Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La pauvreté religieuse est-elle une vraie pauvreté ?

Servais Pinckaers, o.p.

N°1970-1 Janvier 1970

| P. 55-64 |

lecture en ligne article acces libre

telechargement internaute non connecte

La pauvreté religieuse n’est pas une expérience qui se pratique et s’étudie dans l’isolement d’un milieu clos comme dans une éprouvette où on pourrait analyser à l’aise ses composantes et ses qualités propres. Elle s’enracine, comme la vie religieuse elle-même, dans l’Évangile et dans l’expérience humaine. Il faut donc retourner à la parole de Dieu et à la vie pour comprendre ce que peut et doit être cette forme de pauvreté.

I. Pauvreté évangélique et pauvreté réelle

« Bienheureux les pauvres »

La première béatitude s’impose comme point de départ à une réflexion sur la pauvreté religieuse qui se veut évangélique. On sait que saint Matthieu et saint Luc fournissent deux versions différentes de cette béatitude. Saint Luc est simple et direct : « Heureux, vous les pauvres, car le Royaume des cieux est à vous », et il insiste par une malédiction placée en parallèle : « Malheur à vous, les riches, car vous avez votre consolation ». Saint Matthieu ajoute le complément : « Heureux les pauvres en esprit », dont on peut se demander s’il n’atténue pas la vigueur du texte de saint Luc, qui est certainement primitif : si on peut être pauvre en esprit sans l’être matériellement, il semble qu’on puisse se dispenser de l’expérience concrète de la pauvreté. Or prétendre posséder l’esprit de pauvreté sans avoir, d’une façon ou d’une autre, fait une telle expérience, n’est-ce pas une illusion ? Cela nous conduit à comprendre la pauvreté en esprit de telle manière qu’elle inclue l’expérience de la pauvreté : heureux ceux qui sont pauvres jusque dans leur esprit. De la sorte, loin d’être édulcorée, la première béatitude s’accomplit dans la pauvreté spirituelle en faisant pénétrer la pauvreté concrète jusqu’au cœur de l’homme.

La dureté des béatitudes

L’idée que nous nous faisons des béatitudes est d’habitude consolante. En conformité avec la littérature pieuse alimentée par les « bons sentiments », nous nous représentons un Christ doux et pitoyable aux malheureux ; il s’adresse avec effusion au cercle de ses disciples dans le cadre aux couleurs attendries des collines et du lac de Génésareth. Les béatitudes seraient un baume pour les plaies que cause la vie.

Cette image du sermon sur la montagne est trompeuse, car il n’y a peut-être pas de texte plus dur, en un sens, que les béatitudes. Loin de flatter notre sensibilité, en effet, elles nous confrontent avec les expériences humaines les plus rudes, les plus blessantes, celles qui nous font fuir instinctivement : la pauvreté, les pleurs, la faim et la soif, la persécution.

La pauvreté dont on parle et la pauvreté réelle

Tel est le cas notamment pour la première béatitude : la pauvreté est, pour qui l’a connue, une expérience humaine trop dure et trop pénible pour être recherchée. Aussi convient-il à son propos de distinguer la pauvreté qu’on imagine et dont on parle, la pauvreté qu’on peut choisir, dont nous traiterons plus loin, et enfin la pauvreté réelle, celle que la nécessité impose. La pauvreté dont on parle est très souvent une simple représentation dans notre esprit ; elle peut fournir matière à d’amples considérations, discussions, publications, car on peut prendre plaisir à parler de la pauvreté ; on peut même exploiter ce thème pour en tirer vanité et argent. Mais à l’expérience la pauvreté se révèle si pénible que tout le monde s’en écarte, si humiliante que celui qui la subit n’ose en parler, si blessante qu’elle marque un homme pour la vie. Le décalage entre la pauvreté qu’on imagine et la pauvreté réelle est tel qu’il engendre souvent une hypocrisie latente : plus quelqu’un parle de la pauvreté, plus il est à craindre qu’il ignore la réalité dont il parle ou qu’il ne cherche secrètement à la fuir avec l’aide des mots. La vraie pauvreté est discrète à l’excès.

