de notre histoire, avec pleine fidélité au Seigneur, à l’Église et à l’homme.

Je ne prétends pas porter un jugement global sur le document de Puebla. Mon objectif est plus modeste : présenter la partie consacrée aux religieux et y joindre quelques réflexions personnelles.

Tonalité et perspective du texte sur la vie consacrée

Notons d’abord quelques traits saillants du document.

1) On est vivement impressionné par l’ampleur du diagnostic sûr, la réflexion profonde mais inscrite dans une perspective concrète, et la recherche hardie de voies nouvelles qui marqueront fortement l’avenir de la vie religieuse en Amérique latine.

Le document de consultation (DC) consacre à peine sept numéros de son texte à la vie consacrée ; le document de travail (DT), douze ; le document définitif de Puebla (DP), cinquante-trois !

2) DC et DT analysaient la vie religieuse en termes de valeur, c’est-à-dire portaient sur elle un jugement global de valeur ; DC parlait d’« aspects positifs et négatifs », d’erreurs et de réussites. En revanche, dans DP le point de vue est différent. Aucun jugement de valeur n’est formulé. On y parle plutôt de tendances qui indiquent les lignes de force et manifestent un désir animant la vie religieuse, tendances qui sont le fruit du climat de rénovation et de recherche, en réponse à une plus grande exigence évangélique. Constater des tendances est plus facile qu’évaluer des faits (dans quelle perspective se fait l’évaluation et avec quels critères ?).

De la sorte on évite des polémiques stériles et on gagne en sérénité et en objectivité.

3) Une tonalité de foi et d’espérance résonne tout au long du texte, qui ne tombe pas dans la tentation facile d’un triomphalisme à outrance, mais ne fait pas la moindre concession à un défaitisme anti-évangélique.

Le texte relève plus les aspects positifs qu’il ne blâme les traits négatifs, bien qu’il signale honnêtement çà et là quelques déficiences. Il préfère éveiller des espoirs plutôt que de relever sévèrement les défauts et les erreurs.

4) Ce n’est pas que tout soit dit, ni le soit parfaitement. Nul doute que tout ne soit perfectible, tant pour le fond que pour la forme. Mais dans l’ensemble, c’est un texte de valeur et inspirateur qui aidera beaucoup les religieux à donner une réponse vitale aux graves défis que rencontre aujourd’hui leur créativité apostolique.

La vie religieuse en elle-même est évangélisatrice

Le texte se divise en trois parties : 1) Prise de conscience de la réalité de la vie religieuse en Amérique latine. 2) Réflexion doctrinale sur la situation de la vie religieuse. 3) Grandes options qui marqueront les lignes d’action pour la vie religieuse dans le présent et l’avenir de l’Amérique latine.

L’idée centrale de tout le texte, autour de laquelle tourne toute la réflexion est que la vie religieuse en tant que telle, c’est-à-dire en son être même, et non seulement par son activité pastorale, est évangélisatrice dans le cadre de l’orientation fondamentale « communion et participation » prise à Puebla pour l’Amérique latine.

Le texte commence par une déclaration et un engagement des évêques.

Ils déclarent leur « joie [2] » de constater la présence et le dynamisme de tant de personnes consacrées qui, hier comme aujourd’hui, luttent au service de la foi et de la promotion de la justice aux avant-postes de l’Église. Environ 80 % du personnel apostolique de l’Église est formé par des membres d’instituts religieux (quelque 170.000 religieux et religieuses).

Les évêques s’engagent à promouvoir et à accompagner la vie consacrée, en respectant son identité propre.

Puis le texte reprend les tendances les plus significatives et les plus rénovatrices de toute l’expérience de la vie religieuse en Amérique latine, et les ramène à quatre.

Première tendance. Expérience de Dieu, mélodie de tout le chant

« Il y a certains signes qui expriment un désir d’intériorisation et d’approfondissement de l’expérience vécue de la foi parce qu’on a constaté que, sans le contact avec le Seigneur, il n’est point d’évangélisation convaincante et persévérante. »

Ceci veut dire, je crois, que nous, les religieux, sommes en train de redécouvrir : – que nous ne pouvons pas être apôtres sans être disciples, c’est-à-dire des hommes « qui ont vécu avec le Seigneur Jésus » (cf. Ac 1,21) ; – qu’il faut vivre l’Évangile si on veut le proclamer tel qu’il est ; – et qu’être témoins de la Bonne Nouvelle, c’est la proclamer devant les hommes avec une vie transformée : « Ce que nous avons entendu, ce que nos yeux ont vu, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché..., ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons maintenant » (1 Jn 1,1-3).

Peut-être, au fond, y a-t-il quelque chose de plus encore. Elles s’écroulent l’une après l’autre, certaines explications de la vie religieuse qui n’ont pas supporté le choc impitoyable et répété de tant de courants et de crises d’aujourd’hui. Mais les religieux qui ont bâti les fondements de leur surprenante aventure sur le roc ferme, n’ont pas chancelé (cf. Lc 6,47-49). Et ce roc est la foi dans le Seigneur Jésus qui continue à inviter quelques-uns, comme hier les fils de Zébédée et Lévi, à quitter leurs barques et leurs filets, leurs comptoirs et leurs intérêts, pour le suivre, et ils ne peuvent vivre sinon en le suivant totalement et radicalement (cf. Lc 5,11).

