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L’hygiène mentale dans les communautés monastiques

Marcel Driot, o.s.b.

N°1972-4 Juillet 1972

| P. 225-235 |

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Les lignes qui suivent n’ont pas pour objet une étude sur la psychologie moderne et ses techniques appliquées. Plus modestement, nous voudrions parler de quelques éléments de base d’une bonne hygiène mentale dans les communautés religieuses. Nous aurons plus spécialement en vue les communautés monastiques, mais ce qui sera dit vaudra aussi, bien souvent, pour toutes les autres, dans la mesure où les éléments de vie sont communs.

Éviter le « psychologisme »

Parmi ces bases d’hygiène mentale, il faut mentionner d’abord le refus d’un certain psychologisme, tant il est vrai que la bonne mesure en tout est une condition de tout équilibre, même psychique.

Par psychologisme, on peut entendre une tendance, nourrie par le climat psychologique actuel, à une surestimation dangereuse de cette science. La psychologie nouvelle n’est pas une panacée. La science psychologique, si développée qu’on l’imagine, ne pourra jamais donner de solutions qu’à des problèmes de son ressort. Elle mettra mieux en lumière les raisons d’un blocage entre individus ou entre groupes ; elle pourra permettre de ramener leur conflit à ses justes proportions, mais si celui-ci provient d’une injustice, rien ne sera fait tant que subsistera l’injustice. On peut démonter tant qu’on veut les mécanismes psychologiques qui expliquent l’antagonisme des classes sociales, la résolution d’un problème d’ordre économique ou politique relève en fin de compte de la politique ou de l’économie, non de la psychologie.

Enfin, ce serait tomber également dans le psychologisme que de croire à la possibilité d’un état qui ne connaîtrait plus ni lutte ni problème psychologique d’aucune sorte ; ce n’est là qu’une illusion que les spécialistes sont les premiers à dénoncer. La psychothérapie la plus efficace ne saurait immuniser qui que ce soit, entièrement et à jamais, contre des difficultés de cet ordre.

Dans la vie monastique, on risque peu de tomber gravement dans des travers de cette sorte, mais le psychologisme peut cependant s’y glisser ; ce serait le cas en particulier si nous ne respections pas suffisamment une certaine hiérarchie des valeurs.

Insister aujourd’hui, plus que jadis, sur le niveau psychique dans notre vie, c’est chercher légitimement à faire servir les découvertes de la psychologie à une socialisation qui représente elle-même un progrès évident. Les relations interpersonnelles accrues, le déplacement d’une morale trop individualiste vers une morale de l’« autre » considéré, ainsi qu’on l’a écrit, comme un nouveau tabou [1], tout cela exige un meilleur état psychique dont les déficiences sont toujours en rapport avec la relation à autrui. Il suffit de regarder les pages de réclame des revues pour constater l’importance donnée aujourd’hui à l’équilibre humain. Des méthodes plus ou moins scientifiques s’offrent à venir en aide à ceux qui font plus ou moins figure d’inadaptés.

Nous pouvons sans doute profiter nous-mêmes de ce qu’il y a de plus valable dans tout cela, mais s’il est désirable que le religieux contemplatif soit le mieux équilibré possible, un des dangers de cette importance donnée à l’équilibre humain serait de lui donner priorité sur un niveau plus spirituel. Le cas n’est peut-être pas si rare qu’on veuille « sortir à tout prix » de telle ou telle déficience, et qu’une théorie mal digérée de solution par la relation à autrui amène à vivre un horizontalisme superficiel, aux dépens de la vie « intérieure ». Solution d’autant plus discutable que la plupart de nos déficiences ne sont pas très graves, si du moins elles évoluent sans complications, et donc, qu’elles n’affectent pas notre être profond. C’est d’ailleurs le plus souvent par la voie d’une certaine indifférence qu’on peut le plus facilement s’améliorer, en apprenant peu à peu à mettre chaque problème à sa vraie place.

