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Une femme dans l’Église : Adrienne von Speyr (1902-1967)

Barbara Albrecht

N°1975-1 Janvier 1975

| P. 33-45 |

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Pour apprendre quelque chose de Dieu, il faut toujours la grâce et celle-ci demande toujours au croyant de renoncer à lui-même, à raisonner, à murmurer, à ergoter. La grâce déborde, c’est son être même. Elle n’éclaire pas point par point, mais prodigue sa lumière, comme le soleil. L’homme à qui Dieu se prodigue ainsi devrait chanceler, parce qu’il ne pourrait plus voir que le soleil de Dieu et non sa propre faiblesse. Il devrait renoncer à tout équilibre, à tout dialogue entre lui et Dieu comme entre deux partenaires et être pure réceptivité : mains ouvertes qui pourtant ne peuvent saisir, parce que la lumière se répand partout, reste insaisissable et dépasse toujours de beaucoup ce que chacun peut en recevoir. C’est comme si l’on tenait sous une puissante cataracte un petit vase, qui ne peut jamais être rempli parce que le flot est trop puissant.

En 1967, mourait à Bâle, dans l’obscurité, une femme dans la vie et l’œuvre de laquelle Dieu fit, aujourd’hui encore, de grandes choses. Au jugement de Hans Urs von Balthasar [1], Adrienne von Speyr – médecin, épouse, écrivain, théologienne et mystique – est une personnalité hors pair non seulement par les grâces personnelles dont elle a bénéficié, mais encore par son œuvre.

1. La cohésion catholique

Si l’on cherche un « dénominateur commun » pour une œuvre fort diversifiée et fort étendue [2], le concept de « catholique [3] » se présente de lui-même. Le terme ne revient peut-être pas très souvent chez Adrienne von Speyr, mais il imprègne toute l’œuvre. En un temps comme le nôtre, où l’on évite autant que possible de l’employer, il a besoin d’être expliqué.

Adrienne von Speyr est une convertie. Dieu a lui-même préparé son long cheminement vers l’Église catholique, de sa jeunesse à sa conversion (Toussaint 1940 [4]). Même si c’est par une nécessité intérieure qu’elle s’est clairement et fermement séparée de la forme protestante du christianisme, le concept de « catholique » n’est affecté chez elle d’aucune étroitesse confessionnelle. Il ne dit pas ce qui sépare et limite, mais précisément le contraire. Le « principe catholique », c’est l’ouverture, l’éclatement des limites, la totalité et l’unité qui caractérisent la vérité de foi confiée à l’Église.

Dans la perspective catholique, la vérité est continuellement rapportée à la cohésion du tout et soumise à ce tout. Ceci vaut pour chaque contenu de la foi, si périphérique qu’il puisse être. « Chaque point de la périphérie doit être situé uniquement à partir du centre : celui-ci irradie jusqu’à la périphérie pour être ressaisi à partir de celle-ci. » Ainsi se constitue le champ dynamique de vérité de la catholicité. Adrienne von Speyr en a été imprégnée comme peu de chrétiens de notre temps. L’évidence et la plénitude de cette perspective ont déterminé la force de sa foi, de sa pensée et de son obéissance aimante.

La cohésion catholique de tout avec tout ne concerne pas seulement les vérités de la foi en particulier et dans leur ensemble. Elle constitue aussi pour Adrienne von Speyr le fondement de l’exégèse scripturaire. Tout comme il n’y a pas de vérité isolée, il n’y a pas non plus de parole de Dieu isolée. « L’Esprit souffle toujours vers le centre ». Pour juger du contenu de vérité de chaque passage, la pierre de touche est toujours la possibilité de l’intégrer dans le tout. Cette relation au tout de la révélation doit pouvoir être reconnue à partir de chaque péricope, de chaque phrase même. Elle peut l’être dès que l’on creuse le texte avec assez de profondeur, d’humilité et de persévérance.

La connaissance nécessaire au développement d’une pareille théologie du sens catholique est en tout cas bien spécifique. Les cohésions secrètes, la qualité catholique ne peuvent être perçues par la seule raison abstraite, mais par la force de l’amour éclairant l’intelligence. En outre, il n’est pas question d’arriver à une « possession » théologique de l’objet : ce qui est connu s’ouvre sur le « toujours plus » du mystère divin, sans pour autant en devenir insignifiant comme connaissance particulière, vérité particulière, parole particulière.