Comme l’ont fait les apôtres, ils abandonnent tout pour sa cause, parce que lui, il est devenu la priorité totale de toute leur existence, leur projet de vie, et le noyau centralisateur de leur propre histoire. Nous touchons ici les racines de toute vocation authentique ; ce qui, en définitive, la justifie et l’explique pleinement. Sans cet enthousiasme mystérieux que crée la rencontre avec le Seigneur, les gestes des Apôtres et de tant d’autres tout au long de l’histoire, comme François d’Assise, Ignace de Loyola, Thérèse de Jésus, etc., sont absolument illogiques. Les religieux ne nient ni ne déprécient aucune valeur. S’ils renoncent à un bien, c’est pour un autre qui, lorsqu’on est appelé à cette suite du Christ, est le meilleur.

Il s’agit d’une attitude existentielle, d’une expérience vécue de foi et d’amour, réfractaire à toute explication conceptuelle. Personne n’est capable de l’exprimer. Celui qui l’éprouve est appelé à suivre le Christ sans conditions.

C’est une expérience qui saisit l’homme entier, le rend souverainement libre, l’unifie de l’intérieur en une intégration surprenante, parce que l’expérience de Dieu est essentiellement transformante [3].

Quelqu’un a dit que l’expérience de Dieu est comme la voix d’un soliste qui chante la mélodie principale dans un chœur. Toutes les autres voix doivent s’harmoniser autour d’elle. Aucune valeur ne peut la remplacer. Sans elle, la vie religieuse perd non seulement son harmonie, mais son sens même.

« On veillera, continue le texte, à ce que l’oraison suscite une conversion dans l’attitude de vie, que l’oraison conduise à la vie et que la vie exige des moments forts d’oraison. »

Ainsi s’exprime, comme exigence et recherche, la solution du vieux problème : oraison - vie. Il faut obtenir que, dans un tout parfaitement intégré, notre vie et notre oraison deviennent évangélisatrices et annoncent efficacement Jésus-Christ aujourd’hui. Le texte parle de visée. L’idéal est d’être contemplatif dans Faction. La tension est toujours réelle, et la synthèse très laborieuse ; mais il faut tendre à l’une et à l’autre si nous ne voulons pas nous perdre en oppositions stériles qui finissent par nous appauvrir et nous épuiser.

Par suite, l’oraison du religieux (et de tout chrétien) ne peut pas se transformer en une évasion de la vie réelle et de l’engagement apostolique (ce ne serait pas une oraison chrétienne), ni non plus se réduire à un activisme déréglé qui implique souvent la dépersonnalisation de la rencontre et par conséquent la perte du dialogue devant le Seigneur (trait tout à fait caractéristique de l’oraison chrétienne). Le texte reconnaît loyalement que « certains religieux ne sont pas parvenus à intégrer vie et oraison ». Et ceci est le cas « spécialement s’ils sont absorbés par l’activité, ou si dans leur insertion il manque des intervalles d’intimité, ou s’ils vivent une fausse spiritualité ».

Un autre phénomène encore est constaté : « Outre la recherche de l’oraison personnelle, on tient de manière spéciale à l’oraison communautaire avec communication de l’expérience de la foi, avec discernement sur la réalité, en priant conjointement avec le peuple. »

Le document ne pose pas le problème sous forme d’alternative, comme certains l’ont fait : oraison personnelle ou oraison communautaire. Déjà saint Ignace d’Antioche comparait l’oraison de l’Église à un chœur auquel chacun doit participer avec le « ton de Dieu ». L’oraison communautaire doit être l’expression d’un groupe de croyants qui vivent ensemble une même vocation pour une même mission. C’est la prière d’une communauté qui s’adresse au Seigneur vivant au cœur de son histoire, qui partage son expérience et cherche fraternellement les chemins de Dieu pour elle.

L’oraison doit être « visible et stimulante ». Et on redécouvre la veine de la grande tradition de l’Église (la prière liturgique, les psaumes, surtout l’Eucharistie et les dévotions traditionnelles).

Deuxième tendance. La communauté fraternelle : un nouveau centre de gravité

De plus en plus s’accentue un nouveau style communautaire. Le centre de gravité se déplace du comportement « régulier » aux relations interpersonnelles des membres, avec une dimension de foi (il s’agit d’un processus). Les religieux doivent être « amis dans le Seigneur », selon une heureuse formule ancienne. Amitié mûre, adulte, affectueuse, sincère, mais avec une dimension nouvelle qui lui donne une valeur spéciale : la valeur de la fraternité chrétienne. Ce sont des groupes de croyants qui s’accueillent avec simplicité, dialoguent avec liberté et respect, participent de manière responsable en partageant ce qu’ils sont et ce qu’ils ont, se connaissant en profondeur, s’acceptant comme ils sont et s’aimant en vérité.

Si chez les membres manque la conscience pratique qu’ils sont « appelés ensemble par le Seigneur », nous n’aurons jamais une communauté de foi. Ceci ne veut pas dire que nous ignorions les affinités psychologiques et intellectuelles des membres d’une communauté ; mais une vraie communauté « chrétienne » ne se fonde ni exclusivement ni principalement sur ces affinités. Communauté de foi signifie que les autres membres de la communauté, tels qu’ils sont, sont un don du Seigneur pour moi, et même un don nécessaire dans la vocation que le Seigneur nous a assignée.

