Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

L’Église et les exclus

Joseph Wresinski

N°1979-4 Juillet 1979

| P. 237-245 |

Ce texte reprend l’essentiel d’une conférence que le fondateur du mouvement « Aide à Toute Détresse » (ATD) a donnée à un groupe de jésuites rassemblés pour réfléchir ensemble à un des objectifs prioritaires de leur Province : la solidarité avec les plus pauvres. Après avoir évoqué certains traits moins connus de la vie de saint Ignace, en particulier sa prise en charge de la misère des rudes, du « menu peuple » de son temps, l’auteur contemple l’Église « condamnée à rejoindre l’exclu parce qu’elle est l’Église du Christ réprouvé ». Ces pages peuvent éclairer tous ceux et celles qui sont « situés par leur être le plus profond dans le dynamisme de l’Église » (Evangelii nuntiandi, 69) et les aider à discerner les orientations à prendre dans la fidélité à leur charisme propre.

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Pour comprendre ce qu’est le monde des exclus, je commencerai par retrouver qui étaient les exclus pour saint Ignace lui-même et pour ses premiers compagnons. Quelles étaient leurs attitudes, leurs réponses face aux exclus de leur temps : les rudes (les simples). Alors nous pourrons peut-être, à la lumière de ce qu’ils ont fait, dénoncé, voulu changer, poser nos propres questions et aller au bout de nos propres réponses dans l’Église d’aujourd’hui.

Saint Ignace, c’est quelqu’un qui a voulu prendre en charge les misères du « menu peuple » de son temps. Et le menu peuple, c’est celui qui subit en première ligne les fléaux sociaux (paupérisme, prisons, galères, famines, invasions, prostitution...). Le menu peuple, pour saint Ignace de Loyola, ce sont tout spécialement les enfants et les rudes, sur lesquels il attire sans cesse l’attention.

Pourquoi ? Parce que les enfants, à cette époque, étaient dans une situation d’oubliés, du moins dans les milieux pauvres. Quant aux rudes, ce sont, en gros, tous ceux qui ne sont pas dans le monde du savoir, de la pensée. Ce sont donc : les ignorants, les frustes, les pauvres en instruction, en expression, en « relations ».

Saint Ignace et ses compagnons se sont employés à démontrer dans leur chair et dans leur coeur qu’on ne peut pas être vraiment pauvre à la suite du Christ sans assumer le sort des plus pauvres de son temps, des plus pauvres de ce monde.

Et c’est pourquoi saint Ignace distribuait tout son argent aux mendiants de Ferrare (Italie) et pourquoi ce sont les premiers jésuites à Rome (1538) qui, à cette époque où sévit la famine, amenaient chez eux « la plus grande quantité » de mendiants qu’ils pouvaient trouver, leur lavaient les pieds, restauraient les épuisés, soignaient, instruisaient... Et ce sont les jésuites encore qui, au concile de Trente, à la demande de saint Ignace, logent dans un hôpital afin que, pendant le concile, ils soient en contact permanent avec toutes les douleurs et toutes les déchéances.

Et c’est la fondation, par exemple, de cette extraordinaire maison Sainte-Marthe (en 1543 à Rome) où les courtisanes désireuses de changer de vie étaient vraiment aidées. Sans doute, de telles maisons existaient déjà, mais ce qui est extraordinaire à la maison Sainte-Marthe, c’est tout d’abord qu’aucune catégorie de personnes n’y était refusée. Ailleurs, les malades, les trop vieilles, les laides, les femmes mariées étaient exclues. Cette sélection abandonnait à leur sort toutes celles que les misères de l’âge, de la santé, de la fortune, reléguaient au bas de l’échelle sociale. Saint Ignace refuse cette exclusion.

Mais il va plus loin, et c’est cela qui est encore plus extraordinaire pour l’époque. Il va chercher avec ces femmes, avec elles et non pour elles, la solution la meilleure pour chacune d’elles. Jusqu’ici, il n’y avait d’autre voie pour une courtisane repentie, comme on disait, que la clôture perpétuelle, les trois vœux. Lui va tout faire pour leur offrir la possibilité de vivre, de retrouver leur vocation profonde (retourner à leur mari, se marier ou embrasser la vie religieuse). C’était, à l’époque, une attitude tellement originale, novatrice, qu’on se doute bien qu’elle valut à leur auteur difficultés, voire calomnies et diffamation (ironies, procès, menaces).