2. Accueil du donné révélé

La théologie catholique d’Adrienne von Speyr se caractérise encore par ceci, qu’elle trouve son point de départ dans des événements donnés, révélés. « Nous ne pouvons absolument pas éclairer Dieu par nous-mêmes ; la lumière sur Dieu vient de Dieu. » Dans sa grâce débordante, il est divinement libre de montrer, de sa vérité, ce qu’il veut, quand, comment et à qui il le veut.

Adrienne von Speyr n’a jamais étudié la théologie. Mais ses écrits pourraient éclairer à suffisance les horizons qu’une théologie tirée de la grâce peut ouvrir : « La grâce répand sa lumière comme le soleil. » Elle n’explique pas littéralement, point par point ; il ne s’agit pas non plus d’une dogmatique systématique. L’œuvre de la grâce ne se laisse pas systématiser : la lumière est et reste toujours infiniment plus que ce que chacun peut en concevoir.

3. Contemplation

Un autre point apparaît clairement quand on étudie l’œuvre d’Adrienne von Speyr : cette théologie du sens catholique requiert du théologien une attitude déterminée. A la totalité donnée de ce que Dieu révèle correspond, du côté de l’homme, la totale ouverture et disponibilité à recevoir. Cette ouverture et disponibilité présuppose l’écoute priante de la Parole de Dieu. La théologie d’Adrienne von Speyr, totalement polarisée par l’Écriture Sainte, jaillit de la source inépuisable de la prière. Sa théologie tirée de la grâce est une théologie contemplative, une théologie née de la prière. Et cette prière n’est point parole de l’homme adressée à Dieu, mais silence méditatif et réception contemplative de ce que Dieu montre par grâce. C’est pourquoi à la connaissance répond la reconnaissance, l’accueil obéissant de la vérité divine révélée dans la Parole et confiée à l’Église pour qu’elle la garde, la transmette et la déploie.

Il appartient au concept de catholique qu’une vue théoriquement juste sur une vérité ne suffise jamais ; 1’existence entière est concernée et mobilisée par la vérité, et même saisie par elle. On ne peut comprendre Adrienne von Speyr que si, non content de percevoir cette réalité du sens catholique qui marque en filigrane chaque page de son œuvre, on la prend vraiment au sérieux.

4. La Trinité comme centre

Du point de vue de son contenu, l’œuvre d’Adrienne von Speyr se définit avant tout, en sa profondeur dernière, par le mystère de la Trinité. Chaque vérité est en étroite cohésion avec ce noyau intérieur de la foi chrétienne révélée et doit donc se laisser « reployer [5] » jusqu’à ce centre. Que l’on aborde la mission du Fils ou celle de l’Esprit, qu’il s’agisse de la foi, de l’espérance ou de la charité, de l’eucharistie ou de la confession, du sens de la croix, de la prière, de l’amour des frères ou même de la polarité des sexes, le fondement ultime est toujours le mystère du Dieu trinitaire. La théologie catholique est, pour Adrienne von Speyr, théologie de la Trinité, le mystère de la Trinité est tout simplement le mystère catholique. La vie divine trinitaire bat dans la circulation de l’amour trinitaire jusqu’à l’abîme du Samedi Saint et abrite aussi en elle le mystère eschatologique du purgatoire. C’est précisément ainsi qu’apparaît avec une inéluctable conséquence un point ultérieur.

5. Amour

Parce que le domaine de vérité de la catholicité est identiquement le domaine de l’amour trinitaire, le mystère de cet amour englobe aussi la réalité du péché. Ce mystère détermine l’absence du Père et son silence à l’heure de la mort sur la croix ; il inclut finalement aussi le mystère de l’enfer. Pour toute la christologie et la sotériologie, en particulier pour la théologie du Samedi Saint que H. U. von Balthasar considère à bon droit comme « le plus précieux cadeau théologique qu’Adrienne von Speyr ait offert à l’Église [6] », les lignes suivantes peuvent être considérées comme un texte-clé :

Rien n’est tellement inclus dans le mystère de l’amour que le péché. Rien ne demande autant d’amour pour être compris et expliqué. Ce qu’il y a de plus profond dans la connaissance du péché gît dans l’amour, avant tout dans l’amour originel du Père, puis dans l’amour du Fils et finalement dans l’amour de l’Esprit. C’est seulement quand l’amour qui vient du Père et du Fils par le Saint-Esprit nous atteint que le péché prend le caractère qu’il a depuis la rédemption, celui d’un éloignement total de l’amour, d’une opposition à l’amour. C’est seulement alors que l’empreinte du négatif apparaît si forte et si exclusive que seul l’amour peut l’effacer, que seul l’amour le plus pur, le pur amour, l’amour divin peut le réintégrer dans le centre de l’amour.

