Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Être femme dans la vie contemplative

Yvonne Pellé-Douël

N°1970-3 Mai 1970

| P. 129-162 |

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Mon propos n’est pas de faire une sorte de psychologie différentielle : la mentalité féminine, la mentalité masculine, en face de la vie contemplative [1].

Il me semble en effet qu’il ne faut pas se jeter tout de suite sur ce qu’est une femme, et ses différences avec ce qu’est un homme. Je crois qu’il faut aller beaucoup plus profondément. Il faut d’abord se demander « Qui est une femme ? » Ce n’est pas la même chose. Mais pour répondre à cette question, sans retomber dans le premier point de vue, la description du dehors, d’un objet, qui est la femme, qu’on observe, qu’on analyse avec, parfois, beaucoup d’exactitude, parfois beaucoup d’inexactitude aussi, il faut remonter à la source, et s’efforcer de faire une analyse beaucoup plus profonde. Avant de savoir qui est la femme, qui est une femme, et avant de savoir qui elle peut être dans une forme de vie comme la vie contemplative, je crois qu’il faut essayer de se rappeler ce qu’est l’homme, au sens de l’« homo », au sens de l’être humain. Car, après tout, une femme est un être humain, exactement comme l’homme. Leur situation fondamentale est absolument la même : l’homme et la femme, chacun et tous les deux ensemble, sont l’Homme, l’être humain. L’histoire de cet être humain est identique, c’est la même, leur origine est la même. Et, si nous nous plaçons dans la perspective chrétienne, l’histoire du péché et du salut est la même ; le dessein de Dieu sur l’homme est le même – il s’agit de l’Homme, non pas au sens de l’homme par opposition à la femme, mais de l’homme dans sa totalité, c’est-à-dire « homme-et-femme » qui ne font qu’un à ce niveau. L’Homme envisagé dans ce sens a la même relation profonde à Dieu, qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme.

Par exemple, les problèmes appelés traditionnellement de « vie spirituelle » sont identiques. Il n’y a pas des lectures spirituelles pour femmes et des lectures spirituelles pour hommes, tout au moins, il faut l’espérer ! S’il y a des nuances à certains égards, peut-être psychologiques, dans la manière d’aborder certains problèmes – et encore, pas toujours – le fond du problème est le même, le cheminement de la vie spirituelle est identique, avec toutes ses nuances. Le point de départ et le point d’arrivée sont les mêmes. Le dessein de Dieu est le même.

Cela est également vrai pour la vie contemplative. L’essence de la vie contemplative est la même pour les hommes et pour les femmes. Par conséquent, s’il existe des problèmes féminins en face de la vie contemplative, ces problèmes sont des problèmes de surface, même s’ils sont importants. L’essentiel n’est pas là : si on veut résoudre ces problèmes immédiatement à leur niveau, je crains qu’on ne les résolve mal, ou pas du tout. C’est là mon hypothèse de travail.

Autrement dit, il faudrait se poser toujours sur le plan de l’être humain pour résoudre les problèmes des diversifications de cet être humain, des modalités, des modulations de cet être humain, homme et femme, et toutes les autres modulations possibles. C’est en ce point que se noue la relation essentielle avec Dieu. C’est en ce point que peut se lire le dessein divin sur l’homme.

Qu’est-ce que l’homme ?

Qu’est-ce donc que l’homme ? Pour répondre à cette immense question, on peut reprendre cette idée très riche, très profonde, que l’homme est l’image de Dieu. Nous la trouvons dans la Genèse, et cela a été repris, vous le savez, par un certain nombre de théologiens, de spirituels, entre autres, par saint Bernard à l’école de saint Augustin.

L’homme est imago Dei. Seulement, cette image de Dieu est effacée, elle est gommée en quelque sorte. C’est ce que saint Bernard appelle « la dissimilitude ». L’homme est, son être est l’image de Dieu, mais cet être peut être souillé, ou peut-être environné de vapeurs, pour parler par images. Il est dans la région de la dissimilitude, regio dissimilitudinis, c’est-à-dire qu’il ne ressemble plus tout à fait à Dieu. Son être est semblable à Dieu, les traits de cette ressemblance sont effacés, comme une photo qui a pâli. Il garde cependant la possibilité de restaurer cette ressemblance. Et la vie elle-même consiste dans cette entreprise de restauration de l’intégrité de cette image de Dieu et dans l’accomplissement de la perfection de cette image.

Il faut être semblable à Dieu, et ce n’est pas une ressemblance extérieure comme lorsqu’on se grime, lorsqu’on se déguise. C’est une ressemblance de l’être le plus profond. L’entreprise d’une vie humaine, c’est donc de revenir à cette intégrité de l’image de Dieu. Et nous savons bien que l’Image parfaite de Dieu, c’est le Christ. Par conséquent, il y a une assimilation, une identification au Christ, et non pas sur le plan de l’anecdote, ou de la psychologie, mais sur le plan le plus profond : l’être même du Christ.

Il y a là toute une espèce de cheminement, de dialectique. Dialectique, parce qu’il y a là des va-et-vient, il y a des contradictions, il y a des tensions, il y a des dépassements ; et nous vivons dans cet état de tension et d’écartèlement continu. Il y a un appel et un effort fondamental. C’est ce qu’on appelle « l’ascèse », qui n’est pas seulement une série de gestes extérieurs qu’on fait, mais une sorte de remodelage de l’être dans ses profondeurs.

En quoi l’homme est-il donc cette image de Dieu ? Et quelle est cette intégrité qu’il doit restaurer ?

Nous ne pouvons pas faire ici une analyse philosophique ou théologique bien longue – mais je pense que l’on peut dire que l’homme est image de Dieu en ce sens qu’il est liberté. Et c’est cette liberté qui le constitue dans son être, et dans son être, pourrais-je dire, en face de Dieu. C’est ce qui le fait venir à l’être, cette liberté s’enracinant dans, et se servant de l’intelligence – bien entendu, il n’y a pas de liberté sans intelligence – et de la volonté ; et par conséquent, entraînant la responsabilité. L’homme est un être adulte et majeur dans la mesure où il est libre, où il est intelligent, et où il est responsable de lui-même.

Responsable : c’est-à-dire que l’homme répond. Et à qui répond-il ? Il répond à Dieu. Il répond à l’invite de Dieu, à l’amour de Dieu. Mais il y répond librement. Et c’est bien, semble-t-il, le dessein de Dieu qui crée l’homme dans sa liberté au prix d’un risque énorme, formidable, qui a été couru – et mal couru, – le risque précisément que l’homme se détache de Dieu et lui dise non. C’est effectivement ce qui s’est passé, et ce qui se passe quotidiennement, pour chacun de nous. Mais Dieu a créé l’homme comme être majeur ; c’est-à-dire qu’il a couru le risque d’un être libre en face de lui ; et ce n’est qu’à ce prix, d’ailleurs, que l’amour de l’homme vaut pour Dieu. La notion d’amour n’existe que sur le plan de la liberté : il n’y a pas d’amour servile.

Donc, l’enjeu, ici, est formidable, et il est remis entre nos mains. D’où la crainte et le tremblement qui peuvent s’emparer de nous quand nous pensons que nous sommes en face de Dieu quelqu’un qui se tient debout – comme disait Péguy – qui se tient debout en face de Dieu, et à qui Dieu parle, et qui répond à Dieu, et qui – s’il se donne à Dieu – se donne à Dieu dans la liberté, dans la totalité, dans l’intégrité de son être. Le don que Dieu fait à l’homme, c’est le don de la liberté, et donc de la responsabilité.

Pour être homme – et c’est cela, je crois, qui constitue le caractère humain – il faut donc être dans la plénitude humaine, à l’image de Dieu, c’est-à-dire à l’image de cette liberté suprême dont d’ailleurs nous n’avons qu’une idée extrêmement lointaine et symbolique, mais que nous expérimentons tout de même dans nos profondeurs, tout au moins en tant que nous sommes libres.

Il faut donc être dans cette plénitude de notre liberté, et il faut aussi être reconnus dans notre liberté. Nous sommes reconnus par Dieu dans notre liberté. Dieu ne nous force pas. Mais il faut que les hommes entre eux, les êtres humains entre eux, se reconnaissent aussi dans cette plénitude de leur liberté. C’est ce qui fonde la dignité humaine, le respect que nous devons porter à chaque être humain, si déchu soit-il, si apparemment peu libre qu’il soit.

