Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La femme dans l’Église

Joseph Masson, s.j.

N°1976-6 Novembre 1976

| P. 352-362 |

Dans la recherche d’une pleine participation des femmes à la vie de l’Église, selon leur charisme propre, mais sans entrer dans une réflexion théologique plus fondamentale, l’auteur décrit la situation présente. Tout en reconnaissant les quelques progrès réalisés, il nous révèle dans les faits que beaucoup reste à faire dans l’Église afin que « les immenses ressources féminines soient mises à même de se déployer entièrement pour le Règne de Dieu ».

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Quelques faits actuels

Regarder vers l’avenir, c’est nécessairement dépasser le présent ; le lecteur ne s’étonnera pas si ce présent est ici, plus d’une fois, considéré comme insatisfaisant : seuls les insatisfaits font avancer les choses, à condition de rester constructifs.

Notre regard se fixera successivement à quatre niveaux : central, synodal et épiscopal, religieux, et quotidien.

Au niveau de l’autorité centrale

Durant ces dernières années, le Pape Paul VI a, de temps à autre, parlé du problème de la femme et du progrès à réaliser dans sa promotion. Il a ainsi dit quelques mots sur le sujet dans l’exhortation sur le culte marial, parue en 1974 [1], et il s’est exprimé de façon plus abondante lors de la réception de Madame Helvi Sipila, Secrétaire du Comité des Nations-Unies pour l’Année internationale de la femme. Reprenant les trois consignes de cette organisation, le Souverain Pontife a souligné que l’égalité recherchée se base essentiellement sur la reconnaissance de la dignité de toute personne humaine ; que le développement vrai trouve son premier élan dans une saine promotion de la famille, et que la paix était à ce prix [2].

D’autres allocutions ont été prononcées. Sur la place de la femme dans la société, au 25e Congrès des Juristes italiens, le 7 décembre 1974 ; pour la canonisation d’Élisabeth Seton, événement placé intentionnellement durant l’Année Sainte et l’Année internationale de la femme, le 14 septembre 1975 ; à l’Angelus dominical, sur les situations et les besoins de la femme migrante, le 16 novembre 1975.

Toutefois l’initiative pontificale la plus caractéristique, après l’établissement de la Commission pour l’étude de la femme, a été la constitution d’un Comité Vatican pour l’Année internationale de la femme. La Commission, présidée avec beaucoup de tact par Mgr Bartoletti, Secrétaire de la Conférence épiscopale italienne, comprenait environ 25 membres, dont les deux tiers étaient des femmes ; elle s’est prolongée dans le Comité, composé à parts égales d’hommes et de femmes.

Un dossier d’information, fruit des premières réunions, a été envoyé, à 1.500 exemplaires et en trois langues, aux Conférences épiscopales, aux Associations internationales catholiques, aux Supérieures générales des Instituts religieux féminins, aux Congrégations enseignantes.

Une délégation vaticane a participé à plusieurs des réunions officielles de l’A.I.F., de concert avec les Nations Unies, avec la F.A.O., et avec la Conférence internationale sur la femme, à Mexico. On sait du reste combien cette dernière Assemblée a été politisée et turbulente, ce qui n’a rien facilité.

La canonisation d’Élisabeth Seton, puisqu’on ne pouvait organiser pratiquement une autre journée spéciale de la femme durant l’Année Sainte, a donc pris valeur de symbole et de message. Non seulement par le choix de la personne (les canonisations de femmes n’ont jamais manqué dans l’Église), mais par certains détails de réalisation : c’est ainsi que la présentation de la vie de la Sainte, partie classique de la cérémonie, n’a pas été faite, selon la coutume en vigueur, par un évêque ou un prêtre, ni même par un homme, mais par quatre femmes, représentant les quatre états de vie : jeune fille, épouse, veuve, religieuse.

Vers la fin de ses activités, la Commission, avec le Comité, a organisé une « table ronde » de discussions et propositions ; on y trouvait, outre les membres, des représentantes ou représentants des Dicastères, des Unions des Supérieurs et des Supérieures généraux, et diverses personnalités ; en tout une centaine de personnes.

