Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Vivre les vœux

Mark Rotsaert, s.j.

N°1978-2 Mars 1978

| P. 106-109 |

Un jeune prêtre jésuite nous livre quelques réflexions personnelles sur la manière dont il vit les vœux. Loin d’être une réalité statique, ceux-ci sont pour lui une manière de se situer dans la vie, une promesse déjà donnée et encore à recevoir.

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Voici quelques réflexions sur mon cheminement personnel. Ces réflexions sont trop peu nuancées, pas toujours logiques, elles sont surtout incomplètes. S’il y a des éléments importants qui manquent, la raison en sera évidente : c’est qu’ils manquent dans ma vie. À vous de me compléter moi-même en étant ce que vous êtes-en-devenir.

Au départ – et je ne le regrette pas – mon engagement dans la Compagnie par les vœux exprimait ma volonté d’être fidèle à un appel, à une vocation, à une mission, à un avenir, à une promesse. Cette volonté est toujours présente, mais elle a changé de sens. Car, petit à petit, à travers ma fidélité, et non moins à travers mes infidélités, il y a eu la découverte, lente mais sûre, de la fidélité de Dieu. Son amour est premier.

C’est dire que les vœux ne sont jamais « faits », et que au fond ils ne sont même pas à faire. Ils sont à recevoir, à accueillir. Or, cet accueil n’a été rendu possible et n’est rendu possible que par la rencontre de Jésus-Christ.

Si c’est lui qui a l’initiative, si c’est lui qui nous aime le premier, il va de soi que c’est lui qui sera dans ma vie point de départ, chemin et aboutissement, hier, aujourd’hui et demain. C’est affirmer en même temps que j’accepte de me laisser transformer par son amour. C’est vivre cette certitude que nous ne sommes pas condamnés à rester qui nous sommes, mais que nous pouvons marcher vers un avenir absolument original que chacun de nous a en lui. C’est vivre l’espérance.

Accueillir l’autre dans ma vie (prière, les autres, le travail), c’est-à-dire ne jamais le posséder définitivement, me transforme – bon gré mal gré – en être d’accueil. Pour moi c’est cela vivre les vœux.

Et cet accueil est fait avant tout de respect. J’essaie de recevoir avec respect les choses, les hommes et moi-même. C’est d’abord un respect pour l’altérité qu’ils sont et pour l’altérité qui les fonde, qui me fonde, qui nous fait exister. C’est vivre les mains ouvertes, et refuser de fermer les mains sur quoi que ce soit, sur qui que ce soit. C’est le respect de toute vie inaliénable, le respect de toute liberté, le respect enfin de la liberté créatrice. C’est m’interdire de vivre en possesseur. N’ayant alors rien à posséder, et donc rien à imposer, j’essaie de vivre cette pauvreté qui rend justice au souffle de la vie.

Recevoir avec respect les choses, les hommes et moi-même, je crois que c’est vraiment un acte créateur. C’est rejoindre l’intention créatrice de Dieu. Car cet accueil dans le respect, non seulement dévoile le dynamisme interne des choses et des hommes, mais déjà le réalise, partiellement. L’accueil n’est véridique que quand il amène les choses créées vers leur fin, quand il révèle aux hommes la promesse qu’ils sont les uns pour les autres, quand il me fait prendre conscience d’une présence qui me rend plus que moi-même. C’est être profondément obéissant à un avenir pour lequel Dieu a créé le monde et chacun de nous.

Un accueil qui respecte l’altérité et refuse d’altérer les choses et les hommes, un accueil qui est réellement créateur et réalise la création divine, ne peut être qu’un accueil d’amour. L’amour est le fondement de toute vie ; il ne peut donc y avoir d’autre fondement à la vie religieuse que l’amour. Dieu est amour. Et parce que nous y avons cru, parce que nous nous laissons aimer, parce que nous aimons dans un seul mouvement Dieu, les hommes et le monde, non seulement notre chasteté a un sens, mais elle est génératrice d’amour.

Je suis bien conscient que le cheminement que je viens de décrire est bien plus beau que l’homme qui chemine et que je suis.

Il est facile de dire que notre pauvreté n’est pas avant tout extérieure mais intérieure ; et il est vrai qu’on peut vivre très pauvrement extérieurement tout en étant un capitaliste en esprit, monopolisant sa culture, ses talents, sa liberté même. Ces genres de raisonnement passeront toujours à côté de la pauvreté religieuse, qu’elle soit jésuite ou franciscaine.

Ce vers quoi je tends – parce que déjà j’en vis – c’est cet accueil respectueux de toutes choses créées qui se présentent à moi. Par exemple le matériel que j’emploie, les livres que je lis, mes vêtements : comment est-ce que je les traite ? Le lieu où j’habite sert-il de repli sur moi-même ou d’accueil ? Que fais-je de ma santé ? Et l’argent : empêche-t-il un service gratuit ?

