Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Que fait l’Église quand elle délie des vœux

Albert Chapelle, s.j.

N°1973-6 Novembre 1973

| P. 349-350 |

lecture en ligne article acces libre

telechargement internaute non connecte

Faire des vœux perpétuels, c’est s’en remettre à la fidélité miséricordieuse de l’Église pour se consacrer à Dieu en réponse à son appel premier. Ce point a une double portée :

  1. La fidélité est une grâce, et une grâce de miséricorde reçue dans la communauté ecclésiale. Si la fidélité est don de l’Esprit, où recevoir celui-ci sinon dans l’Église et par elle ?
  2. Cette vie intime de l’Esprit se donne les moyens de son expression dans les déterminations canoniques de l’Église. C’est pourquoi faire vœu perpétuel, c’est confier juridiquement sa fidélité aux supérieurs et à leur pouvoir « dominatif » : leur responsabilité touche la liberté spirituelle de celui qui se consacre à Dieu. Celui-ci remet aux supérieurs, « entre les mains desquels il fait vœu », le soin et le souci de déterminer sa fidélité et d’y inscrire la nécessaire miséricorde de Dieu. En d’autres termes, les vœux perpétuels sont toujours bien perpétuels, car il y est renoncé à jamais au discernement personnel le plus intime : c’est aux supérieurs qu’il appartient finalement de décider « pour moi », de discerner au nom de l’Église les chemins de ma fidélité.

Cela apparaît à l’évidence en ceci : personne ne se relève lui-même d’un vœu, même privé. Il en est relevé par l’Église et les instances que celle-ci institue. Les supérieurs compétents ou le confesseur en certains cas de vœux privés ont à intimer à la liberté du fidèle la miséricordieuse fidélité de Dieu, son espérance et ses exigences.

Deux questions se posent alors :

a) Que fait l’Église en relevant quelqu’un de ses vœux ? Elle pose un acte de fidélité divine, c’est-à-dire toujours un acte de miséricorde. Car la fidélité de Dieu est toujours geste renouvelé de miséricorde pour le péché.

Il est pharisaïque de se cacher ce mystère de dislocation du temps qu’instaure le péché. Relever de ses vœux est souvent une nécessité et finalement toujours un bien, à condition de percevoir ce bien comme un geste de bonté, de miséricorde de ce Dieu qui fait surabonder la grâce là même où le péché s’est multiplié.

Cela ne signifie pas que la demande d’être relevé des vœux et la faute soient liées dans la même personne, comme si on était toujours délié de ses vœux pour avoir péché. Mais cet acte de fidélité de l’Église à la vocation qui est la sienne et qu’elle a un jour reconnue dans tel ou tel, inscrit désormais une miséricorde nouvelle, une restauration dans un monde où le péché est présent. Les infidélités personnelles, les discordes dans les communautés, les incompréhensions des supérieurs, les erreurs de discernement, les situations familiales impossibles, les maladies, tout cela se rattache à la réalité du monde pécheur à qui Dieu fait miséricorde. Relever quelqu’un de ses vœux, c’est donc reconnaître l’active présence du péché, pas nécessairement d’abord en lui, mais en tous et en chacun. C’est faire acte d’humilité : c’est ainsi, mais ainsi seulement, appeler la miséricorde de Dieu et, par là, témoigner de sa fidélité.

b) On voit dès lors pourquoi l’Église relève des vœux en vertu de son autorité sur les chrétiens (pouvoir dominatif sur leurs libertés).

Ce n’est pas un acte de juridiction sacramentelle. Le sacrement est d’abord un acte de Jésus qui l’institue et le pose par les gestes et les mots de son Église. Mais celle-ci n’a pas plus de prise sur le sacrement que sur elle-même, que sur le Corps du Christ.

Dans l’engagement ecclésial des vœux, ce n’est pas Jésus qui parle en première personne comme il le fait dans le sacrement. C’est tel chrétien qui engage sa fidélité à Dieu, en la laissant conjoindre à la fidélité de l’Église, l’une et l’autre étant grâces du Saint-Esprit.

Cette fidélité de l’Église à son Seigneur est celle de l’Épouse envers son Époux. Elle doit en discerner et en inventer les formes, elle a mission et donc pouvoir, reçu de Jésus dans l’Esprit, de préciser les modalités de cette fidélité, d’en assurer les persévérances, d’en redire les exigences, d’en manifester l’espérance. L’Esprit Saint agit dans l’Église comme témoin de l’intimité divine de Dieu parmi les hommes et de la plus secrète intimité humaine de Dieu. C’est sous sa mouvance que l’Église se découvre et se discerne responsable, en sa fidélité de miséricorde, de restaurer, dans la grâce, la fidélité pécheresse des siens. Il est donc vrai de croire et de dire que, lorsque l’Église relève quelqu’un de ses vœux, elle pose un acte de grâce qui offre à celui qu’elle délie une nouvelle fidélité (elle ne le constate pas sans plus ni nécessairement) :

  • à condition de percevoir que ce geste est acte de miséricorde, et donc humble pardon, accordé autant que reçu ;
  • à condition aussi de pénétrer plus profondément le Cœur du Christ, source de toute miséricordieuse fidélité ; c’est-à-dire qu’il convient de mesurer le prix du Corps livré et du Sang versé. C’est au prix de ce sang, au prix de sa mort que nous pouvons toujours redevenir fidèles.

Il n’y a guère de quoi se glorifier abusivement de ce qui n’est un progrès ni pour l’individu, ni pour l’Église, mais l’accueil en profondeur de l’Amour miséricordieux et crucifié.

Rue du Collège St-Michel 60
B- 1150 BRUXELLES, Belgique

Mots-clés

Dans le même numéro