Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Le témoignage politique des religieux

André Manaranche, s.j.

N°1979-1 Janvier 1979

| P. 23-37 |

Quelle est la valeur « politique » de la vie religieuse ? Au milieu des recherches actuelles, A. Manaranche tente d’opérer un discernement. Il commence par indiquer certains éléments qui peuvent aider à faire la lumière : compréhension et limites de l’engagement politique, motivations inconscientes jouant parfois dans certaines options, déviations insensibles qui révèlent qu’une logique autre que celle de la vie religieuse est à l’œuvre, prophétie la plus urgente aujourd’hui : la vigueur des moyens pauvres qui témoignent de l’amour concret et rappellent l’absolu de l’adoration de Dieu. Après avoir ainsi déblayé le terrain, l’auteur situe le témoignage politique des religieux à quatre niveaux : la communauté religieuse appelée à vivre « l’utopie » du Royaume, le choix d’un dépassement de tout cloisonnement de race ou de classe, l’enfouissement dans l’amitié et l’aide gratuite là où le besoin est le plus grand, la promotion de l’homme qui l’éveille à sa responsabilité et lui révèle le Dieu de Jésus-Christ.

La lecture en ligne de l’article est en accès libre.

Pour pouvoir télécharger les fichiers pdf et ePub, merci de vous inscrire gratuitement en tant qu’utilisateur de notre site ou de vous connecter à votre profil.

La conscience chrétienne a, de nos jours, revalorisé l’action politique : on ne peut que s’en réjouir. Ce renouveau, qui affecte au premier chef les militants laïcs, n’est pas sans influer sur le ministère presbytéral et sur la vie religieuse elle-même : la vie active, voire la vie monastique elle aussi. Sans ignorer la complexité des situations à travers le monde ni la diversité des appels, sans mettre un point final à la recherche, nous pouvons réfléchir calmement sur ce problème. La vérité est toujours libérante.

Pour qui est tant soit peu familier de l’histoire, il apparaît que le débat n’a rien de neuf. Au Moyen Âge, l’institution monastique s’est souvent trouvée prise dans le système féodal, ce qui n’a pas manqué de déclencher des mouvements de spirituels et de pauvres. Le cistercien Pierre de Castelnau a combattu les Albigeois par des armes qui n’étaient pas purement évangéliques : d’où la création des Prêcheurs, eux-mêmes compromis avec le bras séculier. Le franciscain Jean de Capristan a défendu Belgrade contre l’invasion musulmane. Savonarole a tenté d’imposer à Florence une théocratie aux prétentions démocratiques. Ignace de Loyola a esquissé contre les Turcs un projet de bataille navale en Méditerranée. Ses fils établiront au Paraguay des « Réductions » célèbres. Les Assomptionnistes du « Pèlerin » ont pris position dans l’affaire Dreyfus avec le préjugé antisémite des catholiques de l’époque. Le cardinal jésuite Billot a donné dans l’Action Française. Le carme Thierry d’Argenlieu a été haut commissaire en Indochine de 1945 à 1947. L’admirable Charles de Foucauld lui-même n’a pas réalisé sa présence au Sahara sans l’appui de l’armée française...

Outre qu’ils relèvent de cas personnels ou de circonstances datées, ces exemples provoqueront chez le lecteur une certaine irritation : ce n’est pas de cela qu’il s’agit, dira-t-il. Certes. Mais qu’est-ce qui soulève la mauvaise humeur : le choix de la mauvaise idéologie, du mauvais camp, ou bien l’ingérence elle-même dans le domaine politique ? Autrement dit, serions-nous prêt à approuver de telles entreprises si elles étaient au service d’une autre cause ? Adopterions-nous les mêmes moyens si la fin était différente ? Tout est là.

Mais revenons à l’actualité présente. Tentons d’abord un discernement critique pour parvenir ensuite à des affirmations positives.

Éléments de discernement

Quand il s’agit de l’engagement politique des religieux, les intentions sont spirituelles dans la meilleure des hypothèses. Mais, sans démobiliser personne, on peut poser quatre questions.

Quel est le modèle de l’action politique ?

Le premier modèle d’engagement qui vient à l’esprit est l’ adhésion partisane, c’est-à-dire l’entrée dans un parti politique. Encore y a-t-il place pour diverses attitudes concrètes, depuis celle du simple adhérent qui s’informe, soutient et finalement émet son vote dans la discipline électorale, jusqu’au candidat qui recherche effectivement la prise du pouvoir, en passant par le militant qui s’emploie à la diffusion du programme. Ce dernier est lui-même susceptible d’activités fort variées, depuis le pacifique collage d’affiches en régime démocratique jusqu’à l’action violente quand il faut briser une tyrannie (attentats pour intimider ou constitution d’un front de libération).

