Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Les religieuses en France

Albin Luchini

N°1971-4 Juillet 1971

| P. 193-212 |

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Une recherche sur l’ensemble des religieuses d’un pays a été réalisée en France en février 1969. Cette recherche a été lancée par l’Union des supérieures Majeures de France (U.S.M.F.) en accord avec la commission épiscopale française des religieuses et en collaboration avec les différents regroupements de religieuses existant en France : Union Nationale des Congrégations d’Action Hospitalière et Sociale (U.N.C.A.H.S.), Union des Religieuses Enseignantes (U.R.E.), Union des Religieuses Educatrices Paroissiales (U.R.E.P.), Commission des Religieuses Contemplatives Cloîtrées (C.R.C.C.), Commission des Religieuses Missionnaires.

I. Circonstances de la recherche

La recherche a été confiée au Centre d’études socio-économiques « Économie et Humanisme » qui en a assuré la préparation, l’exploitation et l’interprétation.

Les objectifs proposés par l’U.S.M.F. étaient les suivants :

  • recensement des religieuses (françaises et étrangères) vivant en France métropolitaine selon leurs âges, fonctions, niveaux culturel et professionnel, implantations et l’évolution de ces diverses caractéristiques selon les générations ;
  • état des communautés de religieuses de France métropolitaine selon les types d’implantation, les établissements et équipements qu’elles animent et l’évolution depuis 1960 ;
  • étude de l’origine des vocations religieuses féminines et des étapes de réalisation selon les générations.

Trois documents principaux ont été envoyés à cet effet :

  • un questionnaire individuel à remplir par chaque religieuse vivant en France ;
  • un questionnaire à remplir par chaque communauté ;
  • un état à contenu uniquement démographique à remplir par chaque Congrégation ou Monastère.

La participation individuelle des religieuses a été quasi exhaustive : 93 % de réponses.

L’exploitation a été faite sur ordinateur après le codage, par des équipes bénévoles de religieuses, des 118.000 documents renvoyés et la perforation de 130.000 cartes. L’ordinateur a traité environ 80 variables et fourni environ 220 tableaux de croisements entre ces variables en détaillant selon diverses catégories de religieuses : religieuses de vie apostolique, religieuses contemplatives selon les familles religieuses, Instituts de vie contemplative, religieuses de Congrégations étrangères implantées en France. Ultérieurement, un programme particulier a été établi qui a permis à chaque Congrégation intéressée de recevoir les résultats qui la concernaient. D’autres programmes sont possibles en fonction des diocèses, des régions apostoliques, etc., le fichier général étant à présent enregistré sur bandes magnétiques.

La synthèse de la recherche a été publiée en trois fascicules (dont le dernier vient d’être récemment édité) et deux documents annexes [1] sous forme de dossiers de travail utilisables par les Unions de religieuses et les états-majors des Congrégations.

On a pu constater que les objectifs proposés étaient de type sociographique : c’est la photographie d’un groupe social dans ses structures et dans sa population à partir de données strictement objectives. L’étude est certes à base statistique mais elle ne se borne pas à aligner des tableaux de chiffres ; elle utilise les méthodes de la sociologie dans l’exploitation des données, mais elle n’étudie pas les comportements et attitudes subjectives des religieuses.

Il convenait donc de garder au rapport de synthèse sa spécificité sociographique et chaque chapitre de ce rapport renvoie aux documents statistiques et graphiques publiés en annexe (ou inédits) pour les présenter, les commenter, en souligner la portée. Mais l’expérience prouve que les non-initiés aux sciences humaines sont souvent débordés par l’accumulation des documents, peu aptes à les comparer, à les interpréter et donc à déduire les conclusions qui s’imposent pour l’action. On a donc complété, dans chaque chapitre, l’analyse sociographique par des considérations sociologiques inspirées de cette analyse, sous forme de commentaires, interrogations, recommandations ; ces considérations, qui pourraient être plus largement développées, fournissent déjà un fil conducteur et une amorce à la réflexion sur les structures des Congrégations et sur leur devenir.

Il n’est évidemment pas possible, dans le cadre de cette contribution, de résumer même succinctement les conclusions de la recherche dont il est possible de prendre connaissance à partir des documents de synthèse [2]. On se contentera, dans les pages qui suivent, de présenter quelques données parmi les plus significatives et de montrer, à la lumière des plus élémentaires notions sociologiques et psycho-sociologiques, ce qui peut se déduire d’une analyse quantitative pour un aggiornamento de la vie religieuse.