Selon le document, « il y a des styles différents de vie communautaire... pour certaines œuvres et, en harmonie avec les différents charismes de fondation, il existe des communautés nombreuses ».

Certains diront que les communautés nombreuses sont simplement des restes d’une histoire qui ne se répétera pas, parce qu’elles rendent impossibles ou très difficiles les relations interpersonnelles qui sont à la base de toute communauté authentique. D’autres penseront qu’une œuvre de grande envergure (Université, maison de formation, hôpital) n’exige pas nécessairement une communauté nombreuse, puisqu’il n’y a pas de raison d’identifier communauté de travail avec communauté de vie. Une autre formule n’est-elle pas possible : celle qui consiste à intégrer plusieurs petites communautés (avec un rythme communautaire plus prononcé) en une communauté plus nombreuse qui aurait nécessairement un autre rythme beaucoup moins intense ? C’est une formule qui a été expérimentée avec succès, d’après le P. Arrupe, dans les maisons de formation [4].

En tout cas – et ceci ne semble pas être dit dans le texte –, il ne serait pas très naturel de promouvoir un modèle unique de communauté, quel qu’il soit. Il existe des personnes vraiment appelées par le Seigneur, qui ne supporteraient pas une petite communauté. On ne peut les juger, pour ce motif, comme non aptes à la vie religieuse, bien qu’elles puissent ne pas être aptes à des travaux déterminés et à certaines formes de vie religieuse. Il est vrai cependant qu’il faudra exiger d’elles un minimum de capacité de relation, de communication et de don de soi aux autres qui les rende propres à vivre en communauté là où le Seigneur les met.

Mais dans le texte apparaît le phénomène des « petites communautés » qui surgissent de tous côtés. Je crois que quand on parle de « petites communautés », il s’agit, plus que du nombre, d’un style de vie que le nombre réduit peut grandement favoriser. Il semble évident que les véritables relations humaines, pour peu qu’on veuille les approfondir, exigent un groupe à dimensions humaines. Sinon, il y a deux risques : un rassemblement sans visage ou des relations purement formelles.

À Puebla, on n’a porté aucun jugement de valeur sur les petites communautés. (Nous savons que dans la Commission qui a préparé le texte, tous n’étaient pas d’accord sur l’appréciation de ces communautés. Les évêques, en général, étaient plutôt quelque peu critiques –, ils étaient sept ; par contre, les religieux – six religieux et six religieuses –, tout en reconnaissant les déficiences, étaient beaucoup plus positifs.) En réalité, que faut-il juger ? Le projet en soi, ou telle ou telle réalisation concrète ? Est-ce qu’une expérience valable en soi ne peut pas échouer par manque de maturité, manque d’équilibre et de préparation, etc., chez ceux qui l’ont réalisée ?

Plutôt que d’évaluer, on a préféré signaler les conditions pour que ces petites communautés parviennent au résultat désiré. Elles se ramènent à celles-ci : « motivation évangélique, communication entre personnes, oraison communautaire, travail apostolique, évaluations, intégration dans l’Institut et dans le diocèse par la médiation du service indispensable de l’autorité ».

Il semble que le grand problème des « petites communautés » soit, par-dessus tout, une question de personnes : pour quoi se réunissent-elles ? L’Évangile est-il leur ultime motivation ? En vue de quoi se réunissent-elles ? Pour vivre plus efficacement leur mission évangélique ? Quelles sont les personnes qui se réunissent ? Sont-elles suffisamment équilibrées et mûres dans leur foi et dans leur expérience humaine ? (Celles qui ne conviennent pas pour une communauté de style plutôt traditionnel, fréquemment ne conviennent pas non plus pour une communauté restreinte.)

Une condition qui, à mon avis, est d’une importance énorme, c’est la dernière que signale le texte : « l’intégration dans l’Institut et dans le diocèse ». Sans cette ouverture et cette intégration, on court le risque d’aboutir à une secte. Le schisme est toujours une tentation pour les charismes. S’ouvrir aux autres, se sentir interpellé par les autres, partager avec simplicité, sans aucune prétention messianique, est la meilleure façon de vivre oxygéné et ouvert à l’Esprit. Il ne semble pas très chrétien de jeter des exclusives sur les personnes ou de ne pas se rendre vulnérable aux autres.

En achevant l’exposé de cette deuxième tendance, le texte reconnaît loyalement qu’« on éprouve des difficultés spéciales à vivre ensemble et à accepter la diversité des mentalités, lorsque diminue le sentiment de foi ou quand on ne respecte pas la diversité nécessaire ».

C’est une constatation sincère. Je suis convaincu que dans cette perspective de foi seulement existe la possibilité d’une acceptation qui – sans ignorer les affinités psychologiques et en les supposant à l’intérieur de certaines limites réelles – est capable d’aimer radicalement et de partager avec des personnes très différentes, de rencontrer la personne au-delà de ses idées et de ses opinions, de nous rejoindre dans l’affirmation fondamentale du Christ qui nous unit ; ce qui permettra d’être ouvert à un pluralisme ample en une foule de choses, source de tensions enrichissantes et créatrices, et non pas de divisions ni de destruction mutuelle.