Le religieux n’est jamais hors d’un contexte politique. Son standing s’inscrit dans une économie précise et correspond à l’une des stratifications de la société, pas toujours la plus démunie. Il se peut que le recrutement sélectif d’un collège ou d’une Université travaille, même inconsciemment, à la « reproduction » du système en place. Accepter des subventions et des contrats, c’est nécessairement se compromettre. Par ailleurs, le directeur d’un établissement scolaire prend des décisions qui peuvent déclencher une opposition syndicale parmi le personnel laïc et même gêner le personnel religieux, s’il n’est pas d’accord lui non plus. La remarque doit être faite.

Par ailleurs, du point de vue qui nous occupe, le religieux est un citoyen comme les autres, du moins dans le pays dont il est le ressortissant. Il doit donc s’informer suffisamment, se faire un jugement libre, voter avec conviction. Les moyens varieront avec les formes de la consécration, notamment avec la possibilité de sortir ou non du couvent. Les résultats prendront une valeur différente selon les implantations : le vote d’une petite fraternité de grande ville n’a pas la même signification que celui d’une communauté monastique nombreuse qui fait le tiers ou la moitié d’un corps électoral rural et qui vote en masse dans le même sens. Il est des cas où la présence d’un moine dans le conseil municipal d’un village offre aux habitants le témoignage sympathique d’une collaboration, surtout quand l’abbaye émarge pour sa part (parfois importante) à la politique agricole du pays. Mais cette présence paraîtrait odieuse si l’élu religieux faisait figure d’un cheval de Troie, d’un défenseur inconditionnel des intérêts des siens (en matière de gestion économique, d’environnement...). Les choses ne sont donc pas simples.

Mais ne soyons pas casaniers. Dans bon nombre de cas, le religieux (actif surtout) se trouve hors de son pays d’origine : fraternité missionnaire, implantation monastique récente. C’est donc un étranger, un immigré ecclésial plus ou moins bien accueilli. La vie civique lui est donc interdite sur place, et le pays où il réside peut se montrer très sourcilleux en matière de discrétion, par exemple s’il s’agit d’une ancienne colonie ou bien d’un État théocratique (Islam). Hors des cas où une naturalisation s’avère possible, bien entendu (mais confère-t-elle tous les droits ?). Loin que le religieux puisse peser directement sur la vie politique par les moyens des autochtones, c’est la vie politique qui entend peser au contraire sur la cellule d’Église, limitant les implantations, contrôlant les activités, régentant l’embauche séculière, nationalisant certains secteurs, imposant un terme à la présence. On fait comme on peut : c’est à prendre ou à laisser. Celui qui vient appliquer des idées d’ailleurs sera vite mal à l’aise.

Le religieux expatrié pourra continuer à participer à la vie politique de son pays d’origine, du moins dans les consultations les plus importantes où l’information lui demeure facile. Il représentera alors dans son vote le point de vue si souvent oublié du Tiers-Monde (aide économique, accueil des immigrés). Mais il pourra aussi se considérer comme spirituellement naturalisé, surtout s’il est venu s’enfouir à l’étranger pour longtemps et sans esprit de retour. Il sera du pays par son renoncement même à participer à la vie d’un autre, même si, sur place, rien ne lui est accordé en échange. Tout dépend des cas particuliers [1].

On aperçoit dès à présent les limites du modèle politique partisan ou civique. Il doit y avoir d’autres manières de remplir un rôle : nous le verrons tout à l’heure.

Quelle est l’attitude spirituelle profonde ?

La ferveur politique du chrétien – du religieux y compris – peut s’alimenter au meilleur et au moins bon. Ce moins bon appelle un discernement.

Quand l’Église a été puissante, elle a fait peser la foi (ou plutôt l’intérêt confessionnel) sur le politique ; elle a embrigadé, annexé, utilisé ; elle s’est fait privilégier. Depuis qu’elle a perdu son influence et diminué en quantité, elle est tentée de se rabattre sur les marges, de bouder. On ne lui reproche pas de prendre la défense des oubliés, des exclus, mais d’investir dans sa contestation une bonne dose de ressentiment : point n’est besoin d’être nietzschéen pour en faire la remarque. L’engagement du chrétien ne peut donc sainement provenir d’une ecclésiologie dépitée. Il est toujours dangereux de faire la théorie d’une impuissance : un opprimé n’est souvent qu’un oppresseur qui n’en a pas les moyens. Un changement de conjoncture révélerait vite un esprit inchangé, une volonté de domination mal éteinte. Émile Poulat passe son temps à le dire dans ses livres : quand l’Église critique les déficits du monde moderne, ne camoufle-t-elle pas pour une part, sous son combat pour la justice, une rancœur contre la modernité elle-même, contre une culture qui la tient en échec ? C’est toute l’ambiguïté de l’antilibéralisme des Papes qui, sous des idées fort justes, cache mal un antimodernisme foncier.