II. Structures démographiques et insertions professionnelles

Résidaient en France en février 1969 111 950 religieuses professes et 2 450 novices et postulantes appartenant à environ 400 congrégations de vie apostolique et à 370 monastères (10 500 contemplatives).

Dans les Congrégations françaises, la proportion de religieuses de nationalité étrangère est d’environ 10 %, mais 9 550 religieuses françaises (environ 10 % également) résident à l’étranger. Il s’ensuit que le nombre total de religieuses ou aspirantes à la vie religieuse de nationalité française est environ 112 200.

Ces religieuses sont implantées dans 11 400 maisons dont, avec les 370 monastères signalés, 65 à 70 maisons d’instituts de vie contemplative et 250 à 270 maisons de Congrégations étrangères.

La densité moyenne française est de 19 religieuses pour 10 000 habitants ; elle descend à 18 pour l’ensemble des communes de moins de 5 000 habitants et monte à 23 dans les autres communes et même à 34 dans les villes de plus de 100 000 habitants.

a) Situation démographique

Les religieuses professes de nationalité française étaient 116 000 en 1945 ; elles sont 100 000 en 1969 et seront 82 000 en 1980. On enregistre donc une diminution d’effectifs de 16 000 religieuses en 25 ans et du même nombre dans les dix prochaines années.

Cette décroissance n’est pas attribuable à une variation du taux de mortalité, ni non plus à un taux supérieur de sorties, celles-ci n’ayant guère crû entre 1945 et 1969. Elle est la conséquence d’une diminution des entrées, phénomène déjà ancien puisque la courbe décroissante s’est amorcée entre 1932 et 1937 pour s’amplifier régulièrement et s’accentuer durant les années 60.

C’est précisément parce que le recrutement décroît depuis 30 à 40 ans que la pyramide d’âges actuelle est détériorée et le sera plus encore en 1980. Voici en effet comment se présentent les trois grands groupes d’âges aujourd’hui :

Autrement dit, une communauté française moyenne de 20 religieuses compte aujourd’hui 7 religieuses de moins de 50 ans ; elle n’en comptera plus que 5 en 1980.

Groupes d’âges 1969 1980
moins de 50 ans 37 % 25 %
50- 69 ans 44 % 41 %
70 ans et plus 19 % 34 %

b) Modes d’insertion

On a recensé 17 300 établissements, équipements, services que les religieuses gèrent ou dans lesquels elles sont en activité. 2 000 ont été créés depuis dix ans tandis que 1 500 disparaissaient durant la même période.

Les religieuses investissent en temps de travail :

  • 23 % dans les établissements d’enseignement ;
  • 10 % dans les établissements hospitaliers ;
  • 6 % dans les établissements et services médico-sociaux, les établissements de rééducation ;
  • 13 % dans des établissements sociaux divers, dont 9 % au service du 3e âge.

11  % des temps sont dispensés à partir de communautés dépourvues d’équipements (par exemple, toutes les communautés polyvalentes constituées d’infirmières à domicile, catéchistes, travailleuses familiales, ouvrières, etc.).

On peut considérer que la grande majorité des religieuses françaises vivent « en communauté » dans l’établissement ou l’institution qu’elles animent ; la symbiose est totale entre « communauté de vie » et institution sociale.

c) Activités professionnelles

Quant au temps consacré par les religieuses de France aux diverses professions ou fonctions qu’elles exercent, il se répartit comme suit :

  • 25 % dans des services intérieurs (lingerie, cuisine, entretien, etc.) ;
  • 20 % dans des professions sanitaires (surtout infirmières) ;
  • 15 % comme enseignantes ;
  • 13 % dans des fonctions d’administration, gestion, accueil, encadrement, spécialement dans des établissements scolaires ou hospitaliers ;
  • 6 % à des activités dites « de type pastoral » (liturgie, catéchèse, service paroissial, animation de groupe confessionnel, etc.) ;
  • 3 % dans des professions médico-sociales et sociales (p. ex. : assistante sociale, travailleuse familiale, éducatrice spécialisée) ;
  • 1 % comme ouvrières, employées, cadres dans des entreprises industrielles, commerciales ou dans des services publics.

Le reliquat concerne le temps d’inactivité des sœurs en retraite, celui consacré aux fonctions religieuses dans les communautés ou congrégations, les temps d’études initiales ou complémentaires.

