Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Pauvreté religieuse en Afrique

Vies Consacrées

N°1977-2 Mars 1977

| P. 108-112 |

Des novices zaïroises, constatant que leurs familles sont souvent plus démunies que le couvent dans lequel elles entrent, ont été amenées à un approfondissement du sens de leur pauvreté : leur réflexion, qu’elles nous communiquent en toute simplicité, les a menées à la redécouverte de ce qui fait le fond de l’engagement religieux : par les trois vœux, on se donne tout entier au Christ, en réponse à son appel.

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L’élaboration de ces lignes a une histoire. Des novices zaïroises s’adonnaient à l’étude de la pauvreté religieuse. Elles s’interrogèrent en tenant compte de l’enseignement de l’Évangile, dans l’Église, et de leur expérience limitée.

Que représente concrètement pour nous la pauvreté religieuse ?

Nous nous sommes d’abord interrogées sur ce que représentait concrètement pour une jeune fille zaïroise, issue de famille pauvre, d’entendre la parole du Christ : « Si tu veux être parfaite, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens, suis-moi ». Que quitte cette jeune fille en répondant à cet appel ?

Avant d’examiner cette question, une remarque préliminaire s’indique. Il ne faut pas exagérer la pauvreté des familles zaïroises. Il est vrai qu’en général les filles zaïroises proviennent de familles moins instruites que les européennes et que leur niveau de vie est très bas en comparaison de celles-ci. Mais en quoi consiste la pauvreté ? Est-ce le manque du nécessaire (nourriture, habillement, etc.) ou le manque de confort ? Pour ce qui est du premier cas, nous osons affirmer que la famille zaïroise, sans posséder beaucoup, parvient cependant à se tirer d’affaire par son travail, là du moins où celui-ci n’est pas exploité par les plus forts. Quant au second cas, nous constatons que la famille zaïroise, malgré son manque de confort, peut mener une vie heureuse là où elle est et telle qu’elle est, si elle est bien unie. Ce n’est pas l’argent qui fait le bonheur.

Ceci dit, venons-en à la question : « Que quitte la jeune fille zaïroise en répondant à l’appel du Christ ? » En entrant au couvent, elle abandonne sa plus grande richesse : sa famille. Elle renonce, par le fait même, à sa propre vie comme femme africaine capable de perpétuer le clan. Elle se détache également de ses projets d’avenir, de tout ce qu’elle aurait pu acquérir comme les autres jeunes filles de son âge qui sont restées dans le monde. Sa personnalité est un grand trésor qu’elle consacre à l’Autre. Tout ceci dépasse le niveau socio-économique.

Que sa famille soit riche ou pauvre, quand le moment est-il venu, pour la jeune fille zaïroise, de se détacher en esprit de tous les biens ? Est-ce seulement lorsqu’elle vivra dans une communauté, souvent plus riche que sa famille, ou dès le moment où elle répond à l’appel divin, alors qu’elle est encore dans sa famille ? Il est clair que c’est quand la jeune fille se décide à venir au couvent qu’elle a déjà cette disposition de détachement en esprit, car elle veut suivre le Christ en faisant ce choix personnel et libre d’une vie sobre.

En fait, être pauvre en esprit ne concerne pas d’abord les biens matériels : ce serait oublier d’autres exigences essentielles, parmi lesquelles se trouvent le renoncement à ces biens prestigieux que sont la famille et l’indépendance. On peut toutefois se demander comment il est possible de se détacher en esprit de ce que l’on ne possède pas. Pensons par exemple à l’argent : il est possible qu’une jeune fille zaïroise n’ait pas eu l’occasion d’en posséder dans sa famille. Tout homme, riche ou pauvre, a le désir inné de s’enrichir, d’améliorer ses conditions de vie. Toute jeune fille zaïroise, si elle est normale, a l’intention d’embellir sa vie future, même matériellement. Parce qu’elle se sent appelée à partager la pauvreté du Christ, la jeune fille enfouit en terre le désir de tout ce qui pourrait la satisfaire pour elle-même. Ce n’est pas d’abord un détachement matériel que la pauvreté exige, mais, en tout premier lieu, un dépouillement de tout ce qui nous tient au cœur et de nous-mêmes.