En tant que trinitaire, la théologie du sens catholique d’Adrienne von Speyr est aussi, au sens le plus fort, une théologie de l’amour. Le « toujours plus » de l’amour trinitaire pénètre le monde dans sa totalité, l’Église et ses sacrements, aussi bien que la vie de chacun de ceux qui s’ouvrent à l’offre divine de cet amour. Toute vie dans l’Esprit Saint – la suite du Christ dans le mariage aussi bien que dans l’état des conseils, la réalisation de l’amour du prochain, le rapport de la foi et des œuvres, de la mission et de la sainteté – tout cela n’est rien d’autre que se laisser prendre dans le flot vivant de l’amour. C’est la force de l’Esprit Saint qui entretient le mouvement éternel de cet amour qui unit le ciel et la terre, Dieu et le pécheur, et prend corps dans toutes les missions concrètes, générales et particulières.

6. Mouvement

Là où souffle l’Esprit, il y a mouvement. Faisant place en tout au Saint-Esprit, la théologie d’Adrienne von Speyr est par là aussi une théologie dynamique. Dieu qui s’approche, l’Incarnation, la Passion, la Croix, la Résurrection et l’envoi de l’Esprit, la grâce qui coule à flot dans les sacrements, la récapitulation de la création allant de Dieu à Dieu, tout cet agir salutaire de Dieu, Adrienne von Speyr le reconnaît et le décrit comme mouvement de l’amour trinitaire.

7. Toujours plus

La dynamique puissante qui caractérise l’œuvre d’Adrienne von Speyr ne jaillit pas seulement de la joie éclatante de l’Évangile. Elle n’a pas non plus comme seul fondement le style johannique d’Adrienne : l’approche contemplative, « en spirale », de l’amour vers le mystère intérieur de toute vérité. La dynamique catholique de cette œuvre jaillit de la vérité trinitaire elle-même ; celle-ci se manifeste comme le « toujours plus » de l’amour trinitaire dans toutes les formes de la parole révélée et appelle à une réponse correspondante de l’existence entière.

Parce qu’il découle nécessairement de l’être même de Dieu et de la vérité divine, le magis de saint Ignace est un concept central dans la théologie d’Adrienne von Speyr. Ce « plus » est, pour ainsi dire, le ressort de la vie intradivine inépuisable et de l’amour éternel, il est aussi le ressort de toute l’économie du salut, il déclenche tout mouvement qui vient de Dieu et qui va vers Dieu. Il imprègne aussi toute suite du Christ et est finalement pour l’homme le stimulant de toute recherche théologique de la vérité. Ceci apparaît avec une clarté toute spéciale dans le cheminement personnel d’Adrienne von Speyr : ce qui correspond au magis, c’est la reconnaissance que « Dieu est autre ». Ce fut, pendant des dizaines d’années, le moteur de sa recherche de la vérité, celle-ci, une fois découverte ouvre aussitôt (en vertu du « plus » qui l’habite) de nouveaux espaces et de nouveaux abîmes dans l’océan du mystère divin.

Mais, parce que le « toujours plus » ignatien dilate continuellement, déborde et dépasse cette théologie et cette vie, l’humilité qui convient au croyant est ancrée précisément dans ce « plus ». A ce « toujours plus », dans cette théologie « catholique », correspond la franche reconnaissance, profondément conforme à la réalité elle-même, que tout regard humain sur les mystères de la révélation n’en découvre jamais que des facettes et que Dieu seul peut diriger et élargir ce regard comme il le veut.