Croire que, dans l’état actuel des choses, nous pouvons nous « réussir » facilement sur tous les plans serait une autre forme de psychologisme. Nous commençons tous notre existence adulte avec un passif souvent lourd, et selon l’orientation que prendra notre vie, certaines déficiences pourront se résorber facilement alors que d’autres nous resteront longtemps à charge, sinon toujours, car nous ne pourrons pas réunir à la fois toutes les conditions favorables à une remise en place de tout nous-mêmes. Qui pourrait par exemple se vanter de se trouver parfaitement adapté à toutes les situations ? Trop de facteurs entrent en jeu, et ce serait exiger une liberté, un détachement qui, pour certains tout au moins, confinerait à la sainteté. Tout changement d’habitude crée d’ailleurs une petite crise psychologique, même chez les individus les plus « normaux ». Un homme politique, habitué pourtant aux discours et aux grandes assemblées, entré dans un monastère vers la cinquantaine, avouait avoir connu le trac lors de sa première leçon aux vigiles !

Un moine, ami de la solitude, pourra se trouver moins à l’aise au milieu des hommes qu’une personne dont la vocation s’est réalisée dans le monde. Mais le premier aura pu par ailleurs cultiver des valeurs négligées par la seconde. Nous pensons à cet ingénieur – dont le cas illustre tragiquement le drame de beaucoup de retraités – qui, après une activité débordante, se trouva brusquement devant un vide qui le conduisit finalement au suicide, faute de s’être construit en profondeur.

Il semble également normal qu’une vie qui s’engage dans le renoncement à des valeurs dont on ne cesse de nous dire les bienfaits pour l’équilibre affectif, s’accompagne de bouleversements qui ne pourront se résorber que peu à peu dans un ensemble plus vaste. Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus s’étonnait de n’avoir pas Dieu présent même durant son sommeil, mais elle ne rêvait d’ordinaire que de fleurs, de papillons, de petits oiseaux... On peut voir probablement, dans ces rêves d’une âme très pure, une recherche inconsciente de compensation à un état de frustration [2].

La sublimation est une réalité reconnue par Freud lui-même, mais ce n’est pas une sorte de baguette magique que le moine recevrait à sa profession solennelle, et qui lui permettrait de régulariser comme par miracle une situation psychologique perturbée par les renoncements auxquels cette profession l’engage ; c’est une valeur à conquérir peu à peu, par une lutte de tous les jours. Il serait par exemple déraisonnable de s’affoler devant des difficultés dans le domaine de la chasteté, et de se demander si l’on n’était pas fait plutôt pour le mariage. Ainsi que l’écrivait récemment le Père Plé, quand on jeûne, il est bien normal d’avoir faim de temps en temps ; pourquoi n’en serait-il pas de même dans le domaine sexuel ? Quant à être fait ou non pour le mariage, on ne s’engage pas dans le célibat qu’implique la vocation monastique parce qu’on n’est pas fait pour le mariage, mais parce qu’on y renonce, ce qui est tout autre chose.

Bref, devant toutes nos difficultés plus ou moins normales, devant nos insuffisances « anormales », ne tombons pas dans l’illusion du psychologisme. Nous pouvons toujours nous procurer toute cette bibliothèque de culture psychique parce qu’en fait nous manquons de calme, d’optimisme, d’assurance ; que nous ne possédons pas assez de jugement, de mémoire, de volonté ; que nous ne savons pas nous concentrer, exercer notre imagination, ou manier les hommes ; mais ne faisons pas une dépression nerveuse si nous ne disposons pas seulement du quart du temps qu’il faudrait pour en entreprendre sérieusement l’étude.

Il est possible que l’avenir offre à ceux qui viendront après nous de plus grandes facilités de se réaliser humainement. Pour nous, qui arrivons à un moment de recherche et d’imperfection, l’humilité de reconnaître que nous ne pouvons guère faire mieux que de n’être pas trop « détraqués » constitue déjà une base de santé psychique. Ce qui ne veut pas dire que nous devions nous en tenir à cette base négative. Il en est d’autres, positives : nous allons en examiner quelques-unes.