Si j’ai voulu évoquer rapidement ces quelques faits, c’est parce que j’y ai vu les trois caractéristiques essentielles d’une solidarité selon l’Évangile, avec ceux qui forment le « menu peuple », c’est-à-dire les misérables, les exclus, le quart monde. Et ces trois caractéristiques ce sont : le refus d’exclure ; le respect de la libellé de ceux avec lesquels on se solidarise, qu’on pourrait encore appeler la capacité et la volonté de les considérer comme nos égaux ; l’engagement jusqu’au bout avec eux, malgré les attaques de la société, les calomnies, les condamnations.

L’Église est condamnée à rejoindre l’exclu

Je voudrais dire qu’en cela vous êtes vraiment dans la ligne de l’Église, vous répondez à la vocation qui est sienne et vôtre. En effet, engagés dans l’Église ou choisis par l’Église, nous sommes condamnés à incarner en elle et en son nom ces trois caractéristiques.

Il nous est enjoint de rejoindre l’exclu, par l’Église qui, par essence, est l’exclue parfaite d’un monde dont elle n’est pas ; par l’Église qui est le rassemblement de tous les souffrants : pécheurs, malades, prisonniers, exclus.

Toute l’histoire de l’Église révèle, en effet, que sa démarche fondamentale a été de proclamer que les plus pauvres sont la chair de sa chair ; a été la reconnaissance des hommes considérés comme porteurs du laid, du sale, du déchu ; a été de proclamer qu’ils sont fils de Dieu, présence de Dieu parmi nous, qu’ils sont non seulement membres du Royaume, mais qu’ils en sont la réalité existentielle ; que sans eux l’Église n’a pas d’existence sociologique et historique. Voilà pourquoi il importe qu’aucun de ces petits ne se perde. Toute l’histoire de l’Église fut la proclamation que ce sont eux les premiers, même si parfois ils sont les derniers invités à la table ; que le Royaume est leur univers, qu’ils ne sont pas une partie maudite de l’humanité, mais qu’ils sont la partie essentielle de l’humanité sauvée.

Ils sont les « bénis du Père », car ils ne sont pas seulement ceux qui nourrissent, ils sont les affamés ; pas seulement ceux qui visitent, ils sont les visités ; pas seulement ceux qui vêtent, ils sont les dévêtus. C’est l’Église qui est nourrie, visitée, vêtue à travers eux.

Ils sont partie constitutive du Royaume et l’Église ne peut pas ne pas réaffirmer cette réalité-là. La nier, ce serait se nier elle-même. C’est en ce sens que je dis qu’elle est, que nous sommes condamnés à nous identifier au plus exclu. S’y soustraire, ce n’est rien d’autre que de perdre son identité.

Il y a pour l’Église une sorte d’obligation vitale d’accepter d’embrasser en permanence le lépreux, d’embrasser cette misère qui apparaît sous les traits de l’homme qui boit, violent, dont l’intelligence n’est pas déliée, abêti, écrasé, mal vêtu, sans logement, sans travail, sans ressources, malade.

Et c’est pour cela que l’Église est quand même et sera toujours la mal aimée du monde. « Comme moi je ne suis pas du monde, vous non plus, vous ne l’êtes pas ; vous serez calomniés, persécutés comme moi... » Elle est la refusée du monde ; elle est par conséquent elle-même l’exclue, la vivante image de la condition de tous les exclus. Elle est leur salut ; en les sauvant, elle assure son propre salut.

Ainsi, elle est condamnée à rejoindre cette population rejetée, moquée, marginalisée ; elle est obligée de se reconnaître dans cette population. On peut dire que l’Église est tirée « vers le bas » ; car l’homme déchu est son miroir, même si elle n’en prend pas toujours conscience et a du mal à l’accepter. Plus les hommes apparaissent dans leur déchéance, dans leur pauvreté, plus l’Église est de ces gens-là.

Il n’y a pas à s’inquiéter si elle accepte ou n’accepte pas cette réalité-là, puisque c’est comme cela. Il n’y a rien à discuter. C’est un fait. Et au fond, c’est pour cela que l’Église ne peut pas nous révolter ni nous angoisser quand elle n’assume pas ces gens-là ni ne se confond avec eux, quand elle n’est pas fidèle à elle-même. Car, qu’elle le veuille ou non, elle est depuis toujours, par la volonté du Christ, la communauté par excellence des rudes et des pécheurs.

C’est pourquoi aussi notre certitude en elle est inébranlable, comme est inébranlable notre amour et notre reconnaissance. Puisque fleuve de la grâce, canal de la grâce, volonté même du Christ de transmettre la grâce, elle sauve tous les hommes sans en omettre aucun, surtout pas le misérable. Grâce à elle, nous sommes sûrs que la misère est vaincue et que la grâce abonde.