8. Mystique objective

Cet élargissement du regard humain aux dimensions de la totalité de la révélation est un présent déconcertant de la grâce de Dieu, qui s’empare de celui auquel il est donné. Jadis déjà, Dieu en a fait part à des hommes de l’ancienne Alliance, comme Daniel et d’autres prophètes ; puis il l’a communiqué à des saints de la nouvelle Alliance, comme Marie et les apôtres, Jean surtout, et au cours des siècles, à bien d’autres. A notre époque, il en a gratifié Adrienne von Speyr avec une rare plénitude jointe à une profonde obscurité. Ceci fait allusion aux expériences mystiques que de nombreux textes reflètent : grâces de vision et saisies véritablement expérimentales – âme et corps – d’Adrienne pour l’intelligence des mystères les plus profonds de la foi.

Hans Urs von Balthasar a, le premier, attiré l’attention sur ces faits dans son livre sur Adrienne von Speyr, après la mort de celle-ci. Ce ne fut pas recherche de la sensation, mais le résultat d’une sobre et inexorable obligation envers la vérité comme envers l’Église. Les grâces mystiques d’Adrienne von Speyr pourraient nous rendre plus conscients – nous, chrétiens de ce temps dans une Église un peu endormie – de la vie débordante de Dieu au milieu de nous. « C’est le tonnerre, dit le peuple quand le Père parle à Jésus ; c’est ce que dit aussi une Église dormante ou sommeillante quand l’Esprit s’adresse à elle. Et quand, après la parole, revient le silence, le dormeur se glisse de nouveau sous les couvertures et pense : il ne s’est rien passé [7]. »

Il n’en serait pas ainsi, si l’on proclamait année après année la consigne stricte du Seigneur, à travers tout l’Évangile : « Veillez ». A tout le moins, en pareil cas, le gardien chargé d’une bonne nouvelle doit-il faire son possible pour que les gens se réveillent, se réjouissent et remercient Dieu.

La mystique objective d’Adrienne von Speyr, toute polarisée par la parole de Dieu, est précisément le point de départ intime et décisif pour sa théologie du sens catholique, car « la véritable vision est catholique : elle va de l’Église à l’Église et sert la vie de l’Église ». Chez Adrienne von Speyr, on ne peut pourtant pas distinguer des textes mystiques et les mettre à part des autres : ils se découvrent dans toutes ses œuvres et montrent que toute sa vie et sa pensée théologique se mouvaient inséparablement et avec une extrême transparence dans les deux domaines. L’unité « Dieu tout en tous » (1 Co 15,28) ne se laisse pas découper.

9. Marie et l’Église

Pour caractériser la théologie du sens catholique, telle qu’on en trouve les clairs contours dans l’œuvre d’Adrienne von Speyr, un autre trait est encore nécessaire. Cette théologie est, de part en part, mariale et ecclésiale.

L’ouverture et la disponibilité totales à une réception obéissante des expériences et des connaissances que Dieu accorde par grâce, le oui inconditionnel à la volonté de Dieu, oui qui, dans l’obéissance, est, si l’on peut dire, modulé dans des variations infinies et selon tous les registres, cette attitude a toujours renvoyé Adrienne von Speyr à Marie. Il n’est pas sans importance de remarquer que son premier essai est consacré à La Servante du Seigneur : c’est par ce titre que s’est ouverte, en 1948, la publication de ses œuvres.

Partant du oui marial, l’auteur a surtout mis en relief dans ce livre les conséquences de ce oui : la préparation de Marie à être le sein de l’Église, telle que son Fils l’a radicalement entreprise, notamment dans les multiples refus qu’il oppose à sa mère.

Au fond, il s’agit toujours de mettre en lumière le « et » catholique entre Marie et l’Église. Adrienne von Speyr montre combien cet « et » est inscrit comme un modèle dans la vie de Marie et combien il reste indispensable pour l’autocompréhension de l’Église comme corps et épouse du Christ. En même temps, cet « et » marial et ecclésial fonde la fécondité virginale de l’Église, telle qu’elle se présente en particulier dans la vie selon les conseils évangéliques : elle y revêt diverses formes ecclésiales concrètes, depuis le Carmel et les autres Ordres contemplatifs jusqu’aux Instituts Séculiers et autres communautés spirituelles.

10. Fonction et amour

Le lien indissoluble entre Marie et l’Église offre finalement le présupposé nécessaire pour toute compréhension du rapport entre la fonction et l’amour ; pour une théologie du sens catholique, c’est absolument indispensable.