Et ceci vaut pour tous les êtres humains, hommes et femmes. Et ceci n’est accessible à l’intelligence de chacun de nous précisément que si nous nous reconnaissons cette liberté réciproquement, et nous ne nous asservissons pas mutuellement. La seule relation humaine valable, et qui réponde au dessein de Dieu, c’est cette relation de respect réciproque de ce fond, de ce nœud de notre être, d’ailleurs parfaitement mystérieux, qu’est notre liberté, notre liberté qui est l’image de la liberté de Dieu.

Il y a là un dialogue extrêmement profond. Les mots balbutient, mais nous en faisons l’expérience fondamentale. Ce qui nous atteint le plus cruellement, ce sont les atteintes à cette liberté profonde : au point où nous en sommes de la civilisation issue du christianisme, peu à peu on reconnaît que la dignité de l’homme, c’est cela : cette reconnaissance de sa liberté, avec tout ce que cela implique ; car il ne s’agit pas seulement de reconnaître la notion de liberté, mais il s’agit de garantir l’exercice de cette liberté. D’où les progrès de la conscience qui sont apparus, par exemple, dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de l’ONU. Ses principes, nous pouvons d’autant plus les ratifier qu’ils viennent de la révélation chrétienne après toute une longue histoire ; ces principes-là sont les nôtres ; c’est-à-dire qu’ils sont la reconnaissance de cette dignité de la personne humaine, de son être fondé dans la liberté qui seul peut donner valeur à toute espèce de relation, dont le fondement est la relation avec Dieu. Dieu nous respecte, et, à l’image de Dieu, nous devons nous respecter, nous-mêmes, et autrui ; et les deux ne font qu’un.

Bien entendu, ceci va encore plus loin si nous nous plaçons dans les perspectives de la révélation. Dieu est non seulement celui qui nous donne cette liberté, il est en même temps celui qui accomplit cette liberté dans l’amour. Tous les hommes sont fondés dans cet amour et sont appelés à cet amour. Et, à ce niveau, tous sont égaux : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme » (Ga 3,28). Tous nous sommes les fils de Dieu, tous nous sommes rachetés par le Christ. En nous tous souffle l’Esprit. L’Esprit est présent en chacun de nous, et sans limite.

Par conséquent, dans toute méditation sur ce qu’est un être humain, et même lorsqu’on le spécifie dans un sexe ou dans un autre, il faut remonter à ce fondement absolu pour se mettre dans la perspective qui va éclairer tout le reste.

Il est fondamental d’insister sur cet aspect de la personne humaine qui est libre, et qui est constituée dans sa liberté au plus profond d’elle-même, dans sa personne la plus secrète, et dont elle n’a à rendre compte finalement qu’à Dieu lui-même, cet aspect profondément personnel, cet aspect unique de chaque personne humaine. Il y a une unicité de chaque personne. Chaque personne est profondément originale, et ne peut jamais être identifiée à une autre, ou identique à une autre. Elle est seule, comme on l’a dit, seule avec Le Seul, elle est seule en face de Dieu. Sa relation à Dieu est profondément personnelle, secrète – j’irai jusqu’à dire : secrète pour elle-même, c’est-à-dire que ce qui fait qu’elle est elle-même lui échappe finalement. C’est au-delà du discours, au-delà de ce qu’on peut décrire, au-delà de ce qu’on peut analyser.

Et – je ne dirai pas mais – et cette personne ainsi originale et solitaire n’est originale et solitaire que dans sa relation avec les autres. Je ne suis libre que si je suis libre avec les autres. Je ne suis personne que si je reconnais la personne dans autrui. Il y a là une relation qui fonde le dialogue et la communication. Si cette relation est méconnue, le dialogue et la communication sont coupés.

Or, ceci nous renvoie immédiatement à Dieu dont nous sommes l’image. Dieu n’est pas un Dieu seul et solitaire. Mais il est un Dieu Trine. Il est Trois. Et il est relation. Il est relation si extraordinaire que cette relation même, fondée par les Personnes, fonde les Personnes. On peut lire dans la Trinité cette espèce de sommet de la personne qui est le sommet de la communication.

Notre vie humaine est à cette image. Tout au moins, elle doit l’être. Là encore, l’image est brouillée. Nous savons à quel point nous sommes dans la dissimilitude, nous sommes dans la séparation, nous sommes dans la haine, nous sommes dans l’agressivité, nous sommes dans le ressentiment, nous sommes dans notre ego, dont nous n’arrivons pas à nous défaire par nos propres moyens. (La bonne volonté, la gentillesse peuvent encore venir d’un « ego », d’un « super-ego », qui reste centré sur lui-même).

Il faut en sortir. Car les personnes dans leur unicité ne sont dans leur unicité que si elles sont dans la relation. L’Image Trinitaire est fondamentale. Il faut sans cesse y revenir. Elle condamne radicalement tout ce qui est coupures, séparations, haines, destruction de l’autre, volonté de mort de l’autre, – et on peut vouloir la mort de l’autre de mille et une façons – nous passons notre vie à la vouloir ! Elle condamne toute exploitation de l’homme par l’homme, à tous les niveaux, tout irrespect de l’autre, toute attitude qui traite l’homme comme un moyen, comme une chose, soit d’une façon très brutale – la fameuse relation du maître et de l’esclave – soit d’une façon beaucoup plus dissimulée, beaucoup plus enveloppée. Il y a des formes de volonté de puissance que nous reconnaissons en nous, et qui se parent de tous les charmes de la séduction et de la persuasion : il faut être sans cesse aux aguets en soi pour déceler cela.

Ceci condamne donc toute exploitation de l’homme par l’homme, et toute réduction d’un être humain à ce qu’il est non pas comme personne humaine, mais comme détermination extrinsèque, « événementielle », historique, par exemple, son éducation, sa classe sociale, sa race, sa religion, son sexe. Ici, nous allons rejoindre notre thème, qui est le thème « des femmes ».

Être femme

Pour être femme pleinement, il faut être pleinement un être humain, il faut d’abord et toujours être un être humain libre, responsable. C’est-à-dire qu’aucune femme ne peut s’identifier à une nature qui serait un destin : « Les femmes, c’est comme ça... Elles sont faites comme cela... Elles ne peuvent pas faire autrement..., etc., etc. Elles sont faites pour... » C’est quelque chose qu’on entend très souvent : « Les femmes sont faites pour... Elles sont faites pour servir... Elles sont faites pour être mères... Elles sont faites pour obéir... Elles sont faites pour être douces... Elles sont faites pour ceci, pour cela... Elles ne sont pas faites pour les études intellectuelles... Elles ne sont pas faites pour commander... Elles ne sont pas faites pour les mathématiques... ».

Cela paraît très grave, car c’est réduire l’être des femmes à une espèce de définition extérieure fondée sur une nature. Or précisément, si nous avons bien une nature humaine – loin de moi l’idée de récuser cela, car nous sommes tous aux prises avec notre nature – cependant le fait que nous sommes un être humain, c’est que nous pouvons aller au-delà de notre nature. Un animal a une nature, et il y reste : à moins que l’homme n’intervienne par le dressage, etc. Mais nous savons bien que c’est artificiel et venu du dehors. Tandis que l’homme, c’est l’être qui peut sans cesse modeler et remodeler sa nature et la dépasser, et s’en servir pour des fins qui ne sont plus des fins de nature, et qui les dépassent.

Et ceci est vrai pour la femme aussi. Prescrire d’avance aux femmes certaines limitations en fonction de ce qu’est leur nature physiologique, biologique ou psychologique, c’est précisément exercer contre elles cette espèce de discrimination dont je parlais tout à l’heure : c’est les réduire à être moins que des personnes, c’est les réduire à être moins que des libertés. Nous sommes en fait inscrits dans des natures, nous sommes en fait assignés à certaines tâches, et pour les femmes certaines tâches qui sont spécifiques, comme par exemple la tâche de la maternité. Mais, je m’empresse de dire : ce n’est pas ce qui définit un être humain dans son être. Pour la femme, par exemple, la maternité est une tâche, c’est un rôle, c’est une fonction. Mais ce n’est pas son essence. Son essence est au-delà. On ne peut pas faire tout découler pour la femme de ce rôle maternel ; elle peut l’accomplir – elle peut aussi ne pas l’accomplir – car il ne faut jamais oublier qu’il y a beaucoup de femmes qui ne sont pas mères, qui ne le sont pas par la force des choses, ou qui ont décidé de ne pas l’être, ou qui ont fini par se résigner à ne pas l’être. Il y a des quantités de femmes qui n’ont pas d’enfants – à l’heure actuelle, le problème des célibataires se pose d’une manière aiguë. Quel peut être le statut humain des célibataires ?

Or, on a pris l’habitude de toujours définir la femme à partir de sa maternité, réelle ou possible. Cela paraît une très grave déformation ; c’est comme si on définissait l’homme par sa paternité, réelle ou possible. L’idée paraît comique pour l’homme... pourquoi ne l’est-elle pas pour la femme ? Il y a là quelque chose à quoi il faut penser, et très profondément.