Il y a plus. Le ressentiment risque d’affecter les rapports avec Dieu. On s’est essayé pendant des siècles à changer le monde, non sans quelques résultats il est vrai, mais si modestes. Le Grand Inquisiteur qui se cache en nous demeure scandalisé de l’inefficacité des moyens pauvres de l’Évangile. Il entend désormais faire mieux que Jésus-Christ, voire de le contrer pour mieux le défendre, de succomber à la séduction de Satan pour la plus grande gloire de Dieu. À l’inverse du passé, il arrive que l’Église fasse peser le politique sur la foi, que la foi soit malade de ses œuvres politiques, dans une sorte de nouveau pharisaïsme. Quand il s’engage, le religieux – le plus démuni des chrétiens – ne doit pas trouver là une revanche ; il ne doit pas entrer en contentieux avec l’Évangile, un Évangile qu’il ne suffit pas de nommer pour en vivre. Dans un monde de richesse et de violence, il restera toujours l’apôtre aux mains nues : « D’or et d’argent, je n’en ai pas, mais, ce que j’ai, je te le donne ». Il ne choisira pas la réussite éthique (à quel prix ?) au détriment du théologal : ce dilemme est faux, comme tous les dilemmes.

Notons ici que l’homme, le mâle, succombe plus aisément à cette déception amère, humilié qu’il est d’exercer un métier apostolique qui ne fait pas le poids face aux entreprises mondaines. Quel missionnaire de milieu aisé, rentrant dans son pays après un long séjour à l’étranger, n’est humilié, face à des frères qui sont devenus des messieurs, de revenir à 60 ans avec seulement deux valises et un avenir incertain ? Pêche des poissons et pêche des hommes... A cela, il n’y a pas à trouver de compensations en brassant des affaires ou des idées. Notons encore que le célibat prend ici une ambiguïté. Non seulement parce que la frustration qu’il représente se revanche dans la recherche de dominations subtiles. Il y a plus : l’absence du souci familial (femme et enfants) fausse souvent l’implantation séculière dans la profession ou dans la politique ; on absolutise alors le travail et l’engagement sans le contrepoids d’un foyer sain qui les relativise. Libre comme l’air, dégagé d’une présence aux siens, des tracas de l’éducation, du rappel incessant du concret et du particulier, le célibataire risque de brasser à plein temps des idées générales et de transformer le séculier en religion, caricaturant ainsi la vie laïque et en confisquant les tâches à son profit personnel. Ce n’est pas du jeu, pourrait-on dire. C’est même une sorte de cléricalisme. L’idéologie n’est pas loin, elle qui est ce qu’il y a de plus contraire à la politique.

Quelle est la logique de la vie religieuse ?

Mort et vie à la fois, dans la foulée du baptême, la consécration religieuse comporte, en vue de l’eschatologique, le renoncement conscient et volontaire à « ce qui passe » de la « figure du monde ». Elle remodèle l’eros, le désir multiforme, sur la réalité qui vient. Les trois points d’application de cette « conversion des mœurs » sont l’avoir, l’ épouser et le disposer de soi, objets des trois vœux. Par cette oblation personnelle se constitue un type original de vie en commun, marqué par la disparition du tien et du mien, des particularités du lien familial et de l’autonomie. Un groupe prend forme, qui recherche la plus grande transparence possible : il est possible parce que les relations échappent à la propriété des biens, à l’exclusivisme du lien conjugal, à la dispersion de volontés qui se mettraient à leur compte. La vie ressuscitée est poussée jusqu’à ce point utopique où s’abolissent les opacités. Tel est du moins l’idéal.

Cette mort et cette vie sont l’objet d’un choix délibéré, dont la crise actuelle montre à l’évidence qu’il n’a pas toujours été fait en vérité. Tant qu’il s’agissait de recruter de bonnes filles et de bons garçons pour une vie de piété orientée vers une œuvre spéciale à accomplir, il n’y avait pas de problèmes : cela tenait. Mais la disparition de l’œuvre propre dans la vie séculière a souvent tout remis en question. C’est un sauve-qui-peut où chaque membre, avec quelques cœurs plus accordés, parcourt les petites annonces des besoins du monde pour se trouver une nouvelle raison de vivre, un nouveau « faire quelque chose ». Une telle priorité de l’agir situé défait, avec la communauté, une synthèse branlante.