On notera que les 2/3 des activités des religieuses françaises s’appliquent à des tâches professionnelles exigeant une spécialisation. 11 % seulement des temps sont consacrés à des fonctions religieuses internes aux Congrégations ou à des tâches plus orientées vers la pastorale. S’agissant de « temps », ces taux font abstraction du nombre notablement plus important de religieuses consacrant une part de leur activité à des tâches de catéchèse ou d’animation apostolique.

III. les dimensions nécessaires d’un renouveau

La situation qui vient d’être sommairement décrite pose des problèmes fondamentaux pour un renouveau effectif de la vie religieuse en France. Il semble que la plupart des chapitres d’aggiornamento qui se sont tenus ces deux dernières années n’en ont pas eu une conscience claire ; ces assises ont envisagé, très opportunément, avec beaucoup de lucidité, les réformes nécessaires quant au style des communautés ou au gouvernement des Congrégations ; les progrès réalisés en ce domaine sont considérables si on les réfère à des pratiques encore récentes, notamment en matière d’autorité et de participation ; mais n’a-t-on pas tablé trop ingénument sur une « évolution des mentalités » considérée comme possible pour toutes les générations de religieuses qui stratifient les Congrégations ? Quant aux réformes de structures, on les a réduites trop souvent à des aménagements en matière d’implantation par mode de fermeture d’établissements ou de création de communautés nouvelles ; or une telle politique n’est qu’un ajustement de structures existantes sans mise en cause de leur actualité. Mais pouvait-il en être autrement sans un minimum de perspectives sur la psychologie des groupes, sur les structures de la société globale dans laquelle les religieuses françaises ont le réel souci d’être pleinement intégrées ?

Dans le prolongement des données qui viennent d’être présentées, voici, à titre d’illustration, quelques réflexions qui surgissent et ne peuvent guère être infirmées, car elles partent d’une analyse de la réalité et non d’une opinion idéologique toujours contestable.

a) Les contraintes démographiques

1. La diminution progressive des effectifs des religieuses françaises n’a rien de catastrophique en soi. Une analyse plus approfondie des effectifs présents et futurs selon les âges et les compétences révèle que les générations en voie de disparition ou passant à l’inactivité avaient reçu une formation générale, doctrinale, professionnelle limitées, ce qui s’explique dans le contexte de la scolarisation comme de la formation donnée antérieurement aux religieuses.

Par contre, on pourrait dire, si l’expression pouvait s’appliquer aux religieuses, que « les chances de promotion sociale » y sont aujourd’hui supérieures à celles dont bénéficient les laïcs ; non seulement les aspirantes à la vie religieuse entrent avec un meilleur bagage scolaire et professionnel mais après leur entrée (en moyenne vers 25 ans), à un âge où, dans la société civile, les études sont terminées, on leur offre des possibilités nombreuses de formation générale ou spécialisée.

À ne considérer que les professes de nationalité française de vie apostolique en activité (moins de 70 ans), leur effectif était de 71 000 en 1970 et sera d’environ 50 000 en 1980, mais 50 000 dont le niveau de formation sera incomparablement supérieur à celui des religieuses en activité aujourd’hui. Aussi le bilan démographique, à première vue pessimiste, peut être considéré comme encourageant ; il est probable que, dans l’Église de France, les religieuses constitueront, dans les années à venir, des forces vives de première importance.

2. Par contre, la disproportion des classes d’âges des plus et moins de 50 ans, qui ira s’accentuant durant la prochaine décennie, pose des problèmes aigus d’équilibre de forces.

Un renouveau, même supposé souhaité et admis par le plus grand nombre, postule les facultés d’adaptation nécessaires à son actualisation ; personne ne contestera que ces facultés s’émoussent lorsque l’âge mental dépasse la cinquantaine [3], d’autant plus lorsqu’il s’agit d’individus ayant vécu durant 20 ou 30 ans selon un style de relations à base de fidélité plutôt que de créativité ; or actuellement les classes d’âges dominantes, démographiquement et structurellement, se situent entre 55 et 69 ans et on a relevé précédemment qu’une communauté moyenne de 20 religieuses ne compte aujourd’hui que 7 religieuses de moins de 50 ans (5 en 1980).

Une telle situation risque de favoriser la temporisation sinon la stagnation, tout au moins le compromis et l’évolution prudente ; elle risque de relativiser les aspirations des jeunes générations alors que, même maladroitement formulées ou concrétisées, ces aspirations témoignent d’une sensibilisation aux besoins d’une société en évolution, une société où naîtront les religieuses de demain.

