Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Repenser le gouvernement des instituts

Jean-Marie Roger Tillard, o.p.

N°1970-4 Juillet 1970

| P. 193-210 |

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I. Les préalables

Pour avoir quelque chance d’aboutir à des résultats valables, notre réflexion doit s’appuyer sur une recherche sérieuse [1]. On peut en décrire comme suit les principales étapes.

Diagnostic de la situation présente

Cette première étape doit percevoir les malaises qui existent un peu partout au plan du gouvernement et chercher à cerner ce qui dans ses formes actuelles peut en être la cause.

Le premier principe de lucidité doit être la certitude que le malaise actuel (désigné grosso modo comme la « crise de la désobéissance ») ne peut pas être vu comme simplement négatif. Si nous savons porter sur lui un regard évangélique nous pourrons y découvrir un appel, une interpellation, ou encore un signe avertisseur. En effet, l’ampleur que prend le phénomène et l’apparition d’un réel malaise même chez les individus les plus sérieux nous montrent qu’il a des racines plus profondes que la mauvaise volonté ou l’indiscipline. Il s’agit essentiellement d’une des conséquences majeures – observable en tous les domaines de la vie sociale – de l’apparition d’un nouveau type d’homme. Or cet homme – celui du XXe siècle et celui de demain – est lui aussi appelé par l’Évangile à la grande expérience charismatique de la vie religieuse. Notre effort de restructuration n’est donc pas une simple concession aux besoins présents ou un pis-aller que l’on n’accepterait qu’en maugréant et pour sauver ce qui reste à sauver. Il est au contraire un effort sincère pour incarner la vie religieuse dans le monde d’aujourd’hui.

Il faut donc réfléchir quelque peu sur les traits de cet « homme nouveau » en ce qui concerne plus immédiatement leur rapport avec les problèmes de « gouvernement » :

  1. accentuation très forte de la dimension de liberté propre à la personne ;
  2. désir de retrouver toujours en soi les racines ultimes de son agir ;
  3. peur instinctive de tout formalisme ;
  4. désir de confronter ses opinions avec le groupe comme tel plus qu’avec un responsable de ce groupe, et de prendre ses décisions avec le groupe ;
  5. volonté d’être impliqué du dedans dans les décisions qui concernent soit la personne soit le groupe comme tel ;
  6. désir d’une relation humaine, vraie et dialogante avec les responsables ;
  7. désir de trouver dans le responsable plus un « frère » qu’un « supérieur ».

Il faut se demander si ces traits sont ou non en désaccord avec une saine conception de la vie religieuse. S’ils ne le sont pas – ce dont il est facile de se convaincre par une vision d’ensemble de l’histoire de la vie religieuse et une étude de ses motivations essentielles – il faut voir avec lucidité et courage ce qui, dans la façon actuelle d’exercer l’autorité ou tout au moins de structurer la vie religieuse, fait problème à leur endroit.

Cette première étape est essentielle, et il ne faut pas la considérer comme une simple introduction : tout le reste en découle.

La nécessité des expériences

Une deuxième étape consiste dans l’admission d’un principe prudentiel, nécessaire pour que le remède à la situation présente ne soit pas un simple replâtrage mais un authentique aggiornamento. Ce principe est celui de la nécessité des expériences. La vie religieuse, comme toute vie profondément humaine, avance par rythmes, en tâtonnant. Seuls les grands charismatiques (un Dominique, un Ignace, un Libermann, une Mère Javouhey) voient d’un unique coup d’œil comment incarner leur intuition dans le concret de la situation. Mais les grands charismatiques sont rares. Il nous faut donc – si nous tenons à sauver la vie religieuse et à la transmettre dans toute sa grandeur et sa beauté aux générations futures – chercher en toute loyauté et « pauvreté spirituelle » ses formes viables. C’est ici qu’apparaît l’expérience.

