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Portrait d’un « contemplatif dans l’action » : Égide van Broeckhoven

Georges Neefs, s.j.

N°1973-4 Juillet 1973

| P. 193-221 |

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Nous nous proposons dans cet article de décrire la manière dont Égide Van Broeckhoven [1] a essayé de mener une vie contemplative dans l’action.

Nous voudrions montrer comment la transcendance et l’immanence divines ont été – toutes deux à la fois – vécues par lui dans une vivante unité ; non dans l’attraction déchirante de deux pôles opposés, mais dans le dynamisme de l’attrait et de la poussée de la réalité vécue dans sa totalité.

Nous voulons dire que dans cette vivante unité Égide a été conscient tout aussi bien de la profondeur infinie de l’attirance de l’Amour divin que des dimensions infinies que l’engagement dans ce même Amour revêt par son expansion dans le monde. L’expérience religieuse d’Égide comprend de manière simultanée et indivisible un aspect contemplatif de « retour », d’absorption dans l’Amour, une « contemplation » que l’on aurait grand tort d’assimiler à une évasion dans la contemplation intellectuelle de l’Essence divine, et un aspect actif de « sortie », de participation par son engagement personnel à l’action de Dieu dans le monde, participation que l’on serait bien malvenu de réduire au déploiement de quelque activité apostolique supplémentaire. Nous voulons donc dire que l’attraction et la poussée de l’Amour divin sont vécues ici dans une unité où le dualisme de la contemplation et de l’action, de la prière et de l’apostolat, a tout simplement cessé d’exister. L’expérience religieuse que nous avons à décrire ne présente en aucune manière le déchirement ressenti soit par un homme porté à la contemplation qui quitterait avec regret l’attirance de Dieu pour se livrer à des travaux apostoliques, soit par un apôtre qui se sentirait gêné par les appels de la vie quotidienne pour s’adonner à la contemplation.

En mettant ainsi dès le début de notre exposé l’accent sur la vivante unité dans laquelle Egide a essayé de mener une vie de contemplatif dans l’action, nous entendons suggérer – nous le disons sans détours – qu’il s’est laissé conduire, en vrai jésuite, par l’esprit de saint Ignace ; esprit dont le père Nadal, dans une vue trinitaire de la spiritualité ignatienne, a indiqué la source en ces termes : « In Incarnatione claritas e caelo descendens in mundum atque occupans », et encore en ceux-ci : « Nativitas Christi egressus ad operationem, unde oratio Societatis, ex qua extensio ad ministeria [2] ».

Nous nous rendons compte que le lecteur trouvera peut-être bien hasardeuses ces affirmations préliminaires, encore trop peu nuancées. Nous espérons cependant qu’à la fin de notre exposé, ayant cessé de paraître inacceptables, elles lui présenteront un sérieux degré de crédibilité.

Nous nous trouvons toutefois devant une tâche bien difficile, sinon impossible : car pour saisir la vivante unité où Égide a vécu, nous ne disposons de rien d’autre que des réflexions de son journal où pendant les dix dernières années de sa vie il a noté ce qu’il appelle « ses expériences, ses lumières et ses désirs ». Chacune de ces réflexions nous découvre bien l’une ou l’autre facette de l’unité profonde où il vit ; mais aucune ne nous livre cette unité dans sa totalité. Il nous faudra donc tenter, en juxtaposant quelques fragments, de reconstituer cette unité en évolution continuelle, dans l’espoir d’arriver ainsi à en donner une image globale qui ne soit pas trop déformée.

Il semble assez indiqué de commencer nos travaux d’approche par la lecture de quelques réflexions datant des derniers mois de la vie d’Égide. On peut présumer que dans ces passages la vivante unité résonne dans toute la richesse des harmoniques qui la composent. Égide s’est établi à cette époque dans un quartier populaire à proximité de la gare du Midi, à Bruxelles. Il travaille à l’usine comme simple manœuvre.

I. Première approche

Nous lisons donc.

Fait hier matin l’expérience suivante : en revenant de mon travail sur la chaussée menant vers le centre de Bruxelles, j’ai vu que tout ce monde bien concret est la création du Père dans le Fils par la force de l’Esprit : pas un monde profane donc, mais la création où Dieu se communique, se révèle, le Milieu Divin : c’est maintenant, dans ce milieu-là, que le Père m’adresse sa Parole à moi, avec force.
19 janvier 1966

À l’usine, pause de midi avec Albert et Jacques : le Père est occupé à dire sa Parole dans notre camaraderie : « là où trois s’aiment bien, le Seigneur est avec eux » : c’est-à-dire le Père leur dit sa Parole dans la force de l’Amour.
20 janvier 1966

Ma spiritualité peut se définir ainsi : vivre Dieu dans le moment éternellement neuf où le Père adresse sa Parole, à moi, au monde de maintenant : ici, maintenant, dans cette situation existentielle concrète : laisser la vie de Dieu couler à travers moi vers les autres et par les autres vers moi.
Devenir moi-même message d’amour de Dieu : m’insérer dans l’histoire de son salut maintenant, en ce monde, le tout dans la force de l’Esprit.
29 janvier 1966

En route vers la clinique, grande consolation : expérience mystique complète : comment, de l’Océan de Dieu, de son infinie puissance, le Fils est venu à moi ; comment en une rencontre personnelle j’ai été placé en ce monde dans le Fils, par le Fils dans sa divinité et son humanité ; et comment je vais vers le monde pour aller au Père avec le monde dans le Fils. Comment la souffrance qui passe à travers moi est rédemptrice, comme l’était la souffrance du Christ ; car c’est accepter le péché de moi-même et du monde et m’y soumettre d’une manière rédemptrice (...). Comment moi-même dans cette rencontre avec le Christ qui, de la majesté de Dieu, venait à moi, qui était avec moi, qui était placé à mes côtés par le Père et qui retourne au Père, j’ai vécu toutes les rencontres de mes amis ; comment je les ai, par cette rencontre, sauvés et comment j’ai vu qu’ils étaient ainsi en marche vers leur plénitude.
11 février 1966

(Extrait d’une lettre à un ami)
La vie ici est belle, très réaliste et très belle, en communion totale avec ce monde, le monde concret de maintenant qui est la création de Dieu maintenant. Lorsque nous pensons à la création par Dieu nous pensons toujours à un passé fabuleux ou à un saint avenir, mais c’est une joie de découvrir que cette création fabuleuse et sainte est le monde très concret d’aujourd’hui : ici maintenant, Bruxelles, ces hommes concrets, dans cette fonderie crasseuse, nos amis aussi, tout cela c’est la réalité et cette réalité est sainte, car c’est l’unique endroit par où Dieu peut nous atteindre, et donc par où il nous atteint. Même si j’avais à choisir entre le buisson ardent et Bruxelles, c’est Bruxelles que je choisirais.
13 mars 1966

Dieu : il existe, parce que :

  • il y a des hommes qui ont eu l’expérience de Dieu : Moïse, Abraham, Jésus, Hadewijch ; [3]
  • moi-même j’ai eu l’expérience de Dieu. Si je veux être sérieux, c’est là une réalité qu’il m’est impossible d’ignorer, de minimiser à force de raisonnements ou de considérations psychologiques.