On ne peut pas en effet définir la femme par une tâche qui est en effet une tâche spécifique, une tâche d’espèce, une tâche de sexe qu’elle seule peut accomplir, dans l’état actuel des choses – car il n’est pas exclu qu’un jour vienne où on remplace la maternité par des procédés scientifiques. Ce n’est peut-être pas si loin qu’on le pense. Ce jour-là, comment la femme se définira-t-elle ? On ne peut définir l’homme – « homo », l’être humain – uniquement par sa paternité ou sa maternité. L’homme se définit tout autrement.

Il y a là une espèce de transposition d’un plan à un autre, qui peut être préjudiciable, qui peut stopper un certain nombre de développements, ou un certain approfondissement pour la femme. Il ne faut pas fixer la femme dans son essence en prenant pour son essence ce qui n’est qu’une fonction ou qu’un rôle. Il ne s’agit pas de déprécier la maternité : c’est une expérience extraordinaire, et c’est aussi une tâche lourde et redoutable. Mais la femme ne s’y réduit pas, elle ne veut pas s’y résumer. Elle est au-delà. La maternité est une tâche, ce n’est pas une définition de l’être ou de l’essence.

La femme doit se définir au-delà de ses fonctions pour pouvoir mieux les assumer.

Il est très remarquable (c’est une réflexion souvent faite par les femmes qui ont lu l’évangile en s’interrogeant sur la place qu’y a la femme, et surtout sur l’attitude du Christ vis-à-vis des femmes), il est très remarquable et assez surprenant que le Christ, qui a eu beaucoup de relations avec des femmes très différentes, ne s’est jamais adressé aux femmes sous l’angle de leur fonction spécifique. Au contraire, il s’adresse aux femmes sur le même ton, avec le même type de relations qu’il a avec les hommes. Il y a une sorte de liberté profonde, souveraine, du Christ en face des femmes, parce que ce qu’il leur dit, ou sa relation, s’adresse en elles précisément à l’être le plus profond. Je trouve cela extrêmement profond.

Pensez à l’épisode étonnant de la Samaritaine : cette femme qui a eu plusieurs « maris ». Le Christ le sait, il le lui dit : « Va chercher ton mari ». – C’est que... – « Oui, je sais... tu en as eu... combien ? cinq ? sept ? Cinq maris ! Et celui avec qui tu vis, maintenant, ce n’est pas ton mari. » – Et puis, c’est tout ! Il n’en est plus question. De cet être sexué qu’est cette femme, il n’en est plus question. La conversation s’engage sur un tout autre plan, qui est le plan du salut et c’est à cet être primaire qu’est la Samaritaine que le Christ s’annonce comme le Messie. C’est une libération radicale pour les femmes, parce qu’elles apprennent là l’identité du statut de toute personne humaine, quel que soit son sexe, sa race, son histoire personnelle, en face du Christ.

De même l’épisode de Marie-Madeleine. C’est à Madeleine qu’est annoncée la résurrection, et c’est Madeleine qui est chargée d’aller annoncer la résurrection aux frères qui, eux, n’ont pas eu le courage d’aller jusqu’au tombeau. Ils se cachent...

Un autre passage est aussi très frappant. Jésus est dans une maison, que la foule entoure, et on vient dire à Jésus : « Ta Mère et tes frères sont là. » Réponse du Christ : « Qui est ma Mère ? Qui sont mes frères ? C’est celui qui écoute la parole de Dieu, et qui la garde. »

Ailleurs une femme s’écrie : « Bienheureux le sein qui t’a porté et les mamelles qui t’ont allaité ! » Glorification de la maternité. Réponse du Christ : « Bienheureux plutôt celui qui écoute la parole de Dieu et qui la garde ». C’est par là que la femme comme tout être humain est sauvée, ce n’est pas par sa maternité. Elle peut vivre cela dans sa maternité, mais ce n’est pas parce qu’elle est mère qu’elle est sauvée. On peut être une très mauvaise mère. Il y a toutes les possibilités de relation maternelle. On peut y être une mère agressive, oppressive, négligente ; on peut y exercer son égoïsme, sa volonté de puissance, etc., d’ailleurs on exerce toujours plus ou moins tout cela. La maternité aussi est une ascèse.

Alors, il me semble que pour pouvoir aborder les autres problèmes de la féminité, dans toute espèce de vie, et ici dans la vie contemplative, il faut d’abord se situer à ce plan, pour être libéré d’un certain nombre de remords, de mauvaise conscience, d’images, de stéréotypes : « Je suis mère par nature... Il faut que je sois mère... » Ou bien : « Je ne suis pas mère, il faudrait que je le sois... Il faut compenser la maternité que je n’ai pas par une autre forme de maternité ». C’est vrai, et c’est faux... Ce n’est pas cela qui nous définit. C’est vrai à un certain plan, si mon rôle précisément est d’avoir une attitude maternelle vis-à-vis de gens qui en ont besoin ; mais je ne dois pas être mère malgré les autres.

C’est là le problème qui se pose aux mères selon la chair : la maternité, nos enfants n’en veulent pas très longtemps. Alors, il faut bien renoncer à ne plus être mères, ou bien il faut l’être autrement, sur un autre plan, ou y renoncer, passer à la relation d’adulte à adulte. Le même problème se pose pour nous autres femmes, que nous soyons mères selon la chair ou que nous ne le soyons pas ; nous ne sommes pas cela d’abord et ce n’est finalement pas cela que nous avons à être. Réponse du Christ également au sujet du mariage : « Dans le Royaume, il n’y a plus ni mari, ni femme ». L’essence, le sens de ces relations sera certes gardé et poussé à un point que nous ne pouvons absolument pas imaginer, mais les formes selon lesquelles nous vivons ce sens disparaîtront.

Parce que cela paraît être le point central, si nous voulons penser sur des bases solides, il faut encore préciser ces distinctions entre la notion de vocation fondamentale, la notion « des vocations », la notion de rôle et la notion de fonction.

a) La vocation : la vocation se situe au niveau de ce que les philosophes appellent le « Je », c’est-à-dire la subjectivité. Ce qui fait que je suis je, cette personne unique, originale, irremplaçable, qu’est chacun de nous, et qui est incommunicable d’ailleurs dans ses profondeurs, sauf à Dieu. Car Dieu est au cœur du Je. (Vous connaissez la parole de Claudel : « Quelqu’un qui soit en moi plus moi-même que moi »). On vit cela, mais sur un mode inexprimable. C’est là le sens de notre être. Mais ce sens-là est incommunicable.

Cette vocation essentielle, c’est la vocation essentielle de tout homme, de la personne, c’est la relation même à Dieu, c’est l’image de Dieu. Cette vocation fondamentale qui est la nôtre, c’est la vocation à l’accomplissement le plus total et même au-delà de la plus grande totalité, puisque nous sommes appelés à entrer dans la vie même de Dieu, dans la vie trinitaire. C’est une divinisation, dont il était question à la messe : « Nous faire participants à votre divinité ». Vocation la plus personnelle, puisqu’elle nous fonde comme personne, appel fondamental et unique. On peut penser à cette parole de l’Apocalypse : « à chacun sera remis un caillou blanc sur lequel sera écrit un nom qui sera communiqué à lui seul ». Cela symbolise l’unicité de la relation qui nous unit à Dieu, qui nous constitue dans notre être, cette relation unique, totale, absolue, radicale à Dieu – dont les contemplatifs sont les témoins et les symboles.

Et en même temps – et il faut toujours tenir ces deux affirmations à la fois – cette vocation est communautaire, elle est réciproque. « Tous vous ne faites qu’un dans le Christ » (Ga 3, 28). Notre vérité passe par l’autre aussi. C’est absolument indissociable. Les contemplatifs vivent en communauté, et cette communauté est un petit fragment de la communauté totale de l’Église et de la communauté des hommes. Il y a une circulation profonde dans tout cela, dont nous devons être conscients.

Donc, le premier niveau de la vocation, c’est la vocation essentielle qui est la même pour tous, et qui est irréductible : c’est cela notre être, il ne faut pas sortir de là, c’est cela que nous devons faire, que nous devons être, tous tant que nous sommes, avec des modulations. C’est-à-dire que cette vocation est à la fois universelle, et entièrement personnelle. C’est-à-dire que chacun de nous est une modulation de cette vocation fondamentale, par exemple, grâce à l’appel à la contemplation. D’autres auront d’autres appels. Mais ce ne sera jamais que des manières de vivre et de réaliser cette vocation fondamentale.

