Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La prière du Christ

Édouard Pousset, s.j.

N°1971-5 Septembre 1971

| P. 257-272 |

lecture en ligne article acces libre

telechargement internaute non connecte

Il est bon de méditer les mystères évangéliques en commençant par l’extérieur. Mais un jour ou l’autre, nous sommes pris par la main et conduits vers le cœur de l’Évangile, qui est la vie intime du Christ notre Seigneur. Un certain nombre de textes assez discrets commencent alors à nous parler. Je me propose d’en présenter quelques-uns. Vous les connaissez tous. Simplement, nous les rapprocherons et essayerons de nous laisser introduire par eux dans le secret de la vie personnelle du Christ. Ces textes évoquent la prière de Jésus.

Cette prière du Christ est mentionnée un certain nombre de fois dans les évangiles. Ainsi saint Marc : après la journée de Capharnaüm, qui dut se prolonger tard dans la nuit. Commençons par là. Jésus, au petit jour, sort de la maison et se retire à l’écart. « Le matin, bien avant le jour, il se leva, sortit, et s’en alla dans un lieu solitaire. Et là il priait » (Mc 1,85). Et ce que saint Marc mentionne une fois, saint Luc, dans un sommaire récapitulatif, l’indique comme une habitude : « Sa réputation se répandait de plus en plus, des foules nombreuses accouraient pour l’entendre et se faire guérir de leurs maladies. Mais lui se retirait dans les solitudes et priait » (Lc 5,15-16). Les apôtres et les disciples ont donc bien remarqué qu’il y avait, si l’on peut dire, une vie privée de Jésus, même à la belle époque de son succès en Galilée, quand les foules couraient après lui. Ils en gardaient une impression qui chemina en eux, et un jour ils lui demandèrent de leur apprendre à prier : « Or un jour, quelque part, il priait. Quand il eut fini, un de ses disciples lui demanda : Seigneur, apprends-nous à prier... » Lc 11,1).

De quoi est faite cette vie privée ? Si nous avons l’idée de relire le texte du baptême au Jourdain en nous posant cette question, nous ne pouvons pas ne pas remarquer, chez saint Luc au moins, une liaison suggérée entre la prière de Jésus, la manifestation de l’Esprit et la voix venue du ciel : « Or, quand tout le peuple eut été baptisé et que Jésus, baptisé lui aussi, se trouvait en prière, le ciel s’ouvrit et l’Esprit Saint descendit sur lui sous une forme corporelle, telle une colombe, et du ciel vint une voix : « Tu es mon fils bien-aimé, tu as toute ma faveur » (Lc 3,21-22). Dans sa vie mortelle, Jésus continue, par sa prière, à s’entretenir avec le Père et l’Esprit. Il est relation à l’un et à l’autre. Dans sa prière, c’est son être qui s’exprime et s’écoule. Prier, pour lui, c’est être ce qu’il est : le Fils du Père dont il procède et auquel il se rapporte.

Essayons d’approcher cette existence intime du Fils de Dieu en sa condition d’homme.

« Il s’est anéanti lui-même... »

Il est le Fils, mais il est entré dans l’épaisseur du monde où tout existe selon le temps. Dieu en son éternité est présence à soi dans la simplicité d’un acte qui rassemble en lui-même ce qui, pour nous, se succède dans le temps entre un passé éloigné et un avenir lointain qui nous échappent. À la fine pointe de notre « moi » qui dit « Je », nous sommes identiques à nous-mêmes, quelles que soient les vicissitudes de notre vie dans le temps ; mais ce que nous sommes, le contenu concret de ce « moi » qui dit « Je », nous avons à le devenir par les chemins laborieux de l’histoire et nous le rassemblons dans l’unité de ce « Je » par le travail obscur de la réflexion ou par le recueillement. L’enfant qui naît est un « Je », et ce « Je » est un homme : un Français, un Belge, un Allemand... fils d’un tel et d’une telle. Mais ce qu’il est, il aura à le devenir encore et à l’apprendre. C’est peu à peu, acquérant le langage et la réflexion dans une famille et une communauté humaine, que nous avons appris chacun ce que nous étions, et que nous avons découvert ce que voulait dire d’être fils ou fille d’un tel et d’une telle.