On peut mettre en rapport avec ces activités, ou du moins avec leurs préoccupations, le Document publié vers la fin de 1975, par la Congrégation pour l’Évangélisation, sur le rôle de la femme dans l’activité missionnaire, document qui a été publié dans cette revue [3].

À la fin de leurs travaux, Commission et Comité ont présenté aux instances suprêmes, des « recommandations », issues de leur dernière session (26-31 janvier 1976). On ne peut les citer in extenso car elles comportent trois longues pages de suggestions, adressées successivement au Saint-Siège, aux Conférences épiscopales, aux Congrégations religieuses, aux Associations internationales catholiques, aux Universités catholiques.

Nous limitant pour l’instant aux suggestions faites au Saint-Siège, notons : la continuation d’un effort concerté des Dicastères et autres organismes centraux de la Curie romaine pour « l’élimination des discriminations injustes et la promotion de la participation responsable de la femme dans : 1) la vie de la communauté ecclésiale, 2) la vie communautaire de la société ».

Précisant ensuite clairement le premier point, le groupe « souhaite que soit développée progressivement la présence de femmes compétentes à des postes de responsabilité reconnue au sein des Dicastères du Saint-Siège dont le travail le requiert ». Également : « l’accès des femmes aux ministères non-ordonnés dans l’Église, la participation des femmes à la liturgie ».

Laissant à plus tard ces deux derniers points, nous avons essayé de voir où l’on en était pour le premier : l’accès des femmes à des postes responsables au centre même de la chrétienté, et notamment dans les Dicastères. Notre recherche a été menée à partir de l’Annuario Pontificio : en 1966, après le Concile, comme point de départ ; en 1971, après cinq ans de possibilités, comme premier échantillonnage ; en 1976, après dix ans et tant d’affirmations de principes, venues de partout. Nos découvertes n’ont pas été très satisfaisantes.

Pour ce qu’on nomme les Officiales Majores, qui seuls ont une responsabilité réelle, les femmes ne sont présentes que de façon absolument sporadique : une à la Congrégation des religieux, quelques-unes au Secrétariat pour les non-croyants ; et heureusement quelques-unes à des organismes où leur absence eût été incroyable : Conseil des laïcs, Justice et Paix, Comité pour la famille, Commission et Comité pour la femme, dont on vient de parler, sont mieux partagés.

Il serait peu convaincant de citer le nombre, un peu plus considérable, de femmes présentes au niveau des Officiales Minores, c’est-à-dire de femmes « en service dans les Congrégations ». Car on sait que leurs fonctions n’y sont que d’exécution. Et il serait par ailleurs inexact d’accuser ce recensement d’être tendancieux ou « révolutionnaire ». Tous, les femmes elles aussi, sont d’accord pour dire, selon le texte des « recommandations », que les femmes à mettre en poste doivent être « compétentes » et travailler dans les Dicastères « dont le travail le requiert ». C’est même précisément à partir de ces deux remarques qu’on reste assez étonné.

Qu’il n’y ait pas de femmes en poste à la Secrétairerie d’État, aux Évêques, au Clergé, aux Sacrements, on l’admettra, encore que ce dernier Dicastère soulève déjà des doutes, quant aux questions que pose par exemple le mariage. Mais s’agissant des religieux qui sont, pour une écrasante majorité, des religieuses, n’y a-t-il pas à réaliser un meilleur partage des responsabilités ? Ou, s’agissant des missionnaires, dont les deux tiers sont des femmes, n’y aurait-il pas avantage à profiter plus largement et décidément de leur vaste expérience et à leur remettre une part de responsabilité centrale, au niveau directif ?

Qui fait, pour une large part, fonctionner au niveau local les Œuvres pontificales missionnaires, sinon les femmes, et ne conviendrait-il pas, dès lors, de leur donner une voix qualifiée et responsable au niveau central ? Qui réalise une grande part de la catéchèse et de la pastorale locale pratique, sinon des femmes, et ne siérait-il pas que des femmes apportent leur voix aux décisions centrales en ce domaine ?

Ne serait-il pas bon que des femmes soient présentes pour juger de l’héroïcité des vertus des Saints, qui sont d’ailleurs souvent des Saintes ? Et, dans tous les domaines qui regardent l’humanité entière, majoritairement féminine : justice, famille, communications, éducation, il est équitable que les femmes aient leur part de décision.

