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Mère Teresa : une expérience spirituelle

Édouard Le Joly, s.j.

N°1978-5 Septembre 1978

| P. 261-272 |

Peu de personnes sont mieux placées que le P. Le Joly pour parler de Mère Teresa. Il a en effet connu de très près la fondatrice des Missionnaires de la Charité depuis les origines de sa congrégation. Il collabore avec elle à la formation spirituelle de bon nombre de ses sœurs. Dans les pages qui suivent, il esquisse la genèse de l’œuvre de Mère Teresa et marque quelques traits majeurs de son expérience spirituelle. On perçoit combien l’audace évangélique qui l’habite plonge ses racines dans un terreau de vie spirituelle et ecclésiale intense.

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Quelle est cette religieuse dont le portrait a paru sur la couverture de la revue Time avec la mention « une Sainte vivante », qui a reçu huit doctorats honoris causa d’universités illustres, alors qu’elle n’a jamais fréquenté l’enseignement supérieur, et qui s’est vu attribuer la plupart des prix internationaux décernés pour des activités sociales, pacifiques ou religieuses ? Née en 1910 en Yougoslavie, albanaise de race, Mère Teresa est une religieuse qui est devenue citoyenne de l’Inde où elle est missionnaire et dirige d’une main ferme un Institut qui compte quinze cents religieuses, trois cents novices et des fondations dans les six continents.

« Voilà ce que je suis », dit-elle en jouant avec un bout de crayon, « un tout petit crayon dans la main de Dieu : il se sert de moi pour écrire ce qu’il veut ».

Genèse

À Calcutta, Mère Teresa était religieuse de Notre-Dame de Lorette, elle dirigeait une école pour jeunes filles bengalies, en majorité catholiques. Elle enseignait depuis près de vingt ans, était très attachée à son travail et insistait beaucoup sur la formation spirituelle de ses élèves, sur lesquelles elle exerçait une influence considérable.

Le 10 septembre 1946, dans le train qui l’emmène à Darjeeling, dans l’Himalaya, pour sa retraite annuelle, Jésus lui demande de le servir parmi les plus pauvres des pauvres, ceux qui vivent dans les slums, dans les taudis, sur les trottoirs, ceux dont personne ne s’occupe, ceux qui sont spirituellement délaissés. Elle comprend qu’elle est appelée à servir Jésus parmi eux, en vivant elle-même dans une très grande pauvreté matérielle.

Ce n’est pas une vision, ce n’est pas une parole qu’elle entendrait distinctement. C’est un ordre qu’elle reçoit intérieurement, une certitude intime, personnelle : elle sait que Jésus le veut, mais pas comment cela se réalisera. Ce qui est essentiel, c’est qu’elle doit garder sa consécration religieuse. De sa part, il n’y eut aucune lutte, aucune hésitation, mais un don complet d’elle-même au Dieu qui commande : « C’était un ordre », dira-t-elle simplement.

Dès ce moment, Mère Teresa s’abandonne complètement à la direction de l’Esprit qui la guide. Elle n’a ni plan ni idées préconçues. Elle connaît le but, mais elle ignore les moyens pour l’atteindre. On songe à la prière de Newman : « Je ne demande pas à voir le paysage lointain, il me suffit de faire un pas à la fois ». Dieu la guide visiblement ; elle obéit dans l’humilité, le dénuement et tout se réalise. Elle obtient toutes les permissions requises, mène la vie religieuse sous l’autorité de son Archevêque, est hébergée par une famille et a bientôt la joie de recevoir quelques anciennes élèves comme postulantes, puis comme novices.

Les Constitutions qu’elle écrit alors expriment son idéal religieux : « Notre but est d’apaiser la soif infinie que Jésus a d’être aimé, par la profession des conseils évangéliques et par un service total des plus pauvres parmi les pauvres, suivant l’exemple évangélique de Notre-Seigneur, manifestant ainsi d’une manière unique le Royaume de Dieu » (Art. 1). Ce but est rappelé tous les jours aux religieuses. Dès qu’elles entrent le matin à la chapelle, elles voient – et cela, dans toutes leurs maisons – le crucifix fixé derrière l’autel et son appel : « J’ai soif », inscrit à gauche, à la hauteur du cœur du Sauveur.