C’est dans l’épaisseur de cette condition humaine que le Fils de Dieu s’incarne, au prix d’un renoncement radical à sa manière divine d’être Dieu. Saint Paul, dans l’Épître aux Philippiens, utilise, sur ce sujet, des formules fortes et difficiles, mais dont le terme essentiel ne laisse place à aucun doute : « il s’est anéanti [1] lui-même » :

Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes 2,6-7).

L’incarnation s’accomplit dans un acte de dépouillement de soi, qui est propre à Dieu et que Dieu seul est capable de poser. Dépouillement de quoi ? Dépouillement de ce qu’il est, renoncement à sa Gloire. Ce dépouillement n’est pas la cessation de son être divin, car pour réaliser un tel dépouillement il ne faut pas moins que la puissance divine. Dans ce dépouillement c’est la divinité même du Fils qui s’exprime et se manifeste ; mais elle s’exprime, précisément, par le renoncement le plus radical. Et le Christ, dans sa condition d’homme, va jusqu’à l’extrême limite humaine d’un renoncement tout semblable : il se dépouille de son être-homme, « obéissant jusqu’à la mort et à la mort de la croix ». Mais comme dans ce renoncement c’est la puissance de Dieu qui s’affirme, et comme, dans cette mort, c’est la vie de Dieu qui triomphe, le fond de son anéantissement est, pour le Christ, son exaltation même : « Aussi Dieu l’a-t-il exalté », enchaîne saint Paul.

Comment, dans sa condition temporelle, le Christ ainsi formé au prix du plus complet dépouillement a-t-il vécu son être de Fils de Dieu ? Il est le Fils, et le « Je » qui ne se dit pas encore dans ce petit enfant qui ne parle pas est le « Je » du Fils de Dieu. Mais ce qu’il est ainsi, Fils de Dieu et fils de l’Homme, il devra le découvrir et apprendre à l’exprimer, par les chemins obscurs et laborieux de son existence parmi les hommes, par le langage et la réflexion. L’enfant qui ne parle pas mais qui sourit déjà n’est pas absent de lui-même, il « sait » qui il est et il « sait » ce qu’il veut (d’ailleurs il le fait bien sentir !) ; l’identité de sa personne est déjà là, même s’il ne la recueille pas en lui-même par la réflexion. Mais en même temps, comme sa conscience réfléchie ne s’est pas encore développée, il lui faut apprendre qui il est. De même Jésus petit enfant : à la racine du « Je » qui ne se dit pas encore, il est le Fils, et, bien qu’en deçà de tout savoir réfléchi, il n’est pas absent de lui-même ; pourtant il lui faut apprendre qui il est. Et comment l’apprit-il ? Comme nous : par son éducation.

Depuis le premier instant de notre naissance, il nous faut apprendre à être homme, à savoir qui nous sommes. Ce qui se fait par les relations nouées peu à peu avec notre milieu humain : notre mère, nos parents, un plus large entourage. Nous apprenons à parler, à pouvoir dire « Je », c’est-à-dire à être nous-mêmes et à nous exprimer.

Formé par les Écritures

La langue qui se parle autour de nous joue un rôle essentiel dans notre éducation. De même la langue du peuple juif dans l’éducation de Jésus enfant. Mais cette langue n’était pas seulement l’araméen parlé en Palestine à cette époque ; c’était aussi la langue des Livres Saints qui se lisaient dans les synagogues et dont on récitait les prières en famille. Les deux livres de Robert Aron, Les années obscures de Jésus et Ainsi priait Jésus enfant [2], sont très éclairants. Des documents bien établis, sur la vie des communautés juives et des synagogues, nous montrent ce qu’a pu être l’existence de Jésus enfant. Et le chrétien en vient à comprendre que la conscience de Jésus se soit formée par les Écritures, que sa réflexion ait appris, à ce contact, le mystère de son propre « Je ».

