Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Obéissance et autorité dans la spiritualité franciscaine

Louis Coolen, o.f.m.

N°1976-5 Septembre 1976

| P. 274-284 |

Toutes les familles religieuses sont invitées aujourd’hui à raviver la conscience qu’elles ont d’elles-mêmes et de leur raison d’être dans l’Église en se référant à l’inspiration de leurs origines. Les réflexions présentées ici sont animées par cet esprit. Elles tendent à dégager la conception que François d’Assise s’est faite de l’obéissance et d’en tirer des applications pour les conditions actuelles de la vie religieuse qui se réclame de son charisme. Offerte à d’autres approches spirituelles de l’obéissance, cette conception ne pourrait-elle constituer la base d’une confrontation éclairante et féconde sur cet élément fondamental de toute vie religieuse ?

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Une réflexion autour de l’obéissance religieuse, autour de ses motivations et de ses expressions est, à première vue, une des entreprises les plus risquées qui soient aujourd’hui. Une suspicion globale entoure ce sujet. Elle va du simple rejet de tout ce qui, dans ce domaine, a été le fait d’un exercice médiocre et abusif de l’autorité, au refus de principe pour une forme de dépendance interprétée comme une aliénation de l’homme, contraire non seulement à l’Évangile, mais à un impératif de la loi naturelle qui requiert une affirmation libre et responsable.

Dans un tel contexte, une réflexion positive sur l’obéissance religieuse a-t-elle des chances d’être reçue ? Certainement pas s’il n’est question que de l’obéissance à un autre, pour quelque motif que ce soit. La contestation actuelle a sans doute ceci de bon pour nous : elle nous oblige à réexaminer le fondement de notre obéissance [1]. La signification théologique de cette vertu et de ce vœu relève des engagements que l’Église authentifie. De ce point de vue, toutes les traditions spirituelles se retrouvent dans son contenu. C’est dans la manière dont elle sera saisie et vécue que l’obéissance religieuse prendra des explicitations diverses.

Fondement spirituel de l’obéissance franciscaine

Pour découvrir la signification originale de l’obéissance franciscaine et la manière dont la Règle en parle, il faut avant tout nous référer à l’expérience spirituelle de François lui-même. Le radicalisme dont U marque son obéissance n’est que le retentissement, dans un cœur libre et totalement séduit, de l’amour de consentement qu’il n’a cessé de contempler dans le Christ. Consentement d’abandon à Dieu, qui a conduit Jésus tout au long de sa vie à mettre filialement sa volonté d’homme dans celle de son Père [2], jusqu’à la soumission héroïque de Gethsémani, quand il a répondu : « non pas ma volonté, la tienne » (Mt 26,39), et au plein accomplissement de son immolation dans le cri mystérieux de la croix : « Père, je remets mon âme entre tes mains » (Lc 24,45). Consentement d’amour aux hommes, par une plongée totale et définitive dans la misère trouble de notre révolte, acceptant toutes les compromissions d’un partage équivoque [3], allant au plus loin, au plus bas, jusqu’à la dernière place, pour n’en perdre aucun, se faisant non seulement l’ami de tous, mais pour chacun le serviteur qui lui lave les pieds.

De cette contemplation, François d’Assise fait sa nourriture, l’œuvre de sa vie, le levier de son amour. Aimer Dieu, pour lui, ce sera désormais ressembler au Christ, entrer dans son obéissance au Père, partager son amour de Fils, revivre cet amour dans son propre cœur, autant qu’il le pourra [4]. Ce sera aussi entrer dans cette aventure absolue qui porte le Christ obéissant à donner sa vie en rançon d’amour pour les hommes [5]. Cette double fidélité, filiale et fraternelle, il la vivra ardemment en toutes choses. Dans sa prière, comme en un lieu privilégié ; dans sa pauvreté, son expression constante ; dans la fraternité, le domaine illimité de son service. La joie de suivre son Maître et de tout aimer en lui transfigurera sa vie.