À Calcutta et dans toutes les maisons de l’Inde, Jésus leur répète : « I thirst. J’ai soif ». En Jordanie, « J’ai soif » est écrit en anglais et en arabe ; à Gaza, il l’est en anglais et en hébreu ; à Rome, en anglais et en italien. Ainsi, dispersées par le monde, les sœurs restent unies dans un même but et un même amour, et elles contemplent constamment l’appel du Sauveur mourant sur la croix par laquelle il sauve les hommes : « J’ai soif ». C’est à lui qu’elles consacrent leur vie, c’est lui qu’elles servent.

« Nous voulons, dit Mère Teresa, servir le Christ présent aujourd’hui dans l’Eucharistie et dans les plus pauvres de ses frères ». Dans l’Eucharistie d’abord : levées à cinq heures moins vingt, les religieuses se rendent à la chapelle pour la prière du matin, l’oraison personnelle et la Messe. A huit heures, elles quittent la maison pour se rendre au travail de l’apostolat dans les slums, les dispensaires, les petites écoles, les hôpitaux, les centres de soins pour lépreux. De retour à la maison l’après-midi, elles passent une heure en adoration devant le Saint-Sacrement et vaquent aux travaux domestiques. Le soir, il y a encore un temps de prière à la chapelle. C’est en prière devant la présence mystérieuse du Sauveur dans le sacrement de son amour que les religieuses doivent acquérir et développer l’union intime et personnelle avec Jésus qui se continuera pendant la journée et les aidera à le trouver en une vision de foi dans les pauvres qu’elles vont rencontrer. « Sans cette dévotion personnelle au Christ, dit Mère Teresa, notre vie serait impossible. On peut faire notre travail deux ans, trois ans, oui mais pas toute une vie, si ce n’est pour l’amour et avec la grâce du Christ ».

Après avoir contemplé Jésus dans l’Eucharistie, on le trouve dans les pauvres, les sans abri, les abandonnés, les non-aimés, ceux qui manquent de tout, qui souffrent, les handicapés de tout genre. On le sert surtout parmi ceux qui sont spirituellement dénués, les enfants qui ne connaissent pas Dieu, les adultes qui l’ont abandonné. Le concept de pauvreté s’élargit au fur et à mesure que l’expérience grandit. On découvre des nécessiteux que l’on ignorait. « Il y a des pauvres partout, dit la Mère, il y en a beaucoup dans les pays matériellement riches : des déficients mentaux, des handicapés physiques, des enfants non aimés, abandonnés à cause de familles brisées, des alcooliques, des habitués de la drogue, tous ceux qui n’ont pas d’espoir car ils ne connaissent pas Dieu. Cherchez et vous les découvrirez tout près de chez vous ».

Aux trois vœux habituels de religion, les sœurs ajoutent un quatrième vœu, celui de servir sans rétribution aucune les plus pauvres parmi les pauvres leur vie durant. Sans rétribution : la Mère insiste sur cette qualité, dans un esprit évangélique : « Donnez gratuitement ce que vous avez reçu gratuitement ». Quand on la critique sur ce point, disant qu’elle gâte les pauvres, les encourage à la paresse, elle répond : « Dieu lui-même nous donne l’exemple, puisqu’il nous donne tout gratuitement ». Elle veut certes qu’on apprenne aux pauvres à travailler, à œuvrer selon leurs capacités – mais cela est autre chose.

Trois traits spirituels essentiels

Mère Teresa veut que ses religieuses développent trois vertus qui seront à la base de leur vie spirituelle et les caractériseront : un complet abandon à Dieu, une confiance absolue dans la Providence et une joie constante. Ces trois vertus doivent être rappelées et expliquées par le prêtre qui prêche la récollection préparatoire à la cérémonie des vœux ou à leur renouvellement semestriel. Les jeunes religieuses doivent être ancrées dans ces sentiments.

