Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Le paradoxe des Instituts Séculiers

Hans Urs von Balthasar

N°1974-4 Juillet 1974

| P. 199-203 |

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Le mouvement qui a conduit à la reconnaissance des Instituts Séculiers par l’Église en 1947 dans la Constitution « Provida Mater » vint de la base. Après des essais prématurés, heureux (Angela Merici) ou malheureux (Mary Ward), pour mener au-delà des limites canoniques une vie radicalement engagée à la suite du Christ dans le monde, ce furent très particulièrement les contraintes de la Révolution française avec la suppression des couvents qui fournirent l’occasion d’unir la vie au milieu du monde et les conseils évangéliques. Au début de ce siècle les essais se multiplièrent spontanément, bien que le lien paradoxal qu’ils établissaient entre des choses qui jusque là paraissaient inconciliables, continuât de susciter défiance et refus, jusqu’à ce que vînt le jour de la reconnaissance formelle.

Mais cette reconnaissance peut tout au plus approuver le paradoxe, elle ne peut le supprimer. Une vie comme la mènent les Instituts Séculiers se heurtera, même à l’intérieur de l’Église, chez les conservateurs comme chez les libéraux, à l’hésitation, souvent au dédain, de même qu’elle rencontrera presque toujours au dehors une totale incompréhension. Comment un homme qui veut gérer sérieusement et en responsabilité les choses temporelles (professionnelles, financières, politiques, etc.), peut-il en même temps vivre « dans l’obéissance », et comment celui qui veut partager sérieusement les peines et les charges de l’existence commune, peut-il vouloir rester célibataire pour l’amour du Christ et ainsi refuser l’expérience d’un des domaines les plus importants de l’existence humaine ? L’union de la vie au milieu du monde et de la vie des conseils évangéliques n’est-elle pas la quadrature du cercle où, en cherchant un impossible amalgame, on en vient à perdre le clair témoignage et l’effet de deux formes de vie chrétienne ? L’objection a son poids.

Mais nous pouvons aussi regarder les choses de l’autre côté. Chaque chrétien n’est-il pas appelé à être « dans le monde, mais non du monde », à « user de ce monde comme s’il n’en usait pas » ? Le mot de l’Évangile ne vaut-il pas aussi pour ce paradoxe chrétien universel : « Qui peut comprendre, qu’il comprenne » ? N’est-ce pas une solution trop facile que les uns (les « simples » laïcs) se spécialisent dans l’« usage » des choses, tandis que les autres, religieux, membres de congrégations, prêtres célibataires, représentent par état la seconde partie de la phrase « comme n’en usant pas » ? Le paradoxe, donné par le baptême pour chaque voie chrétienne, doit être vécu par tous clairement et distinctement ; les Instituts Séculiers se situent aujourd’hui consciemment au point exact où les deux exigences se rencontrent, où la couture doit se faire une fois pour toutes et tous les jours de nouveau, même si par là ils deviennent de désagréables trouble-fête dans l’Église et dans le monde.

Encore un mot à ce sujet : les Instituts Séculiers ont reconnu pacifiquement et fermement comme leur tâche la nécessité de vivre le paradoxe chrétien de cette manière bien avant le mouvement postconciliaire d’ouverture au monde. Les Instituts Séculiers n’ont pas besoin d’aller vers lui : ils y sont déjà. Mais même dans leur sécularité ils ne trahissent pas le choix particulier des conseils évangéliques, car c’est en lui que depuis toujours se trouve leur raison d’être. Elle s’appelle : « Suivre Jésus-Christ au milieu du monde », suivre étant compris dans un sens radical, comme les apôtres furent appelés à tout laisser, à établir toute leur existence sur la personne et les enseignements de Jésus. Dans les Instituts Séculiers le paradoxe chrétien commun reçoit sa plus haute évidence et sa plus vaste prégnance.

Vu du dehors, l’idéal des Instituts Séculiers demeure abstrait (cela veut dire concrètement invivable, un compromis). Contre eux la critique a beau jeu à tous les degrés. Leur réponse à cette critique est hésitante et malaisée ; quand elle se donne pour assurée, elle manque de crédibilité. Disons-le honnêtement : le mode de vie des Instituts Séculiers est et demeure difficile. C’est avant tout une incitation inexorable toujours nouvelle : « ça doit aller » ; ce n’est pas une possession tranquille et acquise. Il s’agit toujours d’équilibrer les deux exigences qui doivent coexister : responsabilité autonome et disponibilité ouverte à se laisser emmener plus loin. Administration des biens sans s’y accrocher intérieurement, authentique amour du prochain jusqu’au don de sa vie sans établir une relation exclusive comme celle qu’établit le mariage. Mais Jésus n’a-t-il pas vécu tout cela avant nous ? L’existence de Paul n’est-elle pas un manuel complet où cette langue peut être apprise ? Une élémentaire réflexion chrétienne ne nous dit-elle pas déjà que, si un homme se consacre entièrement à l’amour absolu, personnel et universel de Dieu, il est par là profondément engagé avec Dieu dans son insertion dans le monde, qui va jusqu’à la mort sur la croix ? Mais celui qui pense trouver dans les Instituts Séculiers un chemin plus aisé (qu’au Carmel, par exemple), peut-être un chemin moderne, ou pouvoir faire d’une pierre deux coups, celui-là s’abuse profondément et ne doit même pas commencer. Pour le risque intérieur durable qui est exigé ici si l’on veut que le sel de la terre ne s’affadisse pas, il faut au moins autant de générosité, autant de renoncement sans mesure ni calcul, autant de disponibilité intérieure totale que pour quelque Ordre actif ou contemplatif que ce soit.