En repensant à ce que l’expérience de Dieu est pour moi : j’ai compris que par elle, à un niveau profond, j’ai rencontré Jésus dans son expérience de Dieu : il a été un homme dont l’expérience de Dieu était immense : nouvelle révélation de Jésus à moi.
7 avril 1966

À cette première série de textes datant du début de l’année 1966, ajoutons encore les extraits suivants empruntés aux réflexions des derniers jours de 1967 :

Deux expériences fondamentales :

  1. Désir, attrait du désert (avec des expériences vécues de mortifications bien concrètes), tout quitter pour Dieu, comme autrefois en rhétorique, comme autrefois lorsque je suis entré dans la nuit de l’amitié, et comme il y a deux ans lorsque j’ai fait le pas définitif en décidant d’aller vers le monde des pauvres, des égarés, des délaissés.
  1. Rencontre du regard de Michel : aimable aurore de la rencontre d’une personne. « Je ne cueillerai pas de fleurs » : c’est alors qu’elles se fanent. Cela, c’est l’espérance (et la foi) : expérience fondamentale du chrétien : négativement, une nuit ; positivement, Dieu qui nous comble. - Se libérer de toute concupiscence = me libérer de moi-même. Foi : m’ouvrir à la plénitude de la vie de Dieu qui trouve son point culminant au moment de la mort. [4] [5]

J’ai retrouvé mes expériences fondamentales : tout quitter pour l’attrait mystérieux : nuit de l’amitié, attente et espoirs infinis inspirés par l’amitié, par l’unicité de chaque ami : l’ami perdu en Dieu et par là même totalement retrouvé en Lui. (C’est bien là ma découverte la plus originale, vécue existentiellement)...
23 mai 1967

À écrire à X. :
Après deux ans le temps de notre apprentissage est passé. Partis avec beaucoup d’enthousiasme vers le monde, nous ressentons maintenant tout le poids qu’il fait peser sur nos épaules ; plus que jamais je pense que la Vie vraiment vivante, la seule qui puisse faire passer sur nos vies un vent de tempête (je veux dire : les conduire et les maintenir à leur plus grande intensité), ce sont les moments où nous nous abandonnons à Dieu jusqu’à nous perdre, où nous nous perdons pour les hommes, où nous risquons notre vie dans l’amitié. Si cela n’est plus présent, ne fût-ce que sous la forme de l’espérance, nous devenons superficiels et sombrons dans la banalité du train-train de la vie de tous les jours dont le monde attend précisément que nous le délivrions.
fin juin 1967

(...) On rencontre Dieu là où on quitte tout pour ce monde : celui-ci devient alors le buisson ardent (« défais tes sandales ! »), le cœur de ce monde, c’est l’Homme ; le cœur de l’Homme, c’est l’Amour et (le cœur de) l’Amour, c’est Dieu. Ainsi se perdre pour le monde = se perdre pour l’ami = se perdre pour Dieu.
Mais Dieu vient à nous dans un élan toujours nouveau. Ainsi le monde, l’ami, l’amour sont bien le lieu de rencontre de Dieu, mais pas encore Dieu lui-même. Ceci toutefois est déjà la vérité : ils sont tous un dans le buisson ardent.
août 1967

L’expérience de Dieu est possible ; il s’offre lui-même à notre expérience : cela je le CROIS, je l’ESPÈRE. C’est le fondement de ma vie, son centre.
19 octobre 1967

Je dois être un homme de Dieu.
Moïse – Abraham – Jésus.
Dans ce milieu que j’ai choisi :
Chercher Dieu – le rencontrer – le communiquer.
Être le soutien de mes frères.
17 décembre 1967

Il faut que je réactive mes sources d’énergie :

  1. Tout quitter pour Dieu.
  1. L’amitié : la perdre et la gagner en Dieu.
  1. Donner ma vie intégralement et la perdre pour ce monde-ci, dans sa réalité bien concrète.
  1. L’unité de ces trois points.

25 décembre 1967

II. Trois sources d’énergie qui n’en sont qu’une

Cette dernière réflexion, en la fête de Noël 1967, trois jours avant l’accident de travail mortel, mérite que nous nous y arrêtions avec grande attention.

Il nous faut remarquer qu’Égide tente d’y exprimer le contenu de ce qui fait l’unité de sa vie : il distingue trois éléments, trois intuitions fondamentales. Il prend la résolution de réactiver trois sources d’énergie – et leur indivisible unité – pour s’abandonner, pour se perdre tout entier en elles :

  • l’attirance du Dieu vivant, demandant à être suivi et recherché en pays inconnu dans le renoncement absolu à tout ce que l’on possède et à tout ce que l’on est ;
  • l’amitié – la personne même de l’ami dans sa réalité la plus profonde –, qui ne peut être existentiellement vécue dans sa plénitude en Dieu que par un acte d’abandon total consentant à la perte de l’ami en Dieu ;
  • la rencontre, dans leur réalité concrète, de tous les hommes en une relation d’amour et d’amitié d’autant plus pressante que leur situation, dans un monde sans amour et sans amitié, demande plus impérieusement leur libération.

L’indivisible unité de ces trois intuitions fondamentales peut être appelée le charisme de la vie d’Égide. Nous nous appliquerons dès lors, en ce qui va suivre, à saisir la profonde unité de sa vie en examinant comment ce charisme s’est constitué et développé.

Il faut s’attendre à ce que les trois intuitions fondamentales ne se trouvent vraiment fusionnées dans l’unité qu’au terme d’une évolution longue et progressive. Dans cette évolution, tout en ayant conscience du danger que présente une analyse risquant d’en rompre l’unité, nous voudrions distinguer trois couches successives :

1. Il y a d’abord la couche originelle et quasi innée de l’attirance du Dieu transcendant ; elle s’exprime dans le refrain faisant écho aux aspirations de la prime jeunesse et répété tout au long du journal :

Tibi dixit cor meum : quaesivi vultum tuum ; vultum tuum Domine requiram.

et dans l’obstination à affirmer avec une évidence et une fermeté croissantes :

Mon Dieu, je ne veux devenir moi-même qu’en Te cher chant...
Seigneur, apprends-moi à ne jamais l’oublier.
16 mai 1958

2. Vient ensuite la découverte de l’amitié. Vers la vingt-quatrième année, l’éveil des forces affectives découvre au jeune étudiant en philosophie les horizons infinis d’une vie d’amitié en Dieu, le menant à la fois, par une expérience négative, dans la nuit de l’amitié et, par une expérience positive, dans un dépassement de soi qui ouvre un monde intérieur nouveau. L’expérience négative trouve son expression poétique dans la parabole de la perle :

J’avais une perle précieuse,
et Dieu m’a dit :
Jette-la dans l’abîme de mon cœur.
Je le fis et me sentis misérable ;
car je ne connaissais pas la profondeur de l’abîme de ton cœur.
J’avais l’impression de tout jeter dans les ténèbres.
O noche amable mas que la alborada !
1 mai 1959

L’expérience positive trouve un écho dans le Cantique Spirituel de saint Jean de la Croix :

En mon Aimé, j’ai les monts,
Les solitaires et ombreuses vallées,
Les îles prodigieuses...