Si nos calculs sont exacts, à tous les niveaux de la direction centrale de l’Église, jusqu’aux plus modestes, que recense l’Annuario Pontificio, les femmes ne constituent pas 5 % du total, et elles sont généralement cantonnées dans les secteurs d’exécution. Après tant de déclarations conciliaires et pontificales et dix années ouvertes à l’aggiornamento post-conciliaire, on peut se sentir étonné soi-même, et comprendre aussi certaines déceptions féminines.

Au niveau synodal et épiscopal

Ici, « laissant ce qui est derrière », on se bornera à « courir » vers l’avenir à partir du présent, c’est-à-dire du Synode 1974 [4].

Les femmes sont 52 % des personnes humaines ; elles représentent, comme on l’a dit, plus des deux tiers des forces vives de l’évangélisation explicite et directe, elles sont aussi très largement majoritaires dans les œuvres caritatives et évangélisatrices qui sont parmi les meilleurs signes de la venue du Royaume, comme le note Ad Gentes, n. 12. Un Synode axé sur l’évangélisation était, semble-t-il, nécessairement amené à s’occuper des femmes.

D’ailleurs plusieurs initiatives extérieures vinrent, dès avant sa réunion, attirer sur ce point l’attention du Synode, et déjà de ses organisateurs. La Commission pour l’étude de la femme les alerta, d’une façon d’ailleurs prudente et circonspecte ; la direction du groupe périphérique « Femmes et Hommes dans l’Église » envoya aux participants le n. 10 de son Bulletin, qui proclamait clairement que l’Église ne peut faire abstraction des femmes. Et bien d’autres voix s’élevèrent dans la presse sensibilisée à ce problème. Mais leur écho fut assez faible, comme les événements le montrèrent.

Le troisième Synode avait réalisé un certain nombre de démarches caractéristiques. Il avait invité pour un rapport public dans la salle du Synode une femme, Barbara Ward ; cette initiative n’a pas été répétée en 1974. Le même troisième Synode avait contribué à susciter la fondation de la Commission pour l’étude de la femme, le 3 mai 1973. Cette Commission, d’abord temporaire, a été prolongée durant et après le quatrième Synode, jusqu’à fin janvier 1976 [5].

Dès son origine, cette Commission avait vu restreindre son champ d’étude : la question de l’ordination des femmes à tout degré était réservée à la Commission théologique internationale, qui d’ailleurs n’en a pas encore traité, semble-t-il. Cependant la Commission a rempli une fonction réelle de conscientisation, et ce rôle a été évoqué devant les membres du Synode par son Président, Mgr Bartoletti ; il était accompagné par deux femmes : Rosemary Goldie et la Sœur Cl. Herman, d’ailleurs toutes deux vouées au silence. Le rapport du Président signalait notamment que la Commission était pour quelque chose dans le document pontifical sur la Vierge, daté du 2 février 1974, et publié le 22 mars ; nous avons cité plus haut diverses autres activités de la Commission, qui n’eurent pas de rapport avec le Synode.

Mais qu’en fut-il dans le Synode lui-même ? Qui en examine le staff relève, parmi les auxiliaires des deux secrétaires masculins, quatre femmes, soit deux religieuses et deux laïques (une libanaise, une française). Qui parcourt les interventions en salle, en note une trentaine qui parlent des femmes. Toutes les louent pour leur dévouement inconditionné et leur immense travail, notamment quand il s’agit des religieuses et de leurs multiples activités. Mais quatre membres seulement semblent avoir perçu, et sont en tout cas les seuls à avoir dit que l’égalité des sexes et l’élimination des discriminations injustifiées, dans l’Église, marquaient un progrès nettement plus lent que dans la société civile. Ce furent deux Européens : le Cardinal Suenens et Mgr Verschueren (Scandinavie) ; Mgr Diaz Nogueira, de l’Angola, et Mgr Cordeiro, du Pakistan. On ajoutera le Cardinal espagnol Tarancon, qui déclara : « Selon moi, le masculinisme de la culture civile et religieuse touche à sa fin. Nous devons convoquer les femmes pour construire le peuple de Dieu ».