Abandon complet à Dieu

L’Institut est né de cet abandon de la fondatrice à la direction de Dieu. Elle a vraiment été une fille d’Abraham, une femme de Dieu, vivant de la foi. Les sœurs, elles aussi, doivent s’abandonner dans la main de Dieu. Ce sera pour elles une obéissance complète, comprise comme une disponibilité totale aux exigences de l’apostolat. On pense à saint François d’Assise et à saint Ignace de Loyola : la volonté de Dieu se manifeste dans l’ordre du supérieur.

Les novices arrivées à la fin du noviciat n’apprennent la destination qui leur est assignée que le soir même du jour de leurs vœux. Et le lendemain matin elles se mettent en route. Il en va de même pour les professes des vœux perpétuels : c’est le soir de leur profession que Mère Teresa leur dit où elles sont envoyées. Il n’y a d’exception que pour celles qui doivent obtenir un visa ou un passeport pour l’étranger : elles sont prévenues quelque temps d’avance. En général, la Mère est présente à la cérémonie des vœux. Une fois, elle était absente et l’on dut attendre son retour à la maison-mère pour savoir où devaient se rendre les nouvelles professes. Le départ s’effectue rapidement. « Comme nous ne possédons rien, dit une sœur, nous n’avons rien à emballer : nous sommes prêtes en dix minutes ».

Confiance absolue dans la Providence

Mère Teresa dit : « Je prends le Seigneur au mot ». Ce qu’il dit dans l’Évangile, elle le croit et le fait. On croit revivre à nouveau la belle époque de saint François d’Assise. Elle ne se tracasse pas du lendemain et ne se demande pas comment obtenir les moyens matériels nécessaires à son apostolat. Et pourtant elle ne vit que de la charité des gens. « Jésus a dit : ne vous préoccupez pas du lendemain. L’argent, a-t-elle toujours dit, je n’y pense jamais, il vient toujours. Si un projet est pour sa gloire, Dieu enverra les moyens de le réaliser. S’il ne les donne pas, cela veut dire qu’il ne veut pas cette chose et je n’y pense plus ». Les sœurs doivent adopter la même attitude. Puisqu’elles n’ont rien, elles dépendent complètement de Dieu. Il se doit de leur fournir ce qui est nécessaire à leur travail. Assurément, voilà un quart de siècle que cela se produit de façon admirable.

Il ne faudrait pas en conclure que Mère Teresa serait fataliste, comme tant de personnes le sont en Orient. Elle est une travailleuse infatigable, d’une activité débordante. Perçoit-elle un besoin, elle s’applique de suite à lui trouver une solution. C’est une femme d’action, une organisatrice de premier ordre, pratique, pleine d’audace et d’initiative. Elle se sent guidée par l’Esprit de Dieu. Toutes ses œuvres sont nées de nécessités rencontrées occasionnellement. Elle voit un homme mourir sur le trottoir à côté d’un hôpital qui ne peut le recevoir, elle conçoit le projet d’un home pour mourants, ce que les journalistes français ont appelé « un mouroir de la Mère Teresa » ; on lui amène des orphelins et des enfants handicapés, elle ouvre une maison pour les enfants ; une petite colonie de lépreux se voit expropriée, elle se lance dans l’apostolat en faveur des lépreux ; se produit-il un cyclone, un tremblement de terre, des inondations qui dévastent une région, Mère Teresa vole au secours de ces malheureux et commence là des œuvres de restauration.

Joie constante

La troisième caractéristique des Missionnaires de la Charité est la joie, la joie des enfants de Dieu, prescrite par les Constitutions comme une obligation, une attitude générale et constante. Ceci est le coup de génie de la Mère. Ses religieuses, qui plus que personne se trouveront continuellement en contact avec les pires misères humaines, qui passeront toute leur vie à les secourir, doivent porter en elles la joie. Ce sentiment d’être heureuses découle non seulement de la liberté spirituelle due à une pauvreté réelle, à l’absence d’attachement pour aucune chose créée, elle naît plus encore de la pensée que c’est le Christ ressuscité qu’elles servent.