Ici, apparaîtrait une idée : l’idée de la multiplicité, de la variété des facettes de cette vocation : la communauté totale est riche de tout cela, de toutes les richesses de Dieu, ces dimensions de Dieu, la hauteur, la largeur, la profondeur, qui symbolisent toute cette immensité, toute cette infinité de réfractions de Dieu, d’images de Dieu. Il faut une infinité des images de Dieu dans une infinie diversité, puisque Dieu est précisément l’infini.

Ce premier niveau est donc irréductible. C’est là que nous prenons racine.

b) Les vocations : à un deuxième niveau, nous arrivons aux vocations.

Les vocations se situent au niveau des personnalités, plutôt que des personnes. C’est-à-dire que chacun d’entre nous a des aptitudes, des talents, une personnalité psychologique, des situations (et des situations variables à l’infini) qui déterminent une très grande diversité. Nous naissons avec une certaine hérédité, avec un certain caractère qui nous permettront de faire certaines choses et pas d’autres, que nous pourrons vivre de telle ou telle façon.

Ici jouent toutes espèces de déterminations. Et par exemple la détermination du sexe. Du fait que nous sommes homme ou femme, nous serons plus aptes à faire ceci ou cela, telle ou telle expérience, et entre autres, la maternité. Nous y revenons.

La maternité peut être une vocation pour la femme, une de « ses » vocations. Mais chacun de nous en a beaucoup de ces vocations-là. Nous avons des vocations multiples qui ne sont pas exclusives les unes des autres, ou qui, quelquefois, le sont. Je peux avoir une vocation de mathématicienne, et en même temps une vocation, une aptitude à la danse, par exemple : je peux être habile à la couture, et en même temps habile à haranguer les foules. Que sais-je ! Ici, il y a une infinie diversité, qui est diverse dans la multiplicité des talents, qui est diversifiée dans le temps. Il se peut que j’aie une vocation à telle époque de ma vie, et une autre à telle autre. Il y a des vocations qui se perdent, qui apparaissent et qui disparaissent. C’est lié aux diversités des cultures et des civilisations : ce qui me paraît très important.

Nous sommes liés à des vocations qui sont des vocations collectives, Par exemple, on dira que les Français ont une espèce de vocation à l’ironie, ou que les Extrêmes-Orientaux ont une vocation innée à la méditation, à la contemplation.

Les vocations sont également liées aux statuts des sociétés : nos vocations ne seront pas les mêmes au XXe siècle qu’elles l’auraient été si nous étions nés au XIIe. Ici encore, il y a des possibilités d’apparition et de développement de certains talents que nous ne devons pas laisser perdre, et qui sont liés à tous ces éléments.

Et il faudrait aussi faire entrer en ligne de compte le hasard qui joue un grand rôle dans nos existences, les événements, les circonstances, les conjonctures historiques, politiques, sociales, économiques !

Les vocations appartiennent au moi, à la personnalité, à ce que je peux faire, à mes aptitudes, à mes talents. Le « Je » ne s’y identifie pas. Mais il peut s’en servir ou être paralysé par l’impossibilité de les utiliser. Il est donc nécessaire de les détecter, et de les développer pour que le Je puisse se développer librement. C’est une expression de notre liberté. Pour notre équilibre, il est très important de savoir, de détecter en nous ces vocations-là, et de déterminer celles qui nous sont indispensables, celles qui sont plus facultatives, celles qui peuvent nous apporter l’équilibre, ou être utiles pour les autres.

L’accomplissement des vocations c’est, dans un certain sens, plus relatif, sauf s’il s’agit de vocations absolument irrésistibles, telles qu’en ont certaines personnes qui ne peuvent exprimer leur Je profond que par certains talents ou aptitudes : Gauguin, Beethoven. Il y a des modalités d’expression qui sont si indispensables que, si on les réprime, le Je profond est atrophié et meurt. Cela peut se produire. Il y a des quantités d’aptitudes chez les enfants, que l’existence ou la société étouffe, ce qui les réduit à ne plus être pleinement en possession d’eux-mêmes, ce qui leur coupe le chemin vers les profondeurs.

c) Les rôles : à un troisième niveau, nous trouvons les rôles. Vous voyez : dans les deux premiers niveaux, c’était de la personne et de la personnalité qu’il s’agissait. Les rôles, eux, se situeraient au niveau de la relation, soit du « Je-Tu », du « Moi-Toi », soit du « Je-Nous » (c’est-à-dire la relation de la personne avec les collectivités ou les groupes). C’est le niveau de la relation interpersonnelle ou collective, de la réciprocité. Puisque nous vivons en société, nous avons tous des rôles à remplir les uns par rapport aux autres.

Ces rôles sont multiples et variables. Mais ils sont fondamentaux. Ils sont liés, jusqu’à un certain point, à des vocations. Ils peuvent ne pas l’être. Nous pouvons être amenés à jouer des rôles pour lesquels nous ne sommes pas faits – et ce n’est pas drôle. – Si ces rôles s’insèrent tout de même, jusqu’à un certain point, dans nos vocations fondamentales, et s’ils sont nécessaires, nous devons les accomplir, bon gré, mal gré, de notre mieux.

Ces rôles peuvent être très fondamentaux : rôles à l’intérieur d’une famille, rôles parentaux : le rôle du père, le rôle de la mère sont des rôles fondamentaux, précisément pour le développement de la personne des enfants. La psychologie contemporaine, la psychanalyse commencent à le montrer : si ces rôles sont déficients, il manque quelque chose dans l’équilibre de l’enfant. Le rôle du mari et de la femme, réciproquement, ou de leurs analogues. Il y a des rôles analogues aux rôles parentaux, qui peuvent être de protection, ou d’éducation, ou de conseil, ou d’appui. Et peut-être que, dans vos communautés, il y a des rôles de ce genre. Il me semble que le rôle de l’abbé, de l’abbesse – je me réfère au sens étymologique – c’est celui du père ou de la mère : mais il faudrait dépouiller cela de son aspect trop psychologique et affectif, c’est un rôle qu’on a à remplir pour l’autre, donc on ne doit pas nécessairement s’attendre à y trouver sa propre satisfaction psychologique. Pour le remplir vraiment, il faut dépasser ce niveau. Mais cela ne doit pas être non plus brimant au point que l’équilibre soit perdu.

Ici, nous sommes sur un terrain mouvant, délicat, et c’est ici que la psychologie est nécessaire, et sans doute même la psychologie des profondeurs.

Rôles sociaux et politiques : le rôle du Chef de l’État, le rôle du ministre, etc., ce sont des choses qui ont été analysées depuis bien longtemps, depuis l’antiquité. Nous jouons des rôles les uns par rapport aux autres. Rôles culturels : par exemple le poète a un rôle qui n’est pas le même que celui du mathématicien. Ce sont des rôles qui répondent à des vocations, mais qui sont au service de.

Des rôles religieux également. Et ici, on verrait apparaître le rôle des actifs, des contemplatifs ; le rôle du prophète, le rôle du docteur, etc. Ce sont des rôles pour autrui. D’ailleurs c’est assez significatif qu’en général, dans l’Ancien Testament, les prophètes commencent par protester avec violence contre la mission dont on les charge. Ils ont à remplir ce rôle, mais ils ne s’y identifient pas dans leurs profondeurs. Ils sont prophètes pour qui ? Pour eux comme pour les autres, mais ils ne s’identifient pas à ce rôle. C’est quelque chose qui peut être absolument passager, d’ailleurs, et puis on passe outre.

d) Les fonctions sont à un niveau bien moindre encore. Ce sont des services liés à des besoins, à des tâches, en conséquence du fait que nous vivons ensemble. La fonction est liée au fonctionnement d’une société quelconque, qui a besoin que certains travaux, certaines tâches s’accomplissent. C’est tout.

Bien entendu, il ne faut pas s’identifier à ses fonctions. Il y a des gens qui s’attachent tellement à leurs fonctions qu’ils en meurent si on les en prive. Mais c’est une erreur fâcheuse.

Cela peut être lié aux vocations, parce qu’il y a une circulation évidemment à travers tous ces niveaux. Mais il faut attacher à ces fonctions l’importance qu’elles méritent. C’est tout. Je ne vais pas me définir par ma fonction de faire la cuisine, par exemple. C’est très utile, certes, mais enfin je ne m’y identifie pas totalement, c’est bien évident.