Troisième tendance. L’option préférentielle pour les pauvres

C’est la troisième tendance de la vie religieuse, « la plus caractéristique ». En fait, cette option n’est pas un monopole des religieux, mais une exigence et une responsabilité de toute l’Église d’Amérique latine. « La troisième conférence épiscopale d’Amérique latine reprend, avec une espérance renouvelée en la force vivifiante de l’Esprit, la position de la conférence de Medellin qui a fait une claire et prophétique option préférentielle et solidaire pour les pauvres, malgré les déviations et les interprétations par lesquelles certains ont dénaturé l’esprit de Medellin, malgré la méconnaissance et même l’hostilité d’autres. »

La raison en est qu’il continue d’exister de grandes majorités humiliées dans leur dignité humaine (« elles sont privées d’une pleine participation sociale et politique ») et privées de tant de choses indispensables (« la situation de pauvreté s’est aggravée »). Elles grossissent les rangs de ces multitudes immenses, « principalement nos Indiens, paysans, ouvriers, marginaux de la ville et spécialement la femme en ces secteurs sociaux, dont la condition est doublement opprimée et marginale ». Pour voir la gravité de la situation, il suffit d’une donnée qui crie vengeance au ciel : des 320 millions d’habitants de l’Amérique latine, plus de 100 millions (presque un tiers) vivent dans une extrême pauvreté, c’est-à-dire avec un revenu annuel inférieur à 75 dollars.

Il est hors de discussion que le Christ est venu évangéliser tous les hommes et que, par conséquent, l’Église ne peut exclure personne de son service libérateur. Elle doit se solidariser avec tous. Elle doit servir tous les hommes, sans distinction de races et de classes ; mais, comme a dit le Pape aux habitants du quartier de Sainte-Cécile, les pauvres sont les « préférés de Dieu ». Ils sont « créés à son image et à sa ressemblance » (cf. Gn 1,26-28), pour être ses fils, mais cette image est assombrie et même bafouée. Pour ce motif, Dieu prend leur défense et les aime (Mt 5,45). De là vient que les premiers destinataires de la mission sont les pauvres (Lc 4,18-21) et que leur évangélisation est par excellence le signe et la preuve de la mission de Jésus (Lc 7,21-23). Le Christ les a donc préférés en une solidarité libre de haine, jusqu’à la folie de la croix.

Pour cette raison il est naturel que l’Église, servante de toutes les légitimes espérances des hommes et critique de tous les esclavages qui assombrissent ou détruisent le projet de Dieu sur eux, veuille s’aligner par préférence, de façon effective, du côté des pauvres ; elle désire cheminer patiemment et humblement avec eux pour les écouter et les servir, en recherchant un projet de société plus juste, plus libre, plus fraternelle, où il n’y ait ni riches gourmands qui gaspillent le superflu, ni mendiants déguenillés qui ne possèdent même pas le nécessaire (cf. Lc 16,19-26).

L’exode vers les zones marginales et difficiles

C’est dans cette ligne de toute l’Église d’Amérique latine que se situe aussi la vie religieuse. L’option préférentielle pour les pauvres est une des grandes lignes de force qui dynamisent la vie religieuse.

C’est la tendance « la plus caractéristique de la vie religieuse latino-américaine ». Constatation pleine d’espoir et chargée d’avenir. On découvre, en effet, un exode significatif des religieux « vers des zones marginales et difficiles, dans les missions parmi les Indiens ». Il ne s’agit pas seulement d’un déplacement local mais, par-dessus tout, d’intérêt. Cette option, qui ne signifie pas exclusion mais préférence, conduit les religieux :

  • à « une approche du pauvre », à vivre plus près d’eux (dans la mesure où nous nous faisons plus des leurs, ils nous sentiront davantage comme les leurs). Il est difficile, pour ne pas dire impossible de comprendre quelqu’un et de le servir de loin.
  • « à la révision des œuvres traditionnelles pour mieux répondre aux exigences de l’évangélisation », en ouvrant leurs services aux secteurs socialement plus faibles, en les démocratisant, en les réorientant, et même en les supprimant.

Cette option s’appuie, en outre, sur une nouvelle interprétation du vœu de pauvreté qui « ne suppose pas seulement le détachement intérieur et l’austérité communautaire, mais aussi la solidarité, le partage et, en certains cas, la vie commune avec les pauvres ».

Medellin, dans la parenté et la continuité duquel se situe Puebla, a précisé que « cette solidarité signifie faire nôtres leurs problèmes et leurs luttes, savoir parler pour eux ».

« Cette action doit se concentrer sur la dénonciation de l’injustice et de l’oppression, sur la lutte chrétienne contre la situation intolérable que subit fréquemment le pauvre, sur la disposition au dialogue avec les groupes responsables de cette situation pour leur faire comprendre leurs obligations. »

Uniformité du service ou orientation de l’engagement ?

Cette solidarité avec eux, à mon sens, ne signifie pas une uniformité de service, mais une orientation de notre engagement. Elle ne nous demandera pas nécessairement une situation géographique déterminée, mais que nous soyons en tout lieu présence interpellatrice en faveur des pauvres et des opprimés. Ni que nous rompions le dialogue avec aucun groupe social, mais que nous soyons en tout dialogue la voix des sans voix.