À ce niveau une vision sérieuse de la nature et des exigences d’une saine expérience s’impose. Voici quelques lignes plus caractéristiques :

L’expérience ne doit pas se présenter comme un moyen d’échapper aux vraies exigences de la vie religieuse mais comme une façon de les incarner en fonction de la situation présente et de tel milieu. Dès qu’un projet mûrement pensé par des personnes sérieuses et ayant des chances de succès prend forme, si vraiment la communauté reconnaît en lui ses traits essentiels (au plan de la fin visée par ses origines), et même s’il s’écarte considérablement des structures ordinaires et des formes jusqu’ici reçues, cette communauté manquerait gravement à sa responsabilité ecclésiale et au devoir qu’elle a de se conserver vivante (dans la jeunesse perpétuelle de l’Esprit Saint) si elle refusait de tenter l’expérience. Il existe des péchés d’omission graves même au plan communautaire, et des manques d’audace qui paralysent l’Esprit.

L’expérience n’est authentique que si elle est menée dans un dialogue ouvert et une transparence totale face aux responsables. Il doit être acquis dès le départ qu’elle sera jugée (après le laps de temps requis à toute vraie expérience, temps qui varie selon les circonstances et les milieux), et que peut-être elle sera alors trouvée inadéquate. Dans ce cas il faudra cesser de la vivre. Mais il est clair que, même si tout se solde par un constat d’échec, la communauté n’aura pas perdu son temps ou ses forces inutilement en permettant l’expérience : elle aura au contraire grâce à elle mieux perçu des écueils à éviter, mieux perçu des pistes à explorer.

Il est clair que de telles expériences ne sont fructueuses que si elles sont diverses et variées, et qu’il faut à ce plan encore éviter de se copier de communauté à communauté.

II. Les principes de base

Quels sont les grands principes généraux qui doivent commander la restructuration du gouvernement et qu’il faut donc mettre en relief dans les diverses expériences ?

Distinguer règlement quotidien et Règle de vie

Dès le départ il faut clairement comprendre la distinction profonde existant entre le règlement quotidien et la Règle de vie. Le malheur est que souvent on les confonde et qu’on ne voie la seconde qu’à la lumière du premier. En soi, le règlement quotidien n’a rien de formellement religieux, et il ne rentre que de façon indirecte dans le champ de l’obéissance religieuse. Dans toutes les sociétés humaines, dans tous les groupes, il existe des règlements qu’il faut suivre si l’on veut que la vie tourne rond, que le bien commun soit assuré : chaque famille quelque peu éduquée a ses heures fixes pour le repas, chaque usine a ses heures de fermeture et d’ouverture, chaque université a ses horaires qu’il faut observer. Le règlement est donc une simple conséquence de la loi de l’existence en groupe, moyen raisonnable pour permettre à des personnes raisonnables de vivre ensemble. C’est dire son aspect « relatif », subordonné et secondaire face à la Règle de vie. Le malheur est que très souvent on fasse coïncider « perfection religieuse » et « parfaite observance du règlement ». Il faut donc porter sur le règlement un jugement équilibré :

  • d’une part admettre qu’il est secondaire, donc qu’il peut varier, admettre une gamme infinie de formes, sans que l’obéissance religieuse comme telle en soit atteinte, que même il peut se réduire à un très simple minimum ;
  • d’autre part reconnaître qu’il est (mais c’est beaucoup) une des exigences fondamentales de l’être-homme.

Il faut donc à ce premier niveau « démythologiser » la notion courante du règlement (ce qui met en cause une certaine façon de concevoir les « Constitutions » ou les « Règles » et en conséquence la « fidélité religieuse »).