Merveilleuse Église, qui ne peut pas ne pas vouloir que ce fleuve coule là où se trouve l’envers de la grâce, c’est-à-dire là où il y a de la misère, car la misère est l’envers de la grâce parce qu’elle amoindrit l’homme, parce qu’elle en fait un sous-développé social, culturel, spirituel, parce qu’elle installe l’homme dans le sous-développement absolu qui conduit à la déchéance et au désespoir. Et l’Église, qui est le grandissement de l’homme, la réponse, l’assurance de Dieu, la source, ne peut pas ne pas aller là où il y a l’appel, l’angoisse, la soif, là où le désespoir s’établit. Et y aller comme on rentre en soi-même quand on retourne chez soi, y aller comme vers un partenaire essentiel, un ami, un compagnon de vie, quelqu’un donc sans lequel on ne peut vivre ni exister. En ce sens, le misérable est la chance de vie de l’Église.

Parce qu’elle est l’Église du Christ réprouvé

Il faut bien voir que le Christ, fondement de l’Église, pierre d’angle, a toujours voulu exprimer sa divinité parmi le peuple des pauvres, au milieu du quart monde d’il y a 2.000 ans. Il n’exprime pas sa divinité à travers les docteurs qu’il rencontre, ni à travers les discours qu’il fait. Ce qui l’identifie est sa propre fréquentation. Ceux qui sont réunis autour de lui font partie du monde de la misère et des déchus. Ils sont ceux que les autres hommes ne reconnaissent pas, que les pharisiens n’acceptent pas : la veuve, les lépreux, les prostituées, les affamés, les ignorants, ou alors le Zachée dépouillé et ridiculisé de Jéricho.

Le Christ s’identifie à ce « menu peuple », à ces petits, à ces laissés pour compte ; mais il le fait d’emblée, comme de nature. Il n’a pas d’effort à faire pour se reconnaître en eux. Il est eux – « Ce que vous faites... c’est à moi ». Il est au milieu d’eux au jour de sa naissance, au jour de sa mort. Lui, l’homme exclu, né hors cité, mort hors la loi. Et le paradoxe est que, sans le savoir, les hommes, en le clouant sur la croix, ont déterminé une fois pour toutes qui il était : un crucifié entre des voleurs, un supplicié de droit commun et non un condamné politique.

Il a voulu être cette pierre d’angle rejetée, qui n’est autre que le peuple des misérables. Et l’Église est condamnée, qu’elle le veuille ou non, à travers les siècles, à toujours être cette pierre d’angle et à se réinvestir en terre de misère, si elle veut que l’édifice s’achève et ne croule pas.

L’Église ne gêne pas le monde par son dogme, par sa morale ; elle gêne le monde par son baiser au lépreux. Et c’est de ce message-là que le monde essaie de la détourner ; c’est ce message-là qui est refusé, qui est craint. Car il conduit au renversement des priorités. Et c’est celui-là pourtant qu’elle continuera à porter, comme une écharde à son flanc, afin de proclamer en sa propre douleur l’éminente dignité des pauvres et des pécheurs. Église en douleur d’enfantement de la justice, de la vérité et de l’amour ; qui n’aura de repos que lorsque la misère sera détruite, les pauvres libérés et sauvés. En attendant cette heure, tout son corps aura faim ; la table restera vide tant que le seul qui compte ne sera pas là : l’homme déchu, l’homme exclu.

« L’Église est l’Église des pauvres », disait Jean XXIII en ouvrant le concile. Il ne disait pas cela seulement comme un rappel historique, mais comme une prophétie qui se réalisera un jour, qui est déjà réalisée. Il ne disait pas tellement la ligne suivie, mais la ligne à suivre pour que l’Église réalise, accomplisse, parachève ce qu’elle est. Elle ne peut pas « ne pas être liturgie des pauvres, prière des pauvres ». Elle ne peut pas ne pas être la communauté des rudes et des pécheurs. Elle est le pauvre mort et ressuscité.

Va vers...

