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Courrier des lecteurs : Sur la clôture et la fidélité

Vies Consacrées

N°1974-5 Septembre 1974

| P. 313-317 |

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I. Les conditions de vie en clôture

Dans l’article paru sous ce titre dans le numéro de novembre-décembre 1970, il est dit, à la page 357 : « La clôture étant un moyen au service de la personne humaine, il va sans dire que les besoins de celle-ci sont à envisager en tous ses aspects : corporels, spirituels, sociaux. »

Je trouve que cette communauté de contemplatives est humaine et a une très grande compréhension d’autrui. Vraiment, je pense qu’elle est attentive à la déclaration de Jean XXIII dans Pacem in terris où il dit : « À mesure qu’un être humain devient conscient de ses droits, germe nécessairement en lui la conscience d’obligations correspondantes ; ses propres droits, c’est avant tout comme autant d’expressions de sa dignité qu’il devra les faire valoir, et à tous les autres incombera l’obligation de reconnaître ces droits et de les respecter. »

Les Supérieures ont l’obligation de reconnaître ces droits et aussi de consulter les sujets pour ce qui regarde la clôture comme pour les autres changements. Quand les réunions des Supérieures n’apportent rien de rien, à qui devons-nous recourir ? Est-il bien de rester passive ?

Ailleurs il est écrit : « Pour la réforme d’une partie du Droit Canon consacré aux religieux, éviter, dans l’établissement des normes, toute discrimination entre Instituts d’hommes et de femmes ». Je garde au cœur l’espoir que soit établie la même clôture chez les contemplatives que chez les contemplatifs. Faut-il croire que l’affaiblissement du sens mystique de la séparation du monde est à la base de tout cet arsenal juridique de prescriptions matérielles ? Pourtant, Dieu n’a besoin ni de fer ni de bois pour s’unir aux âmes. L’Histoire Sainte le prouve abondamment. Une Prieure-Fondatrice a dit : « Plus on prescrit ou défend, plus on risque d’emprisonner l’Esprit par la lettre. Il faut des règles à la faiblesse humaine, mais alors qu’on les cherche dans le texte incomparable de l’Évangile. »

Une religieuse contemplative, Canada

II. Fidélité à l’Institut

Il est très possible que dans certaines congrégations on puisse se consacrer à Dieu et ne pas l’être en sa congrégation. Je comprends donc ce qu’écrit cette ancienne religieuse, et je ne la juge pas.

Mais je ne vois pas du tout la chose possible chez nous. En entrant dans ma congrégation, je me suis totalement abandonnée à Dieu qui me conduit par l’Institut. Mon abandon à l’Institut est l’expression concrète de mon abandon à Dieu. Je n’ai pas une spiritualité à moi, je n’ai pas « mon chemin », j’ai tout abandonné sur ce point aussi. Mon obéissance est l’expression de cette totalité du don. La marche de l’Institut est la mienne, c’est celle que Dieu me demande. La confiance complète en mes supérieures est l’expression de celle que je porte à Dieu. Je ne saurais séparer l’Institut et moi-même, mon obéissance à l’Institut est mon obéissance à Dieu. Et si elle est sans réserve, elle n’est pas aveugle, ni inactive. Sainte Thérèse d’Avila n’a jamais mis en question son insertion au Carmel, mais a redressé la vie religieuse de son Ordre. Je crois que les religieuses ont une part de responsabilité dans l’évolution de leur Institut. Chacune à sa place, selon ses dons et le travail de l’Esprit Saint.

Sommes-nous toujours assez convaincues de notre responsabilité sur ce point ? Si nous ne vivons pas de sa vie d’une manière active et passive à la fois, avons-nous le droit de nous plaindre et, à l’extrême, de le quitter ?

Si la Congrégation est très nombreuse, il est probablement plus difficile aux religieuses d’être « dans » leur Institut ; elles risquent d’être rassemblées sans lien vital entre elles.

Il n’y a pas à juger une personne mais à éclairer les autres sur la totalité de leur consécration et sur la responsabilité qui incombe à toutes les religieuses dans la ferveur et l’évolution de leur congrégation.

A. M.

Appelée à la vie contemplative à quinze ans et demi, j’ai depuis ce temps-là ressenti une petite souffrance à la pensée que le lien qui m’unirait à Dieu serait moins fort que celui du mariage et que l’Église aurait toujours pouvoir pour le rompre. De là vient que j’ai vu avec bonheur arriver les jours où il me serait permis de nouer ces liens : Profession temporaire, Profession perpétuelle et, bien plus tard, vœux solennels, auxquels j’ai peut-être été la première en communauté à donner mon assentiment enthousiaste. Bien entendu, c’est d’abord à Dieu que je voulais m’unir par les vœux ; mais, comme je savais qu’il me voulait à la Visitation, j’ai de grand cœur et très librement fait mon offrande « selon les Constitutions de Notre-Dame de la Visitation » et j’ai aimé notre Ordre et ma communauté d’un amour tout filial, alors qu’un amour d’épouse m’unissait au Christ... Je vous prie cependant de croire que la vie ne m’a pas toujours été facile... mais Dieu a voulu nous gouverner par des hommes, n’est-ce pas, et non par des anges... Je n’ai jamais pensé, entrant au Monastère, trouver la vertu toute faite, ni chez moi, ni chez les autres. Nous sommes, dit notre Saint Fondateur, un groupe de personnes tendant à la perfection. Peut-être, aujourd’hui, une maturité beaucoup plus tardive demande-t-elle qu’on commence par des promesses. Cela aurait été un supplice pour moi, comme une fiancée qui verrait indéfiniment reculer son mariage.