Dans cet élan qui le porte à s’identifier avec le Christ, François expérimente cependant la distance immense qui sépare la fidélité du disciple de la perfection du Maître. Au cœur de son expérience unitive, il bute sur les contradictions de son être, ces limites qui le font pauvre. Cette expérience de la fragilité de son amour va l’ouvrir sur les abîmes de la miséricorde et de la patience de son Seigneur. Il y trouvera un tout nouveau pouvoir d’aimer. L’expérience mystique qu’il fait de l’amour de son Dieu pour lui explique seule l’ardeur avec laquelle il saura, comme le Christ, aimer les hommes avec la patience même de Dieu.

L’obéissance dans la Règle des frères mineurs

Mais François d’Assise s’est trouvé rejoint par des disciples dont il fit aussitôt des frères. Pour la vie concrète d’un groupe, par quel thème mobilisateur cette expérience personnelle du « fondateur » se traduira-t-elle ? La Règle franciscaine [6] s’ouvre par ces mots : « La Règle de vie des frères mineurs consiste à observer le saint Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en vivant dans l’obéissance, sans avoir rien en propre, et dans la chasteté [7]. » « Après une année de noviciat, ils seront reçus à l’obéissance, promettant d’observer toujours cette vie et cette Règle [8] ». Et François avertit ses frères : « Tant qu’ils persévèrent dans les commandements du Seigneur, comme ils l’ont promis, par l’observance du saint Évangile et de leur Règle, qu’ils sachent qu’ils se maintiennent ainsi dans une véritable obéissance, et qu’ils soient bénis du Seigneur [9] ».

Il s’agit donc de faire profession de vie évangélique selon la Règle. Or, dans la pratique, l’obéissance demandée par la Règle est en référence constante et presque toujours explicite à l’Évangile. Et il est manifeste qu’il n’y a pas de place dans la Règle pour une forme d’obéissance qui serait inspirée par un souci d’ordre ou d’efficacité. Les textes abondent : « Aucun frère n’aura, surtout sur ses compagnons, aucun pouvoir de domination. Comme dit le Seigneur dans l’Évangile (...) qui voudra être le plus grand parmi eux sera leur ministre (Mt 20,27) et serviteur, et le plus grand parmi eux se fera comme le plus petit (Lc 22,26) [10] ». « On ne donnera à aucun frère le titre de prieur ; mais à tous indistinctement celui de frères mineurs. Ils se laveront les pieds les uns les autres (Jn 13,14) [11] ».

Dans un tel type de relation, comment une autorité au service du bien des personnes et du bien commun trouvera-t-elle sa place ? D’abord dans la qualité du service et de la vie personnelle des ministres : « Les ministres et serviteurs se rappelleront que le Seigneur dit « Je ne suis pas venu pour être servi, mais pour servir » (Mt 20,28), et que l’âme de leurs frères leur a été confiée ; si l’un d’entre eux se perd par leur faute et par leur mauvais exemple, ils auront à en rendre compte, au jour du Jugement, devant le Seigneur Jésus-Christ [12] ».

L’autorité s’exerce ensuite dans un pouvoir décrit comme suit : « Les frères qui sont ministres et serviteurs des autres frères visiteront leurs frères, les avertiront, les corrigeront avec humilité et charité, sans leur prescrire jamais rien qui soit contre leur âme et contre notre Règle. Quant aux frères qui sont sujets, ils se rappelleront que pour Dieu ils ont renoncé à leur volonté propre. Je leur prescris donc avec force d’obéir à leurs ministres en tout ce qu’ils ont promis au Seigneur d’observer et qui n’est pas contraire à leur âme et à notre Règle [13] ». Nous semblons tenir ici une directive de comportement précise et efficace. Cependant, François ajoute immédiatement pour assurer une qualité évangélique à la relation d’obéissance : « En quelque endroit que soient les frères, s’il en est qui constatent et reconnaissent ne pouvoir observer spirituellement la Règle, ils devront et ils pourront recourir à leurs ministres. Les ministres alors les recevront avec amour et bonté, ils leur témoigneront tant de cordiale affection qu’ils les laisseront parler et agir comme des maîtres avec leurs serviteurs ; car il doit en être ainsi : les ministres sont les serviteurs de tous les frères [14] ».