Mais quand je dis : « Elle ne peut pas ne pas être », je ne voudrais pas que l’on pense qu’il lui suffit d’être elle-même. Car l’Église – et cela est la preuve de l’amour infini de Dieu – peut se perdre ou être perdue. Elle doit conquérir son être en permanence, faire son histoire en accomplissant son destin. L’impératif du Christ n’est donc pas seulement : « Laisse ce que tu as », « Dépouille-toi, fais-toi lui », mais : « Va vers... ». Va vers ceux qui réalisent déjà ce que tu dois devenir : un dépouillé, et d’une certaine manière, un infidèle au monde et, par conséquent, un exclu du monde. Laisse ceux qui ont déjà trouvé, dit le Christ, et va vers celui qui n’a pas encore trouvé, vers celui qui est seul : l’abandonné, le perdu du troupeau, celui qui risque de ne pas comprendre la signification de sa situation.

Va lui révéler qu’il est l’aimé du Seigneur, parce qu’il est l’aimé de son Fils, le Christ vivant. En somme, le Christ se manifeste à nous par trois présences : l’Eucharistie et les sacrements ; le pauvre, son identité terrestre ; l’Évangile, son message d’amour.

Va là où il est : au fond des ruelles, des courées surpeuplées, des chemins boueux. Ne crains pas la compagnie normale qui est la tienne. N’en aie pas honte, ne crains pas, parce que en eux je suis ; parce que toi, mon Église, tu es moi. Ne crains pas, parce que moi aussi, à travers les siècles, je suis mis en doute à cause de ma manière de vivre, à cause des gens avec lesquels je vis, à cause de ma complicité avec eux (il est avec les mauvaises gens).

Le devoir de former

Mais je ne voudrais pas que vous pensiez que j’ai l’arrière-pensée qu’il faut que chacun quitte son bureau, sa classe, ses études, ses responsabilités présentes, et aille vivre dans les secteurs les plus éprouvés. Tout quitter, c’est déjà fait pour vous : vous l’avez fait le jour où vous vous êtes livrés, pieds et poings liés, au Seigneur dans son Église.

Il en faut qui le fassent, en étant présents à la vie des pauvres. Car si l’exclu a un message à transmettre, encore faut-il que quelqu’un soit là, disponible pour l’écouter, le communiquer, l’introduire dans l’histoire, pour faire apparaître la magnificence du Royaume.

Mais il me semble encore plus important de travailler là où nous sommes, où nous avons une influence, où nous avons la parole, l’écrit ; de travailler là à rappeler ceux qui sont absents, sans pouvoir, qui n’ont pas la parole, à qui l’on dispute leur place naturelle et de droit dans l’Église.

Vous, à travers votre mission de fidélité au Pape, donc de bâtisseurs de l’Église, vous avez une mission d’information, d’enseignement. Mais bâtir l’Église, c’est former. Il s’agit d’éduquer les hommes, et spécialement les chrétiens, à avoir une volonté commune d’évangéliser les plus défavorisés. Il s’agit de s’ingénier à changer les mentalités des hommes, et la nôtre d’abord. Plus que cela, il nous faut changer le regard que nous portons sur les misérables. Si ton œil est chaste, dit le Christ, tout ton corps sera dans la lumière, et ton œil verra le monde lumineux.

Une société juste et fraternelle, ce n’est pas d’abord un problème de structures, c’est d’abord un problème de regard, et donc d’éducation. C’est un problème d’éducation fondamentale, à mener dans deux sens. D’une part : instruire, catéchiser les sous-développés du savoir, de la pensée, de la spiritualité. D’autre part : former ceux qui possèdent le savoir à le partager. On retrouve là la vocation même de la Compagnie de Jésus vis-à-vis des rudes et de ceux qui peuvent susciter un mouvement de « support ».

Plus que quiconque, le jésuite est l’homme qui, par vocation, doit se poser la question : Quel est l’homme que j’instruis, que j’évangélise, que je n’atteins pas ? Pour quel homme est-ce que je me forme, j’étudie, j’échafaude une politique sociale, familiale ? Pour quel enfant est-ce que je prépare mes cours ? Pour quel homme est-ce que je prie ?

Tel est le type de questions que nous devons nous poser. Mais il en est d’autres. Pour vous, n’est-ce pas l’important que l’action éducative de la Compagnie entraîne tous les éducateurs à promouvoir des programmes et des pédagogies qui assurent à tous les enfants le maximum de moyens pour qu’ils vivent demain libres, responsables et respectés ?

D’autres questions me viennent : puis-je accepter que l’Évangile n’atteigne pas les populations des slums, des favellas, des taudis ? Qu’il ne soit pas apporté dans le quartier le plus démuni de ma province, de ma ville ? Puis-je accepter que mon cercle d’études, les mouvements où je suis présence de l’Église et sacerdoce, ne soient pas missionnaires en terre de misère ?