Il peut y avoir confusion de tous ces plans, et c’est ce qui s’opère très souvent, je crois, en ce qui concerne les femmes : on leur donne comme vocation profonde ce qui n’est pour elles que rôle et fonction. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille traiter les rôles et les fonctions à la légère. Mais il faut leur donner l’importance que cela mérite. Ce qui d’ailleurs évite bien des déconvenues ; quand on s’est trop identifié à un rôle, ou à une fonction, et qu’on en est subitement privé, ou que la fonction vous est contestée – ce qui est arrivé parfois à l’Université. Certains enseignants ne s’en sont absolument pas relevés, parce que leur personne s’était absolument identifiée à leur fonction professorale. Leur fonction étant contestée ou niée, ils se sentent niés dans leur personne même, d’où leur ressentiment douloureux. Or ce n’est qu’une fonction. C’est tout. La fonction ne marche plus ? Eh bien, tant pis, il faut passer à une autre, ou la modifier. Il faut prendre cela avec beaucoup d’aisance et de lucidité : cela facilite beaucoup de renoncements qui sont, finalement, de faux renoncements : ils sont vrais en tant que vécus comme tels, mais très souvent ce ne sont que des erreurs de jugement.

Autre exemple, à un plan plus profond : le rôle parental, contesté, à l’heure actuelle, très violemment. Il y a des parents qui ne peuvent pas l’accepter, ils sont tués dans leur être même, par cette contestation. Cette mutation est extrêmement douloureuse et très difficile. Mais elle est inscrite d’avance dans le rôle parental : le père et la mère sont faits pour être éliminés en tant que tels – pour que l’adulte naisse – qui les retrouve, à un autre plan.

On sait que c’est un des aspects des problèmes féminins à l’heure actuelle. C’est qu’avec le planning familial et la longueur de la vie, les femmes se retrouvent à 40 ou 45 ans privées de leurs raisons d’être. Que vont-elles – je ne dirai pas seulement faire –, mais être ? Ce qu’elles sont ? Plus rien ! D’où une série de dépressions nerveuses, de troubles profonds. C’est un problème qui est très inquiétant à l’heure actuelle ; d’où le recyclage des femmes, la nécessité du travail. C’est un problème que les hommes comprennent très mal, d’ailleurs. Un collègue protestait, il y a peu de temps, contre le fait que certaines femmes d’une quarantaine d’années désirent entrer en faculté et faire des études. Il trouvait cela absurde. « Il faut les barrer à tout prix ». Il ignorait la profondeur de la question. Voilà la question que se pose une femme de 40 ans. Son mari est encore jeune. Il travaille. Il a peu besoin d’elle. Elle a tout son temps. Ses enfants : non seulement ils n’ont plus besoin d’elle, mais ils ont besoin qu’elle ne s’occupe plus d’eux. Et cela intervient très tôt. Donc, il faut se nier soi-même dans cette fonction maternelle, et se trouver ailleurs. Si on s’y est identifiée, on est perdue.

Cette espèce de cheminement se retrouve sans cesse. Nous devons sans cesse renoncer à nos différentes peaux, à nos différents rôles, pour aller jusqu’au dépouillement suprême. Ce sera la mort ; et, à ce moment-là, de nos rôles, de nos fonctions, que restera-t-il ? Il restera précisément l’essentiel. Je crois qu’il faut vivre déjà sur ce plan-là. Et ce n’est pas commode.

On voit donc cette échelle : plus on s’éloigne du plan fondamental, plus on est plongé dans les variables, et dans leurs combinaisons à l’infini. Plus on remonte – ou plus on redescend, selon les images – vers la vocation fondamentale, plus on va finalement vers ce qui fonde tout le reste. Là, on ne peut plus rien dire, ou presque. Il faut le vivre, le vivre secrètement, même pour soi. C’est un des sens de l’image de la Nuit chez saint Jean de la Croix.

Les formes que nous prenons, que notre être prend, sont toujours variables, et donc toujours révocables. Si on veut nous y fixer comme on fixe un papillon avec une épingle, on nous aliène. Vous connaissez ce mot qui est un mot favori de notre vocabulaire actuel : « l’aliénation », c’est-à-dire que nous devenons étrangers à nous-mêmes. On nous vole ce que nous sommes profondément. C’est une frustration. Nous ne voulons pas nous identifier à nos rôles. Nous sommes toujours en train de les dépasser, et cependant, nous avons besoin, à certaines phases de notre vie, de nous identifier à certains rôles psychologiques.

Cependant, le sujet, en tant que sujet, ne s’identifie finalement qu’à lui-même, donc à la relation à Dieu qui le constitue. C’est une zone indicible, invariable. C’est par là que nous sommes enracinés dans l’éternel. Ce qui ne veut pas dire que ce soit une répétition, au contraire, c’est une source toujours nouvelle. Nous naissons tout le temps à nous-mêmes. Nous découvrons toujours l’infini de notre relation à Dieu, toujours sous des modalités différentes.

Et c’est une zone qui est source de sens pour tout le reste. La grande question qui se pose aux philosophes aujourd’hui, c’est la question du « sens ». Nous avons perdu « le sens », la signification, à la fois la signification et la direction, l’orientation de notre être. Et nous nous interrogeons sur le sens. Et c’est une question utile : Pourquoi sommes-nous ? Quel « sens » a tout cela ? Est-ce que cela a du sens ? Est-ce que nous sommes dans l’absurde ?... Or c’est dans cette zone très profonde où nous rencontrons Dieu, comme l’indicible, que le sens naît. Mais, à ce niveau-là, on ne peut pas le dire. Il n’est pas explicitable. Nous ne le savons pas finalement. Nous le croyons, nous le vivons, nous ne le savons pas. Nous ne pouvons pas le réduire à une formule qu’il s’agirait de faire circuler. C’est quelque chose que nous devons découvrir chaque jour un peu plus, et jamais complètement, clairement.

Si j’accepte d’accomplir telle fonction, et si j’estime que cette fonction n’est pas absurde, bien qu’elle puisse être parfaitement absurde (il y a des tâches qui sont vraiment idiotes, qui sont nécessaires et idiotes) je peux lui redonner un sens à condition de la rattacher à un sens fondamental. Mais, si je n’ai pas ce sens fondamental, alors, je suis perdu, je suis aliéné dans ma tâche, dans ma fonction. Et c’est le cas effectivement de beaucoup de femmes qui se sentent tout à fait aliénées dans ces fameuses « tâches de répétition et d’immanence » dont parle Simone de Beauvoir, que sont la vaisselle, le ménage... on fait la cuisine, on la mange aussi-aussitôt ; aussitôt, il faut refaire la vaisselle, il faut nettoyer les casseroles, pour deux heures après recommencer !... C’est indispensable et épouvantable. En soi-même, cela n’a pas de sens, sauf peut-être les sens qu’on y importe. On peut y importer un sens soit d’autodiscipline, soit de service d’autrui, soit de lutte pour l’ordre, pour la beauté. Il y a des sens à donner. Il y a une certaine satisfaction féminine qui est d’ordre esthétique devant une pièce qui est claire, qui est ornée, qui est bien arrangée, bien rangée, devant la pile de linge bien repassé : une certaine satisfaction, qui n’est pas tellement d’ordre moral, mais d’ordre esthétique.

Il y a des sens comme cela qu’on peut retrouver, mais qui peuvent disparaître si le sens profond de l’être a disparu. Ceci n’apparaît que si on est dans la paix au fond de soi-même. Si on n’est pas dans la paix, on se sent contesté, aliéné dans tout son être, par ses tâches... Si l’être lui-même n’a pas trouvé où s’ancrer dans son caractère inaliénable, alors on est aliéné.

Donc, c’est dans cette zone profonde que le sens peut apparaître et peut naître, et c’est de là que découle tout le symbolisme de nos situations, car nous vivons d’une manière symbolique.

On parle beaucoup de la « majorité » des femmes. Beaucoup estiment que les femmes ne sont et ne seront majeures que dans la mesure où elles auront pris et où elles prendront conscience extrêmement profonde de leur qualité fondamentale d’être humain total, dans la mesure où elles ne seront pas culpabilisées parce qu’elles ne s’identifient pas à leur être féminin. Leur être féminin est très important, mais il n’est pas premier. Ce qui est premier, c’est leur être humain. C’est par là, d’ailleurs, qu’elles peuvent communiquer, dialoguer avec les hommes, avec les êtres masculins, et c’est par là qu’ils se rejoignent, à travers toutes les modalités.

À l’heure actuelle, les revendications des femmes se font de plus en plus aiguës, de plus en plus fondées, de plus en plus sérieuses ; dans tous les milieux, dans tous les pays, les femmes prennent conscience précisément de leur qualité de personne humaine, et elles demandent à être reconnues, non pas seulement dans le secret des consciences, ou dans la gentillesse, mais être reconnues dans les institutions comme des êtres humains à part entière, avec tous leurs droits, identiques à ceux des hommes. Ce n’est pas une revendication d’agressivité ou de compensation, ce n’est pas pour échapper à leurs devoirs féminins, au contraire. C’est pour les fonder en vérité. Cela est très important.