Enfin, voulant donner à l’obéissance toute la dimension que son expérience de l’Évangile lui révélait, François invite ses frères à suivre le Christ dans une obéissance mutuelle : « Aucun frère ne doit dire ni faire aucun mal à un autre ; bien au contraire, par charité spirituelle, qu’ils se rendent volontiers service et s’obéissent mutuellement ; telle est la vraie et sainte obéissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ [15] ».

Au terme de ces nombreuses citations, on peut sans doute mieux discerner comment le charisme évangélique propre au franciscanisme s’enracine dans l’expérience personnelle de François d’Assise. La structure juridique de l’obéissance n’a ici pas d’autre sens que celui de soutenir et de sauvegarder l’obéissance d’amour.

Nécessité d’une expression nouvelle du radicalisme évangélique

Nous n’avons nullement la prétention d’affirmer que cette conception de l’obéissance religieuse correspond particulièrement bien à la sensibilité actuelle des chrétiens. Nous dirons simplement que nous, dont l’appel est de la vivre, nous y trouvons les conditions d’un amour plus libre et plus dynamique. Encore faut-il que nous voulions la vivre pleinement dans le contexte actuel de sécularisation et d’affaiblissement de la foi.

En effet, pour être aujourd’hui fidèles à l’esprit évangélique de François d’Assise, les familles religieuses nées de son charisme ont à réexprimer dans un contexte de culture humaine très nouveau ce fondement spécifique de leur fidélité d’amour à Dieu dans les événements et les hommes.

Si beaucoup de nos contemporains n’acceptent plus le radicalisme de l’obéissance, c’est parce que cette dernière leur apparaît comme une aliénation des libertés et des devoirs de la personne humaine. Ce qui est recherché avant tout aujourd’hui comme un droit imprescriptible, ce sont les valeurs d’épanouissement, c’est l’affirmation de soi dans la coresponsabilité et la subsidiarité.

Une relation à Dieu comprise, ainsi que le demande la Règle franciscaine, comme la réponse d’un amour d’homme qui ne se veut ni partagé ni médiocre, n’est-elle pas précisément un moyen sûr de trouver son unité, son efficacité personnelle et son meilleur accomplissement ? Celui qui se livre à Dieu avec le Christ se livrant à son Père dans l’obéissance, se trouve en se donnant, car il met ses pas dans les pas de celui qui restera en tout temps le modèle accompli de l’homme. Qui agit dans ce sens devient fils dans le Fils. Une telle conception de l’obéissance, loin d’amputer la personne, ne vise-t-elle pas à sa structuration parfaite et à son épanouissement dynamique ?

Il serait hautement souhaitable qu’une étude anthropologique et théologique de l’obéissance, conçue comme un radicalisme de l’amour, soit aujourd’hui entreprise. La « vraie et sainte obéissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ [16] » en ressortirait certainement comme le principe et le dynamisme de toute vie évangélique, comme, parmi d’autres, la Règle de saint François nous la propose.

Pour une obéissance vécue comme une structure de communion

Dans le charisme franciscain, toutes les structures d’obéissance sont au service de la croissance du Christ dans les frères. D’autres conceptions prévalent parfois, qui rassemblent des hommes dans un but commun, pour un service, une mission dans l’Église [17]. La voie franciscaine est autre : l’œuvre de chacun, sa mission propre, se situe d’abord au fond de son cœur, dans une conformité de sa vie avec le Christ, le Fils consentant. L’Ordre n’aurait plus de sens s’il renonçait à enraciner avant tout les frères dans l’obéissance de Jésus lui-même.