Cette joie, basée sur la confiance, l’abandon à Dieu qui pourvoit à tous les besoins de ceux qui se dépensent pour sa gloire, porte son regard au-delà des contingences humaines, au-delà des apparences : la foi lui dit que Dieu gouverne le monde, que le Christ est vainqueur du péché, de la souffrance, de la mort, de toute opposition. Le Christ est ressuscité, et la religieuse « ne doit jamais aller se coucher sans oublier toutes les difficultés de la journée ; elle doit retrouver la joie intérieure, car le Christ est ressuscité ».

Mère Teresa donne l’exemple : elle est habituellement souriante. Certes, elle sait manifester sa douleur devant la souffrance humaine et partager la misère des pauvres, mais, bien vite, elle revient à la joie, qui s’exprime même sur son visage.

Cette joie attire les gens, suscite les vocations. Je me souviens d’une jeune française qui vint en 1976 travailler comme assistante sociale avec les sœurs de Mère Teresa. Elle fut tellement frappée par la joie rayonnante des jeunes religieuses indiennes qu’elle décida de se joindre à elles. Elle l’écrivit à ses parents, devint postulante, puis entra au noviciat.

Une spiritualité ecclésiale

Mère Teresa veut que ses religieuses aient une foi catholique, forte, saine, traditionnelle. Pour le Saint-Père, elle a un profond respect mêlé d’affection. Elle rappelle sainte Catherine de Sienne qui s’adressait au « doux Christ sur la terre ».

Pour elle, l’Église doit se développer, être partout présente pour vivifier, sanctifier, inspirer. Elle se réjouit d’être invitée à ouvrir une maison au Yémen par le Premier Ministre, qui lui a envoyé un « sabre d’honneur » en signe de respect. En privé, sa réaction intime est de dire avec enthousiasme : « Maintenant, grâce à notre présence là-bas, l’Eucharistie, après six cents ans d’absence, sera à nouveau célébrée dans ce pays ».

Avant tout, elle est fidèle à la tradition de l’Église. Comme pères spirituels de ses fondations, elle veut des prêtres d’un jugement sûr et éprouvé. « Quand l’évêque de Rotterdam m’a invité, confie-t-elle, je lui ai dit : je ne vous demande pas de maisons, pas d’argent, aucune aide matérielle, je vous demande seulement de donner à mes sœurs comme directeur spirituel un prêtre qui soit dans la tradition approuvée de l’Église, qui les aide à pratiquer une forte spiritualité dans la droite ligne catholique. Si elles n’obtiennent pas cela, je les retirerai ». Elle est heureuse qu’on lui ait demandé d’ouvrir là une maison où ses sœurs « seront une présence catholique, donnant l’exemple d’une vie pauvre, humble, obéissante, toute pénétrée par la prière ».

Quand un prêtre lui demande si elle accepterait de commencer une fondation dans un pays européen, Mère Teresa répond : « Oui, mais il y a trois conditions : que les sœurs s’occupent des pauvres (il y en a partout) ; qu’elles aient suffisamment de temps à consacrer à la prière (elles ne doivent pas être tellement absorbées par le travail parmi les frères et sœurs du Christ qu’elles n’aient plus de temps à consacrer au Christ, leur époux, spécialement dans l’adoration de l’Eucharistie) ; elles doivent aussi avoir un père spirituel compétent, zélé, d’une foi robuste et saine ».

Une spiritualité sacramentelle

Les sacrements unissent au Christ et donnent la grâce divine. Il faut donc respect et estime pour les sacrements dans la vie des religieuses. Mais celles-ci doivent aussi s’appliquer à aider les pauvres à puiser à ces sources de vie spirituelle. Dès les premières semaines de son nouvel apostolat, Mère Teresa s’efforça d’amener les enfants pauvres à la messe dominicale. Une de ses toutes premières lettres raconte que l’on amène trois cents enfants pauvres à la messe du dimanche et à la classe de catéchisme qui la suit : on peut ainsi préparer ces enfants à leur première communion.

Les Constitutions stipulent que cet apostolat est l’un des plus importants. « Nous mettrons un soin spécial à découvrir les enfants plus âgés qui ne fréquentent pas les sacrements et à les préparer à leur réception ».