Accepter son humanité

L’une d’elles, et des plus importantes, est sans aucun doute l’acceptation intégrale d’une humanité concrète. Cependant il faut bien dire que personne n’est ici sans reproche. Comment l’homme peut-il refuser sa propre nature avec pour conséquence le danger de se détériorer ?

Tous les phénomènes morbides qui relèvent du dédoublement de la personnalité, ces sortes de spectres errants et malfaisants qui entravent notre marche, ne sont tels que parce qu’ils nous situent hors du moment présent ; c’est-à-dire qu’ils méconnaissent la dimension spatiale et temporelle de la personne. La perte du contrôle entraîne une partie de nous-mêmes dans une sorte de néant : « Le contrôle ne laisse subsister en nous que ce qui a été vrai, tout le reste disparaît » (Dr. Vittoz). À un malade qui laissait tomber son gant, le même Dr. Vittoz fit cette simple remarque : « Vous laissez tomber votre conscience [3] ».

Il est vrai que nous ne savons pas faire vivre notre corps. Nous ne savons ni respirer, ni marcher, ni voir. Le bruit même, dont on dit tant de mal, ne serait pas si éprouvant si nous savions l’écouter et l’accepter, alors que nous ne faisons que l’entendre et le subir, ce qui en décuple la nocivité.

Une déficience psychique comme l’inattention, par exemple, dans notre vie en général et spécialement dans la prière, est due en grande partie à ce rejet du « langage naturel du corps... exclu au bénéfice des langues abstraites », ainsi que l’écrivait jadis le Père Poucel [4]. Cela est si vrai, que veiller à l’attitude corporelle, ou rythmer son souffle sur les versets de psaumes peut aider à rendre plus attentif à la psalmodie [5].

On ne peut pourtant pas dire que dans le monachisme on n’ait pas fait sa place à l’attitude corporelle. Le mal est plutôt venu d’une saturation et d’une mécanisation du signe dont le sens n’apparaissait plus clairement, au point que toute la vie du moine était devenue une sorte de cérémonie, avec tout ce que ce mot a de conventionnel, de figé, et finalement d’ennuyeux. Aussi la saine réaction actuelle risque-t-elle d’emporter, si l’on n’y prend garde, la beauté du geste et de l’attitude, avec leur valeur psychiquement équilibrante, et cela sous prétexte de revenir à plus de « naturel ».

Ce qui est inauthentique et artificiel, qui peut donc être de ce fait source de déséquilibre, et qu’on rejette avec raison, ce n’est pas ce qui est étudié et calculé, mais ce qui a perdu son sens symbolique. L’homme, étant ce qu’il est, ne pourrait vivre à l’état « naturel » sans devenir un être antisocial. Nous passons une notable partie de notre existence à apprendre des attitudes, des gestes, des manières de faire et d’être. C’est grâce à cet apprentissage, qui permet à notre animalité de revêtir son humanité, que peut jaillir, dans les conditions les meilleures, notre spontanéité, notre authenticité, sources aussi de notre santé.

Cultiver l’humour

Il est un autre facteur, lié à une bonne santé mentale, auquel on ne pense pas assez : l’humour.

Notre époque est malade, dit-on, ou plutôt elle change de maladie. Si les sanatoria ferment leurs portes, des établissements destinés à soigner les maladies nerveuses s’ouvrent, de plus en plus nombreux. Sans doute les raisons ne manquent pas pour expliquer cet état de chose, mais puisqu’on dit aussi que l’homme d’aujourd’hui est souvent d’une gravité confinant au tragique, même dans ses débordements en des matières qui prêtaient à la plaisanterie jadis et qui sont devenues aujourd’hui objet de réflexions profondes, ne faut-il pas voir dans ces deux faits autre chose qu’une simple coïncidence ? L’homme ne compromettrait-il pas son équilibre nerveux, en partie tout au moins, en perdant le sens de l’humour ? Nous retrouverions alors ici, par un autre biais, l’erreur fondamentale du refus d’une humanité concrète dont nous venons de parler.