Pour bien comprendre ce relâchement des liens, il faut se dire que la consécration religieuse du désir ne se laisse pas fractionner, parce qu’elle fait un tout. Or, le lieu par où débute la dissociation, c’est la récupération de l’autonomie : on va commencer par se mettre à son compte en ce qui concerne le travail, un travail qui échappe à la dépendance, au contrôle, et qui abolit la disponibilité à obéir. On n’est plus envoyé : on se met quelque part, pour des raisons qui semblent intouchables. Du coup, le rapport aux biens se trouve modifié : pour vivre ainsi, il est nécessaire que les ressources soient, pour une part importante, affectées à l’individu ou au petit groupe. Reste le célibat : mais pour combien de temps ? A supposer même qu’on s’y fixe un temps, on n’est plus religieux, mais, suivant une expression entendue, « célibataire apostolique ». Acceptable pour certains, qui l’ont positivement choisie, cette situation s’avèrera instable si elle est prise dans un mouvement d’abandon : on transitera par elle, on ne s’y maintiendra pas. Une perte de logique ne se laisse pas freiner.

La première victime de cette désagrégation, c’est la communauté. Alors que les trois vœux déterminent un vivre-ensemble fondé et motivé, le seul célibat n’appelle, de lui-même, aucune obligation de faire groupe. Ce qui fait illusion au départ, ce sont les liens affectifs créés par l’accoutumance ou par l’amitié avec quelques-uns : mais est-ce durable ? La dynamique de la vie séculière ne tardera pas à balayer ces ultimes scrupules. Fort heureusement, bon nombre de religieux s’en sont rendu compte après des essais hasardeux [2].

Serions-nous loin de la politique ? Non pas. La manière la plus courante de l’aborder dans la vie active, c’est précisément le travail salarié, avec les engagements qu’il appelle, syndicaux notamment. Nous ne sommes pas contre de tels engagements, dans la mesure où ils sont compatibles avec l’esprit d’un Institut : nous connaissons tous des religieux qui les vivent admirablement. Nous disons seulement qu’il n’est pas possible de se laisser emporter jusqu’au bout par leur logique, sous peine d’en quitter une autre. Ce n’est pas mal, c’est autre chose. Le désir d’être proche des hommes est louable : celui de penser qu’on peut cumuler toutes les vies en une seule est une illusion, voire une volonté de puissance. Jésus n’y a pas succombé, lui que plusieurs de ses apôtres poussaient à faire le jeu des Zélotes : il est resté dans son rôle. Un test peut nous aider à vivre sainement nos engagements : acceptons-nous que certaines familles spirituelles (pensons à Foucauld ou à Mère Teresa) se comportent autrement que nous ?

Nous ne disons pas cela pour décourager quiconque, mais pour fournir un critère de discernement : « A partir de quand ce que j’ai voué se défait ? A partir de quand je change de vie ? ». C’est tout. A quoi s’ajoute une autre question, brûlante, et qui ne se peut éluder : « Mon comportement est-il capable d’aider mon Institut à se développer, ou bien me sert-il à survivre individuellement pour mourir heureux ? ». Autrement dit, de plus jeunes oseront-ils faire l’investissement d’une consécration religieuse pour l’usage que j’en fais, moi ? Ne préféreront-ils pas demeurer laïcs ? Dans ce cas, en quoi mon attitude peut-elle être dite religieuse, même si elle est généreuse ?

Où est, aujourd’hui, la prophétie la plus urgente ?

Les Instituts ont appris, depuis le Concile, à ne pas dissocier la consécration à Dieu de la lutte pour la justice : cela est bon et il n’était que temps. Nous ne mettrons donc là aucun dilemme. En revanche, on doit s’interroger sur la manière religieuse de chercher cette justice, une manière qui n’a rien de commun avec la restauration des moines-soldats. N’invoquons pas les risques à prendre : nombre de religieux et de religieuses, dans le Tiers Monde notamment, ont su donner leur vie autrement que les armes à la main. Certes, comme Jésus, ils ont été l’objet d’un procès politique, mais sans jamais être sortis de leur vocation. Inversement, il est facile de prendre des positions idéologiques bien à l’abri, sans rien risquer du tout. Aujourd’hui, comme dans l’Église des premiers siècles, la proximité avec les pauvres, leur conscientisation, la prise de parole pour les défendre, cela est interprété comme une attitude politique, au sens où l’Évangile lui-même est politique : preuve qu’une telle action est plus efficace et plus dangereuse qu’on ne le croit.