D’ailleurs n’avons-nous pas, dans les évangiles, un écho de cette éducation religieuse de Jésus ? Au quatrième chapitre de saint Luc on lit « qu’il vint à Nazareth, où il avait été élevé, entra dans la synagogue et se leva pour faire la lecture. On lui présenta le livre du prophète Isaïe et, déroulant le livre, il trouva le passage où il est écrit : « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a consacré par l’onction... » Il replia le livre, le rendit au servant... Tous dans la synagogue avaient les yeux fixés sur lui. Alors il se mit à leur dire : « Aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Écriture » (Lc 4,16-21). De qui est-il question dans le texte d’Isaïe ? De celui qui est en train de parler : « C’est aujourd’hui que s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Écriture ». A travers cette déclaration calme et assurée, on perçoit la méditation de Jésus, tout au long de son enfance et de sa jeunesse, dans sa ville de Nazareth, sur ces mêmes Écritures qu’il explique aujourd’hui et qui avaient formé sa conscience réfléchie, son langage humain de Messie et Fils de Dieu. Les Écritures parlaient du messie qui doit venir, de l’élu de Dieu, du serviteur souffrant : c’était lui, le Fils.

« Je fais toujours la volonté de mon Père »

Dans le silence de sa prière, Jésus, Fils de Dieu, vivait la splendeur de sa filiation divine : splendeur abîmée dans l’humilité aimante d’un oui sans réserve et dans la ferveur d’une adhésion totale « au Père qui est toujours avec lui », comme il dira. Splendeur enveloppée dans la nuit d’une conscience d’homme ; mais cet homme est si absolument constitué dans la foi en Celui qui est toujours avec lui, que sa nuit est plus lumineuse que la lumière du jour. Il marche dans la lumière et il sait où il va. Il voit le Père : « le Fils ne peut faire de lui-même rien qu’il ne voie faire au Père » (Jn 5,19).

Saint Jean indique de manière très explicite le contenu de la prière de Jésus. Il fait mieux que d’en parler ; il laisse parler Jésus à la première personne. Ce que dit celui-ci procède du sentiment filial de la présence du Père dont il fait toujours la volonté. « En vérité, en vérité je vous le dis, le Fils ne peut faire de lui-même rien qu’il ne voie faire au Père. Ce que fait celui-ci, le Fils le fait pareillement, car le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu’il fait. Il lui montrera des œuvres plus grandes encore que celles-ci, vous en serez stupéfaits » (5,19-20). Et un peu plus loin : « Je juge selon ce que j’entends et mon jugement est juste car ce n’est pas ma volonté que je cherche mais la volonté de Celui qui m’a envoyé » (5,30).

Qui peut dire de telles paroles à son propre compte ? Qu’on essaye ! Qui pourrait dire calmement et simplement de lui-même ce que Jésus dit comme allant de soi ? C’est aussi simple qu’impossible à répéter comme venant de soi : « Je juge selon ce que j’entends, et mon jugement est juste car ce n’est pas ma volonté que je cherche mais la volonté de Celui qui m’a envoyé ». Jésus est toujours en présence de Celui qui l’a envoyé. Comme il dira encore : « Mon Père est toujours avec moi, je ne suis jamais seul ». Quelqu’un a eu la foi : c’est lui. Mais les derniers versets du discours sur le Pain vivant (Jn 6,57) nous apprennent comment sa vie devient la nôtre : « De même qu’envoyé par le Père qui est vivant, moi je vis par le Père, de même celui qui me mange vivra, lui aussi, par moi ». Un religieux a lu cela mille fois, et un jour il comprend qu’il n’y croyait pas encore.

« Je te connaissais par ouï-dire, maintenant mes yeux t’ont vu »

Croyant, je connais Dieu d’abord pour en avoir entendu parler : « je te connaissais par ouï-dire ». C’est un mot de Job. En avoir entendu parler par ma mère qui m’a appris mes prières, par ceux qui m’ont enseigné le catéchisme, par les prêtres qui prêchent dans les églises... C’est déjà une grande chose de connaître Dieu par ouï-dire ! Entendre est une composante essentielle de la foi : « fides ex auditu », comme dit saint Paul. La foi se reçoit à partir d’une parole dite par un autre qui n’est pas Dieu directement. On vit la foi dans une communauté où on la reçoit des autres, de certains. On ne commence pas par une connaissance personnelle et directe de Dieu. D’ailleurs si nous ne vivions pas d’abord la foi par ouï-dire, si nous ne connaissions pas Dieu d’abord parce que d’autres nous en ont parlé, nous n’aurions aucun moyen de le reconnaître quand il passe dans notre vie en se faisant connaître au cœur.