Jouer la fonction et l’amour l’un contre l’autre et ouvrir entre les deux un abîme quasi infranchissable – comme il arrive trop souvent aujourd’hui – n’est pas catholique. La synthèse biblique de Marie, Jean et Pierre contemplée par Adrienne von Speyr pourrait offrir une aide substantielle dans la recherche d’une solution théologique et pastorale à ce problème épineux pour l’Église d’aujourd’hui.

Tout ce qu’Adrienne von Speyr a apporté de clarté théologique dans la problématique fonction-obéissance-amour-charisme (non seulement à partir de l’élément marial, mais aussi de l’élément mystique de sa théologie), elle l’a en même temps vécu. L’origine divine de sa mission a été mise à l’épreuve et soumise, vingt-sept ans durant, au contrôle de l’Église, avec le plus grand sérieux, inexorablement, par le moyen de l’obéissance à son confesseur. Elle s’est impitoyablement exposée à cet examen et lui est restée ouverte toute sa vie dans un amour persévérant.

11. Le mystère de la participation : la communion

Comme dernière caractéristique de la théologie que nous offre l’œuvre d’Adrienne von Speyr, il faut nommer l’« être-avec » catholique. De nouveau, c’est Marie qui est le modèle du chrétien dans sa collaboration à la rédemption par grâce : en elle, nous voyons que cette collaboration est possible et comment elle l’est. Le mystère de la participation inclut la capacité de transformation ouverte pour tous par le Christ, non dans le sens du succès, mais dans celui de la fécondité. C’est pourquoi, chrétiennement, rien n’est « en vain » : le renoncement, le sacrifice, la souffrance, la déréliction, l’échec peuvent aussi être des formes essentielles de l’être-avec-le-Christ. Mais un pareil « fruit porte le signe distinctif du Christ : il ne se laisse pas embrasser par un regard individuel, celui-ci ne peut pas en apprécier la fécondité, il ne sait pas où elle commence et encore moins où elle finit. Il ne sait même pas où en est le centre. Et pourtant il doit porter beaucoup de fruit. Dans cette exigence n’est nullement inclus qu’il doive comprendre ou éprouver ce fruit... Ce qui lui reste soustrait – parce que caché au cœur de ce fruit – c’est sa part de collaboration et d’appartenance. Le fruit du Seigneur est toujours catholique, c’est-à-dire universel. Il est fruit de l’Église, et donc fruit commun. Personne ne peut, à l’intérieur du fruit de l’Église, délimiter ce qui est son fruit propre et ce qui est le fruit des autres. Finalement c’est toujours la communauté qui porte fruit [8]. »

Ce texte montre combien Adrienne von Speyr a reconnu le mystère de la participation, non seulement dans sa dimension verticale, mais aussi dans sa dimension horizontale. Elle n’a pas seulement expérimenté et réfléchi l’être-avec-nous du Christ et notre être-avec-le-Christ jusque dans leurs dernières conséquences, elle a, en même temps, ouvert la dimension horizontale de la participation dans une double direction. Tout d’abord, ce mystère de la foi comprend l’implication dans le domaine du péché, qui fonde la communion de ceux qui se confessent. En second lieu, l’être-avec du mystère christologique et sotériologique de la participation comporte aussi le caractère social de toute grâce. De là découle finalement tout ce qui peut se dire en théologie sur la communion des saints, toujours vivante et opérante, au ciel comme sur la terre. Selon chacune de ces directions, la théologie d’Adrienne von Speyr apparaît comme une théologie de la communication, ou mieux encore une théologie de la communion. Cette communion à son tour présuppose la fécondité eucharistique et le don insurpassable du Fils, qui, lui, prend sa source dans l’amour trinitaire du Père, du Fils et de l’Esprit.