Rompre avec le principe du règlement uniforme

En conséquence, dans la restructuration du gouvernement, il importe de rompre avec le principe du règlement uniforme. À l’intérieur d’un même Institut religieux, il est possible de prévoir des communautés de style très différent sans que cela mette en cause son unité profonde. Ce qui oblige à se poser la question suivante : quels sont les principes sur lesquels doit se baser la mise en place d’un règlement ? Sans prétendre à une énumération complète, signalons comme étant les plus importants :

  1. un règlement « religieux » est bénéfique lorsque, tout en maintenant le rythme de vie nécessaire à la prière et aux rencontres communes requises par l’esprit de l’Institut, il n’opprime pas les religieux, leur laissant à la fois le temps de souffler et une marge d’initiative dans l’organisation de leur emploi du temps : un règlement ne se confond pas avec un « carcan » qui étouffe ;
  2. un règlement « religieux » porte son fruit lorsqu’il est conçu en tenant compte des besoins apostoliques, tout en maintenant avec fermeté des pôles (quotidiens ou hebdomadaires) pour la vie de prière et les rencontres fraternelles ;
  3. un règlement « religieux » est bénéfique lorsqu’il est conçu en tenant compte des possibilités physiques et psychiques des personnes : un règlement tellement « abstrait » qu’il exige sans cesse des dispenses ou des changements d’horaire, ou qu’il ne rassemble régulièrement que les mêmes membres de la communauté, est mauvais et source de trouble dans la communauté. Mieux vaut un rythme quotidien très dépouillé, très simple, mais qui permette à tous les religieux de se retrouver dans le calme, qu’un rythme morcelé qui épuise les nerfs ;
  4. un règlement « religieux » bien équilibré doit prévoir une sorte d’osmose entre un rythme quotidien et un rythme hebdomadaire surtout pour la prière ;
  5. un règlement « religieux » peut sans difficulté et sans que soit mise en cause l’autorité ou même l’obéissance être établi par la communauté elle-même.

La participation

Cette dernière remarque nous renvoie à un autre principe, qu’il faut mettre en œuvre en tenant compte de l’esprit et de la tradition de chaque Institut, mais qui reste applicable partout, celui de la participation. L’obéissance religieuse n’est nullement en cause lorsque le gouvernement de la communauté s’établit en tenant compte de la participation active de la base elle-même. Deux points sont ici impliqués : le principe de la subsidiarité, celui de la coresponsabilité.

On connaît la nature de la subsidiarité. Dans le contexte des communautés, cela signifie que l’autorité supérieure doit entièrement respecter l’autorité inférieure, ce qui veut dire à la fois lui faire confiance, ne pas la surveiller, la laisser prendre ses responsabilités. Le Supérieur Général n’a donc pas à s’immiscer dans la régie interne de la Province, ni le Supérieur provincial dans celle des maisons. Il faut qu’à ce plan chaque supérieur ait, à son échelon, les coudées franches. Ceci vaut tout autant pour des fonctions explicitement religieuses (le Maître des novices doit jouir de sa liberté) ou plus professionnelles (le Directeur d’une école par exemple n’a pas à dépendre de son Supérieur pour ce qui concerne son organisation des cours). Ceci exige donc une harmonieuse relation de dépendance et d’autonomie qui libère à la fois les Supérieurs principaux (n’ayant pas à entrer dans des affaires minimes) et les supérieurs locaux (qui se sentent des chefs adultes et responsables).

La coresponsabilité exige que chaque religieux soit impliqué concrètement et non de façon purement théorique dans la marche même de son Institut. Et cela soit au plan de l’ensemble de l’Institut (par lui-même ou des délégués), soit au plan de la communauté locale (toujours par lui-même). À ce plan, quelques principes doivent être rappelés : le « dialogue » a certaines lois qu’il faut respecter. En voici quelques-uns, en ce qui concerne la coresponsabilité dialogale dans la communauté locale :

  1. il nous faut trouver une nouvelle échelle des valeurs : nous sommes portés à accorder de l’importance uniquement aux valeurs intellectuelles, et à négliger d’autres valeurs (d’accomplissement) qui sont le plus souvent la trame même de la vie commune ; nous distinguons souvent trop abruptement entre « personnes capables de penser » et « personnes simplement capables d’exécuter » ;
  2. il faut éviter que la communauté ne soit sous la tutelle de un ou deux meneurs qui s’imposent aux autres par le prestige de leur personnalité ou de leur faconde ;
  3. il faut permettre même aux religieux en crise de s’exprimer et de dire les raisons de leur malaise, et éviter de laisser croire que les « saints religieux » sont toujours ceux qui y voient le plus clair ;
  4. il faut que les opinions délicates ou importantes aient la priorité, et qu’elles soient longuement discutées et pesées, en évitant de donner l’impression que l’on veut tuer les problèmes dans l’œuf en les taisant (jusqu’au jour où ils réapparaîtront) ;
  5. il faut qu’on ne rejette pas a priori tout ce qui est inventif et créateur sous prétexte que cela mettrait en cause un règlement ou une structure intérieure.