La prophétie de la vie religieuse active, c’est de rappeler la virulence des moyens spirituels, celle de l’amour concret, enfoui, positif, immédiat. Nous ne disons pas cela pour nous garder les mains propres face au combat des autres, qui, lui, serait sale. Nous disons cela parce que c’est vrai et que c’est notre vocation. Parce que la miséricorde dont parle Mère Teresa aura encore sa place dans l’État le plus perfectionné ; parce qu’aucune révolution ne fera toute la justice. Passer outre, c’est s’obliger à l’une des trois solutions : ou bien ressusciter les Templiers, ou bien refaire les Réductions du Paraguay, ou bien se vendre corps et âme à une idéologie censée coïncider avec le Royaume de Dieu. Où est alors l’espérance eschatologique ? Où sont les moyens pauvres ?

Dans l’action la plus éperdue, n’oublions pas non plus cette autre forme de prophétie, inséparable de la première, qui est de rappeler l’absolu de l’adoration de Dieu. De telles formes de vie religieuse, quelqu’un nous disait un jour : « Ils veulent tous copier les Petites Sœurs de Jésus sans l’héroïsme et sans la contemplation ». Ce ne sont pas les tâches qui sont périlleuses : ce qui doit être fait doit être fait. C’est nous qui n’avons pas le tonus pour les accomplir. N’est pas qui veut un Teilhard de Chardin.

Le témoignage politique de la vie religieuse

Le discernement n’est pas démobilisateur : il est libération. Il permet, par l’élimination permanente des fausses pistes, de laisser la vérité rayonner de tout son éclat. Quelle est donc la valeur « politique » de la vie religieuse, non d’abord dans ses activités mais dans son fond ? Y a-t-il, non pas juxtaposition, mais intégration ?

En elle-même

La communauté religieuse, sur laquelle on insiste légitimement aujourd’hui, représente en concentré cette utopie pour laquelle notre époque a tant de ferveur, sans être pourtant capable d’en payer le prix. Elle rappelle tout d’abord qu’une telle utopie n’est viable que si elle est faite de volontaires : la contrainte, en ce domaine, créerait vite le Goulag, sans parler de ce mortel ennui qui suinte, même chez More ou Campanella, de la description de leur monastère obligatoire, aux réglementations si tatillonnes et à l’uniformité si monotone. Une société de fait, comme l’est une nation, peut et doit rechercher l’optimum du vivre-ensemble : jamais elle ne parviendra à assurer la communauté totale, surtout pas par les moyens de coercition de l’État. L’« Aveu » n’est-il pas une sinistre caricature de la coulpe monastique ? Le phalanstère de Cabet lui-même n’impose-t-il pas de membre à membre une intolérable surveillance policière dont l’Œil est l’obsédant symbole ?

Bien des groupes fraternels s’essaient aujourd’hui à la mise en commun des biens, ce qui n’est pas sans mérite. Mais peu parviennent à cette difficile transparence que permet l’ obéissance religieuse. On récusera cet optimisme au premier abord : l’obéissance religieuse, fixée dans les imaginations par les séquences de tel film à succès ou les clichés du romantisme littéraire, n’est-elle pas la pire des servitudes ? N’est-ce pas la vie laïque qui permet l’entière liberté, contrastant avec le divin bagne du Trappiste ou le régiment disciplinaire du Jésuite ?... Pourtant, dans le fond des choses, il n’en est rien. Loin de renforcer la dialectique du maître et de l’esclave, la vie religieuse tend à l’abolir, au moins de façon asymptotique. L’obéissance, en effet, n’a rien de commun avec le rapport de domination, ou bien elle est complètement faussée. Outre que le supérieur est le premier obéissant, le religieux entend périmer la contrainte par une disponibilité plus radicale. Il ne se contente pas d’exécuter, encore moins de demander des permissions : il devance en quelque sorte l’ordre reçu par une transparence offerte. A la limite, il fait d’autant moins d’actes d’obéissance qu’il est plus fondamentalement disponible, ce qui n’est pas un paradoxe. On s’est souvent mépris sur la soumission du jugement demandée par saint Ignace : en réalité, elle exprime que la relation juste est trouvée quand le religieux n’en reste pas à courber l’échine devant un coup de force, ce qui suppose bien sûr la foi des deux côtés et un dialogue fraternel. N’est-ce pas cela, le « dépérissement de l’État » ?