Quand la Mère fut invitée à essaimer en Amérique latine, elle décida d’y envoyer ses meilleures sœurs, car là on ferait du travail vraiment spirituel et catholique. Le Saint-Père lui a d’ailleurs demandé de faire un effort considérable dans ce continent. Mère Teresa est heureuse de pouvoir dire : « En Amérique latine, les sœurs font presque tout ce que font les prêtres, sauf dire la Messe et confesser : elles baptisent, portent l’Eucharistie aux malades et aux mourants, célèbrent les mariages. Elles intronisent l’image du Sacré-Cœur de Jésus, mais seulement dans les maisons de ceux qui sont mariés à l’église : vous ne pouvez pas avoir Jésus sans son Église et ses sacrements ». Ce travail spirituel est considéré comme beaucoup plus important que la distribution du pain périssable qui ne nourrit que les corps.

Une spiritualité mariale

Une dernière caractéristique de la spiritualité de Mère Teresa est d’être mariale. L’emblème et le sceau des Missionnaires de la Charité représente une planisphère sur laquelle se détachent nettement les six continents. Ils sont entourés par une chaîne d’amour qui est un chapelet dont la croix pend au milieu, sur l’Inde d’où le mouvement est parti. De cette croix émanent vingt-quatre rayons lumineux qui rejoignent l’ovale formé par le chapelet : c’est par la prière et l’intercession de Marie que la lumière du Christ doit être portée à tous les points du monde.

« La Congrégation est dédiée au Cœur immaculé de Marie, cause de notre joie et reine du monde, parce qu’elle naquit à sa demande et grandit en réponse à son intercession continuelle... Elle a été établie pour faire régner le Cœur très pur de Marie parmi les plus pauvres entre les pauvres. Les sœurs trouveront dans la dévotion à la Vierge le modèle du service de Dieu en tout abandon et pauvreté, en obéissance et humilité, et l’exemple du plus parfait amour du Christ Jésus. Elles s’efforceront d’inspirer aux pauvres une confiance totale en Marie, la mère et l’espérance des pauvres » (Constitutions).

Une prière continuelle

Comme le fait saint Paul, Mère Teresa exhorte ses disciples à s’adonner sans cesse à la prière, car celle-ci doit inspirer et soutenir toute leur activité apostolique. Mais elle insiste : prier, c’est consacrer son temps et ses facultés au Seigneur, cela consiste en un entretien filial et confiant avec Dieu notre Père. « Travail n’est pas prière et prière n’est pas travail », insiste-t-elle. Il faut parfois interrompre le travail pendant la journée pour se tourner entièrement vers Dieu, ne penser qu’à lui. On disait d’Ignace de Loyola, qu’il était « contemplatif dans l’action », on peut le répéter de Mère Teresa, qui avoue que le travail ne la sépare pas de Dieu, qu’elle le trouve en toutes choses, le voit et le sert dans ses frères et ses sœurs. Pour elle, tous les hommes sont le Christ, ce Christ qu’ils représentent, qu’ils continuent comme membres de son corps, nous invitant aujourd’hui à le servir. Mais il faut consacrer à la personne du Christ un temps suffisant durant la journée pour le glorifier et le laisser agir au plus intime de nous-mêmes.

Pour aider les sœurs à acquérir cette habitude de la prière continuelle, la Mère leur demande de dire le chapelet quand elles se déplacent, dans la rue, le tram, l’autobus ou le train. Les sœurs sont souvent en route puisqu’elles doivent aller visiter les pauvres chez eux, découvrir les nécessiteux, se rendre dans des quartiers souvent bien éloignés de leurs couvents. Les pauvres apprennent à connaître ces sœurs toujours prêtes à les aider, comme depuis bien longtemps ils ont appris à connaître, respecter et aimer les sœurs de saint Vincent de Paul, auxquelles elles ressemblent beaucoup. Les pauvres doivent reconnaître dans les sœurs des messagères de Dieu, des personnes de prière. Le chapelet que les sœurs égrènent pendant leurs courses apostoliques les aide à rester en contact avec Dieu, et ce signe de prière édifie en même temps ceux qui les rencontrent.