Si nous pensons à certains traits caractéristiques, souvent soulignés, de la mentalité actuelle, comme le besoin de se référer à des valeurs fondamentales, le goût pour des expressions non conformistes, le sens communautaire, le respect de l’originalité d’autrui, nous sommes amenés à penser que des possibilités nouvelles s’offrent peut-être aujourd’hui pour une redécouverte de l’Évangile par son approche franciscaine.

L’évolution de l’Église post-conciliaire est significative sur ce point. Elle a pris acte courageusement du phénomène de la sécularisation, par lequel la société contemporaine occidentale prend ses distances par rapport à celle qui fut si longtemps son maître à penser et la référence normative de son comportement. Par la force des choses, l’Église se redécouvre servante de l’homme. Ceci aura peu à peu, dans sa vie interne et dans la mentalité des chrétiens, des conséquences considérables qu’il est encore impossible d’imaginer concrètement. D’ores et déjà une plus grande liberté d’expression se manifeste, un certain pluralisme se fait jour dans les affirmations culturelles de la foi, comme dans la forme de son culte. Une liberté nouvelle exercée comme une responsabilité avec, il faut le dire, plus ou moins de bonheur, est laissée au chrétien, à tous les niveaux du corps de l’Église, dans la subsidiarité des tâches et des engagements. Bien d’autres signes encore annoncent un changement profond du style de la communauté ecclésiale et de l’allégement de ses structures centralisatrices.

Dans ce contexte nouveau, le franciscanisme semble de plus en plus se mouvoir comme un poisson dans l’eau. Des formes de communion ont resurgi naturellement chez nous, dans la droite ligne de notre meilleure tradition. Pour la vie de l’Ordre entier, comme pour celle des provinces, les assemblées en chapitres, prévues dans la Règle, compléteront leurs travaux organisateurs de la vie des frères de toute une réflexion sur notre vocation spirituelle. Là s’affirment les valeurs de vie comme la mission primordiale et irremplaçable. Des rencontres fraternelles de prière et d’échanges nous font redécouvrir l’actualité de ces fameux « chapitres » informels où François d’Assise rassemblait ses frères pour communier avec eux dans un regard sur Dieu et dans la joie d’aller ensemble sur le chemin de l’Évangile.

L’accent est mis un peu partout sur des formes plus familiales de vie, avec l’aménagement qui en découle d’un habitat plus léger et mieux ouvert à l’accueil. Un type nouveau de relations naît d’une plus grande proximité de vie : des échanges plus fréquents, un partage fraternel plus explicite, une responsabilité plus claire et plus concrète de chacun dans la croissance et les engagements évangéliques de tous.

Dans ces impératifs immédiats d’une vocation vécue ensemble dans le Christ, l’obéissance de chacun se trouve naturellement engagée dans un mouvement d’amour mutuel, autour du Seigneur. Elle est stimulée par la certitude que l’avancée des autres sur le chemin dépend pour une part de ma propre volonté d’aller de l’avant. Chacun se sent le devoir de conformer sa conduite à ce qu’il reconnaît avec discernement être l’action de l’Esprit dans la vie de ses frères comme dans la sienne propre. C’est tout cet ensemble de relations dans la foi et l’amour que recommande François lorsqu’il dit : « Que, par charité spirituelle, (les frères) se rendent volontiers service et s’obéissent mutuellement : telle est la vraie et sainte obéissance de notre Seigneur Jésus-Christ [18] ».