Le respect de ces quelques lois élémentaires doit faire que dans les décisions concernant le groupe chaque religieux puisse jouer un rôle positif. Précisons immédiatement que, loin de faire obstacle à l’exercice de l’autorité supérieure, ce principe donne au contraire à celle-ci une plus grande sécurité dans l’exercice de sa fonction et, face à Dieu, une plus grande certitude quant à la fidélité de la communauté.

Lorsqu’il s’agit de la marche d’une Province comme telle (et non d’une communauté locale), la coresponsabilité doit normalement s’exercer sur la base d’une certaine collégialité des supérieurs locaux. Ceci est aujourd’hui fort important. Il ne faudrait pas que le « conseil provincial » rejette dans l’ombre cette collégialité des supérieurs. Dans la restructuration il importe (toujours en fonction de l’esprit propre de l’Institut) de réfléchir en profondeur sur ce point. Là encore on ne peut que trouver de grands avantages à une telle façon de procéder. D’une part en effet les supérieurs locaux connaissent d’une façon très concrète les besoins et les personnes de leur communauté, d’autre part il est fort important qu’en conduisant leur propre communauté ils soient ouverts aux problèmes de l’ensemble de la Province, ce que leur assure ce dialogue de tous les supérieurs, présidé par le Provincial.

Il est même parfois excellent, pour les Instituts ayant plusieurs Provinces dans le même pays ou le même continent, de constituer une sorte de groupe de provinces, intermédiaire entre l’échelon du conseil général et celui du conseil provincial : une sorte de collégialité des provinciaux doit ainsi jouer en fonction des besoins apostoliques et humains de telle région. Il n’y a aucune objection à ce que les Constitutions fassent droit à cette sorte de cristallisation de la « région » : un président de région, pris parmi les provinciaux de celle-ci, peut même être choisi et chargé de représenter celle-ci près de l’instance supérieure. On évite ainsi deux écueils : un trop grand morcellement des provinces (si chaque province d’une région qui en compte plusieurs jouit d’une totale indépendance à l’égard des autres), un trop grand processus de centralisation (si tous les problèmes sont en définitive portés devant l’instance supérieure).

Des décisions concrètes

La restructuration, aujourd’hui, doit satisfaire pleinement aux deux principes de subsidiarité et de coresponsabilité. Ceci oblige évidemment à des décisions concrètes, au sujet desquelles doit jouer une politique d’expérimentation sérieuse, telle que celle décrite plus haut, et qui tienne compte de l’esprit propre de l’Institut (il est clair que le gouvernement d’une communauté de type ignatien et celui d’une communauté de type dominicain ne doivent pas être copiés l’un sur l’autre). À ce sujet, je me permets d’indiquer les points les plus importants devant guider la recherche concrète de formes neuves :