3. Pour réaliser une œuvre de renouveau exigeant imagination et créativité, est-il possible de tabler sur des communautés aussi déséquilibrées quant aux classes d’âges, avec le risque évident d’essouffler, sinon d’épuiser et de décevoir les jeunes générations minoritaires ? Répondre affirmativement à cette question, c’est supposer possible une évolution générale des attitudes (on emploie plus souvent le terme confus de « mentalités ») alors que le maximum possible à espérer dans ce domaine se limite à la compréhension mais exclut le plus souvent l’imagination et à fortiori la réalisation [4].

On insiste parfois sur la nécessité de communautés équilibrées où toutes les classes d’âges soient représentées, et cette revendication est aussi formulée par les jeunes générations, souvent insécurisées et non préparées à un comportement d’adultes. On peut certes souhaiter un tel équilibre, mais compte tenu de la pyramide d’âge, que deviendront les 30 à 40 000 religieuses d’âge moyen et du troisième âge laissées pour compte ?

4. Ainsi donc la seule contrainte démographique impose déjà de s’orienter vers un pluralisme sain et réaliste et d’envisager non seulement des communautés équilibrées autant que faire se peut, mais encore des communautés homogènes.

Le critère de cette homogénéité sera de permettre aux religieuses rodées à un style de vie et à un mode d’insertion traditionnels de poursuivre la réalisation de leur idéal religieux comme elles l’ont vécu par le passé ; la majorité des Français, catholiques ou non, qui gardent de la religieuse l’image traditionnelle que nous révèlent les sondages d’opinion, leur en sauront gré. Ce sera aussi de provoquer l’éclosion, non par mode de concession mais comme une nécessité impérieuse, de communautés formées de religieuses capables et désireuses d’imaginer, concrétiser et expérimenter d’autres formes de vie et d’insertion, plus adaptées aux structures sociales d’aujourd’hui, plus proches des aspirations des générations montantes, plus conformes aux affirmations conciliaires sur la place de l’Église dans le monde.

Ce pluralisme n’est pas utopique si les congrégations poursuivent inlassablement leurs efforts de formation et d’information, encore déficients sur ce point. Ces efforts devraient, semble-t-il, viser à :

  • approfondir la recherche et la formation sur les valeurs permanentes et inaliénables de la vie religieuse ; ceci conduirait à découvrir que l’unité dans l’agapè ne postule en aucun cas l’uniformité (ce qui serait tomber dans un certain sociologisme) et que les styles et rythmes traditionnels, aussi honorables et éprouvés soient-ils, relèvent souvent de schémas culturels contingents. ;
  • convaincre que de nouvelles formes de vie religieuse ne rendent pas inopérantes et dépassées les formes traditionnelles, lesquelles gardent leur opportunité dans une société elle-même pluraliste, dans un pays où générations et régions progressent selon des rythmes religieux différents ;
  • persuader que des formes nouvelles de vie communautaire sont commandées, non par une mode passagère ou un prurit de changement, mais par l’évolution même des besoins du monde moderne, le passage d’une société rurale à une société urbaine, de nouveaux modes de relations sociales familiers aux jeunes générations de religieuses, a fortiori aux aspirantes de demain.

b) La limitation des activités

1. Le bilan ouvertures-fermetures d’établissements auquel il a été fait allusion révèle, à l’analyse, une sensibilité aux problèmes, changements et besoins du monde moderne : restructuration des établissements d’enseignement ; insertions légères dans le tissu urbain avec le développement des centres de soins ; création d’établissements et d’équipements en faveur des handicapés, déficients, jeunes (foyers), personnes du troisième âge ; développement des lieux de ressourcement spirituel.

Ces tendances vers des prises en charge répondant aux besoins nouveaux n’en restent pas moins modestes eu égard aux investissements dans les secteurs traditionnellement couverts (écoles, établissements hospitaliers, maisons de retraite).

2. L’ampleur de ces secteurs traditionnels s’explique historiquement. L’Église et singulièrement les religieuses ont rempli dans le passé des fonctions de suppléance, palliant ainsi les défaillances de la société civile. Ces suppléances regardaient principalement l’enseignement des enfants et adolescents, le soin des malades, des vieillards et des pauvres.