On comprendra aisément que les relations interpersonnelles, vécues dans cette perspective, se noueront à des niveaux profonds, plus déterminants pour la vie de tous. Dans l’exercice d’une interdépendance librement vécue, la tâche respective des supérieurs, que François appelle les ministres ou les gardiens de la fraternité, et qui sont à ses yeux les serviteurs des frères [19], est bien autre chose que l’exercice d’une simple fonction juridique. Leur mission primordiale sera d’accompagner leurs frères dans la recherche de la volonté de Dieu, de découvrir en eux les vrais appels dans les événements de leur vie personnelle et communautaire, d’authentifier, au besoin de provoquer une adhésion de leur volonté à la croissance du Christ en eux. Ceci implique une relation de confiance fraternelle entre les frères et leurs ministres. Pour ces derniers, un amour de respect envers chacun, le souci de marcher au pas de ses découvertes et de ses possibilités progressives et, hors le cas du bien commun pour lequel des sacrifices personnels devront toujours pouvoir être demandés, puisque le Christ a donné sa vie pour ses frères [20], de renoncer à projeter sur les autres ses propres options. François disait que le Ministre général de l’Ordre est le Saint-Esprit [21]. Une saine théologie ne nous autorise-t-elle pas à penser qu’il est également le vrai ministre et le gardien des frères qui le cherchent avec discernement dans la pureté d’un cœur aimant [22] ?

Est-il besoin de souligner qu’une obéissance vue comme une relation de communion, dans laquelle celui qui a la charge d’autorité et celui qui a promis d’obéir se mettent ensemble devant le Seigneur pour chercher sa volonté, est une démarche explicitement évangélique ? Seul l’Esprit peut commander à l’homme, quelles que soient les médiations dont il use pour le rejoindre. Seules aussi une expérience de ses voies et une aptitude à discerner ses appels préparent l’homme pour le service d’autorité et donnent à celui qui se soumet dans l’obéissance l’épanouissement de son amour et de sa liberté la plus intérieure.

Mais dans la spiritualité franciscaine le consentement à Dieu prend encore un autre chemin. Puisque le Christ, par amour filial, s’est rendu obéissant à toute créature, se soumettant aux lois et aux contingences naturelles, François d’Assise ne conçoit aucune limite à son amour de conformité. Le grand public le connaît principalement comme le saint ami des agneaux et du loup, le troubadour du feu, de la terre et du soleil que son Cantique des créatures explicite. Il portait à la création entière un immense et fraternel respect. Il voyait en elle l’empreinte de la beauté de Dieu, le signe de sa bonté pour l’homme. Si la terre lui était devenue si fraternelle, c’est parce que le Verbe de Dieu avait pris naissance en notre chair humaine, se soumettant à ses lois et prenant appui sur elle pour exprimer son amour.

Dans sa contemplation du Christ, François voyait le Seigneur faire l’apprentissage de sa vie d’homme dans une patiente évolution à laquelle il s’est pleinement soumis par l’acceptation des déterminismes qui ont conditionné son chemin, par le froid et le chaud, la faim et la soif qui furent la matière quotidienne de ses oblations, par les obscurités de la nuit qui ont enveloppé sa prière, par l’éclat du jour où s’accomplit l’œuvre de ses mains et la rencontre des hommes. Dans son enseignement en paraboles, les créatures les plus simples et les activités les plus ordinaires ont servi pour lui de support à la révélation du Royaume. François d’Assise le comprit : la création tout entière a marqué le destin humain du Fils de Dieu ; elle marquerait donc aussi toute sa vie de disciple. Nous trouvons là le ressort de cet amour tendre, sans cesse en éveil et si caractéristique, pour les êtres les plus bas qui recevaient de lui dans le respect le nom de frère et de sœur. Quand il recommandait, s’il fallait couper un arbre, de lui laisser une chance de vie, et dans le jardin de garder un coin en friche pour l’éclosion des herbes folles, quand il déplaçait le ver qui risquait de se voir écraser sur le chemin et qu’il sauvait de l’abattoir l’agneau sans défense, « il poursuivait à la trace son Bien-Aimé [23] », venu habiter notre terre pour en faire le haut lieu des réconciliations fraternelles.

À ses frères, François d’Assise demandait explicitement d’observer la recommandation de saint Pierre et de se soumettre à toute créature humaine pour l’amour de Dieu (1 P 2,13) [24]. Et il paya d’exemple en maintes occasions qui nous sont connues. S’il refusa les propriétés, c’est pour ne pas devoir éventuellement en revendiquer les droits par la force. En pleine croisade, il prit le risque majeur de se présenter au Sultan d’Égypte pour lui annoncer avec amour le salut par l’Évangile. S’il n’obtint pas ce qu’il espérait, il fit au moins la preuve, dans l’accueil qu’il reçut, que les moyens les plus pauvres sont parfois les plus percutants.