Très souvent, les hommes ont très peur de ce mouvement féminin. Ils ont très peur parce qu’ils se sentent menacés dans leur supériorité native. Alors cela les inquiète. Cela les inquiète beaucoup, parce qu’ils ne seront plus automatiquement supérieurs aux femmes parce qu’ils sont des hommes. Ils auront à faire leurs preuves. Cela a été dit d’une manière spirituelle par Françoise Parturier : « Chers compagnons, nous vous aimerons toujours beaucoup, et nous sommes toutes disposées à vous admirer, à vous vénérer, mais à condition que vous soyez admirables. »

C’est d’un tel retournement de la situation que les hommes sont très inquiets. Ils sont inquiets aussi parce qu’ils ont peur que la féminité leur manque, parce qu’ils ont besoin de la féminité, et ils pensent nous rendre hommage en nous le disant. Mais il s’agit que cette féminité soit assumée d’une manière humaine, et soit reconnue comme une modalité humaine, et qu’elle soit reconnue dans sa subjectivité, c’est-à-dire que la femme sera féminine librement, et ne sera plus un objet pour l’homme.

Donc les femmes, aujourd’hui – je vous donne un petit aperçu – réclament les mêmes droits fondamentaux que les hommes, pour fonder leur existence féminine, et réclament aussi la possibilité pour elles d’assumer leurs devoirs et leurs responsabilités féminines dans une société qui ne sera plus faite entièrement par les hommes et pour les hommes, ce qui leur rend l’accomplissement de leurs tâches féminines très difficile.

En particulier, une femme qui travaille mène une vie impossible, parce qu’elle vit dans une société qui est faite pour les hommes. Les horaires, les modalités de travail, etc., ne sont jamais prévus pour les femmes. Et la fameuse maternité dont on nous rabat les oreilles, est reconnue sentimentalement : on célèbre la fête des Mères, mais on se borne à cela. On ne songe pas du tout à aménager la société de manière à rendre la maternité possible pour les femmes, par un certain nombre d’aménagements pratiques et institutionalisés. Par exemple, rien n’est prévu pour faciliter les tâches des femmes. Il devrait y avoir des blanchisseries communes, des services de plats tout faits, des garderies d’enfants où les mères consentent à laisser leurs enfants, parce qu’elles fonctionneraient à peu près, etc. Ce n’est pas prévu, absolument pas prévu... Rien n’est fait pour elles. Rien n’est fait pour qu’elles soient insérées dans une société. Vous avez entendu parler de cette maladie psychique qui s’appelle la Sarcellose, qui atteint surtout les femmes dans les grands ensembles, qui sont seules toute la journée, qui ne savent que faire d’elles. Elles ne s’identifient à rien, elles tombent malades.

Il faut alors qu’on leur reconnaisse leur féminité, sans que cela supprime leurs droits. C’est là qu’est la charnière : sans qu’on leur supprime leurs droits humains. Il faut par conséquent qu’on leur permette le passage à la majorité, à l’âge adulte. Les femmes ne sont plus des mineures légalement, bien qu’il y ait certains points de la loi où elles le soient encore. Il serait impensable à l’heure actuelle qu’on continue à assimiler les femmes aux mineurs et aux fous, comme cela arrive, si je ne me trompe, dans certains articles du Droit Canon... Eh oui, les femmes y sont rangées dans la même catégorie que les mineurs ou les fous [2] ! Alors, vous comprenez, ce n’est plus pensable...

Ou encore, quand il y a urgence pour le baptême, par qui doit être administré le baptême ? « Le baptême non solennel peut être administré par n’importe quelle personne. Cependant, si un prêtre est présent, il sera préféré à un diacre, un diacre à un sous-diacre, un clerc à un laïc et un homme à une femme » (Can. 742, § 1 et 2).

Tout cela est lié évidemment à des statuts que nous avons dépassés depuis longtemps. Il importe de revoir cela. Nous ne pouvons plus, nous ne voulons plus supporter tout cela, parce que nous sentons que nous sommes des êtres humains, complets.

Être femme dans la vie contemplative

Après tous ces longs préambules il faut en venir à notre problème : être femme dans la vie contemplative. Il semble qu’on puisse reprendre finalement le même cheminement.

Fondamentalement la question ne se pose pas. C’est-à-dire que c’est la même chose pour la femme et pour l’homme. S’il s’agit vraiment de vie contemplative, je ne vois pas de différence entre la vie contemplative d’un homme et celle d’une femme.

D’ailleurs, dans l’histoire de la spiritualité, il y a eu souvent, en l’exprimant d’une manière un peu irrespectueuse, des « tandems », des « binômes » homme-femme. Je pense à saint Jean de la Croix et sainte Thérèse d’Avila, par exemple ; ou saint François d’Assise et sainte Claire, saint Benoît et sainte Scholastique, etc. C’est qu’il existe en effet, non pas une complémentarité – car c’est un mot très dangereux – mais une coopération où l’homme est complet, et il ne l’est précisément que dans cette coopération. Cet apport réciproque, d’ailleurs, est indéfinissable. On dit : du côté de l’homme est l’autorité, l’intelligence, le savoir, etc. ; du côté de la femme, c’est la douceur, la soumission, la tendresse. Peut-être. Mais il y a autant d’exceptions que de confirmations de cette règle. Il y a des femmes extraordinairement autoritaires. Je pense au cas de sainte Thérèse d’Avila, qui a pratiquement imposé à saint Jean de la Croix de renoncer à la vie cartusienne, pour rester dans la famille des Carmes. Il semble que la forte personnalité sur le plan psychologique, c’était sainte Thérèse, et non saint Jean de la Croix. Il se rattrapait par d’autres formes, incontestablement.

Donc, ce tandem, ce binôme « homme-femme » existe jusque dans la vie contemplative. Car il s’agit de la même chose. Il s’agit de la même vie. Que les modalités de cette vie, le style de vie, puissent être différents selon les hommes et les femmes, c’est très compréhensible, puisqu’il y a entre eux des variations biologiques, physiologiques, peut-être psychologiques. Bien qu’il ne faille pas faire la place trop grande à la psychologie féminine, on tombe alors dans une série de mythes ou de clichés qui sont extrêmement dommageables. Il faut être soi-même tout simplement. C’est très dangereux de s’identifier à des images, et d’essayer de les copier, ces images. On reçoit de la société une certaine image de la femme, et on essaye de la copier : il est entendu que la femme est mère, qu’elle est douceur, qu’elle est tendresse, qu’elle est ceci, qu’elle est cela... et on aboutit très vite à des mièvreries, à des afféteries de sentiment, à de petites sentimentalités qui ne sont pas indispensables du tout aux femmes. On peut avoir une vie très nette, très franche et très carrée, en étant une femme. Il s’agit de vivre une même vie, contemplative, qu’on soit homme ou femme et inévitablement on la vit selon ses propres modalités.

Qu’il y ait des modes de vie à envisager différemment en fonction de certaines aptitudes féminines, de certaines possibilités féminines – par exemple le travail : certains travaux peuvent être faits plus par des femmes que par des hommes –, bien entendu de certains rythmes de vie : on ne pourra pas vivre de la même façon si on est un homme ou une femme, en fonction de certaines implications biologiques, physiologiques, de certains rythmes corporels, etc. Mais c’est là une modalité de vie, ce n’est pas la vie contemplative.

La vie contemplative, c’est d’essayer de contempler le Seigneur. Comment pourrait-on la définir ? Mais il est bien évident que j’en parle comme un aveugle des couleurs. Cette vie contemplative me semble être à un premier point de vue un moyen dans le statut actuel de notre existence humaine, un moyen et non pas déjà une fin exactement comme le mariage ou le célibat. A un deuxième point de vue, elle me paraît très particulière dans l’ensemble des vocations religieuses, parce qu’elle est une préfiguration, elle est un signe eschatologique. Vous vivez, vous essayez de vivre précisément cette vocation fondamentale, ce pourquoi nous sommes faits. Ceci me paraît extrêmement grand et extrêmement dangereux, extrêmement risqué, et en même temps absolument fondamental.