Les Instituts Séculiers sont une forme de vie approuvée et souhaitée dans l’Église. Forme signifie que ce ne sont pas des associations établies au gré de leurs membres (pia unio) : ils se rassemblent dans un cadre existant à l’intérieur de l’Église, même s’il est très souple et à peine visible. Théologiquement cela veut dire que la donation des individus à Dieu et à son oeuvre dans le monde se fait dans une structure de communauté approuvée par l’Église, qui est autorisée à recevoir la donation et à lui donner le caractère d’une consécration définitive de l’existence entière. Par là seulement la donation est soustraite au domaine de notre bon plaisir. L’idée si répandue aujourd’hui que, si l’on veut être sincère, on ne peut pas se lier pour toute sa vie, que la porte pourrait toujours (dans le mariage, le sacerdoce, la vie religieuse) rester ouverte pour un retour en arrière est en contradiction intrinsèque avec le caractère définitif de l’action de Dieu envers nous et de notre réponse envers lui. Des Instituts Séculiers peuvent établir à juste titre un long temps de probation avant d’admettre à l’engagement définitif : leur forme de vie très exposée le demande même ainsi. Mais dès le départ et à toutes les étapes, c’est le don de toute la vie qui est visé.

Les Instituts Séculiers sont jeunes. Souvent ils expérimentent encore et ils découvrent aussi que bien des choses en eux ont besoin d’une révision ou d’une plus solide protection. Pour tous demeurent les difficiles problèmes d’une solide formation religieuse, qui doit marcher de pair avec la formation professionnelle, et de la communion fraternelle qui, même si beaucoup de membres vivent seuls ou en tout petits groupes, doit pourtant être assez développée pour que la conscience du groupe ne s’étiole pas et que l’indispensable soutien n’en souffre pas. En cheminant sur la crête entre le royaume de Dieu et le royaume de ce monde, non seulement des individus, mais des Instituts entiers peuvent être pris de vertige et risquer d’être précipités dans l’abîme soit d’un spiritualisme unilatéral, soit d’une sécularité exagérée. Ils ne peuvent exister qu’animés d’un « veillez et priez » quotidien, d’un discernement permanent des esprits. Celui qui cherche un refuge sécurisant doit s’orienter ailleurs.

Mais peut-être ce constant danger intérieur est-il la meilleure recommandation qu’on puisse faire. Beaucoup, comme on s’en aperçoit, se pressent vers l’endroit où se trouvent les Instituts Séculiers, sans y être appelés ; en général on doit déconseiller la transformation des Ordres et Congrégations existants en Instituts Séculiers. « Que chacun demeure en sa vocation » (1 Co 7,24). D’autre part nous ne savons pas combien de temps il y aura encore chez nous des Ordres et des Congrégations, ou s’ils ne seront pas réduits, comme en maint pays de l’Est, à un champ d’action tout petit et « inoffensif ». Et alors ? À l’Est il n’y a plus guère que des Instituts Séculiers, qui sont insérés dans le domaine temporel comme des groupes ecclésiaux efficients. Peut-être l’heure ecclésiale décisive ne fait-elle que sonner pour cette nouvelle forme de vie, qui devrait, en attendant, utiliser son temps à se préparer en explorant ses diverses possibilités.

La grande prépondérance des Instituts féminins sur les masculins est anormale. Il faudrait trouver les moyens de présenter ce mode de vie d’une manière plus accessible et plus attirante à des hommes qui ont une profession temporelle. Il y a aussi des Instituts Séculiers approuvés de prêtres, qui ont une action importante dans l’Église d’aujourd’hui. Qu’ils portent précisément le nom d’instituts Séculiers a été critiqué du point de vue théologique, mais peut cependant peut-être se justifier du fait que ces prêtres, prenant très au sérieux l’appel à suivre le Christ, cherchent à être aussi proches que possible des hommes et, par là, des choses de ce monde qu’il faut ordonner dans l’esprit du Christ. En outre il est sûr que tous les Instituts de laïcs doivent pouvoir s’adresser à des prêtres qui comprennent leur idéal particulier ; et certains Instituts, à juste raison, comportent des rameaux masculin, féminin et sacerdotal qui collaborent selon les circonstances.

Le paradoxe demeure : tout pour Dieu et tout pour le monde – dans une communauté ecclésiale. Cela peut être vécu parce que Dieu tout entier s’est engagé dans le Christ pour le monde entier, et parce que le lieu où il continue sans cesse de le faire, c’est l’Église du Christ, « sacrement du monde ».

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