L’actuel renouveau spirituel dans l’Ordre se caractérise, entre autres choses, comme nous l’avons souligné, par une accentuation familiale des formes de notre vie commune : une référence plus explicite au charisme et une meilleure connaissance de nos sources nous conduisent à plus de fraternité vraie et à une meilleure qualité de notre joie. L’obéissance mutuelle est plus explicitement vécue comme une conformité à l’obéissance du Christ lui-même.

Cette fidélité est sans doute pleine d’exigences concrètes, mais elle rendra spirituellement fécond celui qui s’efforce de la vivre et, pour ceux qui en sont les témoins, elle sera une annonce du Royaume. Le conseil pressant : « aimez-vous de cœur et les uns les autres intensément » (1 P 1,22) annonce un signe privilégié du Christ vivant.

Vivre cela et porter le fardeau les uns des autres est sans doute exigeant. Les lourdeurs, les limites et les contradictions de tempéraments, les auto-défenses et les faiblesses de l’amour, ce qui fait qu’un homme est déterminé au fond de lui-même par une plus ou moins grande médiocrité, tout ce dont il souffre, mais qui constitue son identité caractéristique et le terrain de son combat, tout cela devient pour ceux qui vivent avec lui un appel à l’amour et une exigence évangélique concrète. En même temps tout effort de conversion du pauvre qui s’en remet à Dieu et à ses frères signifie pour tous une présence du Seigneur rendu faible pour nous guérir. Par l’émulation dans le consentement au Christ, les frères se portent mutuellement et deviennent de ce fait, les uns pour les autres, amour et soumission dans le Christ.

Il faut cependant reconnaître que la vie ne peut pas toujours se tenir à ce niveau de vérité. Dans sa vocation à l’amour, l’homme demeure jusqu’au bout un tissu de contradictions. Quand la liberté d’aimer est menacée en lui, il faut que l’autorité de celui qui est le serviteur du Christ sache le libérer de lui-même par une certaine contrainte de miséricorde. Ici intervient l’auxiliaire de la loi et joue le ressort de ce qui a été promis. Le Christ ne nous dit-il pas que celui qui a mis la main à la charrue ne peut plus regarder en arrière ? Et François, dans la Règle, s’appuie sur ce texte pour nous rappeler que l’engagement à l’Évangile doit être un don sans retour [25]. Instruit, lui aussi, par la fragilité du vouloir humain dans ceux-là même qui avaient fait de l’Évangile le seul amour de leur vie, il nous montre cependant, dans sa Lettre à un Ministre [26], comment le service de l’autorité fraternelle doit toujours et en dépit de tout tendre à libérer dans l’homme ses possibilités pour aimer, car là est la sainte obéissance du Seigneur Jésus-Christ.

Fraternité Franciscaine, Grambois
F-84240 LA TOUR D’AIGUES, France

[1On trouvera tous les textes franciscains que nous mentionnons dans l’ouvrage Saint François d’Assise, Documents, Écrits et premières Biographies, Paris, Éd. Franciscaines, 1968. Les références entre parenthèses renverront à ce recueil. Ici : Admonition 3, « Obéissance parfaite et imparfaite » (p. 39) ; Lettre 1 « À tous les fidèles » (p. 115, v. 8-11) ; Lettre 3 « Au Chapitre » (p. 135, v. 46).

[2Lettre 1 « À tous les fidèles » (p. 115, v. 8-11).

[3Cf. 2 Co 5,21.

[4Seconde vie, par Celano, c. 131 (p. 487, n° 172) : « Il ne se considérait comme un ami du Christ qu’à la condition d’aimer les âmes comme le Christ les avait aimées ».

[5Troisième considération sur les stigmates (p. 1351).