Être solidaire des pauvres, c’est sentir en sa chair le douleur de l’oppression et de l’injustice, c’est partager avec eux leurs nécessités et leurs espérances, c’est les accompagner dans leur processus de libération intégrale, c’est faire nôtres leurs justes causes, c’est devenir leur voix, c’est dénoncer prophétiquement, avec la liberté que nous donne l’Évangile, la situation inhumaine où vit la majorité du continent.

Et cette solidarité se paie. Les dix dernières années, depuis Medellin, nous parlent de « persécutions et de vexations de nature diverse ».

Je crois que c’est un avis général chez les religieux que nous sommes encore très loin de nous identifier effectivement avec les pauvres. Et ceux-là peut-être qui travaillent avec eux de plus près, le constatent-ils mieux et en souffrent-ils davantage. Mais s’ils nous découvrent à leurs côtés, au cœur de leurs difficultés et de leurs luttes, s’ils nous voient compromis avec eux de façon désintéressée dans leurs problèmes et leurs espérances, peut-être ne nous demandent-ils pas ce que beaucoup ne peuvent donner, au moins dans le premier moment. « Les pauvres n’espèrent pas une identification qu’ils sentiraient être de façade, mais un authentique amour chrétien qui inclut l’estime sincère des personnes et la chaleur humaine de l’affection [5]. »

On ne lutte pas pour les pauvres par un style de vie qui insulte à la misère

L’option préférentielle pour les pauvres « peut évangéliser les riches qui ont le cœur attaché aux richesses, en les convertissant et en les libérant de cet esclavage de leur égoïsme », et nous engage nécessairement à vivre frugalement et modestement : on ne lutte pas pour les plus pauvres avec un style de vie qui insulte à leur misère.

Peut-être le meilleur commentaire de ce problème se trouve-t-il dans les paroles sévères et éclairantes du P. Arrupe à Montréal : « Comment vont-ils recevoir nos discours sur la justice s’ils voient que notre niveau de vie est supérieur à celui de beaucoup de nos compatriotes, si notre action s’abrite derrière des privilèges, si nos relations nous attachent aux gens opulents, aux oppresseurs et aux dominants ? Et d’un autre côté, comment va être reçu le caractère évangélique de notre message de justice si nous mettons en action la guérilla ou la violence, en excitant à un radicalisme rebelle, ou en corrompant avec des apports méthodologiques ou idéologiques athées notre travail de conscientisation ? Comment allons-nous les convaincre que nous croyons en ce que nous prêchons, s’ils nous voient timides pour dénoncer évangéliquement les injustices, par crainte des répercussions sur nos personnes ou sur nos œuvres [6] ? »

Personne ne peut évangéliser efficacement les pauvres, s’il ne s’est pas converti effectivement à eux. Si nous faisons une option loyale, généreuse et radicale pour les délaissés et les marginalisés de toujours, le reste nous viendra par surcroît.

L’objectif de cette option préférentielle est d’annoncer le Christ Sauveur « qui les éclairera sur leur dignité, les mènera à la libération de toutes leurs carences et à la communion avec le Père et les frères, moyennant l’expérience vécue de la pauvreté évangélique ». Cette option « doit conduire à établir un partage de vie humain, digne et fraternel, et à construire une société juste et libre ».

Cette recherche sincère d’une nouvelle proximité et d’une certaine ressemblance pour vivre simplement avec eux et davantage comme eux, ouvre un avenir d’espérance pour la tâche évangélique des religieux.

Le document ne veut pas terminer ce chapitre sans reconnaître loyalement que « cette option entraîne des conséquences négatives lorsque font défaut la préparation adéquate, le soutien communautaire, la maturité personnelle ou la motivation évangélique ». Quatre conditions dont devront tenir grand compte les responsables derniers de ces expériences d’insertion. Il serait lamentable que des expériences, peut-être pleines d’un avenir évangélisateur, échouent faute de maturité humaine et religieuse chez ceux qui les font. Et il serait aussi plus grave encore que soient sacrifiées des personnes qui ne sont pas préparées pour les faire.

La motivation évangélique fera que les moyens, les stratégies ou les tactiques que nous employons dans la promotion de la justice, et que les objectifs concrets soient toujours ouverts et subordonnés au bien total de l’homme, à sa libération totale (et donc chrétienne), à l’absolu de Dieu. Cette motivation nous aidera aussi à ne pas abriter, moins encore à fomenter dans notre cœur, une « lutte des classes », ou à ne pas nous croire « plus évangéliques » que ceux qui ne peuvent pas travailler dans des milieux pauvres et marginalisés. Si de pareils sentiments nous habitent, il nous serait difficile de ne pas les projeter sur ceux que nous évangélisons, ou du moins de ne pas les laisser transparaître, que nous le voulions ou non.

Quatrième tendance. Insertion dans la vie de l’Église particulière. Nous sommes devenus plus diocésains

Le document constate clairement deux faits :

  1. Une redécouverte et une expérience du mystère de l’Église particulière.
  2. Certaines tensions entre les évêques et les religieux.

Depuis Vatican II et Medellin s’est amorcé un processus de « redécouverte et d’expérience vécue du mystère de l’Église particulière ». Ceci amène les religieux à vouloir participer davantage et mieux, dans leur charisme propre, à la vie de l’Église locale (« organismes et œuvres diocésaines ou supra-diocésaines »), et les conduit à « une meilleure intégration dans la pastorale d’ensemble » (la pastorale ou bien est d’ensemble, ou bien n’est pas pastorale) ; et les évêques à insérer les religieux activement et dynamiquement dans la pastorale du diocèse.