  1. repenser la fonction du conseil (à tous les échelons) : le conseil ne doit pas être un écran entre la coresponsabilité et l’instance supérieure, même s’il est élu. La plupart des malaises rencontrés aujourd’hui dans de grosses communautés viennent de ce conseil. Or :
  2. repenser le mode de désignation de l’autorité, à tous les niveaux. Rien ne s’oppose à ce que, ici surtout, des expériences diverses soient tentées, et même que dans l’Institut plusieurs formes de désignation coexistent : élection pure et simple dans les plus petites communautés, désignation sur liste proposée par la communauté dans d’autres cas, ou encore proposition par l’autorité supérieure d’une liste d’après laquelle les religieux font leur choix ;
  3. là où il y a désignation par l’autorité supérieure, il est essentiel qu’au préalable un dialogue franc et sincère existe entre la personne désignée et celle qui la désigne : la première doit avoir la possibilité de refuser si en conscience elle se croit incapable de promouvoir le progrès et la paix de la communauté ;
  4. repenser les qualités aujourd’hui requises du supérieur : ce ne sont plus celles requises il y a dix ans encore. Il est essentiel, dans les circonstances présentes, qu’il soit une personne à la fois pleine de joie et d’espérance (qui donne vie à sa communauté), capable d’écouter et de dialoguer en toute honnêteté sans être à la remorque de la dernière idée (ce qui est une catastrophe pour plusieurs communautés) mais aussi sans entêtement (ce qui est tout aussi désastreux), personne de foi vivante et de prière, n’ayant pas peur de parler de Dieu et de rappeler en toute franchise les impératifs de l’Évangile ;
  5. si, dans la période de rénovation, des commissions sont importantes et sont un élément essentiel de sensibilisation commune, il faut, une fois les structures quelque peu stabilisées, éviter de disperser les forces dans une multitude de commissions et de sous-comités (la commissionnite est une maladie très grave qui épuise et disperse les énergies les plus importantes pour le groupe) ;
  6. éviter scrupuleusement de confier toujours aux mêmes personnes les tâches de gouvernement ou la présidence des commissions : d’une part, ces personnes s’y usent très vite ; d’autre part, elles perdent très facilement le contact de la base qui est (quoi qu’on en dise) le contact le plus vrai au plan de l’existence apostolique ; et enfin elles deviennent vite inutilisables en dehors du gouvernement, ce qui pousse à les réutiliser de quelque façon (car d’ordinaire ce sont des personnes de valeur) dans des postes de commande. D’où accroissement du malaise.

III. L’indispensable dimension évangélique

Dans la restructuration telle que nous l’avons présentée jusqu’ici, donc fondée sur la coresponsabilité et la subsidiarité à l’intérieur d’un dialogue vrai, les formes extérieures ne suffisent pas. Elles ne sont viables et fécondes apostoliquement que si elles sont animées par des principes intérieurs de dimension évangélique. Une communauté ne s’est pas encore restructurée du simple fait qu’elle a trouvé un nouveau type de gouvernement : il lui faut se réinfuser une dimension intérieure. Celle-ci s’appuie sur certains grands plans que j’énumère ici rapidement :

Conscience du témoignage et de la mission propres à l’Institut

Tous les religieux – et donc aussi les responsables, dont nous verrons le rôle spécifique – doivent avoir une conscience aiguë à la fois du type bien précis de témoignage que la communauté doit porter à la face de l’Église et du monde, et de la mission propre à l’Institut. Cette dimension intérieure est essentielle, et d’elle dépend en définitive le succès des nouvelles réalisations. Il faut donc que dans la forme même du gouvernement et dans les nouvelles structures on permette à cette dimension de se ressourcer pour qu’elle nourrisse et commande le dialogue et la coresponsabilité. Sur ce point il faut fortement insister sur deux impératifs :