Pour la lettre de Sœur Anne-Marie, il me semble qu’il ne peut pas y avoir de principe énoncé. Ce sont des cas concrets à traiter un par un. On peut demeurer consacré à Dieu, au moins par le vœu de chasteté, en rentrant dans le monde... Mais c’est une question de personnes, qu’une décision de l’Évêque du lieu peut seule trancher.

Une Visitandine, France

Pour l’indissolubilité du mariage, nous avons l’avis du Christ lui-même et l’Église obéit à son Seigneur en ne « séparant pas ce que Dieu a uni » ; quand il s’agit de religieux qui s’en vont, l’Église ne leur donne nullement un certificat de bonne conscience : chacun répondra devant Dieu de la vocation qu’il avait reçue. Mais l’Église sait qu’on ne peut pas maintenir quelqu’un de force dans un état de perfection où devrait s’exercer l’amour d’une volonté libre. Lorsqu’on a connu dans son propre couvent des personnes devenues incapables d’y vivre, on comprend que la miséricorde de l’Église préserve l’ensemble de la communauté en permettant le départ d’un sujet qui ne gâcherait pas seulement sa propre existence mais aussi celle de l’entourage s’il restait.

Quant à la Sœur qui est partie et qui se sent « consacrée à part entière », je me demande si, en dissociant son engagement au Seigneur de l’engagement de sa profession, elle ne retombe pas dans le juridisme que l’on reproche avec tant d’âpreté à l’Église. C’est dans la fidélité à sa profession que l’on est fidèle à Dieu, et non pas en marge de celle-ci. J’aurais envie de transposer au sujet qui nous occupe ce que saint Jacques écrit de la foi et des œuvres (Jc 2,18) : « On dira : « Toi tu as l’engagement de la profession, et moi j’ai la consécration totale au Seigneur ! » Montre-moi ta consécration alors que tu as renoncé à ta profession ! Moi, c’est par la fidélité à ma profession religieuse que je témoignerai de ma consécration ! » Mais, bien sûr, à certains moments difficiles, cela implique la mort à soi-même à de terribles profondeurs et il serait plus facile de modifier le contexte en partant ailleurs de sa propre initiative, avec le danger que ce soit une initiative humaine se substituant à l’abandon inconditionné à la volonté divine.

Il me paraîtrait souhaitable qu’un théologien solide – et non conquis au goût du jour – approfondisse, dans un article de fond pour Vie consacrée, le lien intime qui unit consécration et profession, la consécration s’incarnant dans la profession.

Sœur M.-B. de J., o.p., Suisse

Je suis d’accord avec Sœur Anne-Marie, lorsqu’elle dit que l’essentiel de la profession religieuse est « de s’engager envers une Personne, celle du Christ », avant de s’intégrer à une forme de vie. Du moins pour moi en a-t-il été ainsi. L’Ordre ou l’Institut dans lequel j’allais entrer ne s’est précisé qu’en second lieu. L’appel « inconditionné du Christ » a été le tout premier. Seulement, cet appel se concrétise dans une forme de vie approuvée par l’Église et, au moment des vœux perpétuels, c’est l’Église qui ratifie l’engagement pris jusqu’à la mort.

Alors, pour moi, il n’y a qu’une solution possible. Si l’Église, d’elle-même, pour des motifs dont elle est seule juge, ou l’État, par des moyens sans recours, supprimaient l’Ordre ou l’Institut dans lequel je suis entrée, mon engagement foncier demeurerait : être tout au Christ ; mais bien évidemment, celui d’être à Lui dans telle forme de vie précise ne subsisterait plus. Là, je pourrais dire qu’il me faut « partir dans la foi, comme Abraham, les yeux dans les yeux du Seigneur qui me demanderait de renoncer à tout ».

Mais, de moi-même, quelles que soient les circonstances pénibles ou douloureuses dans lesquelles je pourrais me trouver, il me faut, « les yeux dans les yeux du Seigneur », puiser force, courage, patience et fidélité. Je crois que dans la mesure où l’on s’engage vraiment, l’épreuve, sous une forme ou sous une autre, se présente à nous. L’exemple des saints est là pour nous le redire.

Et, certes, la fragilité humaine est grande. Jésus l’a dit : « Sans Moi, vous ne pouvez rien faire » ; mais, bien convaincus de cette vérité radicale, nous pouvons dire avec saint Paul : « Je puis tout en Celui qui me fortifie ». Et Dieu, qui est le seul fidèle au sens plénier du mot, n’abandonnera jamais une âme qui se livre à Lui dans l’humilité et la confiance.

Pour finir, comme l’a si bien dit, je trouve, le Père Matura, « nous nous rencontrons tous, sous la croix de Jésus, qui nous juge et qui, en même temps, efface (en chacun de nous) l’échec du péché ». De cela aussi, j’ai pleinement conscience.

Sœur Véronique, Belgique

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