On notera le mot construire. Aucun des cinq évêques cités ne se perdit dans le dénigrement. Il s’agissait bien de reconnaître, de « convoquer » et de faire fructifier d’immenses possibilités apostoliques nouvelles, qui ne demandent qu’à s’employer.

Pourtant, comme on le sait, le Synode, tiraillé entre deux méthodes de travail, ne put parvenir à rédiger un document final. Il s’en remit au Pape qui, utilisant l’immense matériel de réflexions et de suggestions brassé par le Synode, nous donna récemment l’Exhortation apostolique Evangelii nuntiandi. Cette grande fresque de l’activité évangélisatrice est destinée à tous les chrétiens, hommes et femmes ; elle n’avait donc pas, fondamentalement, à distinguer entre ces deux groupes et elle ne le fait pas. On n’y retrouve pas l’écho d’une urgence de la promotion féminine qu’avaient explicitement soulignée quelques Pères synodaux ; tout au plus, au n. 69, souligne-t-on que les religieux sont aussi (et nous dirions surtout) des religieuses.

C’est peu de temps après, on y a déjà fait allusion, que la Commission pour l’étude de la femme rédigeait et transmettait à qui de droit ses « recommandations », dont une partie s’adressait aux Conférences épiscopales et mérite donc d’être examinée maintenant. Les recommandations aux évêques locaux sont divisées en deux sections : l’une ad extra, quant à l’action vers le monde extérieur, l’autre ad intra quant à l’action sur la communauté diocésaine elle-même.

Ad extra, l’on demande aux évêques : de soutenir le plan d’action mondiale pour la femme, adopté par la Conférence de Mexico ; de prévoir dès maintenant une présence chrétienne étoffée et efficace pour la Conférence future de 1980 ; de soutenir les efforts faits en divers pays pour « transformer le droit dans le sens de la pensée chrétienne au sujet de la condition de la femme » ; d’encourager toute initiative qui vise à améliorer l’image (si avilie) de la femme dans les mass media.

Ad intra, il faut « promouvoir une action éducatrice qui favorise de bons rapports de collaboration entre hommes et femmes dans l’œuvre de l’évangélisation et au niveau des responsabilités ecclésiales ; assurer une éducation des membres du clergé qui leur permette de bien comprendre les diverses vocations chrétiennes des femmes et d’engager avec elles une franche collaboration dans les divers secteurs de l’apostolat ; assurer une éducation de la foi des femmes, une formation spirituelle, doctrinale et pastorale qui leur permette de participer, selon leurs capacités réelles, à l’œuvre de l’évangélisation ».

Les termes de ces recommandations ont le velouté des rédactions romaines ; qui sait lire y verra cependant une demande précise de partage des responsabilités, qui devrait se refléter dans les divers organes diocésains. Pour ce qui regarde les « capacités réelles des femmes », on pourrait peut-être citer cette réflexion d’une d’entre elles, une personne fort intelligente : « J’ai l’impression que la question des capacités réelles est posée beaucoup moins souvent lors de la promotion des hommes aux charges que lors de la promotion des femmes ».

Une recherche destinée à vérifier non les dispositions psychologiques mais les situations concrètes dans les divers diocèses réclamerait un long travail et aboutirait à un long exposé ; elle devrait examiner la présence ou l’absence des femmes dans les organes de responsabilité ecclésiale aux niveaux national et diocésain, qu’il s’agisse de religieuses ou de laïques. Le résultat serait multiple, divers et lassant à lire, probablement pas très satisfaisant. Si nous commencions par le diocèse de Rome, nous verrions, sauf erreur, que les trois commissions d’évangélisation, d’animation pastorale et de liturgie signalent en tout deux femmes en responsabilité mineure, et une femme en service administratif. Ce qui d’ailleurs n’exclut pas qu’un certain nombre de religieuses et de laïques se dévouent sur le terrain à ces trois espèces d’apostolat. Des relevés du même genre (souvent aussi modestes ?) seraient à faire en d’autres pays quant aux responsabilités importantes et stables.