Aujourd’hui la médecine a décuplé ses moyens et la société prend en charge, avec de plus en plus d’efficacité et de compétence, ces diverses fonctions sociales, même si son effort reste très en deçà des besoins. Mais la vie moderne (et notamment l’urbanisation) est génératrice de nombreux autres maux, psychiques tout autant sinon plus que physiques, et la société est encore impuissante à les soulager ou n’y porte pas une suffisante attention. Il est donc heureux que les religieuses s’orientent vers ces nouveaux types de suppléance, parmi lesquels on peut ranger la formation permanente et l’éducation des adultes. Mais les investissements, comme on l’a constaté, restent légers, soit parce que l’imagination ou la technicité manquent, soit encore à cause du poids des secteurs pris en charge, aux infrastructures lourdes et difficilement convertibles.

3. Le fonctionnement de ces institutions a souvent été conçu en autarcie, les religieuses y assumant le maximum de tâches ; en se consacrant au Seigneur elles se mettaient à la disposition de leurs supérieures pour participer à l’œuvre commune, fut-ce dans les tâches les plus humbles ; d’où l’excroissance, encore actuelle, des « services intérieurs » qui mobilisent le quart des religieuses en France. Sans doute faut-il encore voir dans cette prédominance la survivance d’un passé où le rôle de la femme était exclusivement domestique.

Il s’avère aujourd’hui que la femme moderne ne conteste pas ce rôle qu’on lui attribue, mais elle ne le considère pas comme exclusif ; c’est aussi l’opinion des jeunes générations qui ont opté pour la vie religieuse selon un projet social et missionnaire précis ; cette détermination ne les dispose guère à consacrer inconditionnellement une vie entière à des tâches qui n’ont qu’un lointain rapport avec la mission.

4. Les engagements professionnels des religieuses sont principalement au service de l’enfance et de l’adolescence, des malades, des vieillards, des déficients. Cette orientation coïncide avec la vocation féminine telle qu’elle était et reste perçue. Dès lors que la société reconnaît aux femmes d’autres compétences possibles et que la femme moderne y aspire, il paraît logique, dans une perspective d’insertion dans le monde moderne, que les religieuses développent l’éventail de leurs insertions professionnelles si les jeunes générations le souhaitent. Or pour l’instant la proportion des religieuses hors professions éducatives, sociales et caritatives reste infime, notamment pour des motifs sur lesquels nous reviendrons ultérieurement, alors que, dans le même temps, on prône un style de vie, un mode de vie et une résidence les plus proches possibles de ceux de la population globale.

5. La prolifération, chez les religieuses, de professions hospitalières, médico-sociales et sociales est tout à fait légitime dans la perspective qui est la leur de témoigner de la charité du Christ auprès des pauvres, des victimes d’un système social, des laissés-pour-compte d’une société. Il serait inconvenant de mettre en question cette orientation. Il n’en demeure pas moins que de telles fonctions, toujours nécessaires, risquent de donner bonne conscience à la société. Or aujourd’hui, de plus en plus, les jeunes, au nom de leur idéal chrétien, s’engagent socialement, syndicalement, politiquement et l’Église les y encourage. C’est de plus en plus parmi celles-là - l’enquête le révèle - que naissent les vocations religieuses. Ne risquent-elles pas d’être insatisfaites si les Congrégations ne leur proposent que de panser les plaies de la société ? Faut-il seulement s’employer à réparer les insuffisances et les ratés d’une société ? Ne faut-il pas aussi promouvoir des valeurs (humaines et chrétiennes) qui humanisent cette société ? C’est évidemment l’œuvre de tous les hommes et singulièrement des chrétiens ; mais est-il impératif que les religieuses en soient exclues ?

Autrement dit, ne convient-il pas que les religieuses soient présentes non seulement dans le monde des enfants, des malades et des pauvres, mais encore dans celui des « actifs » c’est-à-dire des adultes qui font vivre cette société et dont la responsabilité est de la faire évoluer ? Il n’est pas exclu que les hésitations actuelles à entrer dans la vie religieuse ne s’expliquent en partie par cette limitation des engagements professionnels (notamment) offerts par les Congrégations.

c) La marginalisation des structures

1. L’analyse des implantations a révélé que la grande majorité des religieuses appartiennent à des communautés incorporées aux institutions qu’elles animent ou dans lesquelles elles sont en service (hôpitaux civils par exemple) ; le plus souvent une osmose totale est réalisée entre l’institution à objectif social ou éducatif et la communauté à finalité « religieuse ». Le modèle de structure le plus proche est l’exploitation autarcique du monde rural, unité à la fois résidentielle et économique où tous les membres du groupe familial participaient à la prospérité de l’entreprise.