J’ai vu clairement combien cette prière est au centre de la mystique ; c’est l’expérience transcendante de Dieu dans la plus profonde immanence, expérience que l’Amour comble et que l’homme doit épuiser dans la pureté.
C’est ici que se trouvent les espaces immenses de l’amitié, la joie, l’amour, l’humilité, l’amour divin venant à notre rencontre, les espaces où l’ami, à force d’être aimé, est mené vers Dieu (la nuit de l’amitié), ce qui me fait désirer la vie à la Chartreuse, ce qui m’attirait en Rhéto dans les bois de Schilde.
Ces espaces sont un abîme infini comblé par l’Amour (...).
Cet espace déployé dont j’ai comme l’expérience sensible, qui m’attire, c’est Dieu lui-même (...).
Seigneur puissé-je rester jusqu’au bout infatigablement à la recherche de ta plus profonde intimité !
9 avril 1962

3. Et enfin la troisième couche : à la fin de sa longue formation, le jeune jésuite prend, dans une volonté opiniâtre de radicalisme évangélique, mais aussi dans les voies de l’obéissance, la décision libre et consciente d’aller exercer son apostolat de l’amitié « auprès des pauvres, des ouvriers, des petites gens qui se sentent abandonnés par l’Église et par leurs pasteurs » ; et il le fait dans la claire vue que presque aucun de ses confrères ne comprendra les déterminations profondes de la décision qu’il prend, et que Dieu lui-même le mènera par cette voie dans le désert d’une complète solitude. Les deux réflexions qui suivent illustrent bien le climat de ce pas décisif :

Ceux qui croient que je vais vers les marginaux déchristianisés pour faire du travail de pionnier, pour procurer du renom à la Compagnie de Jésus, pour écrire des livres, se trompent : je n’y vais que pour faire le travail du Père, pour les aimer, pour les rassembler auprès du Père dans le Fils par la force de l’Esprit. C’est là la raison unique, bien suffisante.
19 mai 1965

J’ai bien dû prendre conscience, non sans une vive et longue résistance, d’une vérité qui m’apparaît avec une clarté croissante : Dieu m’a beaucoup fait connaître de l’amour, plus qu’aux autres.
Dieu m’appelle à des profondeurs inexplorées de l’amour, où seul je pourrai pénétrer, plus profondément que les amis xx, xx, mais pas sans eux ; en fin de compte il nous réunira tous ensemble.
Parce qu’il me faut pénétrer là tout seul, Dieu me donnera sa force, pour que je tienne bon, établi sur le Rocher qu’il est lui-même, et pour que, enveloppé dans la Tempête qu’il est lui-même, je réconforte et rafraîchisse mes frères dans l’éternelle et nouvelle jeunesse de l’amour en Dieu.
Et c’est dans ce sens que Dieu me pousse dans la solitude : Abraham, Gen. 12,1 sq. : « Yahvé dit à Abram : Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père pour le pays que je t’indiquerai. Je ferai de toi un grand peuple. Abram partit, comme lui avait dit Yahvé et Lot partit avec lui.
Il est nécessaire que je comprenne comment Dieu m’appelle plus loin que mes frères, pour que je remplisse pleinement ma vocation et ma mission. Alors Dieu sera mon unique Rocher, l’Esprit mon unique force, et son Fils la première et la dernière Parole.
Dieu m’appelle dans un pays de solitude et de mort, là où l’on trouve la plénitude de la Rencontre, la Vie.
12 juin 1965

On concevra sans peine que les trois couches susdites, – qu’Égide nomme ses trois sources d’énergie et dont, pour ainsi dire, la sédimentation successive s’opère vers ses 15, 24 et 30 ans –, sans cesser d’être l’opération de la grâce, n’ont pu former la vivante unité qui constitue son charisme original sans une collaboration entière de sa part.

L’examen du développement de ce charisme nous amène nécessairement à fixer notre attention sur la lutte acharnée et persévérante qu’Égide a menée, jusqu’à la fin de sa vie, pour rester fidèle à une vocation dont il percevait lui-même la profonde originalité.

Toutefois, avant de considérer cette lutte plus en détails, arrêtons-nous un moment pour faire le point au sujet de ce que nos premiers travaux d’approche ont fait apparaître

L’intuition fondamentale d’Égide est bien celle de saint Augustin cherchant Dieu au plus intime de la personne humaine : « Deus intimior intimo meo ». Il est comme possédé par l’attrait du Dieu intérieur, de l’intimité de Dieu présente au plus profond de sa propre intimité. Et la rencontre de l’ami lui révèle que Dieu est tout aussi présent, tout aussi attirant dans l’intimité des autres : « Deus intimior intimo tuo ».

On ne peut aimer son ami vraiment que si on le rencontre chez lui à l’intérieur de sa maison. Tels sont d’ailleurs les deux désirs profonds du mystique : être lui-même chez soi dans sa maison, et rencontrer les autres chez eux dans leur maison, c’est-à-dire dans les deux cas : auprès de Dieu.
25 janvier 1959

On comprend que ce besoin de Dieu et que l’attirance profonde de l’intimité divine de son ami en Dieu orientent ses pensées vers une vie de chartreux.

Mais la lutte entreprise pour rencontrer son ami, dans une pureté toujours croissante, en une amitié aux pleines dimensions de l’Amour trinitaire, ne l’a pas conduit dans une Chartreuse, mais dans l’aventure d’un apostolat cherchant à rendre l’amitié divine toujours plus universelle et plus concrète, jusqu’à décider – dernière conséquence de ce désir d’universalité incarnée – d’aller partager les conditions d’existence imposées aux ouvriers d’usine et aux habitants pauvres d’un quartier de grande ville. Le dynamisme du charisme qui se développe en lui est déjà présent tout entier dans la réflexion notée par le jeune professeur de collège :

Ma vocation est d’apprendre aux hommes les profondeurs mystiques de l’amitié.
31 mars 1961

III. Unification à travers les « nuits » d’une lutte intérieure

Nous ne pouvons songer ici à traiter de tous les aspects de la lutte entreprise par Égide pour rester fidèle à sa vocation. Cette lutte est identifiée par lui avec ce qu’il nomme ses « nuits » : nuit de Dieu, nuit de l’amitié et nuit de l’apostolat. Tout au long de sa vie nous retrouverons celles-ci au niveau des trois couches où son charisme original prend peu à peu sa forme définitive. L’enjeu de la lutte est de faire en sorte que le souhait exprimé par Hadewijch dans sa 23e lettre :

« Levet Gode, hy u ende ghi ons »,
Vis Dieu, Lui toi et toi nous,

devienne une réalité vécue dans la vie quotidienne.