Les évêques doivent respecter la spécificité de l’inspiration originelle des Instituts religieux, mais chaque Institut doit s’insérer dans la direction de l’ensemble de l’Église, en écartant tout provincialisme myope déjà dépassé. Un charisme sans coordination de la Hiérarchie, qui est la dernière responsable de « l’œuvre du ministère » (Ep 4, 12), finit dans l’anarchie et le désordre. Et le travail pastoral des évêques qui ignorent les charismes des fidèles, devient pauvre et stérile.

Il faut maintenir à la fois le droit inaliénable de l’initiative apostolique des religieux (et pas d’eux seuls, d’ailleurs), comme existence du fait charismatique dans l’Église, et la réalité également indiscutable que les évêques sont, en tant qu’autorité, responsables de tout ce qui se passe dans leur diocèse sur le terrain apostolique, comme exigence du fait hiérarchique.

Ces brèves réflexions personnelles aideront à comprendre les « tensions » dont parle le document, qui ne se contente pas de prendre acte du fait, mais en cherche les causes, qui sont diverses : « l’on perd de vue la mission pastorale de l’évêque ou peut-être le charisme propre de l’Institut, ou bien encore il manque un dialogue et un discernement concertés lorsqu’il s’agit de réviser les activités apostoliques ». Les évêques avouent leur préoccupation suite à « l’abandon sans consultation d’œuvres qui ont été traditionnellement aux mains des communautés religieuses ». Les plaintes portent, à mon sens, plus sur la manière (« sans consultation ») que sur le fait. Personne ne doit s’étonner que les religieux, lors d’une révision et d’une évaluation sérieuse et responsable, découvrent que certaines œuvres ne répondent plus à leur charisme actualisé et les abandonnent avec discrétion et prudence. Le problème gît en ce qu’on ne dialogue pas avec les évêques avant de créer les « vides pastoraux » qui résultent de l’abandon de ces œuvres.

C’est pour cela qu’il est nécessaire de toujours maintenir un dialogue ouvert et positif entre évêques et religieux, dans un climat fait de confiance réciproque, d’amour fraternel, de responsabilité commune, de foi vivante fondée sur la présence du Christ et l’action de l’Esprit.

Tout ira mieux si les évêques n’espèrent pas des religieux ce que ceux-ci ne peuvent donner, et si nous, les religieux, nous nous faisons « plus diocésains ».

Critères dans la perspective de la « communion et participation »

Le document ne prétend pas élaborer avec un luxe de précisions un traité sur la vie religieuse. Dans les circonstances de Puebla, ce n’était ni possible ni nécessaire. Il veut plutôt formuler des critères, comme point doctrinal de référence, dans une perspective évangélisatrice : la communion et participation qui est comme le fil conducteur de tout le document.

Dans cette perspective concrète :

1°) On découvre la vie religieuse dans le dessein de Dieu comme don de Dieu à l’Église universelle, mais qui se concrétise et s’incarne dans l’Église particulière où elle devient un « moyen privilégié d’évangélisation efficace » (Evangelii nuntiandi, 69).

2°) La vie religieuse se présente comme un appel à suivre radicalement le Christ selon l’esprit des Béatitudes. A mon avis, le document ne veut pas dire que les exigences du Sermon sur la montagne, qui expriment l’absolu de Dieu, ne valent pas pour tous les chrétiens. Elles valent pour tous indiscutablement. Mais tout chrétien n’est pas appelé à concentrer sa vie autour de ces exigences pour mettre en relief la priorité totale de Dieu, sa prééminence. Le projet de la vie religieuse est en premier lieu un désir de vivre l’Évangile dans toute sa radicalité. Ceci met les religieux en face d’options qui, si elles peuvent parfois être demandées à tout chrétien, ne s’imposent pas comme norme de vie.

3°) La vie consacrée est « une affirmation prophétique de la valeur suprême de la communion avec Dieu et entre les hommes » (cf. Evangelica testificatio, 53) et un « témoignage éminent de ce que le monde ne peut pas être transfiguré ni offert à Dieu sans l’esprit des béatitudes » (Lumen gentium, 31). Et cela parce que nous avons été appelés, dans « une communion intense et continue avec le Père », à construire « la nouvelle communion entre les hommes ».

4°) Les conseils évangéliques (la vie religieuse a toujours été comprise par l’Église comme une consécration totale à Dieu, et la forme concrète de cette consécration se réalise aujourd’hui par les vœux) se présentent dans cette même perspective d’évangélisation, en « communion participée », avec une grande richesse existentielle.

Par la pauvreté : « En vivant pauvrement comme le Seigneur, et sachant que l’unique absolu est Dieu » (l’idéal du religieux n’est pas l’indigent social, mais le Christ) :

  • les religieux annoncent la gratuité de Dieu et de ses dons, inaugurent la nouvelle justice et proclament la richesse du Règne, plus riche que nos pauvres richesses (cf. Lumen gentium, 44) ;
  • ils dénoncent prophétiquement les règnes des hommes, faits de puissance et de richesse, et ceux qui veulent accaparer égoïstement les biens que Dieu a octroyés à l’homme pour qu’à la table de l’humanité tous puissent partager le pain fraternel.