2. Ce mode d’insertion sociale où structures résidentielles et structures professionnelles sont confondues avec, au surplus, une velléité d’intégration aux structures ecclésiastiques (en l’occurrence paroissiales), est une survivance de la société rurale à communautés concentriques dont le cadre était le village. Or, la société urbaine ou en voie rapide d’urbanisation qui est la nôtre se structure selon une dissociation des fonctions sociales où, notamment, fonction résidentielle et fonction professionnelle sont distinctes, où l’intégration sociale (la « présence ») se réalise en outre par la participation libre à une grande variété de groupes à finalités diverses (détente, loisir, culture, animation locale, syndicalisme, etc.). Dès lors l’interdépendance entre communauté de vie et institution professionnelle s’avère anachronique par rapport aux modes modernes d’insertion dans la société.

3. Cet anachronisme est certes moins sensible lorsque la communauté-institution est implantée dans le monde rural. Dans le monde urbain, l’interdépendance a des conséquences importantes, car elle provoque en définitive une marginalisation des personnes, souvent ressentie sans que, pour autant, on soit conscient de ses origines.

La communauté religieuse, n’étant pas insérée dans le tissu social à la manière dont le sont les hommes d’aujourd’hui, est inévitablement frustrée des relations sociales qui s’établissent hors profession par l’intermédiaire des groupes formels et informels qui tissent ces relations. Ceci est d’autant plus accentué aujourd’hui que l’animation de l’institution est assurée par une minorité de religieuses surchargées qui, de ce fait, sont contraintes de limiter leurs horizons à l’activité professionnelle ou à l’observance religieuse dans le cadre d’un établissement.

4. De plus en plus, les institutions où les religieuses sont insérées emploient un personnel laïc nombreux et souvent majoritaire. Même dans l’exercice de la profession, l’interférence entre communauté religieuse (communauté de vie inspirée par un idéal religieux) et institution professionnelle (régie par une législation sociale indépendante des options religieuses) est occasion de malentendus et de malaises latents. En effet, dans de tels établissements, les laïcs déploient leur compétence au titre d’une seule de leurs fonctions sociales (en l’occurrence professionnelle) ; au contraire le statut des religieuses dans les mêmes établissements est à la fois professionnel et domestique, la domus étant ici une communauté à finalité religieuse incorporée à l’établissement et dont les membres sont soucieux d’une disponibilité entière débordant les normes habituelles d’un statut professionnel (heures de travail, salaires, relations hiérarchiques, etc.) Dès lors, les implications sont différentes selon qu’il s’agit de laïcs ou de religieuses et ce dans la gestion d’un même établissement, l’exercice d’une même profession ; pour les premiers, il s’agit d’une collaboration régie par la justice sociale, pour les autres, d’une disponibilité d’optique caritative.

5. Notre société française actuelle respecte les libertés individuelles et le droit inaliénable des personnes, notamment dans leurs options religieuses et a-religieuses ; elle considère que ces options regardent chaque individu et donc concernent ce qu’on a coutume d’appeler sa « vie privée », même si ces options ont un inévitable impact sur les relations inter-personnelles. De ce fait cette société ne dénie pas plus à ses citoyens le droit de constituer une cellule familiale que de rester célibataire ou de vivre en communauté dans le célibat avec, si cette communauté est religieuse, la faculté d’y instaurer un style de vie, des règles internes de son choix. Cette même société n’intervient que dans le domaine collectif, là où l’ordre social est en cause ; d’où les réglementations qui s’imposent aux institutions sociales, qu’elles soient gérées par des laïcs, des clercs ou des religieuses. De cela les religieuses sont persuadées et de plus en plus elles sont conscientes que l’exercice d’une profession exige un réelle compétence, que l’administration d’une entreprise doit respecter les lois sociales, les normes juridiques et économiques du type d’entreprise qu’elles animent. Elles se veulent à juste titre des citoyennes à part entière et sont de plus en plus opposées à tout statut particulier comme il en existe encore à présent. En cela, elles sont souvent plus en pointe que leurs conseillers juridiques laïcs, plus soucieux, semble-t-il, de défendre des droits ou des tolérances acquis soit séculairement, soit depuis la séparation de l’Église et de l’État, que de progresser vers la législation établie pour tous les citoyens.

Dès lors l’interdépendance entre communauté de vie et institution est contradictoire avec le type même de société auquel nous appartenons. La légitimité de l’existence de ces institutions n’est pas en cause, mais l’interférence entre une insertion communautaire (option personnelle relevant de la « vie privée ») et une institution à caractère social qui relève du domaine public.