Il n’empêche que l’Année de la femme a vu se réaliser en certains pays un travail de réflexion et de sensibilisation, dont le Comité Vatican fournit des exemples. A Rome, à l’Université Grégorienne, fut organisée en janvier 1975, avec un grand succès, une série de conférences sur : Uomo e donna (L’homme et la femme) ; à Louvain, un Congrès, en août 1975, sur : Femmes et hommes dans les communautés chrétiennes. On assista à des réunions du même genre en Afrique du Sud, au Cameroun, au Ghana, à l’Ile Maurice, à Madagascar, au Nigeria, au Sénégal, en Tanzanie, en Zambie ; elles furent, semble-t-il, moins nombreuses en Asie : Inde, Japon, Philippines. En Europe, l’Allemagne, l’Angleterre, la Belgique, le Danemark, l’Espagne, la France, la Hollande, l’Italie se sont mises en branle.

Mais c’est aux Amériques que cet effort a été le plus développé. Une dizaine de pays de l’Amérique du Sud y ont participé, dont le Brésil, fort avancé en cette voie, et l’Argentine. Les États-Unis ont déployé un effort très organisé : diffusion du rapport du Comité Vatican ; création d’un Comité national d’action, deux lettres pastorales d’évêques sur le sujet. On sait du reste combien le féminisme, en ses revendications et ses publications, est vigoureux dans la nation et dans l’Église aux États-Unis [6].

Toutefois, et il faut sans cesse le répéter, c’est dans la prise de conscience et l’assomption de responsabilités stables plus que dans l’organisation de manifestations ou déclarations spectaculaires que les évêques et les diocèses feront la preuve de leur changement, et réaliseront les vrais progrès. Et de ce point de vue, même en deçà du problème des ministères ordonnés, beaucoup reste à faire pour insérer les femmes dans les organes diocésains d’enquête, de planification et de décision.

Au niveau des Supérieures religieuses

À l’occasion du Synode et de l’Année Sainte, l’Union des Supérieures générales a voulu promouvoir des études et faire entendre sa voix en la matière. Une Task-Force d’une demi-douzaine de femmes, députées par cette Union, a envoyé un peu partout un questionnaire qui a reçu, si nous sommes correctement informés, une quarantaine de réponses valables, faites au nom des Unions locales en presque autant de pays : ce groupe a synthétisé à la fois ces réflexions et des discussions faites à Rome entre hautes responsables.

C’est là un acte de collaboration et une volonté d’expression dont il y a lieu de se réjouir. On peut semblablement se réjouir de ce que le Document de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples sur le rôle de la femme dans l’activité missionnaire ait été précédé, lui aussi, d’une consultation des intéressées (qui a fourni un dossier de 300 pages) et d’une discussion paritaire entre la Commission de la Congrégation et des déléguées des Instituts missionnaires [7].

Ces prises de contacts préalables, dans lesquelles on partage les préoccupations, les lumières et les doutes communs, n’est malheureusement pas encore tellement fréquent. Un organe de l’Union des Supérieures a publié récemment une lettre qui exprimait des regrets. La signataire, au nom de l’Union, écrivait : « Il ne me paraîtrait pas loyal de ne pas vous dire (à l’évêque) la déception commune des membres de nos deux Bureaux et, à une très large échelle, de nombreuses communautés dans notre pays, au sujet de la nomination de trois Visiteurs de nos communautés religieuses, sans à peine une consultation préalable de la part de nos Vicaires Généraux ». Il s’agissait pourtant, dans ce cas, d’un évêque justement regardé comme très ouvert, et l’incident ne doit pas être majoré. Il sert pourtant de « clignoteur » rougeoyant dans le secteur des relations psychologiques entre la hiérarchie et les dévouements féminins.

Au niveau de la vie ecclésiale courante

Un grand espoir se développe dans l’Église, à côté d’une grande peine, lorsque la diminution des vocations ordonnées masculines provoque, de façon magnifique, la mise en valeur apostolique de vocations féminines non-ordonnées qui se donnent à l’évangélisation directe. C’est, semble-t-il, en Amérique latine que le phénomène a pris le plus rapidement le plus d’ampleur, vu l’acuité de la crise du recrutement sacerdotal en ce continent, crise aggravée encore par la nécessité de faire face à une natalité galopante. Et les « pays de mission » se trouvent, surtout en Afrique, devant un problème du même genre, sans pouvoir jusqu’ici y apporter des solutions de même nature. L’Asie commence, elle aussi, à connaître ça et là de pareilles situations.