Cette prière continuelle, devant le Saint-Sacrement, dans la rue, dans leurs déplacements, les aidera à trouver Dieu en toutes choses et en toutes circonstances. Les Constitutions encouragent à chercher Dieu et à le découvrir au plus profond de l’âme, là où sa divine Majesté habite et se révèle parfois à ceux qui le cherchent avec passion et dans un complet abandon d’eux-mêmes. On pense au Frère Laurent s’appliquant continuellement à la présence de Dieu, à Louis de Blois, qui recommandait comme moyen d’union à Dieu un détachement total des choses humaines, le recueillement pour le trouver dans l’âme et de fréquentes oraisons jaculatoires pour garder consciemment le contact avec son infinie bonté.

Évidemment, c’est marcher dans la voie parfaite et ce n’est pas donné à tous, surtout parmi les débutants. Mais on peut s’y appliquer. La prière continuelle, même imparfaite encore, détachera l’esprit et l’imagination de toutes les distractions, elle aidera à trouver Dieu dans son âme et dans ses frères.

Annoncer Jésus-Christ

Mère Teresa a l’esprit de saint Paul. Pour elle, le devoir essentiel est de faire connaître le Christ Jésus. Le Christ crucifié et ressuscité doit être annoncé. Il doit l’être à tous les hommes, chrétiens et non-chrétiens, riches et pauvres, à ceux-ci surtout puisque c’est un signe que le royaume de Dieu est parmi nous. « On fera connaître le Christ aux non-chrétiens, par le témoignage de sa vie religieuse, par son dévouement inlassable et son service gratuit et directement aussi par la parole quand l’occasion s’en présentera ». Tel est l’ordre donné par les Constitutions.

La réussite a été remarquable. Après vingt-cinq ans d’existence, l’Institut compte treize cents religieuses, plus de soixante maisons, des fondations dans tous les continents. Il faut dire toutefois que pareil développement n’est pas un cas unique dans l’histoire de l’Église. Les Franciscaines Missionnaires de Marie furent fondées dans des circonstances similaires par Mère Marie de la Passion, qui se sentit, elle aussi, appelée à quitter son Institut pour en fonder un autre et ouvrit sa première maison en Inde, à Ootacamund, pour travailler à l’évangélisation des pauvres : ses sœurs étaient trois mille après un quart de siècle.

Mère Teresa a commencé en un endroit où l’on ne pouvait espérer beaucoup de vocations. Les candidates sont surtout venues des autres États de l’Inde. Maintenant, à Rome, elle a cinquante novices provenant des pays occidentaux. Il sera intéressant de voir comment cette nouvelle branche de l’arbre se développera.

Mais d’ores et déjà on peut dire que la vision s’est réalisée. Le Christ doit être annoncé à toutes les classes d’hommes, à toutes les races, jusqu’aux confins du monde. L’amour de Dieu doit être répandu, partagé, glorifié partout et par tous. Tout au début, alors qu’elle n’a encore que quatre compagnes, la Mère écrit : « Comme l’on est heureux d’amener les gens à aimer Dieu. Je rêve d’établir une chaîne d’amour pour Dieu et pour les hommes qui partira de Calcutta et encerclera le monde entier ». L’audacieuse vision s’est pleinement réalisée : vingt-cinq ans après avoir formulé ce souhait, Mère Teresa peut regarder la planisphère sur laquelle de petites croix marquent ses réalisations. La chaîne est établie, source de millions d’actes d’amour, dans presque tous les pays du monde, amour envers Dieu et envers nos frères et sœurs, amour actif qui se prouve par des actes, des sacrifices, des dons, la consécration de vies entières.