Voici à ce sujet un fait bien significatif. Une revue catholique d’information, qui avait inauguré une page d’humour, a dû cesser devant les controverses soulevées chez ses lecteurs par cette initiative ; cela donne à penser. Un monde qui perd le sens de l’humour est certainement malade. Malade même dans sa foi, serions-nous tenté d’ajouter, si l’on pense que les siècles de grande foi ont été justement ceux où l’humour a jailli le plus spontanément, comme en témoignent par exemple les chapiteaux de la cathédrale d’Autun [6].

En vérité l’homme doit être sérieux, on ne saurait le contester, mais qu’est-ce que le sérieux ?

Ce que nous pouvons dire, c’est que le sérieux doit forcément coïncider avec la notion de vérité dans la création et en particulier dans la nature humaine. Aussi le sérieux consistera-t-il à voir les choses comme elles sont et à les comprendre (c’est-à-dire à établir une harmonie entre elles et nous). Par suite, un homme qui rit lorsqu’il faut rire est éminemment sérieux, et celui qui ne rit pas lorsqu’il le faudrait ne l’est pas. Pleurer lorsqu’il faudrait rire n’est pas plus sérieux que rire quand il faudrait pleurer.

Si le besoin de l’humour chez l’homme est profond, combien plus ses racines. S’il y a de l’humour dans la vie, c’est sans doute que l’homme en a besoin pour s’équilibrer, mais c’est aussi qu’il doit bien y en avoir de quelque manière en Dieu. Pourquoi ne pourrait-on pas dire que Dieu est le plus grand des humoristes, comme on dit qu’il est le plus grand des poètes ou le plus grand des artistes ? Comment s’étonner, dès lors, qu’un manque trop marqué, et surtout cultivé du sens de l’humour, ne soit pas une source, plus ou moins lointaine, de déséquilibre psychique, puisque c’est un refus d’une réalité objective et constante, et, au-delà, un certain refus de Dieu lui-même.

Personne sans doute ne penserait à se confesser d’avoir manqué d’humour, et, pis encore, aucun confesseur ne prendrait une telle accusation au sérieux, mais qui dira les répercussions dans notre vie morale et mentale, et dans celles des autres, de telles omissions ?

Ici, le mal serait plutôt venu d’un excès de spécialisation. On a placé l’humour à une place bien déterminée, ce qui nous a déshabitués à le voir là où il est en réalité. Il s’est alors trouvé coupé de la vie, car l’humour parsème toute l’existence. Il n’est pas de situation, même dramatique, où il ne donne sa note, si discrète soit-elle.

L’humour est destiné à amortir les coups, et à rompre la monotonie de l’existence un peu comme les coquelicots dans les immenses mers de blé des plaines de la Brie et de la Beauce, et il nous dévoile quelque chose de Dieu. Dans une vie normalement austère comme l’est la vie claustrale, il doit avoir sa place, comme un élément bienfaisant et équilibrant.

Tout le monde, il est vrai, n’est pas doué au même degré en ce domaine, mais l’humour se cultive. Non pas, bien sûr, en inondant ses frères de ce genre discutable du calembour, mais en apprenant à voir et à apprécier tout ce que la vie offre de drôle, de plaisant, et à l’accueillir comme un élément nécessaire au maintien d’un climat mentalement sain dans une communauté.

La relation à autrui

On a tant parlé sur ce sujet qu’il paraît presque ridicule d’y revenir. Nous en dirons un mot cependant, mais il s’agira plutôt d’une remarque marginale.

La psychologie moderne a mis en évidence l’importance de la relation à autrui pour la structuration ou la restructuration de la personne, et l’on peut certainement parler ici d’un acquis définitif. Il est évident que notre équilibre mental est en rapport étroit avec la valeur de notre relation aux autres.

Comme on le sait, la relation à autrui ne peut être réussie (elle ne l’est jamais complètement) que si l’on trouve la bonne distance sans laquelle le bénéfice réel de la relation ne se réalisera pas. Trop loin, il y aura évidemment frustration par absence ; trop près, il y aura aliénation de la personne. Tout le monde a connu de ces envahissements qui sont le fait le plus souvent d’une bonne volonté mal éclairée.