Par l’obéissance, les religieux :

  • annoncent par leur style de vie et « expriment leur communion à la volonté de Dieu » (c’est-à-dire le désir de vivre leur liberté humaine en adhérant à la volonté du Père qui nous libère des limites et de l’illusion de nos projets, pour nous ouvrir au dessein du Seigneur) ;
  • dénoncent « tout projet historique qui ne fait pas grandir l’homme dans sa dignité de fils de Dieu ».

Par la chasteté, les religieux sont appelés à une conversion pour devenir :

  • témoignage de l’alliance libératrice de Dieu avec l’homme » par la gratuité et l’universalité de son amour ;
  • présence de l’amour avec lequel le Christ a aimé son Église » (cf. Ep 5,25), en étant des hommes pour tous les hommes en amitié et communion, toujours et totalement disposés à servir gratuitement, par amour ;
  • signe lumineux de la libération eschatologique, vécue dans la remise à Dieu et dans la nouvelle et universelle solidarité avec les hommes ». Ainsi est préfiguré l’avenir de l’humanité en gestation qui atteindra sa plénitude lorsque le Christ présentera le Royaume au Père (cf. 1 Co 15,28).

Ce témoignage, cette présence, ce signe sont d’autant plus significatifs et inquiétants quand on vit au milieu d’un monde où l’amour est vidé de sa plénitude, où la désunion accroît partout les distances, où la jouissance se dresse comme une « idole ».

5°) On rappelle aux religieux qu’ils doivent se convertir en une prophétie vivante et en action « de la valeur suprême et de l’efficacité apostolique de l’union avec le Père » par leur vie « d’oraison continuelle ».

6°) Par « leur vie de communion fraternelle, vécue avec toutes ses exigences », affirme le document, ils sont « le signe transformateur que l’Esprit répand dans leurs cœurs, plus fort que les liens de la chair et du sang ». Un amour qui est capable de faire que des personnes, parfois différentes, puissent se sentir fraternelles, est un signe d’espérance et « ferment de communion entre les hommes » qui, bien qu’étant si divers, doivent se sentir plus proches et plus fraternels.

7°) Les religieux, continue Puebla, sont appelés à participer à la mission du Seigneur. Ce n’est pas un privilège qui leur est propre, mais la responsabilité de tous. Tout baptisé est par essence un « missionnaire ». Les religieux, pourtant, « sont invités à vivre le commandement nouveau par une donation gratuite à tous les hommes, avec un amour qui n’est pas particulariste, qui n’exclut personne, mais qui s’adresse de préférence au plus pauvre ».

8°) Enfin, une ligne de force tout au long de ce document, c’est l’insistance continuelle sur la fidélité au charisme propre. C’est à partir de là que les religieux doivent évangéliser. Ainsi seulement « se rend présent l’Esprit Saint qui évangélise les hommes avec sa richesse multiforme ».

Le problème est d’être capables de faire une relecture originale du charisme, en fonction des circonstances toujours nouvelles. Tel est le défi adressé à toutes les Congrégations religieuses.

Options en vue d’une vie consacrée plus évangélisatrice

C’est la troisième partie du document, très brève bien sûr, mais pleine de pistes pour l’avenir. Les évêques s’engagent à collaborer avec les supérieurs pour réaliser les options suivantes :

  1. Consécration plus profonde ;
  2. Consécration comme expression de communion ;
  3. Mission plus engagée.

Examinons-les brièvement.

Consécration plus profonde : remise totale à Dieu, au service des hommes

Pour parvenir à cette consécration plus profonde, le document signale certaines pistes :

  1. « Accroître la mise en œuvre de la consécration totale et radicale à Dieu » dans sa double dimension (le texte parle de « deux aspects inséparables et complémentaires ») de don de soi (donation généreuse et totale à Dieu) et de mission (envoyés par Dieu aux hommes en un service inconditionnel et gratuit, instruments de sa présence parmi leurs frères).
  2. « Promouvoir l’attitude d’oraison et de contemplation qui découle de la Parole du Seigneur écoutée et vécue dans les circonstances concrètes de notre histoire. »
  3. « Valoriser le témoignage évangélisateur de la vie consacrée. » La vie religieuse est évangélisatrice non seulement par ce qu’elle fait, mais par ce qu’elle est en elle-même. C’est là l’idée-force de tout le texte, par laquelle s’ouvre le chapitre des religieux.
  4. Il en est ainsi parce qu’elle est « comme l’expression vitale des valeurs évangéliques proclamées dans les Béatitudes ». Il est évident que l’être du religieux conditionne tout son faire (ce ne sont pas les choses qu’il fait qui le distingueront, mais les dispositions qui inspirent ses actes).
  5. « Revitaliser la vie consacrée moyennant la fidélité au charisme propre et à l’esprit des fondateurs. » C’est une préoccupation plusieurs fois formulée : il ne faut pas perdre l’identité du charisme propre (ce serait appauvrir l’Église), mais il faut le relire à la lumière « des nouveaux besoins du Peuple de Dieu » (une réponse qui ne répond plus à aucun problème, est-ce encore une réponse ?)
  6. Accentuer une sélection soigneuse et prudente des candidats et les former adéquatement, face « aux circonstances particulières et changeantes de notre réalité ».