Partager la vie de Jésus pauvre

Tout ceci est encore plus compréhensible si l’on n’oublie pas que l’entrée dans la vie religieuse est un engagement libre, un choix personnel, une attitude intérieure, une réponse à quelqu’un qui appelle. Il s’agit d’un amour préférentiel pour Jésus-Christ. Par le vœu de pauvreté, nous nous engageons à partager la vie de Jésus pauvre. Cela demande de renoncer à tout ce qui fait obstacle à cet amour de Jésus pauvre. Pour ce faire, nous avons à apprendre la pauvreté du Christ : Ph 2,1-12 et Mt 8,18-22. S’il y a des exigences pour suivre le Christ, comment une sœur pourrait-elle faire route sans respecter ces conditions indispensables ? Avant et après notre entrée au couvent, c’est Jésus que nous voulons préférer à tout. Aussi est-ce pour traduire notre attachement au Christ pauvre que certaines manières de faire s’imposent à nous : ne pas gaspiller, ne pas acheter ni dépenser inutilement, ne pas accepter de cadeaux pour nous-mêmes. Ceci serait un signe que les sœurs ne sont pas encore assez détachées d’elles-mêmes et n’ont pas encore fait du Christ leur unique trésor.

Cette attitude découle de la décision de vivre l’amour préférentiel de Jésus par-dessus tout. Seule cette disposition intérieure permet le détachement, en esprit et en fait, même des biens matériels. Comme nous l’avons dit plus haut, nous sommes invitées par le vœu de pauvreté à renoncer aux richesses et à nous en détacher concrètement. Chercher à s’enrichir au couvent ne répond pas à l’esprit de ce vœu. Lorsque le Seigneur demande au jeune homme de tout quitter, il l’invite non seulement à renoncer à son désir de posséder, mais aussi à abandonner ses biens afin de le suivre, libéré de tout autre amour.

Si cet attachement au Christ est vivant, l’existence, dans les couvents, de « caisses noires » est incompréhensible pour une religieuse qui s’est réellement engagée à vivre sa vocation. Aux religieuses qui en ressentent la nécessité une question peut et doit être posée : se sentent-elles libres en face de Dieu, d’elles-mêmes et des autres ? À chacun de choisir : ou bien l’argent, ou bien Jésus. Personne ne peut servir deux maîtres : il sert l’un et méprise l’autre. Il est plus difficile à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille !

Travail « productif » et gratuité

Ceci éclaire aussi pour nous le problème du travail « productif ». Tout d’abord, faut-il que chaque sœur produise et rapporte ? S’il en est ainsi, où est la place du service gratuit de l’Évangile ? Par exemple, la catéchèse. A notre avis, ce souci de produire peut amener maintes difficultés dans les communautés et dans la Congrégation tout entière. Le désir de produire est un obstacle pour notre idéal, que nous avons librement choisi. Nous ne voyons pas comment vivre en même temps, dans la sobriété, la pauvreté de Jésus et nous préoccuper de produire beaucoup pour enrichir la communauté. Finalement, les gens ne verront plus, dans notre abondance, la valeur et la place de notre pauvreté religieuse. Certes, il y a dans la société des riches qui usent avec discrétion et discernement de leurs biens. Mais nous voudrions rappeler quelques faits que l’on constate dans l’histoire de la vie religieuse. Quand saint Pacôme et ses religieux se furent enrichis par un rude labeur, qu’est-il advenu du monastère ? Et pourquoi tous les fondateurs ont-ils mis en garde contre la tendance à s’enrichir ? N’est-ce point parce que l’enrichissement a toujours été la ruine des monastères ? Pour autant, ils n’ont pas prôné la paresse. Tout au contraire, ce qui est requis c’est un travail sérieux et gratuit.