Cette remarque sur T« être avec » a évidemment valeur universelle, mais cette relation ne se pose-t-elle pas d’une manière particulière, et ne présente-t-elle pas une difficulté spéciale dans le cas du contemplatif si celui-ci considère que pour lui la relation à l’autre, première et essentielle, est la relation à Dieu ? Est-ce là un simple problème de novice ?

Ce problème sera d’autant mieux perçu que Dieu sera abordé, non comme une personnalité plus ou moins absente, et donc peu gênante, mais comme étant actuellement présent et éminemment vivant. Dieu est alors le « Grand Autrui ».

Par suite, pour qui veut tout quitter à chaque instant dans le but de vivre consciemment cette présence à Dieu, l’autrui-homme va devenir l’intrus. Sans doute cela ne sera pas perçu aussi nettement sur le plan de la conscience claire, ni voulu, car le moine sait mieux que quiconque que l’amour du prochain est inséparable de l’amour de Dieu ; mais, du point de vue psychologique, il y aura un conflit qui se résoudrait dans l’idéal par l’intégration harmonieuse du prochain dans cette présence à Dieu, si cette belle solution pouvait être autre chose que le fait d’une élite, en supposant qu’elle fût possible ici-bas. Car l’esprit humain peut-il s’occuper vraiment de deux objets à la fois sans une sorte de miracle psychologique et surtout sans risque pour l’équilibre mental du sujet ? Beaucoup de biographies nous assurent que les saints ont accompli ce tour de force comme en se jouant des lois de la psychologie, mais les anciens moines, en choisissant un travail machinal, montraient bien qu’ils n’en croyaient rien.

Cette tension, qui peut s’observer plus facilement chez certains débutants, doit disparaître pour ne pas perturber la vie du moine « adulte ». Généralement, en faisant la part des choses, chacun prend avec le temps sa bonne place dans la gamme de vocations que peut permettre la vie monastique, du cénobitisme à l’érémitisme.

En ce qui concerne le premier de ces deux cas, la levée de certaines interdictions, telle l’amitié entre moines, permet un équilibre bienfaisant : les temps de partage appelant des temps de silence et réciproquement. L’impression d’écartèlement entre deux objets peut alors disparaître sans qu’il reste un arrière-fond de culpabilité. Mais cette importance de la relation à autrui effectivement et affectivement vécue, véritable révélation pour certains, ne doit pas faire mésestimer le second cas, celui de l’ermite, qui nous retiendra plus spécialement ici, car il pose un problème particulier de la relation à autrui.

Si l’on a pu dire que la relation à autrui était une condition indispensable pour la structuration de la personne, qu’en est-il en effet de l’ermite ?

Il y a dans le cas de l’ermite un dépassement positif qui n’implique pas la disparition de la relation à autrui, mais qui l’établit différemment, d’une façon d’ailleurs assez mystérieuse pour le psychologue, qui doit reconnaître la possibilité et la réussite, sur le plan psychologique, de telles vocations.

Est-ce à dire que l’ermite échappe à la loi énoncée à l’instant ? On peut faire remarquer que nul n’est ermite toute sa vie. L’ermite, comme tous les autres hommes, a connu les phases normales du développement, et même avant son entrée dans la solitude, il a « milité » aux côtés de nombreux frères, et cela longtemps, du moins les anciens le voulaient-ils sagement ainsi. Il s’en va donc au désert muni « socialement » d’un bon capital qui va continuer à fructifier, et qui permettra – dans la mesure où le contact avec Dieu est authentique – à cette relation à autrui de se purifier, en s’établissant sur un plan supérieur.

Il y a, dans le principe de l’érémitisme, avec la fidélité à un appel particulier, une humilité qui sait reconnaître une limite, c’est-à-dire l’impossibilité de vivre cette vocation sans fuir matériellement les hommes. Lorsqu’on demandait à l’abbé Arsène pourquoi il fuyait ses frères, il répondait : « Dieu sait que je vous aime ; mais je ne puis pas être avec Dieu et avec les hommes. » Ces deux éléments, avec le choix raisonnable qu’ils impliquent, plaquent pour ainsi dire sur la réalité qui est radicalement éloignée de toutes les formes de psycho-névrose. Si du moins il ne dévie pas de cette ligne, l’ermite n’a rien à craindre pour son équilibre nerveux : le danger de la solitude n’est pas de s’éloigner des hommes, mais de se couper du réel.