Ainsi l’apostolat devient la recherche de l’union de vie la plus grande possible avec Dieu et les autres, en sorte que nous devenions vraiment une « traversée de Dieu ».
Nous devons pour ce motif nous avancer plus loin dans la Mer jusqu’à perdre pied, jusqu’à être portés par elle et mus par sa vie, jusqu’à être absorbés dans les profondeurs de l’Être divin et emportés dans les courants de la Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit.
(Considérations sur notre apostolat de quartier)
décembre 1965

Nous devons nous contenter d’indiquer quelques phases de cette lutte.

a) Tout d’abord Égide est amené à rechercher, à travers diverses formes de prière, l’attitude lui permettant d’être, le plus authentiquement possible, (comme le lit d’un fleuve) « traversé par Dieu de toute sa profondeur en toute sa liberté [6] ». À cette recherche correspond une exigence de purification de l’amour ayant à se libérer de tout ce que le formalisme et le légalisme d’« exercices » de prière prescrite et de réunions communautaires obligées comportent d’artificiel :

Avec leur système bien régulier d’écluses tour à tour ouvertes et fermées, qui domptent la force du courant (...) tout en empêchant celui-ci d’exercer sa violence et de rompre les digues.
18 décembre 1966

b) Ensuite Égide s’est efforcé sans cesse de trouver et de garder le juste équilibre dans une attitude où attachement et détachement doivent nécessairement coexister en se fécondant l’un l’autre :

Si nous osions vraiment voir le divin dans l’efflorescence de l’humain, nous aimerions les hommes, nos amis, notre travail, l’art, etc., avec une impétuosité divine, et Dieu avec une spontanéité humaine.
Mais nous sommes maintenant continuellement arrêtés dans notre amour de l’humain par notre soi-disant amour de Dieu, et dans notre amour de Dieu par notre soi-disant amour des hommes.
14 mai 1965

c) En troisième lieu, jusqu’au temps de ses études théologiques, Égide vit dans l’incertitude quant à l’orientation à prendre : ne doit-il pas mener une vie purement contemplative ? Et après l’élection définitive d’un idéal contemplatif ignatien, l’intégration complète dans les structures de la Compagnie ne s’opère ni sans difficultés ni sans souffrances :

(Comme prêtres-ouvriers) dans la Compagnie :

  1. Il ne suffit pas que nous soyons tolérés, il faut aussi qu’on nous prenne en charge. Maintenant, ce que nous faisons se fait encore trop malgré la Compagnie, et non grâce à elle.
  1. Nous ne pouvons servir d’alibi au reste de la Compagnie.
  1. (En fait, nous nous trouvons) au cœur de la Compagnie : car elle doit avoir les deux pieds dans l’Évangile pour que les pauvres ne restent pas en dehors de l’Église.
    1 mai 1967

d) Enfin sa manière propre d’envisager l’engagement apostolique l’oblige à exercer, tout en portant une estime sincère aux autres formes d’apostolat, son charisme particulier d’apostolat par l’amitié dans une grande charité au milieu des structures ecclésiales ambiantes. C’est à la fois dans le respect d’attitudes apostoliques autres que la sienne et dans la ferme conviction de la valeur du témoignage qu’il s’efforce d’apporter, que grandissent vers la fin de sa vie le sentiment de responsabilité pour ses frères en religion et la solidarité avec une Compagnie appelée tout entière au service humble et désintéressé :

Celui qui pense que l’apostolat propre à la Compagnie est l’apostolat intellectuel pèche contre l’amour. Car l’apostolat de la Compagnie peut s’exercer tout aussi bien en étant paveur de rues, infirmier ou maître d’école. Ce qui lui est propre, c’est d’être mystique : porter le Christ aux hommes en recherchant, à partir de l’intimité de notre personne, l’intimité profonde des autres et faire cela d’une manière active (c’est-à-dire d’une manière qui ne soit pas purement contemplative).
6 janvier 1960

IV. Renoncement à la vie purement contemplative

Il vaut la peine de montrer plus en détail comment la décision de renoncer à une vie de pure contemplation et le choix définitif de l’idéal du contemplatif dans l’action sont venus affermir et confirmer sa vocation de jésuite.

À l’origine nous nous trouvons devant un jeune homme qui, attiré dès sa jeunesse par un idéal contemplatif, est entré, peut-être sans bien savoir comment ni pourquoi, dans la Compagnie de Jésus :

Ce que j’ai cherché et cherche encore dans la vie de chartreux, il est possible et nécessaire que je le conserve dans ma vie présente.
3 octobre 1958

L’expérience de l’amitié, faite au cours des années de formation, pose nettement la question de l’orientation à prendre. Dans un examen de conscience du 27 décembre 1960 nous lisons ce qui suit :

Les motifs suivants me poussent vers une vie à la Chartreuse :

  1. L’intimité de mon ami est en Dieu ; par ma vie entière je désire confirmer cette vérité et, de toutes mes forces, je désire pénétrer toujours davantage dans cette intimité. Actuellement c’est bien là le motif qui a le plus de poids.
  1. L’âme de tout apostolat réside dans la contemplation mystique ; celle-ci demande que l’on soit libre de tout souci extérieur. C’est ce dont je fais l’expérience ici au collège ; ma vie intérieure s’est trouvée comme ralentie (...).
  1. Le don entier de soi à Dieu ; ceci était autrefois le motif prépondérant ; actuellement il regagne de l’importance (mais non d’une manière autonome, bien plutôt en relation avec le premier motif).
    27 décembre 1960

Un séjour dans une Trappe lui apprend cependant que « l’idée concrète de mener une vie concrète de trappiste ne lui permet pas de se sentir parfaitement heureux » (3 janvier 1961). Le 8 février 1962, il note :

J’ai décidé aujourd’hui de ne plus mettre ma vocation en question et de considérer mon désir d’une vie purement contemplative comme une de ces idées purifiantes dont l’inspiration vient de Dieu, mais non la réalisation concrète à lui donner...
Cette décision ne supprimera pas ma lutte pour y voir clair, mais dans cette lutte-même je rencontrerai l’Amour de Dieu.