Il y a trois ans, j’ai signé, dans la revue Christus, un article [3] en tête duquel j’avais inscrit les paroles de Job : « je te connaissais par ouï-dire, mais maintenant mes yeux t’ont vu » (Jb 42,5). Et c’est, évidemment, la seconde partie du texte que je soulignais. Il arrive qu’on ait de ces audaces : on s’aperçoit ensuite qu’on ne savait pas encore bien ce que l’on disait. Je n’ai pas changé d’avis sur la valeur absolue du « maintenant mes yeux t’ont vu » ; mais j’ai redécouvert l’importance de l’aveu préalable : « je te connaissais par ouï-dire ». Oui la foi se vit en communauté et nous la recevons par les autres. Nous vivons de cette manière-là une très grande chose. Dépendre des autres dans notre vie de foi, c’est dépendre d’eux à la racine de notre liberté, dans ce qui nous constitue, dans ce qui est le plus personnel en nous. Oui, et c’est bien ainsi. La foi nous l’enseigne : au sujet du péché (péché originel) et au sujet de la foi, précisément.

Il ne convient pas du tout de mépriser, ou même de sous-estimer seulement cette foi qu’avec quelque dédain, on appelle « sociologique ». Elle est précieuse, parce que condition de la foi « personnelle » et forme de notre essentielle dépendance les uns des autres. Dieu est société : Père, Fils et Esprit. Comment pourrions-nous vivre notre vie de fils autrement qu’en société ? À l’intime de ce qui nous constitue dans la foi, l’adhésion à Dieu, nous dépendons d’une communauté, de ceux qui nous ont dit qui était Dieu, appris nos prières, inculqué l’obligation d’aller à la messe... Et cette dépendance demeure ; elle se resserre même, en se transformant, à mesure que notre foi devient plus personnelle. Quand notre pratique commence à moins dépendre de l’habitude sociale et davantage de la conviction, se développent toutes sortes de dépendances étroites par rapport à ceux qui peuvent le mieux soutenir cette conviction : nos frères qui connaissent Dieu mieux que nous, nos grands devanciers, les Thérèse de Lisieux, les Ignace de Loyola, les Dominique et les François d’Assise, et plus qu’eux tous Celui qui le Premier a marché en présence du Père, le Fils. Toute l’Église est sortie du côté de Jésus-Christ, et l’on pourrait le dire aussi bien de sa foi et de sa prière. Nous dépendons tous de cette source unique.

Mais « connaître par ouï-dire » est une grande chose dans la mesure où ce connaître me conduit à une plus grande encore qui est « de te connaître, Seigneur, parce que mes yeux t’ont vu ». Job n’a rien vu, d’ailleurs : il a entendu la parole de Dieu, et par cette parole Dieu lui est devenu présent, à l’intime et pour toujours. Entendre dans la foi la parole de Dieu et se laisser façonner par elle, c’est cela « voir Dieu » en ce monde. C’est à la portée de nous tous, si nous avons assez « d’imagination » pleine d’espérance pour sortir des routines et discerner une grâce cachée qui fait partie de notre vocation : « Maintenant mes yeux t’ont vu ».

C’est simple comme la prière du Christ, toute d’abaissement et de dépouillement, dans la foi pure. Le Christ voit le Père, du plus profond de son abaissement, c’est-à-dire dans le dépouillement de la foi nue. Il a vécu en présence de la splendeur de Dieu dans la nuit de la condition d’homme. Non pas dans l’obscurité du doute ou de l’incertitude : il est en présence du Père et le Père « est toujours avec lui », mais dans une nuit de la foi. La « kénose [4] » atteint le Verbe de Dieu dans tout son être et toutes ses facultés. La Gloire de Dieu devient en lui nuit de la foi. Mais la foi est certitude, plus claire qu’un ciel de midi un jour d’été. Car cette « kénose » est l’œuvre de la puissance de Dieu ; c’est la puissance de Dieu à l’œuvre : la foi du Christ est puissance de Dieu.

C’était cela que Jésus vivait en sa prière. Celle-ci devait être faite, comme on peut le penser, de quelques mots très simples : un « fiat », comme la Vierge Marie apprit aux hommes à le dire ; « Abba, Père ». Et c’est de là que sortaient les paroles étonnantes, très calmes et incroyables, qu’il disait à ceux qui l’écoutaient.