IV. Conditions d’efficacité d’une telle recherche

1. Les considérations du paragraphe précédent ouvrent des pistes de réflexion suggérées par une recherche sociographique. Pour que de telles considérations puissent alimenter la réflexion, il convenait d’abord qu’elles soient connues. Bien des recherches restent inopérantes parce qu’elles n’ont pas suffisamment été exposées et commentées. En France, outre la présentation qui en a été faite à deux reprises aux Supérieures Majeures, une vingtaine de rencontres ont été provoquées dans chaque région apostolique ; ces rencontres rassemblaient les états-majors des Congrégations locales, des évêques, des prêtres exerçant leur ministère auprès des religieuses ou responsables de pastorale spécialisée, et parfois des laïcs. La recherche a encore été présentée au Conseil permanent de l’épiscopat français, aux déléguées des religieuses contemplatives de toutes les régions, aux Unions spécialisées à l’occasion de leurs rassemblements et même aux journalistes.

Il reste à atteindre les instances de base (supérieures locales et leurs communautés). De nombreuses congrégations ont déjà amorcé cette information qui sera incessamment généralisée par l’édition du condensé de l’enquête.

2. Il convient d’insister sur l’importance de l’information. Aucune évolution sérieuse n’est possible sans un éclairage qui en rende les motivations évidentes. Et cette information doit être répétée sous des approches diverses, car connaissance n’est pas synonyme d’assimilation. Mais lorsque cette progressive assimilation se réalise, il devient beaucoup plus facile de proposer des réformes qui trouvent l’adhésion du plus grand nombre, toutes les religieuses ayant au moins en commun le désir de répondre le plus efficacement possible à leur vocation apostolique.

3. Il importe ensuite, ou simultanément, de passer à l’action ; la difficulté varie alors selon la situation propre de chaque Congrégation ; il n’en demeure pas moins que nombre de problèmes ne peuvent être résolus que collectivement, soit entre congrégations, soit par régions ou à l’échelon national. Mais il serait vain de croire que la lucidité sur les problèmes suffise à les résoudre, qu’une réforme inscrite dans un texte législatif soit systématiquement engagée. La réforme d’un groupe inséré socialement, avec des structures souvent complexes qui font, des responsables de communautés, de véritables chefs d’entreprise, soulève des difficultés techniques relevant des sciences de l’organisation et de la psychologie sociale. Une instance technique s’impose et on ne peut demander aux gouvernements des Congrégations toutes les compétences, d’autant que les élections aux charges procèdent de critères autres que la compétence technique. Contrairement à ce qui se passe habituellement à l’échelon des diocèses, de l’Épiscopat français ou de nombre de Congrégations masculines, les gouvernements des Congrégations féminines sont souvent conscients des impératifs techniques des réformes qu’elles souhaitent ; leur expérience de gestion d’institutions, leurs spécialisations professionnelles, leur sens pratique leur évitent de se satisfaire de considérations intellectuelles, qu’elles soient théologiques ou philosophiques, qui tiendraient lieu de réalisations.

4. Toute réforme de structure, même sérieusement préparée, est inséparable des objectifs pastoraux qui sont ceux de l’Église locale, diocésaine ou nationale. Un problème de coordination s’impose donc entre politique apostolique des Congrégations et politique pastorale des instances ecclésiastiques (clergé et laïcs).

Le problème est perçu mais demeure non résolu ; la difficulté est liée ici à la disparité des structures « ecclésiastiques » et « religieuses ». Paroisses, secteurs pastoraux, diocèses et régions apostoliques constituent autant de structures horizontales ayant leur champ d’action sur une aire géographique bien circonscrite ; de plus chaque évêque est responsable de la pastorale de son diocèse et peut donc avoir des objectifs prioritaires particuliers. Les Congrégations religieuses sont des structures verticales constituées de maisons dispersées à travers la France et hors de France, maisons qui, de plus, peuvent être diverses par leur fonction (écoles, cliniques, foyers, etc.). Il n’y a donc pas coïncidence entre le champ d’action du diocèse et celui d’une Congrégation, sauf pour les rares Congrégations n’ayant d’implantation que dans un seul diocèse. La coordination des objectifs ne peut donc se réaliser qu’à un échelon national et se répercuter ensuite à l’échelle des régions et diocèses. Encore faut-il qu’à ce niveau les Congrégations arrivent collectivement à concrétiser et synthétiser leurs projets pour pouvoir les confronter avec les priorités retenues collectivement par l’Épiscopat national. Le souhait en a été formulé mais les modalités de réalisation d’une telle élaboration restent à établir.