  1. à l’époque où disparaissent les institutions proprement chrétiennes (écoles...), la communauté locale prend une toute nouvelle importance comme lieu et forme du témoignage. Ce qui exige d’elle une large possibilité d’accueil, dans une ouverture vraie au milieu ambiant. C’est dans cet accueil qu’elle doit révéler à la fois sa joie intérieure et son amour des hommes. Il faut donc en finir – le cas des communautés de type contemplatif, qui toutefois doivent elles aussi réfléchir profondément sur ce point, est très complexe et je ne veux pas l’aborder ici – avec des communautés closes sur elles-mêmes et sans contact vrai (autre que professionnel) avec le milieu. La communauté doit s’intégrer dans la plus large « communauté chrétienne » où elle se situe. Ceci exige dans le « gouvernement » et dans la mise en place des structures de vie une inquiétude à ce sujet, et même (là où la chose est possible d’une façon vraie et non par désir de se mettre à la mode) une courageuse écoute du milieu capable de nous juger ;
  2. mais la communauté perd son mordant et met en cause son témoignage lui-même si cet accueil devient à ce point envahissant qu’il l’étouffe. Ceci est important en particulier pour la prière. Une communauté « d’accueil » qui cesse de prier et de tenir avec opiniâtreté à sa prière se transforme vite en « club de célibataires ». Les responsables (toute la communauté et ceux qui ont en elle charge d’autorité) doivent veiller à la présence de temps de prière auxquels on tient même s’il faut pour cela inviter les hôtes à venir participer à la prière commune (ce qui n’est ni pharisaïsme ni prosélytisme...). À notre avis, il y a là unprincipe de gouvernement : la restructuration doit tenir compte à la fois de la nécessaire ouverture au milieu, voire de la communion à celui-ci, et de la nécessaire fidélité à l’attention au Seigneur sans laquelle la vie religieuse n’a plus aucun sens. Le gouvernement sage et vraiment évangélique sera celui qui saura maintenir cette tension dialectique en ne sacrifiant aucune dimension à l’autre. Et c’est ici surtout que le dialogue et la coresponsabilité des membres doivent jouer à plein, ici aussi que l’expérience révèle son importance.

Les petites communautés

Les petites communautés à taille plus humaine représentent sans nul doute pour la plupart des Instituts apostoliques une voie d’avenir. À condition que là encore on pense évangéliquement (ce qui implique toute une marge nécessaire de réflexion de type sociologique ou psychologique, on ne saurait en douter) et non pas simplement sociologiquement. Je m’explique. Car ce point est important. D’une part la petite « fraternité » à taille humaine permet une plus grande authenticité dans la vie fraternelle, dans la recherche en commun et en vérité du Seigneur. Elle permet aussi une plus grande communion au milieu et un véritable partage de préoccupations (et, si besoin en est, de biens matériels) avec la communauté humaine. Elle rend également possible une pauvreté vraiment transparente. En elle la prière peut retrouver toute son authenticité. Mais dans cette mise en place de nouvelles « fraternités » – au rythme de vie plus simple et plus lisible – il faut toujours mettre en avant la préoccupation de la recherche « en commun » du Seigneur. Il ne faut donc pas y voir avant tout la recherche d’une vie plus facile, plus libérée de l’exigence propre à la vie religieuse. Certes – je le répète – la recherche d’un plus grand épanouissement humain, d’une vie plus aérée et moins tatillonne, n’a rien de contraire à l’idéal religieux, et les communautés rendent service à l’Évangile lorsqu’elles s’appliquent avec sérieux à redonner à la dimension humaine de l’existence toute sa plénitude. Ce qu’il faut éviter, et scrupuleusement, sous peine de voir les communautés donner le contre-témoignage de groupes qui s’enfoncent dans une neutre médiocrité, c’est que cette dimension humaine envahisse tout l’horizon au point de faire oublier le reste. Ceci rappelé, précisons quelques points :