Mère Teresa a pu accomplir cette œuvre parce qu’elle a cru à la parole de Dieu, à l’ordre qu’elle a intérieurement perçu. Elle n’a jamais douté, jamais reculé, elle ne s’est jamais dérobée. Elle s’est offerte pour réaliser l’œuvre de Dieu, quoi que cela puisse lui coûter. Elle a osé : s’abandonnant à la conduite de l’Esprit, elle a toujours mis au premier plan les valeurs spirituelles. Il faut dire aussi qu’elle a sollicité et accepté la collaboration de toutes les personnes de bonne volonté, chrétiennes ou non, qui se sont présentées pour l’aider. Elle aime à dire que son succès est surtout dû aux prières des quarante mille mourants que ses sœurs ont aidé « à mourir avec Dieu », selon son expression favorite. « Mourir avec Dieu » en faisant un acte de contrition pour leurs péchés, un acte d’amour et d’abandon total d’eux-mêmes à Dieu. Au Home du Cœur immaculé de Marie, à Calcutta, on a reçu plus de trente mille personnes en très mauvaise condition physique et la moitié environ y sont morts. « Pas un d’entre eux, aime à dire la Mère, n’a refusé de mourir avec Dieu, pas un. Ils sont maintenant nos puissants intercesseurs auprès de la Sainte Trinité ».

Elle a reçu beaucoup d’aide des pouvoirs civils et gouvernementaux, car elle collabore volontiers à leurs plans de développement pour les classes défavorisées. Elle est toujours prête à aider une bonne cause et à se mettre rapidement au travail. Malgré toute sa simplicité et son humilité, elle est bien de notre temps et elle apprécie l’importance des moyens de communication. Sans l’aide des journalistes, des programmes de radio et de télévision, elle n’aurait pas été connue et n’aurait pas reçu l’aide considérable qu’on lui envoie tous les jours et de partout. Pour elle, ce sont des moyens dont Dieu se sert pour faire aimer les hommes et produire des actes de vertu. Elle demande simplement que toute la gloire en soit rendue à Dieu, qui travaille par les religieuses.

Et demain ?

Au demeurant, on se trouve devant une personne qui a reçu de Dieu un charisme extraordinaire. On songe à François d’Assise, prêchant un amour pour Dieu qui déborde en amour pour les hommes, un amour effectif, actif, universel. Mère Teresa est à l’origine d’un mouvement qui continuera, car elle a formé une équipe organisée et inspirée. Pour le moment, dans son Institut, elle mène la barque d’une main ferme. Quand elle ne sera plus capable de le faire, il y aura peut-être quelques hésitations, quelques remous, mais certainement pas de rupture, d’écroulement, de naufrage.

« Je reçois presque journellement des demandes d’admission de jeunes filles qui me disent qu’elles désirent mener une vie humble, pauvre et entièrement passée à servir le Seigneur », nous confie-t-elle. La relève est assurée, et même davantage, l’épanouissement de l’œuvre commencée dans la foi en Dieu.

Le grand problème de la « Madre », comme on aime à l’appeler, c’est de trouver et de former des supérieures de communauté. Il faudra sans doute aussi adoucir quelques aspects de cette vie rude. Qu’on le veuille ou non, les années héroïques tout comme les grâces exceptionnelles données par le Seigneur au début de l’œuvre sont passées.

Pour les fondateurs comme pour l’humanité, les âges spirituels, se succèdent. Peut-être en va-t-il de même pour les institutions. Ceux qui ont connu Mère Teresa pendant les années difficiles, les années de pure foi des débuts, puis durant les années d’expansion dynamique et enthousiaste, ont remarqué son évolution spirituelle. Sa foi profonde en Dieu, cette foi qui n’a jamais douté de l’appel, n’a jamais posé de questions, n’a jamais hésité à entreprendre ce qui était à la gloire de Dieu, même quand les moyens manquaient au moment de commencer, cette foi est certes demeurée entière, mais sa pratique est nécessairement devenue plus facile, maintenant qu’on a touché du doigt la protection divine, maintenant aussi que tout le monde vous aide et vous soutient. Le zèle pour la cause du Seigneur qu’il faut annoncer en tout lieu, faire connaître à tous, surtout aux plus pauvres, aux plus délaissés spirituellement, ce zèle n’a rien perdu de son enthousiasme conquérant. Mais, en cours de route, Mère Teresa a accru sa sagesse et cette sérénité qui contemple tout, mais absolument tout, y compris la souffrance humaine, dans une perspective de vie éternelle, dans la magnificence du plan de Dieu qui mène les. hommes par la croix et la résurrection du Christ au partage de son amour dans la vision béatifique.

Sacred Heart Church
3 Lenin Sarani
CALCUTTA- 700 013, India

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