Vous êtes parmi nous le signe de cette absoluité de la relation à Dieu, vécue dans le quotidien. Et c’est ici que se noue alors tout le problème : Comment est-ce possible ? Et nous qui ne le vivons pas, nous nous demandons toujours : « Comment est-ce possible ? » Et nous ne le voyons pas ! C’est à vous, peut-être, à nous le faire voir. Vous êtes pour nous le signe vivant, le signe concret du transcendant, de l’éternel, de ce pourquoi nous sommes faits sans le comprendre, et sans pouvoir le faire. Ceci me paraît très fondamental : vous êtes un signe, un signe incompréhensible souvent, mais un signe qui nous atteint, sans que nous sachions comment, ni où ; qui nous parle, qui nous rappelle à nous-mêmes en quelque sorte.

Pour revenir à notre problème, ce témoignage de la transcendance, de la relation en direct à Dieu, de ce don absolu, dans l’amour absolu, de cette donation totale de notre être, à nous qui nous donnons par tout petits morceaux, quand nous le pouvons, comme nous le pouvons, c’est-à-dire peu et rarement, c’est un rappel et c’est un signe, et c’est notre vocation aussi. On pense dans l’Église que nous avons tous finalement une vocation contemplative. Malheureusement, il n’est pas possible pour tous de la vivre en fait pour beaucoup de raisons. Peut-être, ne sommes-nous pas appelés directement. Et puis, nous avons d’autres tâches. Et puis... et puis... nous oublions, nous sommes pris dans tous les engrenages de notre existence. Vous nous rappelez à nous-mêmes : c’est dire que vous n’êtes pas autres que nous.

Cela est très important : vous êtes à la fois « pas autres que nous » et « autres » parce que vous êtes un signe, et un choc, et un scandale pour nous : « Qu’est-ce que cette vie contemplative ? C’est impossible ! c’est inhumain ! Nous sommes révoltés ! » Et en même temps, cette révolte nous ramène à nous-mêmes, nous fait signe. C’est par cette révolte que cela nous fait signe ; si vous ne nous révoltiez pas, si vous n’étiez pas un choc pour nous : rien ne nous ferait plus signe, rien ne nous rappellerait plus à nous-mêmes. C’est un signe fait en passant pour la plupart, mais c’est un signe qui parle. C’est très important.

Cette vie contemplative, donc, s’insère dans les vocations. C’est un intermédiaire entre la vocation absolue que vous exprimez, que votre vocation exprime, et c’est en même temps une vocation parmi d’autres. C’est un reflet comme toute vie humaine, avec ce caractère particulier que c’est un reflet de ce qui est le plus fondamental. Cela me paraît très important.

Mais pour que vous soyez ce signe, il faut que vous soyez pour nous le signe de notre totalité. C’est-à-dire que nous n’ayons pas l’impression que vous êtes moins que nous, mais que vous êtes plus que nous. C’est-à-dire que vous soyez d’abord et fondamentalement pleinement des êtres humains, et pleinement des femmes. Même si vous avez renoncé, peut-être surtout si vous avez renoncé à ce qui fait normalement et biologiquement la vie d’une femme : la sexualité, la maternité. On peut souhaiter qu’il n’y ait aucune espèce de mutilation, c’est-à-dire que vous vous acceptiez telles que vous êtes ; avec tout ce que vous êtes, y compris votre corps ; et ici, j’insisterai, au contraire – au début, je l’écartais, mais ici j’insisterai, car je crois que c’est très important – sur tout ce que nous apportent la psychologie, la médecine, la biologie, la psychanalyse, sur cette réalité que nous sommes corps et âme.

C’est ici que les questions proprement féminines interviendraient : comment vivons-nous notre vie humaine d’une manière féminine, en fonction de ces déterminations que nous avons : car nous avons des rythmes, nous avons des tendances, nous avons des pulsions, nous avons des problèmes par rapport à notre corps, qui ne sont pas ceux des hommes. Et ceci peut nous amener à certaines crises, à certains tourments, ou au contraire à certains épanouissements.

Il faut que nous nous connaissions, et il ne faut pas nous mutiler. Par exemple, la psychologie contemporaine a montré que nous avons besoin de voir notre image. Nous avons besoin de nous identifier à nous-mêmes ; par conséquent, il faut pouvoir nous voir. Nous avons besoin de nous connaître physiquement. Autrement dit, le renoncement à notre féminité au sens précis du terme ne signifie pas que nous nous fermions les yeux sur notre féminité, que nous nous figurions que nous sommes déjà des anges dans le ciel. Nous sommes encore des femmes sur la terre.

Si notre renoncement vaut, il faut qu’il soit lucide et mûr. Autrement dit, il faut qu’il soit libre. Si nous renonçons en gros à une série de choses que nous ignorons, ces choses-là nous atteindront un jour ou l’autre. Toutes les femmes connaissent des crises, en particulier les femmes célibataires, qu’il faut connaître et qu’il faut re-situer à leur véritable niveau, pour ne pas les sous-estimer, ni d’ailleurs les surestimer. Si la vie contemplative est un renoncement, un désert, c’est librement qu’il faut y être, c’est-à-dire en s’étant assumé complètement, et non pas en restant à un statut de mineur, à un statut d’immaturation. C’est extrêmement important.

Ce doit être un témoignage de la liberté de choix. Ce sont des adultes qui doivent se donner à Dieu, des adultes, des gens majeurs. On ne supprime pas ses déterminations psychologiques en y renonçant, elles sont toujours là. Et par conséquent, il faut vivre avec elles, et il faut les vivre en les reprenant sur un plan supérieur. Il y a là une extrême lucidité, qui est votre rôle. Le vrai renoncement ne devrait être qu’un renoncement de plénitude. Les gens qui n’ont pas votre vocation pensent souvent qu’elle est une mutilation et quelquefois, malheureusement, cela peut en donner l’impression.

Mutilation... Comment dirai-je ? Comme un bouton qui ne s’épanouit pas en fleur. C’est quelque chose de douloureux de voir un bouton de fleur pourrir sur pied. A fortiori, un être humain. Certains renoncements semblent être justement des renoncements de frustration, qui ont d’ailleurs des motivations : Il y a des renoncements qui sont fondés sur des psychologies tronquées, sur des psychismes mutilés, qui sont, par exemple, des systèmes d’auto-punition, ou des auto-agressivités dissimulant des frustrations.

Dans ce cas, évidemment, c’est un contre-témoignage. Le témoignage vrai, c’est le témoignage de la plénitude humaine offerte en plénitude à Dieu, en toute lucidité, en sachant ce qu’on fait, en étant prêt à l’assumer dans la mesure où chacun de nous en a la force et je ne crois pas que nous l’ayons, il faut compter sur le Seigneur. C’est au Seigneur à faire tout cela finalement, mais à condition que nous en fassions notre part. C’est la collaboration de la liberté humaine et de la liberté divine. Nous faisons tout, et ce n’est rien. Le Seigneur ne fait rien – et c’est tout.

On a souvent l’impression que la vie que vous menez est une espèce de championnat de défis portés à la nature. Si c’est cela, alors non, il ne faut pas continuer. Je suis toujours très étonnée par les championnats que se lançaient les Pères du désert, par ex. à qui tiendrait le plus longtemps sur sa colonne... Cela me paraît un phénomène a-chrétien. La vie religieuse chrétienne a une spécificité, qui est une spécificité de plénitude et d’amour. Je crois que c’est l’amour qui prime. Ce n’est pas du tout le retournement sur soi pour se contempler dans son propre championnat d’ascétisme. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. L’humilité consiste à s’accepter tel qu’on est, tout en luttant. C’est compliqué, mais je vous parle de choses que vous savez bien mieux que moi.

Ce qui m’amène à des considérations finales, ou plutôt des demandes.

Je vous l’ai dit tout à l’heure, vous êtes un signe pour nous. Cette vie contemplative doit être un signe. Autrement dit, il serait horrible que quelqu’un vive cette vie contemplative pour soi, comme une espèce de jouissance supérieure, raffinée, de Dieu. C’est juste le contraire. Ici, je ne me situe pas du tout au niveau de vos vocations personnelles, mais à vous en tant que précisément vous remplissez un rôle. Votre rôle parmi nous, c’est d’être ce signe de Dieu, ce signe de la toute-puissance de Dieu qui peut vous faire vivre à l’envers, si je puis dire, jusqu’à un certain point, vous faire vivre d’une manière qui est scandaleuse, qui est le contraire de la façon dont nous vivons, et dont nous vivons de plus en plus. Signe, donc, de la toute-puissance de Dieu qui vous permet de vivre cette vie-là. C’est par lui que vous pouvez la vivre, bien entendu.

Vous êtes en même temps le signe de l’accomplissement eschatologique, du royaume de Dieu qui est déjà parmi nous. Ce royaume de Dieu, c’est à la fois ce caractère radical du don et cette charité fraternelle, cette communication, cette communauté que vous vivez. Si vous vous fermez sur vous-vous-mêmes : ce n’est plus le témoignage qu’il nous faut. Ce qui est frappant, c’est l’ouverture, c’est l’accueil, c’est le don, c’est la manifestation de ce qui vous est le plus personnel finalement : non pas sur le plan de la confidence – ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit – mais de ce qui est l’essentiel pour vous.