Le discernement et le respect des vocations

Les considérations qui précèdent nous amènent à parler pour terminer de cette autre base de la santé mentale qu’est pour chacun le discernement et le respect de sa vocation propre.

L’avenir nous orientera peu à peu vers des méthodes plus scientifiques de discernement des vocations. Depuis plusieurs années d’ailleurs des recherches se poursuivent en ce sens [7]. Car si les fausses vocations peuvent constituer un frein à la marche des communautés, la personne a également le droit, dans la mesure du possible, d’être éclairée sur ses aptitudes véritables. La vocation est un appel d’En-Haut, mais qui ne fait pas abstraction des possibilités naturelles du sujet, et sur ce côté humain de la vocation, la science a droit de regard.

Mais ce n’est pas cet aspect de la vocation qui nous retiendra ici. Nous plaçant à l’intérieur du monastère, ayant en vue des religieux déjà engagés, nous ne ferons qu’une simple remarque sur le discernement, et surtout le respect de ces deux types d’appel, soit à tendance érémitique, soit à tendance communautaire. Pour simplifier, nous prendrons pour les désigner une terminologie aujourd’hui bien connue, en distinguant l’introverti et l’extraverti.

Ces deux personnalités d’une typologie basée sur l’attitude envers le monde ne représentent évidemment pas des états pathologiques, mais il est possible que, par suite d’une maturation incomplète, il existe, chez tel ou tel de leurs représentants, de légères anomalies de caractère ; c’est même probablement toujours le cas.

Dès lors, quelle que soit la thérapeutique employée, il ne s’agit pas de transformer l’introverti en extraverti, en le lançant par exemple sans discernement dans des activités, des contacts, destinés à le faire « sortir » de lui-même, ni de faire « rentrer » l’extraverti en lui-même tout aussi inconsidérément. Ce serait faire jouer à chacun le rôle de l’autre, et ce mauvais théâtre pourrait bien avoir pour conséquence de leur faire perdre à tous deux, plus ou moins, leur vocation. Il faut au contraire les aider à « régulariser » leur situation, mais dans le sens de leur tempérament propre. Se sentir vraiment à sa place, est-il nécessaire de dire combien cela peut être source d’épanouissement sur le plan humain aussi bien que sur le plan spirituel ?

Dans la même ligne, on ne saurait trop se défier d’une tendance à exagérer l’importance de la valeur respective des vocations « en soi ». Relevons à ce sujet la remarque d’un auteur spécialement autorisé en matière de vocation, le chanoine Delabroye : « Il faudrait en finir une bonne fois avec notre manie de comparer les vocations et de soupeser leur efficacité dans l’Église. Cette tendance prouve qu’on n’a pas vraiment le sens de l’Église, qu’on n’a pas compris toute la réalité du Corps mystique, qui entraîne la complémentarité des vocations [8] ». Mais surtout, cette tendance peut constituer un facteur traumatisant ; à moins d’être si parfaitement humble dès le début de sa carrière qu’on se trouve parfaitement à l’aise à la dernière place, mais... !