Ce qui vaut du rapport duel vaut aussi de la délibération communautaire. Il arrive souvent que des laïcs nous demandent : « Comment faites-vous pour prendre des décisions ? ». De fait, la concertation religieuse a quelque chose de spécifique. Elle présuppose d’abord la mise en prière et la recherche de la volonté divine, donc l’aptitude à renoncer d’entrée de jeu à ses aveuglements, ses préjugés, ses fausses évidences. Il y a bien débat, mais on n’est pas au Parlement, dans le pur affrontement d’hommes politiques qui ne s’écoutent pas et qui restent sur leurs positions. On le voit bien lorsque la décision est prise : en tout autre groupe, la minorité passe dans l’opposition, même si elle demeure dans la convivialité. Dans la vie religieuse, il n’en va pas de même : la fraternité s’efforce, dans la foi, de recueillir l’option comme le bon plaisir de Dieu pour une période envisagée. Le « pacte de sujétion » s’absorbe dans le « pacte de communion ». C’est du moins la visée.

Nos chamailleries, nos duretés, peuvent sembler à certains être plus politiques, mais c’est au sens mondain du mot, au sens non encore racheté. Les religieux font œuvre politique quand ils. montrent, par leur vie, le dépassement inchoatif de la domination du fort sur le faible. En cela ils sont signes, et en cela seulement ; car le monde n’a pas besoin d’un sacrement du conflit : il sait se battre tout seul, sans notre concours. Jésus l’a montré au lavement des pieds : pas de plus grande prophétie, de prophétie plus consternante que, lors d’un conflit, de se lever de table pour prendre le tablier et la cuvette. L’esclave hégélien accepte la servitude par peur de la mort : le Serviteur souffrant sert jusqu’à en mourir. La dialectique vole ainsi en miettes. Il faut bien lutter, mais l’éloge inconditionnel de la lutte n’aboutit qu’à l’escalade de la violence, qu’à l’extermination mutuelle. Quand l’Église joue ce jeu, elle se détruit elle-même.

Le célibat consacré n’a guère les faveurs de notre époque sexualisée : il semble « utopique » au sens d’impossible, voire de pernicieux. Pourtant, au plan politique, le vœu de chasteté parfaite assure la permanence de l’utopie. Bien des fraternités de partage butent, en effet, sur le problème de la famille : outre que le couple a besoin d’un espace pour sa tendresse et ses relations, les enfants ne sont pas obligés d’apprécier le choix de communauté fait en leur nom par leurs parents, un choix dont ils peuvent souffrir. C’est à cause de cela que les groupes demeurent précaires, et nul ne peut préjuger de leur avenir : il faudra attendre la génération suivante pour parler de leur réussite. Le célibat supprime cet obstacle. Il ne nargue pas la vie laïque mais rappelle les cercles concentriques de la communion, en respectant chaque vocation.

Dans sa composition

La communauté religieuse se fait de plus en plus internationale. Ce peut être pour des motifs de nécessité, lorsqu’en Europe les trous sont bouchés avec des frères ou sœurs étrangers. Ce peut être aussi pour des raisons de choix, parce que le visage de l’Église apparaît mieux dans ce mélange des appartenances : attitude précieuse dans des pays non chrétiens où la foi au Christ semble liée à l’ancienne nation colonisatrice. C’est encore la situation provoquée par une fondation monastique en pays étranger, par exemple ; quand la greffe a réussi, il est bon de voir la convivialité de noirs et de blancs, jusqu’à ce que les premiers deviennent les responsables des seconds. Tous ceux qui, missionnaires ou moines, vivent ainsi leur vie religieuse savent de quelle richesse elle est porteuse, pour eux et pour leur entourage, même si la vie quotidienne n’est pas facile. En une époque de nationalismes exacerbés, c’est là un témoignage précieux, dont se privent, en Europe, les groupes trop cooptés et trop confinés. Il est, en effet, une manière de comprendre la solidarité de milieu qui est proprement paralysante et, à la limite, non chrétienne. Ceux qui s’y laissent engloutir y perdent la liberté de l’Évangile : ils deviennent les vestales de leur clan, c’est-à-dire des otages sacrés, assermentés à leur ethnie. Le patriotisme de classe ne vaut pas plus cher que le patriotisme tout court : il est aussi borné, il frise autant l’idolâtrie, c’est-à-dire la réduction de Dieu au totem d’une tribu. Les religieux, de ce point de vue, entendent vivre la démythisation prêchée par Paul à Athènes : le Dieu de Jésus-Christ ne se laisse pas incarcérer dans le marbre, dans le sang, dans la race, dans la strate. Tant pis si, comme Polycarpe, ils passent pour « athées », négateurs des divinités tutélaires de la cité.