  1. les petites « fraternités » doivent demeurer en liaison étroite avec l’Institut. Il faut donc que les responsables de celui-ci comprennent que grâce à cette montée par la base, enracinée sur une véritable communion avec le milieu, l’Institut en son entier peut mieux percevoir son cheminement pour aujourd’hui, la façon de réincarner son charisme en fonction de la situation présente ;
  2. les petites « fraternités » peuvent jouir d’un style de gouvernement sui generis adapté à leur mode d’insertion dans le milieu ; et la façon d’y exercer l’autorité peut y bénéficier de beaucoup de souplesse, étant sauve la relation aux responsables principaux ;
  3. il importe de bien distinguer entre « équipe de travail » et « communauté de vie » : la dernière seule est formellement religieuse, alors qu’aujourd’hui dans son « équipe de travail » le religieux rencontre d’autres chrétiens que les religieux et même des incroyants (le religieux qui enseigne dans un collège doit faire équipe avec les autres professeurs, avec les militants laïcs, etc.). Pour la paix et l’enrichissement intérieur des « fraternités » il est bon que, dans la mesure du possible, on évite de grouper dans la même « fraternité » (communauté de vie) des religieux travaillant dans la même institution (par exemple, trois professeurs du même collège, trois infirmières du même hôpital), mais des religieux engagés dans des milieux divers (un professeur, un assistant social, etc.) ;
  4. on doit normalement prévoir dans une même province religieuse divers types de communautés, et laisser aux religieux une marge assez large de liberté dans le choix du type de communauté qu’ils désirent ;
  5. des responsables des petites « fraternités » doivent être associésde très près à la marche de la Province : il faut éviter de faire de ces petites « fraternités » de simples expériences marginales donnant l’impression qu’elles ne seraient que tolérées ;
  6. il faut également trouver un canal de communication et d’expression faisant que l’expérience positive de ces petites « communautés » soit communiquée à tous.

Un principe d’évolution permanente

Si la communauté veut que son aggiornamento soit réel et que dans dix ou quinze ans elle ne se retrouve pas de nouveau dépassée par les événements, elle doit introduire dans sa structure même un principe d’évolution permanente. Or celui-ci exige que, dans son gouvernement, l’Institut accepte le principe de la créativité, à partir de la vie et de l’expérience éprouvée. Par sa puissance intérieure, par son auto-jugement, par la conscience qu’elle porte de sa mission, la communauté constitue l’agent capable de sécréter à l’intérieur de son idéal sa propre loi de vie. Ceci appartient au charisme de la communauté. Les fondateurs ont créé un type d’existence évangélique répondant à une perception qu’ils ont eue dans l’Esprit Saint, à partir du terreau concret où se situe leur expérience. Lorsque les circonstances et les situations changent, mais que l’inspiration originelle est toujours valable, c’est ce que doit continuer de faire l’Institut s’il ne veut pas se réduire à un organe témoin et s’il veut demeurer vivant. Il lui faut prévoir dans la législation un moyen de se reformuler sans cesse son idéal, son projet de vie et son service évangélique en fonction de l’aujourd’hui. Dans pareil processus, s’applique de nouveau, mais sous cette lumière bien précise, ce que nous avons développé jusqu’ici :

  1. il faut que chaque religieux soit engagé dans cette fonction qui pousse l’Institut vers l’avenir ;
  2. il faut que dans l’étape actuelle d’aggiornamento on prévoie un organisme de révision communautaire des formes d’incarnation de l’idéal ;
  3. il faut qu’à ce plan les supérieurs donnent à chaque religieux toute liberté d’expression de ses opinions ;
  4. il faut trouver une voie évangélique de « critique » constructive, critique devant s’exercer même envers les supérieurs ;
  5. il faut inscrire dans la législation elle-même une limite précise de temps au terme de laquelle l’Institut entier devra périodiquement (par la voie de son Chapitre) réviser et son gouvernement et sa forme concrète d’existence en fonction de ce jugement auto-critique.

Ce processus d’auto-critique et d’évolution permanente doit être vu lui aussi sous un angle formellement évangélique. Il ne s’agit pas de se mettre à la remorque de la dernière mode ou du dernier livre à fort tirage, ni de copier servilement ce que fait une autre communauté. Il s’agit de vouloir être soi-même face à Dieu.

IV. Structure et vie

Ce que nous avons explicité jusqu’ici exige que l’on repense la nature de l’autorité et de son rôle. Sur ce point nous n’avons pas de théorie à présenter : il faut, en toute lucidité, essayer d’être loyal face à ce qui a été découvert jusqu’ici. Un seul problème a peut-être besoin d’être plus nettement perçu, celui de la relation de la structure à la vie : la façon dont l’autorité exerce sa fonction dépend pour une grande part d’une juste saisie de ce point. Je me borne donc à présenter ce qui me semble le plus essentiel à ce plan.