La vie contemplative ne doit pas être pour nous comme la survivance d’un passé lointain. Et c’est malheureusement – je dois vous le dire – assez souvent comme cela qu’apparaissent vos couvents, vos monastères. A nous laïcs, cela nous apparaît comme quelque chose de tout à fait « médiéval » au mauvais sens du terme. On a l’impression que vous êtes en prison, que vous vous enfermez vous-mêmes par méfiance vis-à-vis de vous-mêmes, que vous démissionnez de votre liberté et donc de votre responsabilité, que vous vous coupez du reste pour mener, finalement, une vie irresponsable et plus confortable que la nôtre, malgré certains aspects de votre vie. Vous jouissez de certains luxes que nous n’avons pas, et dont nous sommes réellement privés : le luxe du silence, le luxe de la solitude, le luxe, inouï pour une immense majorité d’humains, d’une certaine sécurité personnelle, sécurité économique – je sais bien que vous avez des difficultés, bien sûr, mais je vous donne l’image de ce que les gens qui ne sont pas derrière vos grilles pensent et peut-être que cela correspond à quelque chose. Nous sommes toujours dans l’insécurité, et plus que jamais en ce moment, dans une espèce de tourbillon, incompréhensible d’ailleurs, sur tous les plans à la fois, et nous sommes haletants parce qu’il n’y a plus de paix pour nous. Quand, à la Messe, on parle de la paix : « Donne-nous la paix ! » c’est une prière que nous pouvons faire ardemment, car nous ne l’avons pas, cette paix, ni en nous ni autour de nous.

Il faut donc que la paix que vous avez n’apparaisse pas comme un luxe pour vous, mais apparaisse comme un don que vous nous faites, comme un signe. Je ne sais pas du tout quelles en sont les modalités pratiques, cela ne me regarde pas, mais c’est une demande, voyez-vous, et c’est une demande très instante. Ce qui nous saisit lorsque nous entrons dans vos monastères, c’est précisément cette paix. Mais il faut que cette paix ne soit pas pour vous seules. Il faut que cela nous adresse une demande, d’abord à nous-mêmes : « Mais où est notre paix ? Comment pouvons-nous la faire ? Est-ce qu’il n’y a pas à faire un aménagement profond de nos vies pour y faire naître cette paix ? » Et ensuite une requête adressée à vous, pour que vous nous communiquiez cette paix quand nous venons vous trouver, que vous fassiez peut-être certaines démarches pour nous l’apporter, d’une manière ou d’une autre, et que, quand nous venons vous la demander, vous nous la donniez (et cela ne signifie pas faire de la publicité autour de votre paix...).

C’est une paix scandaleuse, bien sûr. Mais il ne faut pas que ce soit le scandale d’un anachronisme, dans tout le sens du terme ; il ne faut pas que vous soyez une survivance des temps révolus. Il faut que vous soyez un signe actuel, qui s’adresse à nous, tels que nous sommes maintenant. C’est très difficile. Il faut que nous soyons interpellés par ce scandale du Christ, ce scandale de la Croix, ce scandale de la pénitence, ce scandale du silence – envisagé non plus comme un luxe, mais comme une ascèse – car nous ne savons plus ce qu’est le silence. Nous vivons dans le bruit, dans le bruit de la rue, dans le bruit de la radio, dans le bruit perpétuel de la musique : quand on a des enfants à la maison, il faut renoncer à toute espèce de silence, bien entendu : il faut vivre dans les disques, dans la radio, dans les portes claquées, dans les hurlements. Il faut que vous nous fassiez retrouver ce sens du silence. C’est scandaleux, mais c’est un scandale dont nous avons besoin. Il faut que vous soyez un scandale, mais qui ne soit pas le scandale d’un anachronisme, que ce soit un scandale qui nous interpelle directement.

Il faut, autrement dit, parler le langage que les gens comprennent. Et ils ne sont pas très haut, les gens dont nous sommes ; ils ne sont pas très haut, mais je crois que plus ou moins confusément, ils perçoivent qu’il y a une dimension qui leur manque, directement ou indirectement. Il faut trouver les signes, les signes qui signifient aujourd’hui.

Je crois qu’il faut y repenser sur un certain nombre de points. Il ne s’agit pas du tout – et je crois que c’est là une erreur qu’il ne faut pas faire, nulle part – il ne s’agit pas du tout de s’adapter à un monde qui abandonne précisément les valeurs dont vous témoignez. Ce n’est pas une adaptation, mais c’est un remodelage de l’essentiel que vous signifiez, en fonction des mentalités. Ou plutôt, il ne s’agit pas de « se modeler sur », mais il s’agit de « parler à ». C’est une autre démarche. Il ne faut pas être pris tout à coup d’une frénésie de faire comme tous les gens qui nous entourent, ce serait absurde. Ce n’est pas une raison parce que tout le monde est gavé de radio et de télévision pour en faire autant. Tout cela est affaire de bon sens et d’intelligence, bien entendu. Mais surtout, cela doit procéder de cette conscience très profonde de l’essentiel. Alors ces signes nous parleront.

Il est très important que vous témoigniez, non seulement à l’intérieur d’un certain peuple chrétien un peu initié, mais pour les autres. Et croyez-moi, les autres, les incroyants, sont beaucoup plus touchés à l’heure actuelle par le témoignage de la vie contemplative, quand, par hasard, ils entrent en contact avec elle, que par tous les autres témoignages. Le reste, tout le monde peut le faire finalement, ou presque tout le monde. La vie contemplative, cela, c’est la chose que le monde actuel ne connaît plus.

Alors, il me semble qu’il y a là quelque chose de capital. Je vous adresse une requête : je ne sais pas comment, mais il faut que vous existiez. Si vous voulez être un signe, il faut le montrer. Qu’on puisse entrer en contact avec ce que c’est que votre oraison, ce que c’est que votre prière liturgique, ce que c’est que votre paix, votre silence, l’ensemble de votre témoignage, votre fraternité, votre ouverture, votre maturité, votre simplicité, votre pauvreté, la facilité de contact qu’on a avec vous. Mais pas par des moyens publicitaires et spectaculaires – ce serait un contresens.

L’image que les gens se font des monastères contemplatifs est quelque chose de très effarant. Comment est-ce qu’ils les connaissent ? Par exemple, par des films comme La Religieuse, il faut bien le dire. Par des reportages à grand fracas et à grand renfort de sensationnel. Cela paraît vraiment du romantisme pour roman-feuilleton. On imagine toute sorte de secrets, effroyables, extraordinaires : vos grilles, vos voiles... C’est du roman-feuilleton : Le secret, la fermeture ! Qu’est-ce qui se passe ? Des communautés de femmes, c’est très mystérieux, des gens qui vivent derrière des grilles, qui vivent dans le silence. On ne comprend pas. Qu’on ne comprenne pas, finalement, c’est bien normal, mais il faudrait ne pas comprendre seulement ce qui a besoin de ne pas être compris.

Tout cela déborde un peu le problème qui était annoncé. Mais j’ai profité de l’occasion pour vous dire un peu, pour vous faire sentir les réactions du commun des mortels en face de ce que vous vivez. Peut-être et sans doute – et nous ne savons jamais quelles sont les réactions d’autrui vis-à-vis de nous – peut-être est-il bon que quelqu’un vienne vous le dire, peut-être ne vous l’imaginez-vous même pas, vous vivez dans votre vie, vous savez bien ce qu’il en est, mais peut-être ne savez-vous pas que les autres ne le savent pas. C’est possible.

Pour résumer tout cela, puisque votre vie est entièrement axée sur l’essentiel, sur ce qu’il y a de plus fondamental dans l’homme, il faudrait que vous puissiez témoigner de ce fondamental et de cet essentiel. C’est cela qui est important. Le reste me paraît ensuite relever du bon sens et de la psychologie bien comprise.

Boulevard Pasteur, 19
F-75 PARIS (15), France

[1Texte légèrement retouché par l’auteur de la conférence qu’elle donna le 4 juin 1969 à une session de contemplatives, à La Saulsaie-Montluel (France), ce qui explique le style oral et direct qui fait le charme de ces pages (N.D.L.R.).

[2« La femme qui n’est pas légitimement séparée de son mari a nécessairement pour domicile le domicile de celui-ci. Le dément a le domicile de son tuteur. Les mineurs ont le domicile de celui dont ils dépendent » (Can. 93, § 1).

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