Dans son implantation

Envoyé, le religieux contredit du tout au tout cette théologie du « chacun chez soi » qui sévit en Europe, au rebours de l’ouverture conciliaire. Il enseigne silencieusement que l’Église ne fait pas partie des meubles d’une nation. Il perpétue, par son adaptation culturelle, le message de la Pentecôte, à savoir que l’amour de Jésus-Christ et de son Père peut et doit se dire dans toutes les langues. C’est parce que l’Évangile est traduisible que le monde n’est pas le champ clos de nationalismes ou d’idéologies. Encore faut-il éviter d’aller ailleurs pour assouvir des rêves exotiques, pour chercher une thérapeutique psychologique ou pour vérifier la valeur de ses dogmes socio-pastoraux.

En tout cela, rien pourtant du parachutage d’un corps d’élite imposant sa présence : ce n’est d’ailleurs plus possible. Le religieux est aussi appelé, dans bien des cas. Appelé par une jeune Église qui a besoin de son témoignage et qui lui demande de s’effacer progressivement en signe de sa réussite. Appelé par un État ou par un responsable local, qui a besoin de professeurs de lycée, d’éducateurs sanitaires, de promoteurs divers dans le développement. Là, il manifeste son désintéressement en se conduisant avec discrétion et en ayant la main sur sa valise : façon d’affirmer qu’il est partout et nulle part chez lui, ce que disait déjà l’épître à Diognète. Il montre son ossature intérieure et sa liberté spirituelle par sa capacité de vivre dans le provisoire, loin de cette planification des existences et de cette idolâtrie des « projets » personnels qui sévit en Europe.

Appelé ou non, il se porte aux endroits où l’on a le plus besoin de lui, et ce gratuitement. Au rebours des règles courantes du marketing, qui demandent au démarcheur d’aller vendre son produit là où les études de marché sont les plus favorables, il cherche volontiers les lieux où la réussite confessionnelle sera minime, voire inexistante. Sinon il n’y aurait pas de Petites Sœurs de Jésus. Il ne fait pas comme les nations qui prêtent leur concours financier ou culturel dans une « aide liée », comme on dit en langage économique. Il s’enfouit patiemment dans l’amitié, témoignant silencieusement de son amour devant Dieu et devant les hommes. Catholique, il n’est pourtant pas l’agent d’une « multinationale » intéressée calculant l’implantation de ses comptoirs ; encore moins celui d’une nation soucieuse de caser son influence politique, sa langue ou ses bases militaires.

Dans son activité quotidienne

On aime à répéter aujourd’hui que, si le politique n’est pas tout, tout a un aspect politique. Provocatrice par son existence même, la vie religieuse l’est aussi par ses activités, sans qu’il lui faille sortir de son appel particulier. Ici, les différentes familles spirituelles ont leur manière : simple présence accueillante ou entreprise organisée (réflexion, édition, animation...). Est déjà politique tout ce qui contribue à promouvoir l’homme, à l’arracher à la fatalité, à lui faire prendre en mains sa vie présente, à lui apprendre la vie communautaire, à le rendre capable de responsabilités. Est aussi politique le rappel du Dieu de Jésus-Christ le mystère pascal est un ferment de libération, aussi bien pour les pauvres, opprimés par l’injustice, que pour les riches, dont le cœur est obèse à force de consommer. Teilhard l’avait bien vu : adorer, c’est s’ériger en homme véritable.

Réformisme ? Ceux qui disent cela sont les idéologues, pour lesquels tout est pernicieux, en dehors de leur système qui résoudra tout, et, de ce fait, périmera la liberté politique. Ce sont les cléricaux, incapables de respecter l’initiative des autres et dictant autoritairement des solutions toutes faites. Ce sont les dogmatiques, détenteurs d’une analyse infaillible. Ce sont les néo-médiévaux, nostalgiques d’une confusion des domaines. Ce sont aussi les croyants en malaise, pour lesquels la hargne tient lieu de dynamisme et traduit un secret contentieux avec Dieu. La haine, émanation d’une conscience malheureuse et, disait Nietzsche, d’une incapacité.