Le mensonge éclaterait aussitôt si nous tentions de reprendre à notre compte l’une ou l’autre de ces paroles. J’ai sous les yeux le chapitre septième de saint Jean, verset 28 : « Oui, vous me connaissez et vous savez d’où je suis ; cependant je ne suis pas venu de moi-même mais il m’envoie vraiment celui qui m’a envoyé. Vous, vous ne le connaissez pas, moi, je le connais, parce que je viens d’auprès de lui et que c’est lui qui m’a envoyé ». Et dans un autre passage, il dit avec la même simplicité : « Si je disais que je ne le connais pas, je serais comme vous, un menteur ». « Il a fait de ma bouche une épée tranchante ! » (Is 49, 2, dans le second chant du Serviteur de Yahvé). Voilà la prière de Jésus : vivre cette Présence, se nourrir de cette Présence, de Sa volonté : « ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé » (Jn 4,34).

À l’horizon : la mort

Celui qui vit en cette présence et fait la volonté du Père, le Juste qui n’a pas commis le péché et qui, pour cette raison, « a été fait péché pour nous afin qu’en lui nous devenions justice de Dieu » (2 Co 5,21), a nécessairement à l’horizon de sa vie la mort, la mort subie à cause de cette Présence intolérable au péché. Nous n’avons rien d’autre à faire, nous autres pécheurs, qu’à « liquider » le Juste ; et s’il revenait sur la terre, son procès recommencerait, sa passion et sa mise à mort. Jésus-Christ en procès jusqu’à la fin du monde ! Les Juifs avaient de bonnes raisons de discuter Jésus et finalement de le condamner comme un personnage susceptible d’attirer toutes sortes de calamités sur le peuple. Et nos sociétés en auraient aussi. Le Fils de Dieu n’a rien d’autre à espérer sur la terre des hommes pécheurs que la mort des suppliciés. Et si quelqu’un parmi nous est attiré par le Fils de Dieu au point de brûler du feu qui consume celui-ci, ce quelqu’un mourra martyr, du martyre du cœur sinon du martyre sanglant. C’est la mort de celui qui vit en présence de Dieu.

« Quand vous aurez élevé le Fils de l’Homme, alors vous saurez que je suis ». Le voilà ce Dieu dont la parole qui dit « Je » a été formée lentement dans le recueillement de Nazareth, l’audition des Écritures et la méditation. « Alors vous saurez que je suis et que je ne fais rien de moi-même. Ce que le Père m’a enseigné, je le dis, et Celui qui m’a envoyé est toujours avec moi, il ne m’a pas laissé seul, parce que je fais toujours ce qui lui plaît » (Jn 8,28-29).

Nous passons vingt et trente ans de notre vie à côté de ces textes sans les comprendre, et pour une raison très simple : nous, nous avons d’autres préoccupations que la volonté du Père. Lui, il ne pense qu’à cela. Il est cette pensée même : la volonté du Père. Cela simplifie tout... mais cela lui donne aussi une singulière audace.

« Voici venir l’heure, et elle est venue – (voyez comme il vit toujours en présence de cette heure) – où vous serez dispersés chacun de son côté et me laisserez seul. Mais non ! Je ne suis pas seul, le Père est avec moi. Je vous ai dit ces choses pour qu’en moi vous ayez la paix. Dans le monde vous aurez à souffrir. Mais gardez courage, j’ai vaincu le monde » (Jn 16,32-33).

En connaissons-nous un autre qui ait dit cela ? « Gardez courage, j’ai vaincu le monde ». Celui qui vit en présence du Père et qui fait toujours sa volonté a vaincu le monde. Essayez et vous verrez que c’est vrai. Et si vous avez essayé, vous savez que c’est vrai. Si je dis cela, c’est que je pense que notre vocation, de chrétien d’abord et a fortiori de religieux, entraîne normalement cette conséquence : en Lui, faire toujours la volonté du Père. Nous nous apercevons alors que tout arrive en effet comme il a dit : « J’ai vaincu le monde ».