L’incertitude perdure toutefois, car :

dans l’exercice extérieur de l’apostolat, il me paraît impossible de construire ma personnalité sur la recherche exclusive de Dieu avec une pureté suffisante.
14 juillet 1961

Ce n’est que neuf mois plus tard que prend place le renoncement définitif à l’idéal du contemplatif pur :

Seigneur, si j’avais à choisir sans devoir tenir compte de la considération qui va suivre, voici ce que je ferais : je me laisserais conduire de tout mon cœur vers la forme de vie religieuse me permettant de vivre au mieux ton attrait (et celui de mon ami) dans sa plénitude la plus pure.
Renoncer à cette possibilité signifie pour moi un sacrifice aussi lourd que celui de ma vie. Seul peut me convaincre d’y renoncer le désir d’être uni à l’Amour de la Trinité et à son mouvement d’approche de tous les hommes, afin de rendre ceux-ci participants à l’expérience de vie profonde que je trouverais en sa plénitude dans la vie à la Chartreuse ; afin d’en amener beaucoup dans ces espaces de pureté pour qu’ils se tiennent devant ta Face, s’y laissent attirer par Toi et y trouvent le moyen de s’aimer en plénitude les uns les autres.
Pour réaliser cela, il me faut vivre dans un détachement complet, mener une vie de prière contemplative intense et être animé d’un amour apostolique profond.
Je ne crois pas pouvoir être un apôtre menant en plus une vie de prière ; je ne puis être qu’homme de prière et contemplatif, conduit par sa contemplation même vers un apostolat toujours plus profond.
9 avril 1962

Le renoncement à l’idéal cartusien trouve par la suite une confirmation, tout d’abord dans l’expérience :

J’ai aperçu que tout approfondissement de ma vie trinitaire doit prendre son point de départ dans la rencontre des personnes qui m’entourent.
25 février 1962

Et après une excursion à vélo pendant les vacances de Pâques avec les élèves dont il a été le professeur l’année précédente :

Plusieurs fois il m’est arrivé de me sentir très uni à Dieu dans l’intimité la plus profonde des jeunes qui m’accompagnaient ; une seule fois m’est venu le désir du détachement total, pour pouvoir vivre ainsi plus profondément, plus purement ; et spontanément c’est vers la Chartreuse qu’allaient alors mes pensées. Mais, à tout prendre, probablement, cette excursion a consolidé ma vocation de jésuite.
8 mai 1962

C’est ensuite la prière qui, au cours de la retraite de juillet 1962, vient apporter la certitude de cette consolidation :

Ce m’a été une grande consolation de pouvoir écrire à mon ami que ma vocation se présente maintenant à moi sans hésitation avec grande clarté et pureté (...), c’est-à-dire qu’alors que je quitterais allégrement tout pour enfouir à la Chartreuse notre amitié dans l’abîme de la présence de Dieu, je me trouve maintenant tout heureux de pouvoir purifier et approfondir cette amitié dans une présence de Dieu d’une autre nature sans doute, mais tout aussi ardente et vraie. En méditant sur ma vocation, je me suis senti ému jusqu’aux larmes.
juillet 1962

V. Au cœur de l’idéal ignatien

Égide tirera désormais, avec le radicalisme qui le caractérise, toutes les conséquences de son renoncement à un idéal de pure contemplation. Celles-ci sont doubles.

Tout d’abord il lui apparaît clairement que sa vie contemplative ne doit pas s’exercer dans la solitude d’une Chartreuse, face au Dieu transcendant, mais que « les espaces à remplir d’amour divin trinitaire » se trouvent du côté des hommes, et de préférence là où le besoin d’amour est le plus grand :

Je me suis senti fort pressé de vivre d’une manière existentielle le choix de vie que j’ai à faire : chartreux ou jésuite. Aller trouver les autres au désert, dans la nuit, au bord de l’abîme. Il faut que je vive ma vocation de chartreux ici, maintenant : abandon total au Dieu transcendant qui m’attire à Lui (...).
6 décembre 1963

Il faut que, logique avec moi-même, je fasse passer dans mes actes le sacrifice que j’ai fait de la vie de chartreux, le choix d’une vocation auprès de ceux qui sont le plus abandonnés de Dieu ; c’est là que ma vie de foi la plus profonde doit s’exercer ; là aussi qu’il me faut être le soutien de mes frères.
30 janvier 1964

La seconde conséquence est que, précisément, la décision d’aller vers ceux qui sont le plus abandonnés de Dieu introduit Egide au cœur même de la Compagnie, le rend conscient des liens qui l’unissent à ses frères en religion et de la responsabilité qu’il porte avec eux dans la solidarité d’une vocation commune :

Seigneur, je vois que je suis appelé à jouer un rôle, à prendre mes responsabilités dans la croissance apostolique de notre Province ; donne-moi la maturité et l’énergie pour m’acquitter de cette tâche, et aussi l’amour nécessaire, un amour humble et discret comme le Tien, me souvenant de ma petitesse et de ma pauvreté.
21 mai 1965

Cette prière nous fait mieux comprendre le sens de la réflexion déjà citée, notée dans le journal quelques jours avant l’accident fatal :

Je dois être un homme de Dieu.
Moïse – Abraham – Jésus
Dans ce milieu que j’ai choisi :
Chercher Dieu – le rencontrer – le communiquer :
Être le soutien de mes frères.
17 décembre 1967

Cela signifie donc que, dans le milieu qu’il a choisi, non seulement Egide se sent solidaire de ses frères et responsable avec eux tous, mais aussi que ce lui est un devoir d’être homme de Dieu : par l’unité vivante qui s’est installée en lui, la contemplation devient action et l’action contemplation :

Nous devons rendre notre expérience de Dieu authentique et vraie par le fait qu’elle nous amène à nous compromettre, c’est-à-dire par le fait que nous en tirions dans notre vie toutes les conséquences logiques (...). L’expérience de Dieu authentique, celle qui ne se réduit ni à de la psychologie, ni à quelques données d’imagination ou de sentiment, exige d’être vécue totalement : la foi exige les œuvres ; celles-ci sont bien plus qu’un complément, qu’une réponse à un don ; la foi exige les œuvres pour exister vraiment comme telle.
17 février 1965

Le renoncement à l’idéal cartusien entraîne donc la décision d’aller vivre l’amitié non plus dans les abîmes insondables de l’Océan divin, mais bien plutôt « au bord de l’abîme » :

Me tenir avec le monde sur le bord de l’abîme et l’aider à sauter dans l’abîme de Dieu : telle est ma vocation.
2 novembre 1964

ou, en d’autres mots, avec les hommes sur les plages de la vie concrète quotidienne, dans une contemplation amoureuse active continuelle, face à la présence immanente du Dieu trinitaire habitant et travaillant dans la création.