Au fond, il s’agit d’articuler le théologal avec le politique. Ce problème, qui s’impose à tout chrétien engagé, affecte le religieux d’une manière particulière, c’est-à-dire en fonction des moyens qu’il se donne, et qui ne sont pas n’importe quels moyens. Contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord, il est une manière d’« existence réconciliée » qui est un trompe-l’œil. Foncer sans discernement en absolutisant le politique, ce n’est pas réunir, c’est escamoter : une issue malheureuse le prouve tristement ; il y avait deux appels, voire deux Seigneurs, un de trop. A la base de la foi chrétienne, il y a cette audace qu’exprime bien le titre connu : « L’oraison, problème politique ». Transcrivons : « La vie religieuse, problème politique ». Si l’engagement ne procède pas de cette profondeur, il rajoutera des activités sans jamais les intégrer, et ce sera la « conscience malheureuse », voire l’échec de la consécration. Comment pourrais-je aller prêcher aux autres une « utopie » fraternelle que je suis incapable de vivre moi-même ? Pourquoi la société de fait qu’est une nation pourrait-elle réaliser un jour ce que le volontariat religieux ne parviendrait pas lui-même à vivre ? Ne serait-on pas en droit de me conseiller de balayer d’abord devant ma porte ? Que pourrais-je annoncer et promettre en matière de réconciliation, de « dépérissement » tendanciel de l’autorité ? Quoi qu’il en soit des moyens adoptés, l’articulation tant recherchée s’opère dans la ferveur d’une conscience en paix et dans celle de la vie communautaire. Tout extrinsécisme s’avérerait mortel. Pour le militant laïc comme pour le religieux, l’action authentique doit être en prise sur la vocation : elle n’est pas une fuite, ni une compensation. Montuclard reprochait à certains jeunes d’Action catholique d’aller se battre en ordre dispersé pour camoufler leur incapacité à faire Église.

Les individus et les communautés feront selon leurs possibilités. Mais tout doit provenir de l’ appel entendu : appel fondateur et intégrant ; appel nécessairement particulier, sans hybris dévorante.

Bien des fraternités parviennent à cette difficile synthèse. Des voyages en Europe ou en Afrique nous ont fait voir les multiples formes de la présence religieuse, et elles sont souvent admirables. Dans les conditions les plus ingrates et les plus précaires, de petites équipes trouvent un mode de présence, font ce qui est possible et acceptent le provisoire avec un merveilleux détachement. Silencieuses, elles ne font pas de proclamation. Concrètes, elles ne fourbissent pas de théories. Évangéliques, elles refusent d’opposer le divin à l’humain, l’oraison au politique, la communion d’Église à l’organisation partisane. Unifiées, elles ne se plaisent pas aux dilemmes. Réalistes, elles ne jouent pas du tout au rien. Pacifiées, elles vivent à l’aise dans leur vocation sans loucher sur d’autres appels. Humbles, elles n’entendent pas cumuler les vocations. Courageuses, elles sont capables de sursauts énergiques en faveur des pauvres, sans pourtant jamais succomber à la haine. Modestes, elles remplissent leur tâche avec conviction, tout en comprenant qu’ailleurs il faille s’y prendre différemment. Désintéressées, elles sont prêtes à pourrir sur place comme à partir dès que leur rôle sera achevé ou leur présence jugée indésirable. Ouvertes, elles ne viennent pas sans idées ni sans formation, mais elles sont prêtes à modifier leur point de vue au contact de la réalité locale. Religieuses, elles savent défendre leur originalité sans couper les ponts avec leur Institut : leur spécificité n’est pas agressive.

Si Dieu publiait son journal intime...

15 rue Raymond-Marcheron
F 92170 VANVES, France

Pistes de réflexion

Quelles sont les attitudes spirituelles qui sous-tendent les options apostoliques que nous prenons ?

Dans ces options, engagement pour l’homme et logique de la vie religieuse se promeuvent-ils mutuellement ?

S’il est relativement facile de voir la place des religieux dans les « relations courtes », comment concevez-vous leur rôle dans les « relations longues », domaine par excellence de la politique ?

[1J’avoue éprouver un malaise quand un missionnaire, parti au loin depuis longtemps, me charge par voie consulaire de voter pour lui dans des consultations municipales ou cantonales sur lesquelles il n’a aucune information, surtout quand il me donne des consignes impératives : politique ou idéologie ?

[2En disant cela, nous ne voulons en aucune manière canoniser les anciennes manières de faire de la vie religieuse active, qui étaient elles aussi, parfois, des caricatures de communautés. Un entrepôt de célibataires plus ou moins nombreux où le travail (clinique, collège) commande, où le responsable spirituel se confond avec le directeur, où les relations sont avant tout fonctionnelles, où la caisse de l’œuvre se confond avec celle de la communauté, c’est un phalanstère, non un couvent. Il peut bien y avoir une observance rigoureuse : ce n’est alors qu’un règlement d’atelier, avec des intervalles pour la piété.

Mots-clés

Dans le même numéro