Au jugement, il nous sera reproché deux choses qui n’en font qu’une ; et d’ailleurs il ne sera pas nécessaire qu’elles nous soient reprochées, tant elles nous apparaîtront évidentes : nous serons obligés de convenir que nous aurons été bien bêtes en notre vie et que nous aurons manqué de foi. C’est le péché terrible, le seul que redoutent les saints : manquer de foi. « Mais non, je ne suis pas seul, le Père est toujours avec moi. Je vous ai dit ces choses pour qu’en moi vous ayez la paix. Dans le monde vous aurez à souffrir, mais gardez courage, j’ai vaincu le monde. »

Pourquoi, mais pourquoi ne pas laisser ces paroles entrer dans notre cœur ? Voyons comme elles sont simples en même temps qu’inouïes - inouïes, au sens de vraiment inaudibles, comme si nous n’avions pas d’oreilles pour ce genre de vibrations-là... « Gardez courage, j’ai vaincu le monde ». Ces paroles sortent de la prière du Christ, et elles ne peuvent prendre racine en nous qu’à la faveur de notre propre prière. Ces choses ne se comprennent qu’entre gens qui prient.

Il a été question de nous

Dans la prière du Christ il est question de nous, explicitement, en deux circonstances qui nous concernent très directement : le choix des apôtres et la question que Jésus pose à Pierre : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » c’est-à-dire la confession de foi. Considérons ces deux points.

Il a été question de nous dans la prière du Christ : de chacun, comme dans cette visite de Jésus à Capharnaüm où on lui amenait tant de malades : « Au coucher du soleil, tous ceux qui avaient des malades atteints de maux divers les lui conduisirent, et lui, imposant les mains à chacun d’eux, il les guérissait » (Lc 4,40). Dieu est incapable d’avoir des idées « générales ». Pour lui, veiller à tous c’est veiller à chacun. Il a été question de chacun de nous dans la prière du Christ, dans l’entretien du Fils avec le Père. Notre vocation, notre être – car notre vocation c’est notre être même recréé au baptême et consacré par un appel –, notre vocation a germé dans la Sainte Trinité. Il existe des repères évangéliques qui nous autorisent à le dire. Saint Luc nous rapporte en ces termes le choix des Douze : « Or, en ces jours-là, il s’en alla dans la montagne pour prier. Et il passa une nuit à prier Dieu. Puis, le jour venu, il appela ses disciples et il en choisit douze » (6,12-13). Dans un autre texte, Jésus dit : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis » (Jn 15,16). Et il avait quelque raison de le dire : « Il s’en alla dans la montagne pour prier. Et il passa une nuit à prier Dieu ».

Aujourd’hui nous nous sentons tous dans la précarité. La condition humaine a toujours été précaire, mais les hommes d’aujourd’hui le ressentent plus fort qu’en d’autres temps. C’est vrai, nous sommes précaires. Si « l’étoile du matin », comme dit Isaïe (14,12), est tombée du ciel, pourquoi nous-mêmes ne tomberions-nous pas ? Eh bien non. Il n’y a pas de danger. Pourquoi ? Parce que nous sommes dans la prière du Christ.

Demandons aux paroles de l’Évangile de façonner notre foi. Elles le peuvent. Si une parole de l’Écriture nous frappe, elle crée à l’instant même dans notre être ce qu’elle dit à notre intelligence. Pourquoi aurions-nous la moindre inquiétude ? Le Christ a prié pour nous. Il y a des espérances qui sont plus fortes que des évidences. Puisque nous sommes dans la prière du Christ, nous y restons. Puisque nous sommes dans l’entretien du Fils avec le Père, nous sommes tenus. Et ce n’est pas seulement notre destinée éternelle qui est sûre, c’est l’instant que nous vivons, et celui qui viendra dans un moment, dont nous ne savons rien encore. Vivre dans la foi c’est vivre dans cette paix. « Il passa toute la nuit en prière ».

Dieu sait qu’il est Dieu et que cela comporte « quelque risque » pour nous. Dieu sonde les reins et les cœurs, et il ne peut faire autrement. Il est Dieu ! Il ne peut pas ne pas nous traiter, un jour ou l’autre, à la manière de Dieu : nous traiter à la manière de Dieu une bonne fois, quand tout est si simple qu’il n’y a plus de place que pour oui ou non. C’est une épreuve : il le sait. Il ne peut pas nous l’épargner, parce qu’il ne peut pas nous dispenser d’être homme et fils de Dieu, avec tout ce que cela comporte. Et cela comporte quoi ? Que dans un face à face sans aucune tension, avec la plus grande simplicité, et comme une chose qui va de soi, nous lui disions : « mais oui, c’est oui ». Et c’est tout.