Mais ce même renoncement est aussi la porte par laquelle Egide trouve l’accès à sa vocation apostolique de jésuite. Ce n’est qu’à partir de ce moment que la figure du Christ venu partager notre condition humaine peut par son attirance inspirer à Egide le désir de prolonger l’engagement de l’Amour divin pour ce monde, en se compromettant lui-même d’une manière aussi tangible que le Verbe devenu chair parmi nous :

(...) Et pas seulement pour un temps déterminé plus ou moins long suivant le libre choix d’un dilettante (il ne suffit pas par exemple d’un expériment de travail en usine de quelques semaines), mais d’une manière réelle et totale dans le temps de l’histoire. Nous devons partager concrètement la vie des autres et du monde, comme Dieu a partagé concrètement notre vie, en la vivant avec nous ; le Christ est venu au monde pour plus de six semaines ; le Père n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour y faire un stage dans le but de rassembler les informations nécessaires au bon fonctionnement de la Providence qui, après cela, arrangera bien l’affaire du haut de son ciel. Il ne l’a pas davantage envoyé dans le monde pour y prêcher une mission, pour dire les choses clair et net et proclamer le message du salut du haut de la chaire de vérité. Nous ne devons pas seulement proclamer aux hommes le message du salut, nous devons nous-mêmes devenir ce message, comme le Christ qui pour nous s’est fait message du salut.
Proclamer la Parole de Dieu du haut de la chaire de vérité n’a vraiment pas beaucoup de sens si on ne rencontre pas personnellement en profondeur celui à qui l’on parle ; c’est là précisément que le Père lui dit sa Parole et qu’avec le Père nous avons à la lui dire ; et ce qu’il y a de plus profond dans chaque personne, nous ne pouvons l’atteindre qu’en rencontrant l’autre dans sa vie concrète au moyen de notre vie concrète à nous. (...)
(Article : « Les relations personnelles prises comme moyens d’approche des incroyants »)

Ce n’est qu’à partir de ce moment aussi que pour Égide « la clarté qui, par l’Incarnation, descend du ciel et envahit le monde » (claritas e caelo descendens in mundum atque occupans) devient la source d’un élan de grâce (egressus gratiae ad operationem) produisant une prière qui est apostolat et un apostolat qui est prière. Ce n’est que maintenant enfin que nous pouvons comprendre tout le sens du passage suivant du journal :

L’Incarnation manifeste l’amour de Dieu dans son incessant mouvement d’approche, comme lorsque quelqu’un s’avance toujours plus profondément dans la mer et voit, l’une après l’autre, les vagues venir vers lui et le recouvrir : chaque vague qui avance, c’est la mer entière qui vient, mais elle n’en continue pas moins d’attirer, là-bas au loin dans sa mystérieuse immensité.
Plus l’homme avance, plus il se laisse prendre dans l’incessant flux et reflux des eaux – plus l’approche de la mer lui apparaît mystérieuse, fascinante et riche de promesses. Jusqu’au moment où il disparaît tout entier en elle, attiré et porté par les courants intérieurs d’un océan sans rivages.
Cet océan inonde la nature entière, à tous les niveaux : aussi l’ami qui a sa demeure dans les plus secrètes profondeurs de la mer.
Celui-là se trompe qui pense que la mer qui vient n’est pas aussi mystérieuse, aussi fascinante que la mer vers qui l’on va ; car dans la mer qui vient à nous, nous possédons déjà les prémices de son inaccessible profondeur.
9 avril 1962

Égide est cet homme qui s’avance dans les vagues, fasciné par leur mystérieux attrait ; mais il n’ira pas se plonger dans les courants intérieurs d’un océan sans rivages, il choisit de demeurer sur la plage ; en effet « la mer qui vient est tout aussi mystérieuse, tout aussi fascinante que la mer vers qui l’on va ; car dans la mer qui vient à nous, nous possédons déjà les prémices de son inaccessible profondeur ».

C’est ici, très précisément, que se situe le déploiement de sa contemplation amoureuse dans l’action.

VI. Vie dans l’amour trinitaire

Pour terminer il nous faut compléter notre tentative de saisir dans sa totalité la vivante unité où Egide a trouvé la force d’être contemplatif dans l’action, par l’exploration d’un domaine où nous risquons nous-mêmes de perdre pied et de ne plus pouvoir le suivre : l’exploration de ce qu’il appelle « ses expériences trinitaires ». Il y a lieu de craindre en effet que nous ne puissions parler de celles-ci que d’une manière abstraite et toute rationnelle. Il observe lui-même très pertinemment :

Pour entrer dans l’intimité trinitaire, il faut passer par son centre caché au plus profond de l’intimité divine, et on ne pénètre en celle-ci que par le même centre caché au plus profond de l’intimité de chaque homme. Seigneur, attire-moi dans ton Intimité la plus profonde par cette voie, la seule qui soit, voie présente en chaque personne : tout autre chemin par la voie des concepts n’est que détour.
17 novembre 1962

J’ai vu très clairement que l’expérience de la Trinité en Dieu n’est réelle qu’après une expérience confuse (...) de la Trinité comme fondement dernier de l’Intimité divine. Cette seconde expérience ne peut être dépassée dans une anticipation rationnelle ; car elle doit donner à la première sa profondeur spécifique. L’expérience contemplative de l’Amour trinitaire doit donc se placer dans le prolongement de l’expérience existentielle, contemplative elle aussi, de l’Intimité profonde de Dieu. Et cette remarque vaut aussi au sujet de l’intimité trinitaire de l’homme et des autres créatures de Dieu : il faut passer de leur intimité divine à leur intimité trinitaire, et ne pas anticiper l’expérience de celle-ci par des voies conceptuelles.
17 novembre 1962

Nous ferons donc bien de distinguer, de ce point de vue, trois périodes distinctes dans le développement de la vivante unité :

1. Une première où l’attirance trinitaire est vécue par Egide d’une manière confuse, sans distinction explicite des Personnes ; période qui se clôture vraisemblablement par la réflexion du 3 février 1962 :

Autrefois, lorsque je me sentais attiré vers Dieu d’une manière qui n’était pas trinitaire, mais par la Divinité comme telle, c’est peut-être quand même une expérience trinitaire que je faisais déjà : la plénitude de l’intimité profonde de la Divinité trinitaire m’attirait déjà en elle de mystérieuse manière.

2. Une deuxième période d’analyse réflexive, coïncidant à peu près avec le temps des études théologiques, période où Egide prend conscience du caractère trinitaire de ses expériences et s’applique à les expliciter en un langage conceptuel.

3. Et enfin une troisième période de libre déploiement de ses expériences : lorsque Egide, menant la vie de prêtre ouvrier, est parvenu, dans les menus détails de la vie quotidienne, à l’exercice et à la jouissance d’une contemplation amoureuse quasi continuelle.

On comprendra sans peine que les remarques notées dans le journal au cours de cette dernière période laissent le mieux transparaître la manière dont Egide vit la contemplation active de la Trinité.

Ainsi, par exemple, la remarque déjà citée au sujet de la pause de midi avec Albert et Jacques, lorsque « le Père est occupé à dire sa Parole dans la force de l’Amour au milieu de notre camaraderie croissante ».

Ainsi encore, les petits faits suivants :

– la visite d’Ahmed Mohammed Zerouali : un homme « si bon, si pauvre et si ouvert qu’il tombera nécessairement dans les bras du Père » (15 mars 1966). « Au moment du départ, nous restons longtemps la main dans la main. Ahmed dit : « Nous sommes pobres » – Le Seigneur était là sans que nous nous en doutions » (mars 1966).