Conclusion

Ces quelques réflexions sur ce que nous avons appelé des « bases d’hygiène mentale » n’excluent nullement, dans notre pensée, l’aide de la psychologie, appliquée pour la formation mentale, ou, éventuellement, dans une perspective thérapeutique. S’il reste encore délicat de parler par exemple d’une utilisation généralisée de la psychanalyse, nous serions le premier à conseiller des méthodes, comme la Méthode Vittoz, déjà citée, ou le yoga (avec la prudence qui s’impose, même quand il s’agit d’un yoga « christianisé » ; certaines postures, pratiquées avec des vertèbres déplacées, peuvent occasionner des accidents graves), qui peuvent contribuer à l’épanouissement de la personnalité et à une meilleure intégration sociale du sujet. On peut se demander aussi si la traditionnelle direction spirituelle songe assez à s’enrichir des apports de la psychologie moderne. Nous pensons ici en particulier à l’analyse des rêves. Rêver fréquemment sur un même thème n’est certainement pas le fait du hasard, et quand bien même un malaise physique serait seul en cause, une explication scientifique ne serait pas inutile. Sans doute ne faut-il s’engager dans cette voie qu’avec une extrême prudence : les spécialistes, avec raison d’ailleurs, ne prisent guère les gros doigts des amateurs dans des domaines beaucoup plus délicats que la vulgarisation ne le laisse supposer. Mais enfin, la direction spirituelle est en principe le fait d’hommes prudents, et, d’autre part, par analogie avec la médecine somatique, nul médecin ne songerait à se formaliser de ce qu’un enrhumé du cerveau achète son médicament sans passer par lui. Quoi qu’il en soit, il est évident que, dans ce domaine de la santé mentale, nous sommes appelés à nous heurter de plus en plus à des problèmes ignorés de nos devanciers dans la vie monastique : ainsi le bruit, les changements rapides en tous les domaines, la fatigue nerveuse remplaçant la fatigue musculaire dans le travail... ; et ce n’est pas sacrifier à des dieux que n’auraient pas connus nos pères que d’avoir de la considération pour le psychologue, voire pour le psychanalyste ou le psychiatre.

Mais ceci dit, ce n’est pas mépriser le médecin que de ne pas désirer trop souvent sa présence, en particulier en veillant à une bonne hygiène mentale dans les communautés. Mieux vaut prévenir que guérir, dit la vieille sagesse populaire.

Abbaye Sainte-Marie
La Pierre-Qui-Vire
F-89 SAINT-LÉGER-VAUBAN, France

[1Cf. W. de Bont, « La sécularisation de l’eschaton », dans Supplément de la Vie spirituelle, Novembre 1969, p. 476.

[2« ... Je me demande même comment il se fait que, pensant toute la journée au Bon Dieu, je ne m’en occupe pas davantage pendant mon sommeil... ordinairement je rêve les bois, les fleurs, les ruisseaux et la mer, et presque toujours je vois de jolis petits enfants, j’attrape des papillons et des oiseaux comme jamais je n’en ai vus » (Manuscrits autobiographiques).

[3Cf. Méthode du Docteur Vittoz (au monastère de Prouilhe, Fangeaux, Aude).

[4Victor Poucel, Pour que votre âme respire, Art Catholique 1936, p. 13 sv.

[5C’est ici sans doute qu’il faudrait parler de la valeur contemplative et équilibrante du symbole, avec son ouverture particulière sur la création. Durant des siècles, nous avons plus ou moins méconnu le symbole parce que nous le considérions comme une approche dépassée de la réalité, propre aux primitifs. Mais en devenant des « intellectuels », nous avons compromis l’unité du corps et de l’esprit. Si l’on était tenté de minimiser cette importance du symbole dans notre existence, les travaux de Jung, de Piaget, de Bachelard, pour ne citer que ces quelques noms, suffiraient à nous détromper ; comme aussi d’ailleurs le besoin que le monde actuel éprouve plus ou moins confusément de le retrouver, ainsi qu’en témoignent l’importance donnée à l’image et la redécouverte de la couleur.

[6Si étonnant que cela paraisse, tout le monde ne sait pas faire la distinction entre l’humour et l’ironie : l’humour consiste à sourire de soi sans forcément exclure les autres au travers desquels on se voit, mais toujours sans méchanceté. L’ironie consiste à rire des autres mais toujours à l’exclusion de soi. L’homme ironique n’est pas forcément condamnable : les psychologues savent bien que l’ironie est souvent liée à l’agressivité, et, au-delà, à la frustration.

[7Cf. L. Beirnaert, « Les types d’aides psychologiques dans la formation sacerdotale et religieuse », dans Supplément de la Vie spirituelle, Novembre 1969, p. 483-490.

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