Dieu passe son temps à préparer cet instant dans nos vies : sera-ce aujourd’hui ? C’était hier déjà peut-être. Ou demain ? Ce sera quand il voudra. Il choisit le moment et il le prépare avec grand soin. Est-ce dire qu’il nous guette ?

Je dirais oui, si ce mot de guetter n’évoquait l’oiseau de proie, le carnivore qui guette la gazelle pour la dévorer. Dieu nous « guette » parce qu’il veut nous consumer dans le feu qu’il est, en un instant, flamme vive pour l’éternité. Alors, il passe son temps à contenir sa folle ardeur, il nous aide avec patience, et longtemps, à porter des fardeaux comme de bons chameaux du désert, jusqu’au moment choisi, l’instant où il fond sur nous et nous change en un enfant du royaume qui dit oui comme il lance une bille : en jouant et sans y trop penser. Foi vive, flamme d’amour !

De cette confirmation de notre foi et de notre espérance il a été question dans la prière du Christ. C’est au sortir d’une prière que Jésus a posé la question décisive : « Un jour qu’il priait à l’écart, ses disciples étant avec lui, il leur posa cette question (la question sort de sa prière, et il attend une réponse qui soit un peu en proportion de cette prière) : « Qui suis-je au dire des foules ?... Mais pour vous, qui suis-je ? » Pierre alors, prenant la parole, répondit : « Le Christ de Dieu » (Lc 9,18-20). Voilà. C’est la confirmation d’une vocation.

Dans le commencement d’une vie religieuse, se produit une première conversion, la conversion à la générosité, et ce n’est pas rien ; mais elle en annonce une autre qui viendra plus tard, ou ne viendra pas... La seconde conversion est celle qui intervient quand on a à répondre à cette question : « Qui dites-vous que je suis ? Pour vous qui suis-je ? » Cela vient plus ou moins tôt, plus ou moins tard ; c’est l’heure de Dieu, l’heure qu’il a choisie pour aucune autre raison que son bon plaisir. Cela nous pose parfois des questions : pourquoi moi et pas tel autre ? Pourquoi certains et pas les autres ? Mais le Seigneur n’aime pas être questionné sur les choix de son bon plaisir. Rappelez-vous la rencontre avec Jésus ressuscité, au bord du lac (Jn 21), quand le Seigneur, ayant par trois fois demandé à Pierre : « M’aimes-tu ? » conclut en disant : « Suis-moi ». Pierre alors se retourne et aperçoit, marchant à leur suite, le disciple que Jésus aimait... et Pierre dit à Jésus : « Et lui, Seigneur ? » Jésus lui répondit : « S’il me plaît qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? Toi, suis-moi ». Partir définitivement à la suite de Jésus... Quand ? A quinze ans, à vingt-cinq ans, à quatre-vingts ans... ou à la fin du monde... Cela c’est l’affaire du Seigneur. Pour toi c’est maintenant. « Suis-moi ».

Ces choses qui sont faites simplement supposent une longue, une très longue prière du Seigneur qui se gagne, dans l’entretien avec son Père, la liberté d’un homme. Vient alors le temps où cette liberté se décide, et elle passe, tout bonnement et simplement, une ligne de partage des eaux, un point de clivage. On a monté longtemps le long d’une pente, sur un versant, sans trop savoir où l’on allait, et soudain, en un instant, encore un pas, c’est fait, on est passé du côté de Dieu. Quand un avion décolle sur une longue piste, à la vitesse « V » il peut encore freiner et s’arrêter puis revenir en arrière pour un meilleur envol. Mais à la vitesse V + i, c’est fini : il faut s’arracher au sol ou s’écraser en bout de piste. Eh bien, il faut préparer cette heure où « i » va être écrit. Ce n’est rien ; c’est un point sur un « i ». C’est cela la liberté : un rien. Mais à partir de l’instant où il s’est passé quelque chose, comme un point sur un « i », toute la vie est jouée, ou du moins l’avenir est engagé pour longtemps, pour très longtemps. C’est à cela que Dieu travaille. C’est cela la réalité : aider les libertés à écrire le point sur un « i ». C’est tout. Ce n’est pas utile que j’explique. Il y en a qui savent ; il y en a qui pressentent bien que cela va arriver. Chacun sait très bien de quoi il s’agit, au fond. Quand cela est arrivé, quand on sent qu’on en approche, tout est sûr, depuis maintenant jusqu’à l’éternité. Tout est sûr. Plus rien ne dépend de nous, si l’on peut ainsi parler ; tout dépend de Dieu, ou plutôt on s’aperçoit que tout a toujours dépendu de Dieu et que depuis notre conception dans le sein de notre mère, ou mieux depuis toujours, il a été question de nous dans l’entretien des trois Personnes divines. Voilà... C’est simple la vie.