Ce que les gens attendent de nous

Mais ne devons-nous point penser à nous procurer de quoi aider les hommes nos frères ? Bien sûr, mais ce n’est pas d’abord en vue d’acquérir de quoi partager que nous faisons vœu de pauvreté. Nous nous sommes engagées à vivre la pauvreté de Jésus-Christ, qui s’est « vidé » de lui-même (Ph 2, 6-12). Quand on a choisi Jésus-Christ, on abandonne tout ce qu’on a, tout ce qu’on est, non le seul surplus. Il s’agit du don total de tout notre être. Le cas de la veuve, rapporté dans l’évangile de saint Luc, est éclairant sur ce point. Comment vivre sobrement quand on ne partage que le surplus ? Nulle part dans l’Évangile, nous ne voyons Jésus et ses disciples produire beaucoup pour pouvoir partager leur superflu. Si le Christ a fait quelques miracles pour nourrir la foule, ce fut chaque fois en vue de faire percevoir une réalité spirituelle.

Ce que les gens attendent de nous, c’est surtout que nous soyons témoins de l’Évangile, c’est-à-dire de la vie de Jésus pauvre, chaste et obéissant. La plus grande richesse que nous ayons à partager avec nos frères, c’est Jésus-Christ, seul capable de transformer l’humanité. Même les études que nous avons à faire se situent dans cette ligne. On étudie pour acquérir une connaissance suffisante afin de collaborer à l’œuvre du Royaume des Cieux dans ce pays. Cela n’est possible que si l’idéal que nous proclamons est réellement vécu par nous, et pas comme un accessoire plus ou moins accidentel.

Faut-il éduquer les gens à soutenir les religieuses ? Si celles-ci sont, par définition, au service de tous, elles doivent vivre leur authenticité. Celle-ci consiste avant tout à être des servantes du peuple de Dieu. Cela ne signifie pas qu’il faille refuser tout gagne-pain. Mais là n’est pas l’essentiel, c’est l’amour qui compte et qui est à l’origine de toute éducation.

Le vrai remède

Le vrai remède à tous ces problèmes est dans l’approfondissement de l’Évangile. Aussi est-il nécessaire d’aider les jeunes à acquérir progressivement l’esprit de détachement et à faire un choix libre lors de leur entrée dans la vie religieuse. L’unique solution au problème ici traité est un discernement sérieux des candidates au moment de leur admission. D’après notre petite expérience, la vie religieuse paraît vraiment incompréhensible aussi longtemps que la religieuse n’a pas saisi qu’il s’agit d’un choix qui porte sur la personne du Christ vivant. Pour celui qui surpasse tout, on se détache librement de tout. Sans cette prise de conscience, il n’y a pas de solution valable. Et c’est pourquoi il n’y a aucun mensonge à faire profession de pauvreté même quand on entre par celle-ci dans une communauté plus riche que la famille dont on provient. Ce n’est pas un mensonge, d’abord parce qu’un tel engagement exprime notre libre réponse (avec toutes ses implications) au choix que le Seigneur a bien voulu faire de nous. De plus, prononcer le vœu de pauvreté c’est aussi connaître et reconnaître notre pauvreté intérieure. En celle-ci, par la miséricorde de Dieu, nous acceptons, jour après jour, de nous convertir à la pauvreté totale de Jésus. Notre engagement dans la vie religieuse est enraciné dans l’amour et fondé sur lui. Cet amour se vit dans la pauvreté, mais aussi dans la chasteté et dans l’obéissance. Il y a interdépendance entre les trois vœux. Si l’un d’entre eux n’est pas fidèlement vécu, c’est sans doute que les autres ne le sont pas davantage. Alors, c’est vrai, et la fidélité et la qualité de notre vie consacrée sont mises en question.

Certes, cette brève réflexion est limitée. Elle s’enracine dans la contemplation de Jésus et dans l’expérience de nos prédécesseurs au sein de l’Église. Par la grâce de la patience miséricordieuse de notre Dieu, elle se propose comme un don gratuit. Et c’est d’abord à nous-mêmes qu’elle s’offre afin que nous vivions davantage de la seule richesse, Jésus-Christ.

Sœurs KELELE, MATONDO, TSIBOLA KALEMBU

B.P. 69 Kimpese
Bas-Zaïre
République du Zaïre

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