[6Pour l’intelligence des références à la Règle, le lecteur doit se souvenir que nous possédons deux textes successifs de celle-ci, écrits par saint François en 1221 et 1223. Le dernier, plus condensé, qui a été approuvé canoniquement et dont les frères mineurs font profession, trouve un éclairage complémentaire dans le premier, qui explique abondamment la pensée du fondateur et aide à mieux saisir le sens du texte confirmé. Nous puisons donc indifféremment dans ce qu’on a coutume d’appeler la Première et la Deuxième Règles (citées ci-dessous 1 R et 2 R).

[72 R, ch. 1, v. 1 (p. 88).

[82 R, ch. 2, v. 11 (p. 89).

[91 R, ch. 5, v. 20 (p. 61).

[101 R, ch. 5, v. 14 (p. 60).

[111 R, ch. 6, v. 3 (p. 61).

[121 R, ch. 4, v. 5-6 (p. 59).

[132 R, ch. 10, v. 1-3 (p. 95).

[142 R, ch. 10, v. 4-6 (p. 95-96).

[151 R, ch. 5, v. 16-18 (p. 61).

[161 R, ch. 5, v. 18 (p. 61).

[17Dans la Compagnie de Jésus, certains auteurs verraient plutôt l’obéissance comme une disponibilité inconditionnelle au Pape pour la mission de l’Église : « L’obéissance... est essentielle à la structure du corps entier et de chacun de ses groupes. L’engagement d’obéir au pape « pour les missions », où Pierre Favre a pu montrer le « principe et fondement » de la Compagnie de Jésus, signifie et actue la disponibilité au service de l’Église universelle comme telle. Cette obéissance est, par définition, l’accueil du mandat sans lequel il n’y a pas « mission » ; elle assure, non seulement au niveau local mais sur le plan le plus large, la cohérence du projet apostolique dans la diversité matérielle, parfois extrême, des tâches. Elle garantit, dans l’initiative même des individus et leur prise en charge personnelle des travaux, la disponibilité foncière du ministre de l’Église, la désappropriation la plus intime et l’insertion la plus profonde de l’agir dans l’engagement commun. » (L. Renard, s.j., « Un type d’appartenance communautaire dans la vie consacrée apostolique », Nouvelle Revue Théologique, 96 (1974), 69).

[181 R, ch. 5, v. 17-18 (p. 61).

[19Cf. 1 R, ch. 4 (p. 59).

[20Cf. Lettre 1 « À tous les fidèles » (p. 115, v. 11-14).

[21Seconde vie, par Celano, ch. 145 : « ...le Saint-Esprit, qui est le Ministre général de l’Ordre, repose sur les pauvres et les simples aussi volontiers que sur les autres. Il voulut faire insérer cettre phrase dans le texte de la Règle ; mais la bulle d’approbation était déjà donnée... » (p. 503, n° 193).

[22Cf. Lettre 7 « À Frère Léon » : « Mon fils..., quelle que soit la manière qui te semblera la meilleure de plaire au Seigneur Dieu et de suivre ses traces et sa pauvreté, adopte-la, avec la bénédiction du Seigneur Dieu et ma permission » (p. 147).

[23Seconde vie, par Celano, ch. 124 : « Il se réjouissait pour tous les ouvrages sortis de la main de Dieu et, de ce spectacle qui faisait sa joie, il remontait jusqu’à celui qui est la cause, le principe et la vie de l’univers. Il savait, dans une belle chose, contempler le Très Beau ; tout ce qu’il rencontrait de bon lui chantait : « Celui qui m’a fait, celui-là est le Très Bon »....Il appelait frère n’importe quel animal ; il avait une prédilection cependant pour les plus doux d’entre eux » (p. 482 et 483).

[24Cf. Lettre 1 « À tous les fidèles » (p. 199, v. 47).

[25Cf. 2 R, ch. 2, v. 13 (p. 89).

[26Lettre 4 « À un Ministre », v. 5-8 (p. 138-139).

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