5. Pour qu’une telle recherche garde toute son actualité, il n’est pas nécessaire de la renouveler périodiquement. Encore faudrait-il la mettre à jour régulièrement. Une telle opération, légère quant à la mise en œuvre, s’avère importante. En effet les Congrégations féminines évoluent à un rythme accéléré ; en repérer les tendances est primordial pour garder la maîtrise de cette évolution. Les Congrégations restent en effet autonomes, chacune garde ses contraintes particulières et il est normal que les réalisations soient divergentes. La recherche dont elles bénéficient leur fournit, par exemple, des indications pour l’orientation de leurs implantations futures, mais chacune en fera son profit en fonction de ses impératifs propres. Il est donc nécessaire que le point soit fait périodiquement pour éviter de nouvelles distorsions, pour mesurer l’effort consenti en faveur de nouveaux besoins, pour souligner les carences qui subsistent, etc.

La publication et le monnayage de cette étude ont été l’occasion d’une prise de conscience des dimensions structurelles d’un renouveau en profondeur de la vie religieuse féminine en France. Les instances de gouvernement des Congrégations sont à présent alertées et elles savent que les évolutions qui s’imposent n’entament en rien la conception de la vie religieuse en tant qu’état de vie que chacun peut avoir, qu’elle soit traditionnelle ou évolutive. La réflexion sur ces évolutions permettra même de distinguer ce qui appartient à l’essence de la vie religieuse et ce qui procède des modalités, toujours contingentes, d’une insertion sociale dans une société où l’Église a toujours eu le souci scrupuleux d’être présente comme le levain dans la pâte, en respectant ses structures. Les réalisations ne seront, semble-t-il, fécondes que si elles s’avèrent créatrices plutôt que réformatrices ; aussi exigent-elles la collaboration d’esprits inventifs et d’équipes pluridisciplinaires, les problèmes à résoudre n’étant pas uniquement « religieux », théologiques ou « spirituels ». Aucune Congrégation ou « Union » isolée ne peut mener à bien une telle tâche qui postule une volonté de solidarité et d’entraide fraternelle.

Cette prospective est urgente. Certes les insertions et activités présentes des religieuses ne sont pas totalement inadaptées ; par contre le vieillissement des classes d’âges majoritaires et l’amenuisement progressif des classes d’âges susceptibles de préparer le renouveau, de le réaliser et de répondre ainsi à l’attente des générations futures de religieuses impose une mise en œuvre rapide, compte tenu des tâtonnements et des échecs inévitables d’une telle entreprise.

Une telle œuvre n’est pas utopique ; elle est souhaitée par le plus grand nombre ; elle est facilitée par des structures qui, à la différence des structures ecclésiastiques, sont plus aisément convertibles ; elle est favorisée par une remarquable discipline collective, une promotion doctrinale, intellectuelle et sociale en continuité avec la promotion féminine dans la société moderne. Puissent et veuillent les responsables ne pas enfouir les « talents » qui leur sont confiés et répondre ainsi à l’attente à la fois de l’Église et du monde.

Économie et Humanisme
Quai Clémenceau 99
F-69 CALUIRE, France

[1Les Religieuses en France. Tome I : Implantations et Activités. Où sont-elles ? Que font-elles ? (42 pages 21 x 27) ; Tome II : Démographie et Caractéristiques. Combien sont-elles ? Qui sont-elles ? (61 pages) ; Tome III : Vocations religieuses féminines. D’où viennent-elles ? (64 pages) ; Annexe I : Tableaux Statistiques (140 tableaux) ; Annexe II : Cartes et Graphiques (43 planches). Ces documents sont disponibles à l’U.S.M.F., 10, rue Jean Bart, Paris 6e.

[2Un condensé de ces documents, qui sera accessible au plus grand nombre, et d’abord aux communautés religieuses de base, est en cours de rédaction. Il sera publié en mai-juin 1971 par l’U.S.M.F.

[3On peut admettre que cette impuissance touche un certain nombre de personnes de moins de 50 ans d’âge réel et n’atteint pas un certain nombre d’autres plus âgées.

[4On peut espérer, des générations plus anciennes, une compréhension des évolutions nécessaires, un encouragement à les mettre en œuvre ; on ne peut guère escompter, sauf exceptions, une remise en cause de comportements et d’attitudes invétérés : « l’habitude, a-t-on écrit, est une seconde nature qui supplante en nous la raison ».

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