On nous a mis récemment en main une prière à Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, patronne des missions, prière approuvée par un évêque catholique indien, et qui demande que soit reconnue aux femmes « la possibilité d’être coopératrices, à l’égal des hommes, dans la rédemption du monde ». Cette formule est très ample et très vague, mais elle marque au moins un besoin, une inquiétude et une disponibilité. On peut envisager d’y répondre de diverses manières.

La plus modeste voit cette égalité « dans le partage concret » des nombreuses responsabilités pastorales qu’une femme peut, comme être humain, exercer à l’égal des hommes, et sans une ordination. C’est dans ce sens que l’Exhortation apostolique Evangelii nuntiandi parle des ministères (ministères non-ordonnés, précise-t-elle). Elle ne fait ainsi que reconnaître maintes situations de fait, un peu partout dans le monde. On dit : de fait, car, en certains cas, tout au moins, les règles édictées en ces dernières années ne sont pas très généreuses.

Selon le Droit Canon ancien, la femme n’était pas admise à s’approcher de l’autel ; encore moins pouvait-elle servir la messe, encore moins prêcher durant le service divin (Can. 1342,2). Or chacun se rend compte qu’en bien des endroits, en sous-paroisses ou sous-stations missionnaires, la religieuse ou la catéchiste qui dirige, en l’absence du prêtre, la paraliturgie, dominicale ou quotidienne, est la mieux indiquée, ou la seule capable, pour « prêcher ».

Heureusement, la Constitution sur la Divine Liturgie a prévu que l’évêque peut déléguer au laïc la présidence d’une liturgie de la Parole, laquelle compte normalement une allocution [8]. Entrant dans cette vue du Concile, le Synode des évêques allemands, dans une proposition votée le 4 janvier 1973, a souhaité que « des hommes et des femmes qui en sont capables soient mandatés pour la prédication durant le service divin [9] ». Cependant le texte souligne fortement le caractère exceptionnel d’une telle prestation quand il s’agit de femmes. Il le fait sûrement en pensant au document Ministeria quaedam, de Paul VI, promulgué le 15 août 1972. Remplaçant les quatre « ordres mineurs » anciens par un acolytat et un lectorat rénové, le document ouvre ces charges au laïcat, mais il ajoute que « suivant une vénérable tradition de l’Église », ces fonctions seront réservées aux hommes [10]. Heureusement cette restriction ne rend pas caduc l’article 66 du chapitre 3 de l’Instruction générale au nouveau Missel Romain, publié en 1969 et complété en 1970. Cet article parle de lecteurs qui exercent éventuellement cette fonction « même s’ils n’en ont pas reçu l’institution » (c’est-à-dire l’ordination). L’évêque local ou tout au moins la Conférence épiscopale peuvent donc accorder cette permission à des femmes, à condition qu’il n’y ait pas là un homme capable et consentant pour faire cette lecture. Encore, cette restriction a-t-elle été rapportée dès 1970, dans la troisième Instruction pour l’application correcte de la Constitution sur la liturgie [11], laquelle déclare que les Conférences épiscopales pourront décider du lieu où doit se tenir la femme qui fait la lecture (et suppose donc que la femme peut faire celle-ci).

Tout en se réjouissant de ces « petits pas », beaucoup de prêtres, écrasés de travail pastoral, en des situations où ils doivent veiller seul sur des dizaines de communautés chrétiennes éparpillées, se demanderont s’il est encore possible et opportun de doser aussi précisément la réponse aux nécessités concrètes. Et bien des femmes prêtes à se dévouer efficacement et humblement ressentiront profondément ces retards et cette parcimonie.

Un autre ministère, fort spécialisé celui-là mais qui cependant commence à exister, c’est celui des femmes qui ont obtenu une licence, voire un doctorat en théologie. Un « doctorat », comme le nom l’indique, c’est la capacité et la permission d’enseigner la matière en question. Or les femmes docteurs en théologie ont peu de chances de pouvoir exercer cette capacité, que l’habitude continue à associer, dans les Facultés et les Séminaires d’Église, au sexe masculin et au caractère sacerdotal. Les Facultés théologiques d’État, en Allemagne, ont reconnu en principe, en janvier 1972, le droit des femmes à enseigner la théologie, mais elles l’ont assorti, nous dit-on, de tant de conditions que cela équivaudra souvent à une exclusion. Les États-Unis sont, semble-t-il, un peu plus ouverts et avancés.