Consécration comme expression de communion

On insiste fortement sur cette option des religieux. Il faut accroître la communion fraternelle :

  • à l’intérieur des communautés. Nos relations interpersonnelles doivent aller beaucoup plus loin que les manifestations bienveillantes d’une étiquette traditionnelle. Seul un groupe d’amis dans le Seigneur pourra communier dans l’exécution de sa tâche évangélisatrice, discernée en commun et accomplie fraternellement en équipes ;
  • entre les Congrégations, en s’ouvrant aux autres avec simplicité de cœur, pour accroître l’unité à l’intérieur du pluralisme des charismes particuliers ;
  • à l’intérieur du diocèse. Il faut créer un climat « de communion ecclésiale organique et spirituelle autour de l’évêque ». Les religieux appartiennent à la « famille diocésaine » et l’évêque doit leur permettre de « vivre leur appartenance particulière ». Les religieux prêtres sont aussi des coopérateurs de l’évêque, et pour ce motif il faut qu’ils interviennent avec une imagination créatrice dans la recherche d’une pastorale d’ensemble, et qu’ils planifient, travaillent et évaluent avec une responsabilité collégiale et en accord avec tout le Peuple de Dieu. Il faut dépasser les barrières d’antan.

Il ne doit pas y avoir un « eux » et un « nous autres », mais une communauté croyante évangélisatrice qui s’engage dans une tâche d’évangélisation. Pour la création de ce climat, l’évêque a une grave responsabilité, mais tous doivent lutter pour la communion sans permettre la moindre faille dans l’unité fraternelle.

On insiste sur le souci de « promouvoir la pleine adhésion au magistère de l’Église, en évitant toute attitude doctrinale ou pastorale qui s’écarte de ses orientations ». À dessein le document ne reprend pas textuellement l’expression « magistère parallèle » du discours par lequel le Pape a ouvert la Conférence de Puebla ; il a préféré faire un appel positif à l’adhésion au magistère, en mettant entre parenthèses la référence explicite au discours de Jean-Paul II.

Pour finir, le document fait deux sages recommandations : a) que les religieux connaissent mieux la théologie de l’Église particulière, et le clergé séculier celle de la vie consacrée. Cette connaissance contribuera à fortifier une authentique pastorale organique au niveau du diocèse et de la Conférence épiscopale, b) que s’établissent des relations institutionnalisées entre les Conférences épiscopales et celles des supérieurs religieux.

Mission plus engagée

Où et avec qui sont les religieux ?

Il faut encourager les religieux à prendre un engagement préférentiel pour les pauvres « dans la spécificité de leur vocation ». (« Vous êtes des prêtres religieux, vous n’êtes pas des dirigeants sociaux, des leaders politiques ou des fonctionnaires du pouvoir temporel » : ce sont les termes de Jean-Paul II que reprend le texte.) Engagement préférentiel veut dire prédilection sans exclusivisme. Les religieux doivent se demander sincèrement : où et avec qui sommes-nous ? Combien ? Dans quelle perspective et avec quel esprit travaillons-nous ? Vers où s’oriente notre engagement ? Quel est notre but ?

On engage les religieux à ce que, comme levain de Dieu, ils imprègnent évangéliquement « les domaines de la culture, de l’art, de la communication sociale et de la promotion humaine ».

On les exhorte à prendre « à l’intérieur de l’Église particulière les postes d’avant-garde évangélisatrice, en communion fidèle avec leurs pasteurs et leur communauté, et dans la fidélité au charisme de leur fondation ». Les religieux ont écrit les plus belles pages de leur histoire aux avant-postes de l’Église. Personne ne peut douter que, par la disponibilité qu’entraîne leur consécration et par l’appui communautaire de l’Institut dont ils font partie, ils ne puissent être davantage munis pour affronter des missions difficiles et audacieuses [7]. C’est ce qu’exige aussi la distribution inégale des forces évangélisatrices en Amérique latine.

Enfin, ils doivent « stimuler la fidélité au charisme de leur fondation », mais relu en fonction de l’« ici et du maintenant » qu’il nous est donné de vivre, c’est-à-dire face aux besoins du Peuple de Dieu. Fidélité ne signifie pas immobilité. « Souvent une fidélité mal comprise au fondateur, à la fondatrice, a paralysé un développement authentique du charisme en le maintenant de force dans des structures et des terminologies du passé, mutilant ainsi à la base l’expérience fondamentale qui est toujours capable d’incarnation et ouverte. »

Puebla ouvre un avenir d’espérance pour toute l’Amérique latine. Un nouveau chapitre commence de l’histoire évangélisatrice de l’Église, et les religieux doivent y apporter une contribution généreuse et inconditionnelle.

c/o Conferencia de Religiosos de Colombia
Colle 71 n° 11-14 BOGOTA 2 D.E. Colombie

[1Article paru dans Vinculum (Bogota), n° 138 (janvier-avril 1979), 14-32, traduit avec l’aimable autorisation de l’auteur et de la Conferencia de Religiosos de Colombia.

[2Les guillemets encadrent des passages ou des mots empruntés au document de Puebla.

[7Cf. Evangelii nuntiandi, 69, 3.

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