Si j’ai parlé d’un déjà, il m’est plus facile de parler d’un « pas encore ». Car ce que je vis, jour après jour, ce n’est pas encore ce vers quoi je tends. Et que cette attitude fondamentale reste, après pas mal d’années, encore très faible je le constate dans le manque d’une pauvreté réelle. Par exemple quel est le matériel que j’emploie ? Quel est le lieu où j’habite ? Que sont mes vêtements, ma nourriture ? Qu’en est-il de ma solidarité avec les pauvres ?

Mais c’est en essayant de vivre le vœu de chasteté que je ressens encore davantage cette tension entre ce vers quoi je tends et ce que je vis, entre un amour qui me dévore et ma fragilité. Car vis-à-vis d’un homme ma liberté est interpellée par une autre liberté. Alors, comment faire pour que la rencontre de deux libertés (ou de plusieurs) rejoigne la liberté créatrice de Dieu ? Comment faire, captif d’une liberté divine, pour ne devenir esclave d’aucune liberté humaine ? Et comment, à travers les échecs, ne pas se refermer sur soi-même ? Voilà des soucis qui m’habitent. D’autre part, c’est une vraie grâce que de pouvoir aider des hommes et des femmes à se découvrir eux-mêmes, à devenir libres, à deviner Dieu dans leur vie ; et c’est une joie de voir Dieu à l’œuvre dans les hommes. Et si ce n’est pas le Christ qui est au centre de tout cela, je m’en vais attacher les gens à moi, je serai possesseur et possédé. Suivre le Christ, vivre l’Évangile, cela reste toujours un risque, mais un risque qui vaut la peine. Une certitude cependant : être capable d’amour et d’amitié ne va pas sans blessures, sans mourir.

Ma porte d’entrée dans une vie de pauvreté et de chasteté a été l’obéissance. Être à l’écoute de l’Esprit et lui être docile. C’est-à-dire me recevoir non pas de moi-même, mais d’un autre ; non pas me programmer, mais vivre une promesse. Ici je soulignerais volontiers l’importance de la prière dans ma vie et du compagnonnage spirituel. C’est dans la prière et dans une relecture de ma prière que j’ai découvert la fidélité de Dieu dans ma vie : sa force qui rend ma fragilité viable, sa richesse – son don – qui m’apprend à devenir pauvre, son amour et son pardon qui ne tiennent pas compte de mes péchés.

Ce cheminement je l’ai vécu dans la Compagnie, c’est-à-dire dans des communautés bien concrètes, et c’est précisément ce cheminement qui m’a fait prendre racine dans la Compagnie. Tout ce que j’essaie de dire, je l’ai vécu et je le vis à travers l’accueil de la communauté. Car la communauté aussi, j’essaie de la vivre comme une promesse, comme un don qu’il faut recevoir, accueillir avec respect pour pouvoir la vivre.

La communauté, c’est pour moi avant tout partager notre foi en Jésus-Christ. C’est l’entraide à ce niveau qui nous fait exister tels que nous croyons devoir et pouvoir le faire. C’est questionner et se laisser questionner, corriger et se laisser corriger, confirmer et recevoir confirmation. Et c’est cette foi partagée qui nous ouvre au monde, aux autres, au travail. Car partager sa foi, c’est partager sa vie, non pas en la racontant, mais en la donnant.

La communauté est ouverture, elle m’empêche de m’enfermer, de fonctionner dans mon propre espace clos. Elle est comme la garante de cette promesse que je suis.

Obéir alors, c’est être ensemble à l’écoute de l’Esprit, et c’est accepter que ma docilité à l’autre passe par un autre, un frère. Si je suis seul à prendre mes décisions – personne ne décide « à ma place » –, je me trompe encore régulièrement en pensant que je suis le seul qui puisse discerner ce que j’ai à faire, ce à quoi je suis appelé, ce à quoi je suis promis.

Être pauvre, c’est peut-être avant tout être disponible dans la communauté, disponible d’esprit, disponible aussi en temps donné à la communauté. C’est aussi partager ce que l’on a, ce que l’on reçoit. Être pauvre c’est aussi pouvoir changer de communauté. Vivre en communauté a été pour moi l’apprentissage d’une vie plus pauvre et plus simple, car ce sont des compagnons qui, par leur mode de vie et d’engagement, m’ont invité et aidé à vivre avec plus de simplicité, à être plus accueillant. Ce sont eux qui me soutiennent dans mon désir de suivre le Christ pauvre. C’est grâce à cette Compagnie que ce désir n’a pas été étouffé en moi... Et la XXXIIe Congrégation Générale continue à me questionner. La question reste posée. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est déjà ça.

Dans une session sur le célibat, nous avions été interrogés sur les motivations de notre choix. Le groupe des responsables avait formulé ainsi la question : « Pourquoi continué-je à choisir pour le célibat ? » Ma réponse alors et aujourd’hui : parce que j’y suis profondément heureux. Or, je ressens très nettement que cette réponse est liée à ma vie en communauté. Vivre en « amis dans le Seigneur », c’est une vraie joie, mais c’est en même temps le lieu où apparaissent mes failles, les brèches, ma fragilité. C’est donc le lieu où je suis constamment renvoyé à celui qui est amour et fidélité, c’est le lieu de la réconciliation et de l’Eucharistie.

Priorijdreef 21
1160 BRUXELLES, Belgique

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