Signalons enfin un troisième champ, que nous connaissons mieux, où les femmes, et singulièrement les religieuses, voudraient voir élargir leur terrain d’action : l’activité et l’animation missionnaires. L’Union pontificale missionnaire groupe entre autres les Déléguées religieuses à l’animation missionnaire générale des Instituts féminins. Celles-ci se sont exprimées, l’année du Synode, en des résolutions, prises du 3 au 5 avril, et envoyées à la Congrégation pour l’Évangélisation, dont relève le cas.

Le troisième point de ces résolutions est le plus engagé et ne s’en cache pas :

Étant donné l’importance croissante de la femme dans la société, et sa présence majoritaire dans le Peuple de Dieu, il faudrait reconnaître, dans l’Église, la place spécifiquement féminine de la religieuse pour l’évangélisation ; il conviendrait donc de définir avec exactitude cette place et pas seulement comme « non-prêtre, non-laïque ». La tâche de la femme consacrée et le don qu’elle a pour s’occuper de tout ce qui touche à la vie, comme formatrice et éducatrice de vie chrétienne, est spécifiquement et entièrement évangélique. Un apport des religieuses dans certains aspects de la formation des séminaristes pourrait devenir une source de qualité...
Que des voies nouvelles s’ouvrent pour l’évangélisation du monde par la partie féminine de l’Église ; que, devant la diversité des voies aujourd’hui nécessaires, la créativité des missionnaires soit encouragée...
Que soit officiellement reconnue et accrue l’étendue des ministères ouverts à la religieuse, non seulement à cause de la pénurie de prêtres, et par suppléance, mais essentiellement comme un droit, reposant sur la nature même de la femme et de l’Église...
Que la question des ministères dans l’Église soit pensée en tenant
compte que « l’humanité est homme et femme »
Que des Religieuses compétentes soient insérées dans les diverses structures de réflexion, de planification, de décision et d’évaluation de l’Église, et cela aux niveaux paroissial, diocésain, national et universel (Dicastères, Commissions).

Texte assurément vigoureux et précis. Dans sa réponse, le Dicastère n’a retenu qu’un seul élément : l’insertion d’une déléguée de l’Union dans les commissions diocésaines des Œuvres pontificales missionnaires. Le reste est passé sous silence. On constatera que, dans ce Dicastère, au témoignage de l’Annuario Pontificio, la Commission pastorale et la Commission pour la catéchèse ne comptent aucun membre féminin ; à ce qu’il semble pourtant, ces commissions pourraient, en s’adjoignant quelques femmes compétentes, tirer grand profit de leurs expériences et de leurs points de vue.

Conclusion

Les recherches qui précèdent n’ont pas besoin de conclusion. Ou plutôt, il appartient à chaque lecteur, quel que soit son poste dans l’Église, de comparer ce qui est avec ce qui devrait être, ce qui est urgent avec les mesures déjà prises comme avec celles qu’il faudrait encore prendre.

Piazza della Pilotta 4
1-00187 ROMA, Italie

[1Doc. Cath., 1974, 301-319 ; sur le sujet : 313.

[2Ibid., 1007.

[3Vie consacrée, 1976, 67-79.

[4Sur ce Synode, le volume le plus complet est celui du P. Caprile, Il Sinodo, Rome, 1975. Une foule d’autres rapports sont accessibles, par exemple : R. Laurentin, L’évangélisation après le quatrième Synode, 1975, dont les p. 112-118 se rapportent à notre sujet.

[5Cf. Allocution finale de Paul VI, Doc. Cath., 1976, 153-154.

[6Un indice : une part importante du récent numéro de Concilium sur le sujet, au début de cette année 1976, provient des États-Unis, et de femmes.

[7Ce document a été publié dans Vie consacrée, 1976, 67-79.

[8Cf. Acta Apost. Sedis, 1964, 109 (= n. 35, 4).

[9Cf. Concilium, n. 111 (1976), 66, déjà cité.

[10Acta Apost. Sedis, 1972, 533.

[11Acta Apost. Sedis, 1970, 700.

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