– la visite chez Youssef (le père du petit Ismaël) : « C’est sublime d’être reçu ainsi chez les pauvres. Nous avons bu du thé, tous assis par terre » (22 août 1967).

– la conversation avec Michel, le jeune apprenti :

« Je voudrais te dire quelque chose... Je n’ose pas. Je vais le dire quand même... Non, je ne le dis pas. Je... voudrais venir habiter chez vous ! » – Merci, Seigneur, pour l’amitié de ce pauvre jeune ouvrier sans logis.
12 septembre 1967

– ou une seconde visite chez Youssef :

Sa femme voulait me donner une chaise. Mais Youssef a dit : Non, à la manière arabe ! Je me suis assis par terre avec eux – La propriétaire ne veut plus que Youssef apporte lui-même son loyer : « Chèque postal ! (a-t-elle dit) ; je ne veux plus vous voir ! ». Le petit Ismaël en costume d’Adam : il a froid.
Dans la maison du fond il y a de nouveaux Marocains. Je les ai invités pour prendre le café. Ils ont donné quatre oranges et un sachet de biscuits.
13 novembre 1967

– ou, plus simplement encore, un soir au retour de l’usine :

Rencontre pleine de joie du petit Ismaël accourant dans mes bras.
3 décembre 1967

S’aimer les uns vers les autres

Mais le danger est grand que nous lisions ces réflexions sans soupçonner les profondeurs qu’elles cachent. Dans les nombreux textes où Egide explicite ses expériences trinitaires, nous trouvons à plusieurs reprises des expressions révélatrices, telles que :

Aimer son ami vers Dieu, et Dieu vers l’ami ;
aimer son ami vers un autre, et cet autre vers l’ami ;
aimer l’amitié vers les autres.

En ce qui se passe, sur un plan purement psychologique, entre deux amis désireux de ne pas vivre leur amitié d’une manière égoïste ou superficielle, il est permis de voir la transposition de ce qui se passe entre les trois Personnes, sur le plan des relations trinitaires. L’idée d’envoyer l’Ami vers un autre correspond dès lors fort simplement à ce que la théologie appelle la « mission » des Personnes divines. Lorsque le Père envoie son Fils pour sauver le monde, il aime son Fils vers le monde. Lorsque le Fils, parfaitement fidèle et obéissant à sa mission de Sauveur, rachète le monde, Il aime celui-ci vers le Père. Et lorsque, sa mission une fois accomplie, le Fils est accueilli par son Père dans la gloire, c’est leur amitié consommée – l’Esprit – qui est envoyée et aimée vers le monde.

Nous nous excusons de présenter au lecteur dans toute leur sécheresse des notions qui, pour les profanes que nous sommes, risquent fort de n’être qu’un jeu de concepts. Mais ceux qui n’ont pas encore dépassé, dans l’approche de la Trinité, le stade de l’anticipation rationnelle, trouveront peut-être ici la clef donnant accès à l’expérience trinitaire vécue par Égide dans la réalité, devenue transparente à ses yeux, de la vie quotidienne.

Lisons encore quelques textes à l’aide de la clef que nous venons d’indiquer. Les résultats de notre recherche nous amènent à soupçonner que la contemplation active de la Trinité se situe pour Égide au niveau des réflexions toutes simples répétées des dizaines de fois au cours du journal :

Seigneur, merci d’avoir aimé tel et tel vers moi.
Seigneur, merci d’avoir permis à tel et tel de m’aimer vers un troisième.
Seigneur, merci pour l’amitié que j’ai pu donner, et surtout pour celle que j’ai pu recevoir ; merci pour toute l’amitié que les gens qui m’entourent se donnent et reçoivent l’un de l’autre.

C’est ici que la prière et l’apostolat, la nuit et l’aimable aurore, la souffrance et la joie, « la Gloire et la Croix » se rencontrent, au milieu des événements apparemment prosaïques de la vie courante, dans l’union vivante à la participation des sentiments qui ont animé Jésus, le Dieu fait homme, se nourrissant à longueur de journées de la conscience contemplative de l’attirance et de la force active de son Père.

La vivante unité s’exprime bien sûr ci et là dans des formules plus denses et moins anecdotiques :

Seigneur, je veux vivre et aimer en pur contemplatif parmi les hommes les plus abandonnés de Toi. À force de les aimer, de prier et de parler de Toi, je veux ainsi Te rendre présent parmi eux et faire qu’ils se rencontrent en Toi. Tel est peut-être bien le sens profond de ma vocation personnelle (...).
7 août 1962

Je vois que ma tâche consiste à aimer vers les hommes l’amitié qu’il m’a été donné de vivre, telle est bien ma tâche spécifique ; pour le reste, Dieu saura bien m’atteindre dans la vie de chaque jour, où et quand il lui plaira : ceci n’est-il pas la mystique la plus haute, et peut-être la vraie mystique ignatienne ?
4 décembre 1961

Perles jetées dans l’abîme du cœur de Dieu

Il arrive aussi, surtout durant les dernières années, que l’une ou l’autre rencontre amène par son intensité une prise de conscience plus profonde de l’unité vivante, virtuellement présente à tout moment ; et nous terminerons notre exposé, sans craindre de le livrer au lecteur à l’état d’une symphonie inachevée, en transcrivant deux exemples de rencontre, illustrant bien, à ce qu’il nous semble, ce qu’Egide appelle ses expériences de la vie trinitaire.

J’ai ressenti un désir de Dieu, profond, pur et authentique. Je me demandais comment mener x plus près de Dieu, et alors que je me sentais très pauvre, survint un désir de Dieu si intense, si entièrement positif que je ne crois pas avoir prié aussi profondément depuis longtemps. J’ai vu qu’il me fallait encore prier souvent de cette manière.
Seigneur, donne-moi de me sentir toujours aussi pauvre devant Toi et devant les autres, c’est-à-dire dépossédé de tout ce qui n’est pas Toi-même. Seigneur, aide-moi à vivre cette pauvreté en toutes mes rencontres ; celles-ci deviendront ainsi chacune une rencontre mystique pleine du désir de ton Intimité trinitaire.
Le désir que je décris ici peut être parfois si pur et si fort qu’il voudrait tout quitter pour atteindre ce vers quoi il se sent attiré : l’Intimité de Dieu présente en nous-mêmes et dans les autres ; quand il s’agit des autres, il est prêt à renoncer à tout ce qui est extérieur pour ne rechercher que la profondeur de leur intimité en Dieu.
Ce désir qui embrase et consume tout, rend tout simple, pur, sublime, lumineux, transparent, aimable et beau. Il rend capable de connaître la vraie joie, qui n’est pas centrée sur le moi, mais sur la terre intérieure inexplorée de tout ce qui existe. Il mène aussi à la vraie transparence dans l’amour ; car ce qui fait vivre l’amour, c’est le désir d’être transparent aux terres inexplorées. Il donne enfin au plus haut degré la capacité de mener les hommes, à force de les aimer, les uns vers les autres et vers Dieu.
Ce désir exprime l’essence même de la grâce de ma vocation : je m’en rends maintenant parfaitement compte et c’est en lui que ma vie de prière devra consister, se maintenir et se développer.
22 septembre 1961

L’autre rencontre a lieu en août 1962 à Londres avec N.S., un professeur originaire d’un des pays satellites de l’Est, séjournant en cette ville.