On dit et on écrit aujourd’hui bien des choses prétentieuses sur « la femme dans l’Église ». S’il y a quelque part une contribution réellement importante à ce thème, c’est dans l’œuvre d’Adrienne von Speyr qu’on la trouvera. Celle-ci montre que la femme, en théologie et dans l’Église, « participe » de la façon la plus pressante et la plus valable justement quand elle ne se prend pas elle-même pour thème, mais bien plutôt, s’oubliant elle-même, jette sobrement, tranquillement, les ponts entre les plus hautes perspectives de l’Esprit de Dieu et les plus profondes expériences de la vie humaine. A cette sphère appartiennent la souffrance, l’amour de Dieu et du prochain et finalement aussi les expériences de l’amour sexuel. Que ce domaine et, avec lui, la corporéité, l’incarnation de l’amour d’Adrienne von Speyr, épouse et médecin, procure une proximité toute spéciale au mystère de l’Incarnation, est particulièrement notable. Sa théologie tirée de la grâce est, peut-on dire, une « théologie incarnée ». Et ceci pourrait bien correspondre à la révélation elle-même [9].

De cette immédiateté et proximité que nous autres, chrétiens d’aujourd’hui, avons peine à tenir pour possibles, Adrienne von Speyr déduit des vues critiques sur la vie de l’Église et de ses membres ; celles-ci ne laissent rien à désirer pour la clarté et la précision du diagnostic. Mais, en véritable médecin, elle n’en reste pas au pur diagnostic. Elle voudrait par amour essayer de tout ramener dans le circuit de l’amour trinitaire. C’est pourquoi elle décrit une thérapie conséquente, précisément la thérapie du sens catholique : la doctrine totale, le témoignage entier, l’obéissance sans artifice, en tout amour et toute joie, car « Dieu veut que les siens soient dans la joie ».

Comme une gerbe est ramassée en son centre et se déploie à ses extrémités, la vie de Marie est rassemblée dans son oui ; elle tire de lui son sens et sa forme ; à partir de lui, elle se déploie en arrière et en avant. Ce qui se ramasse en un seul moment est aussi ce qui accompagne chaque instant de son existence, ce qui illumine chaque tournant de sa vie, prête à chaque situation son sens singulier et lui offre à elle-même toujours à nouveau, dans toutes les situations particulières, la grâce d’intelligence. Chaque souffle, chaque mouvement, chaque prière de la mère du Seigneur reçoit de son oui sa plénitude de sens. Car telle est la nature d’un oui : il lie celui qui l’exprime et pourtant il lui laisse la pleine liberté d’exécution. Celui qui consent remplit son oui de sa personnalité, il lui donne son poids propre et sa coloration unique, mais il est aussi informé, libéré et réalisé par son oui. Toute liberté se déploie par le don de soi et le renoncement à l’indépendance. Et c’est de cette liberté dans la dépendance que sort toute fécondité.

Haus Sankt Marien
Astruper Weg 51
D-4501 BELM, Allemagne

[1Hans Urs von Balthasar, Erster Blick auf Adrienne von Speyr, Einsiedeln, Johannes-Verlag, 1968.

[2De 1948 à sa mort, elle a publié une trentaine de volumes, dix ont paru depuis lors et une douzaine d’autres attendent encore d’être publiés. On trouvera la liste complète de ces œuvres dans Barbara Albrecht, Eine Theologie des Katholischen, Tome II, Einsiedeln, Johannes-Verlag, 1973, 297-298.

[3Barbara Albreeht emploie de façon répétée l’expression « das Katholische », littéralement « le catholique ». C’est d’ailleurs le titre de son ouvrage, cité ci-dessus. Nous avons traduit de diverses manières en fonction du contexte : principe catholique, sens catholique, qualité catholique, etc. (N.d.Tr.).

[4Cf. son autobiographie Aus meinem Leben, Einsiedeln, Johannes-Verlag, 1968, et H. U. von Balthasar, op. cit., 16 sv.

[5« Reployer » traduit « einfalten », allusion à l’ouvrage de H. U. von Balthasar, Einfaltungen, München, Kösel-Verlag, 1969, traduit en français sous le titre Retour au centre, Desclée De Brouwer, 1971 (N.d.Tr.).

[6Op. cit., 59.

[7Id., Œuvres posthumes inédites.

[8Id., Johannes, Bd. 3, 239 sv.

[9Sur tout ceci, voir Barbara Albrecht, Eine Théologie des Katholischen, Einführung in das Werk Adrienne von Speyrs, Bd. I : Durchblick in Texten ; Bd. II : Darstellung, Einsiedeln, Johannes-Verlag, 1972-1973 (cf. Vie consacrée, 1973, 251 et 1975, 63).

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