L’agonie et la croix

La prière du Christ s’achève, en sa vie terrestre, par la supplication de l’agonie et la détresse de la croix. À l’agonie il est plus que jamais question de la volonté du Père : « Père, non pas ma volonté mais la tienne ! ». Mais à l’agonie cette adhésion est vécue dans la condition du Fils de l’Homme sur qui s’abattent tous les péchés du monde. « Fait péché », il a porté à l’intime de son vouloir le poids de nos volontés négatrices : dans son « oui » à lui, le Juste, la masse des « non » de tous les hommes. Ouverture et acquiescement, il éprouve en même temps en lui-même nos péchés qui sont fermeture et résistance. À l’agonie il est ainsi le Fils de Dieu dans et par l’acte même par lequel il se laisse identifier à nous, « est fait péché » et nie le péché. Toujours la même prière de Jésus, mais qui, maintenant, se dit au plus épais de nos péchés, dans ce fond où l’homme a conçu l’acte qui le met en contradiction mortelle avec Dieu. Dans cette situation, le Christ en agonie n’a rien à espérer ni de Dieu, ni des hommes :

  • Il est le Juste ; et donc les hommes injustes travaillent à sa perte ou sont dans l’hébétude (les apôtres) ;
  • Il porte les péchés du monde ; et donc la sainteté et la justice de Dieu s’appesantissent sur lui.

Mais dans ce réprouvé le Père reconnaît son Fils. Le Père ne voit en lui que nos péchés : justice de Dieu qui s’appesantit ; mais il ne voit en nos péchés que son Fils : miséricorde qui pardonne.

Justice et miséricorde sont identiques non seulement dans l’éternité de Dieu, mais dans notre vie temporelle, dans notre histoire, par la médiation du Christ qui agonise et meurt. Et telle est sa prière : l’embrassement de la justice et de la miséricorde.

À la croix c’est un autre aspect de cette même prière qui est révélé : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Celui qui a dit : « Mon Père est toujours avec moi, je ne suis jamais seul » s’écrie maintenant : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? » Pour vivre certains abandons, il faut être comme Jésus qui n’est jamais seul. Le salut du monde passe par cette identité : « Je ne suis jamais seul... Pourquoi m’as-tu abandonné ? » Entre ces deux extrêmes qui se touchent, l’abîme de l’intimité divine et l’abîme de la déréliction, est contenue toute la réalité, tout ce qui existe, tout ce qui a existé, tout ce qui existera, les hommes de tous les temps. Nous sommes enveloppés dans cette unique prière du Christ, qui inclut tous les contraires, toutes les contradictions.

Selon notre vocation, que nous ne connaissons pas bien d’ailleurs, et que nous n’avons pas besoin de bien connaître, nous avons à vivre : « Je ne suis jamais seul », et nous aurons à vivre un tout petit peu aussi l’autre côté de cette prière : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Je dis : un tout petit peu. Il n’y a que le Christ à monter sur la croix. Nous, nous sommes au pied. « Pourquoi m’as-tu abandonné ? » pourra un jour ou l’autre retentir avec une certaine force dans notre cœur en détresse. Oui, bien sûr ; mais il n’y a pas de questions à se poser sur cette éventualité. Nous sommes en Jésus-Christ, désormais et pour toujours. Alors c’est simple la vie – et c’est beau.

Le C.E.R.P.
Rue Blomet 128
F-75 PARIS (15 e ), France

[1Le mot grec fait image : il s’est vidé de lui-même.

[2Paris, Grasset, 1960 et 1968.

[3« Mouvement de l’expérience », dans Christus, n° 57, 1968, p. 45-60.

[4Kénose : c’est le mot grec employé par saint Paul et qui signifie : acte de se vider.

Mots-clés