Depuis sa jeunesse, me dit-il, il n’a plus entendu parler de Dieu ; la question de son existence ne se pose même plus, ne l’intéresse pas. Le premier jour, nos conversations roulent sur l’état de choses tant dans son pays qu’ici à l’Ouest. Le second jour je vais le trouver dans sa chambre, un misérable sous-sol, à l’hôtel où il loge. Notre rencontre vient se situer sur un autre plan : il m’interroge sur la signification et sur le contenu de ma vie personnelle de prêtre et de religieux. Je tâche de le lui expliquer, mais il n’en saisit pas grand-chose. Le monde religieux lui reste totalement étranger ; il n’y voit d’ailleurs qu’un produit particulier du monde libre. L’acceptation volontaire des conseils évangéliques, les vœux de religion, sont des réalités qu’il lui est psychologiquement impossible d’imaginer. Après le lunch (il repartait le lendemain dans son pays), je voulus le sortir du grand embarras financier où il se trouvait : en fait d’argent de poche, il n’avait reçu de son gouvernement pour tout un mois qu’une livre sterling, ce qui à Londres l’obligeait à faire des kilomètres à pied. Il refusa l’argent que je lui offrais, ne voulant pas que notre rencontre, qui était devenue de l’amitié, en soit troublée : « because we were so friendly together ».
Notre rencontre s’était approfondie jusque dans notre intimité la plus profonde : il avait déjà, bien que d’une manière voilée, rencontré le Christ et le Père en moi, et moi en lui ; le Christ ressuscité était présent parmi nous avec son Esprit d’Amour. Par notre rencontre il a appris à connaître Dieu : « tout homme qui aime, connaît Dieu ». S’il reste fidèle à cette rencontre, il est sauvé : « l’amour ne passe pas ». Plus jamais nous ne nous rencontrerions : c’est pourquoi, à force de l’aimer, je l’ai conduit en Dieu, trouvant en le faisant l’espérance et la foi que nous nous retrouverions auprès de Dieu et y puisant la force de rester toute notre vie fidèles à cette rencontre (...).
(Article : « Les relations personnelles prises comme moyens d’approche des incroyants »)

Nous pouvons croire Égide, lorsqu’il note le 26 décembre 1962 :

« J’avais une perle précieuse, et Dieu m’a dit : Jette-la dans l’abîme de mon cœur. Je le fis et me sentis misérable ; car je ne connaissais pas la profondeur de l’abîme de son cœur » (...). Cette expérience-là et ma rencontre avec N.S. inspireront tout mon apostolat auprès de ceux qui ont perdu la trace de Dieu.

Comme Albert et Jacques, les ouvriers de la pause de midi, comme Michel, le jeune apprenti, comme Youssef et son petit Ismaël, comme Abdelazzis et Ahmed Mohammed Zerouali, – et comme tant d’autres, N.S. est une des perles qu’Egide a jetées dans l’abîme du cœur de Dieu.

Et tout débuta avec le premier ami que Dieu l’amena à jeter dans les profondeurs de son cœur divin :

J’ai ressenti beaucoup de consolation en voyant que c’est grâce à lui que je puis découvrir maintenant chacun de mes amis aux mêmes profondeurs. J’ai découvert, grâce à lui, tout un banc de perles dans l’abîme de l’Océan divin.
15 juillet 1964

Waversebaan 220
B - 3030 HEVERLEE, Belgique

[1Égide Van Broeckhoven a déjà été présenté aux lecteurs français dans un ouvrage paru aux Éditions Lumen Vitae et Foyer Notre-Dame : Journal de l’Amitié, présenté et traduit du néerlandais par Georges Neefs (162 p., 1972). À l’introduction de cet ouvrage nous empruntons les données biographiques suivantes :
22 décembre 1933 : naissance à Anvers suivie, le 28 décembre, du décès de sa mère. Éducation auprès de ses parents adoptifs à Schilde. Études moyennes au collège Saint-François-Xavier à Borgerhout (Anvers).
7 septembre 1950 : entrée au noviciat des jésuites à Tronchiennes. Deux années de noviciat - trois années d’études classiques.
1955-58 : études de philosophie à Louvain.1958-60 : étudiant à l’université de Louvain.
1960-61 : professeur de quatrième latine au collège Saint-Jean-Berchmans, à Bruxelles.1961-65 : études de théologie à Heverlee (Louvain).Ordination sacerdotale le 8 août 1964.
août 1965 - décembre 1967 : prêtre-ouvrier à Anderlecht (Bruxelles).
Travail à l’usine dans quatre entreprises différentes.
28 décembre 1967 : accident de travail mortel.
Le Journal de l’Amitié est la traduction du texte original paru en 1971 (2e et 3e éditions en 1972) : Dagboek van de Vriendschap met verantwoording en aantekeningen bezorgd door Georges Neefs - aux éditions « Emmaüs » (Desclée De Brouwer, Bruges).De cet ouvrage il existe une traduction allemande : Ägid Van Broeckhoven : Freundschaft in Gott, Johannes Verlag, Einsiedeln, 1972. Une édition italienne et une édition espagnole sont en préparation aux Edizioni Jaca Book à Milan et aux éditions Narcea à Madrid.
On peut consulter aussi l’article publié par Hans Urs von Bakthasar dans Internationale katholische Zeitschrift, sept.-oct. 1972 (Communio Verlag), p. 421-431 : « Aus dem Tagebuch Âgids Van Broeckhoven ».

[2Mon. Hist. S.J., Ep. P. Nadal, IV, 692. On pourrait traduire : « Dans l’Incarnation, c’est la clarté du ciel qui descend dans le monde et qui l’envahit tout entier » ; et : « La naissance du Christ est la source d’un élan de grâce où s’alimente la prière de la Compagnie et d’où partent tous ses ministères ».

[3Il s’agit de la mystique flamande du XIII siècle dont les viennent d’être publiées en traduction du moyen-néerlandais par Fr. J.-B. M.P. (Martingay, Genève, 1972).

[4Jeune apprenti de 15 ans.

[5Allusion à une strophe du Cantique de saint Jean de la Croix, tout comme l’« aimable aurore ».

[6Allusion au même passage rendu par le traducteur cité à la note 4 de la manière suivante : « L’âme est pour Dieu une voie libre, où s’élancer depuis Ses ultimes profondeurs » (p. 147).

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