La contrainte que l’Église m’impose n’est-elle pas le souci angoissé qu’aucun humble, qu’aucun pauvre ne soit absent de mon amour, ne fasse pas partie de ma recherche, fût-elle scientifique, ne soit pas au centre même de toute démarche ? Il ne s’agit pas de penser « aussi » à l’exclu, mais bel et bien de le mettre, coûte que coûte, au « centre » même de ma vie, puisqu’il est l’identité de Jésus dans le monde d’aujourd’hui.

La destruction de la misère doit être le pôle de ralliement de tous les hommes, et nous devons former des hommes à se rejoindre autour de ce pôle, à découvrir, à travers le plus misérable, le crucifié qui dénonce douloureusement nos infidélités à lui-même et à son Église. Rappelons-nous que la misère est le fruit des infidélités du monde, mais aussi des nôtres. Elle n’est pas le résultat d’une fatalité naturelle. Rappelons-nous aussi que ceux qui subissent la misère n’en sont pas responsables, mais que les responsables sont ceux qui la tolèrent et qui, en la tolérant, l’acceptent comme constitutive de la société, de son injustice.

Il faut former les hommes à se sentir responsables de la destruction de la misère, pour qu’ils se sentent responsables de la libération des hommes qui la subissent. Il faut former des hommes, les préparer à lutter contre tout ce qui rend inférieur et crée des situations d’infériorité. En somme, il faut former des esprits et des cœurs capables de reconnaître en tous des citoyens avec les mêmes droits que soi. Mais cela n’est pas suffisant. Je ne vois pas, à la vérité, ce que l’on peut faire, construire, comment on pourrait changer la société, comment l’Église pourrait s’accomplir, si l’égalité ne se vit pas, ne se formule pas en termes de fraternité. On ne changera jamais la société, si la fraternité ne l’emporte pas sur la justice, si les plus humbles des rudes ne sont pas admis en tant que frères.

Pourquoi saint Ignace insistait-il tant sur la formation des enfants et des simples (rudes), au point de faire mention de cet enseignement dans la formule de profession ? Pourquoi, sinon parce que l’accès au savoir, c’est l’accès à la spiritualité ; et l’accès à la spiritualité, c’est l’accès à la fraternité et à la liberté ? Pourquoi, sinon parce que tout acte qui développe l’homme est un acte qui évangélise, donc qui crée la fraternité ?

La volonté de donner à tout être le maximum économique, social, spirituel, ne peut être l’acte de charité par excellence que si les autres sont mes frères. Voilà pourquoi le plus démuni, l’homme du quart monde, est le point de référence de la fraternité. Voilà pourquoi nous devons être formés, et être capables de former les autres à toujours réintroduire cette pierre d’angle dans l’édifice.

Mais c’est une formation difficile. Car il ne s’agit pas simplement d’un enseignement à donner, mais de l’Évangile à vivre, à incarner dans nos propres vies, dans nos priorités. Il s’agit aussi d’un enseignement à recevoir, le seul que les pauvres puissent nous donner : celui d’une expérience de vie et de misère, de laquelle nous devons apprendre qui est Jésus, avec laquelle nous rendrons l’Église fidèle à elle-même et à sa vocation.

Vous comprendrez que cette formation est formation du cœur, est formation à l’amour. Elle est une expérience de vie de la grâce, elle est prière. Elle est chance donnée à l’Église de s’accomplir, en partageant entre tous le trop-plein de Dieu, c’est-à-dire l’amour de Jésus-Christ pour les humbles.

Ainsi, les plus pauvres permettent à l’Église d’assumer son destin, qui est, comme disait le pape Jean-Paul II, « cette croix qui reste debout, plantée droite au sol, tandis que le monde tourne ».

A.T.D.
122 rue du Général Leclerc
F 95480 PIERRELAYE, France

Le Père Joseph Wresinski est à l’origine du mouvement « Aide à Toute Détresse - Science et Service », né dans les bidonvilles de la région parisienne. Issu lui-même d’une famille sous-prolétarienne, il séjournait vers la fin des années cinquante parmi les plus déshérités du camp de Noisy-le-Grand (à l’origine cité d’urgence de l’Abbé Pierre) et il s’entoura bientôt de jeunes et d’adultes, français et étrangers. C’est de là qu’est né le mouvement aconfessionnel rassemblant des hommes et des femmes de toutes nationalités, religions et orientations politiques, unis par des options de base et un projet de civilisation dont l’inspiration évangélique apparaît dans les pages qui précèdent.

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