Priorité à la liberté évangélique

Dans la vie religieuse, la liberté évangélique DOIT toujours avoir priorité : on se fait religieux pour vivre en plénitude un appel reçu de l’Esprit Saint. Toutes les structures ne sont que moyen vers cette fin, et l’obéissance au supérieur est elle-même moyen vers un seul absolu : l’obéissance à Jésus-Christ, toute tendue vers l’obéissance au Père.

La relation de l’individu à la communauté

Ici se pose la question de l’authentique relation de l’individu à la communauté :

  1. d’une part nécessité de respecter la liberté intérieure de la vocation : un chrétien est entré dans cette communauté pour y réaliser une forme spéciale d’appel évangélique. Il ne vient pas pour autre chose que cet appel. Dans celui-ci, les qualités personnelles, les charismes (mot dont il ne faut pas abuser, mais qui recouvre une réalité), ont priorité sur la Règle qu’il vient adopter : il va à elle pour que s’accomplisse en plénitude son authentique visage de chrétien. La Règle elle-même est donc « soumise » (dans l’Esprit Saint) à la vocation personnelle de qui l’adopte. Ce point est essentiel. Faute de bien le comprendre, on s’enfonce dans des difficultés inextricables ;
  2. d’autre part, si ce chrétien est venu dans telle communauté plutôt que dans telle autre, c’est précisément à cause de la forme commune de vie, dessinée par la Règle et qui donne à cette communauté son visage propre ;
  3. on se trouve ainsi en face de deux impératifs dont aucun ne peut ni ne doit être sacrifié à l’autre. Car si la personne est sacrifiée au groupe, on ne se trouve plus dans l’Évangile et l’on éteint chez cette personne les appels particuliers de l’Esprit Saint de Dieu. Mais si le groupe est sacrifié à la personne, on n’est plus dans le projet religieux, et l’on éteint précisément ce en quoi la personne avait reconnu la forme propre de son appel. En effet, percevant cet appel, le religieux a choisi explicitement et librement d’y répondre dans un groupe et par un groupe. Dans le charisme religieux comme tel, une dimension communautaire se trouve toujours impliquée, ce qui présuppose unecertaine antériorité qualitative du groupe sur la personne : entrant dans tel Ordre, j’accepte a priori une structure communautaire (avec ce que cela implique), cette structure dessinant la forme même où je lis l’appel reçu de l’Esprit Saint. Il y a donc dans la vie religieuse une osmose perpétuelle de deux grands impératifs, tout aussi essentiels l’un que l’autre : l’un est centré sur la liberté de l’engagement et son origine charismatique, l’autre sur la solidité du groupe et ses lois internes. Le second de ces impératifs garantit le premier, auquel en définitive il s’ordonne.

Fonction éducative de l’autorité

Dans ces perspectives, il importe de bien mettre en relief – face surtout à une accentuation de la coresponsabilité et de la subsidiarité – la fonction éducative de l’autorité dans la vie religieuse. On retombe ainsi en plein contexte évangélique. L’autorité religieuse est moins la détentrice d’un « pouvoir d’obliger » que le moyen de permettre à des religieux de découvrir dans leur vie en toute lucidité le vouloir du Seigneur lui-même.

Il faut en toute honnêteté s’interroger et se demander si les communautés sont aujourd’hui construites plus selon le schème des grosses organisations « à rendement » que selon le « projet » de la koinônia évangélique : quelle est la loi dominante, l’éveil de chaque religieux à la plénitude de l’Agapè de Dieu, ou le maintien d’une bonne discipline en vue d’un service efficace des « œuvres » ? Or – et c’est la conclusion de ces pages – le gouvernement doit se restructurer essentiellement (s’il veut être un gouvernement « religieux ») autour de la croissance dans l’Agapè ; les « œuvres » ne doivent JAMAIS masquer les problèmes de la vie.

Collège Dominicain de Théologie
96, avenue Empress
OTTAWA 4, Canada

[1Exposé donné à la Session de travail des Supérieures Générales, à Rome, en avril 1970 (N.D.L.R.).

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