La pauvreté « malgré nous »

Une des caractéristiques de la pauvreté est de s’imposer à nous malgré nous et d’être oppressante. La pauvreté nous surprend toujours ; elle nous fait mal d’habitude là où nous sommes le plus sensibles. Comme le disait Job : « Ce que je crains, c’est ce qui m’arrive, ce que je redoute fond sur moi ». En nous privant de notre pouvoir sur les êtres et sur les choses, la pauvreté nous fait perdre l’assurance et la confiance intimes ; elle engendre l’incertitude et l’insécurité ; avec le temps elle devient paralysante et lancinante ; elle semble devoir durer toujours. Aussi ne peut-on proprement vouloir cette pauvreté ; la rechercher pour elle-même serait une perversion comme de prendre plaisir à se faire mal. On ne peut que la supporter.

La pauvreté et le Royaume

La promesse du Royaume faite aux pauvres nous indique par antithèse ce qu’est en son fond la pauvreté. Tout homme cherche à se créer une sorte de royaume qui lui appartienne, un cercle où il exerce sa puissance, trouve de quoi satisfaire ses désirs, reçoive honneur et estime. Ce royaume peut être minuscule comme la planète du petit Prince de Saint-Exupéry, il peut n’être qu’imaginaire, peu importe. Tout homme veut être roi comme toute femme souhaite devenir reine ; nous avons besoin de ce désir secret pour déployer notre force et notre activité.

C’est très précisément cette volonté de puissance qu’attaque en l’homme la pauvreté. Le pauvre est démuni ; il se sent faible devant les autres, incapable de défendre ce qu’il possède, sa réputation, ceux qui lui sont chers ; on le néglige, on le compte pour rien, on le charge ; ses proches mêmes s’écartent de lui et ne le comprennent plus. À la longue son énergie faiblit, il n’ose plus agir ni même parler ; un enfant le ferait reculer ; il ne souhaite plus que de passer inaperçu.

Le caractère paradoxal de la première béatitude

La première béatitude est durement paradoxale ; à qui veut bien entendre les mots, elle paraît incroyable et un peu folle. Comment associer la pauvreté au bonheur et croire qu’elle nous obtiendra un royaume, quand elle combat en nous jusqu’au désir de la puissance et de la possession ? Qui, au fond, aimerait entrer dans un royaume des pauvres ? Qui même est prêt à croire qu’un tel royaume puisse exister autrement que sous la forme d’une cour des miracles ?

Et pourtant la promesse d’un royaume dans la béatitude des pauvres correspond à notre désir spontané de devenir riche, puissant, considéré, pareil à un roi ; de prime abord, elle excite ce désir, le prolonge, le projette jusque dans les cieux. Par ailleurs, une inclination aussi naturelle ne peut être perverse en sa racine, sinon il faudrait condamner toute l’activité de l’homme.

On peut aussi se demander si une telle pauvreté peut être proposée en idéal. L’homme peut-il s’astreindre à une pauvreté qui détruirait en lui toute aspiration à devenir fort et riche ? Ne serait-ce pas contraire à notre nature, à son mouvement vers le progrès et l’épanouissement de nos facultés ? Prôner une pauvreté destructrice serait peut-être aussi contraire aux béatitudes que de refuser la promesse du royaume. Moins encore peut-on imposer la pauvreté aux autres, comme un père de famille à ses enfants, et ce serait un scandale révoltant que d’invoquer les béatitudes pour maintenir d’autres hommes, un peuple, une classe sociale dans une condition défavorisée.

La pauvreté ne vaut donc pas par elle-même ; elle est seulement la servante qui nous introduit dans le Royaume de Dieu, l’éducatrice qui nous en apprend le chemin. Elle ne peut toutefois remplir ce rôle que si elle est authentique, réelle, si elle a pénétré dans notre chair et dans nos os, jusqu’en notre cœur et en notre esprit. La pauvreté ne se paie pas de mots ; elle n’a cure des idées.

Les formes de la pauvreté

La pauvreté peut prendre de multiples formes ; les plus cachées sont les plus vraies et les plus efficaces. La première est évidemment la pauvreté matérielle ; c’est à elle qu’on pense d’abord, car elle est la plus tangible, mais aussi elle produit ses effets dans tout notre être jusqu’au plan spirituel ; elle peut englober toutes les autres formes de pauvreté.

Il y a aussi la solitude qui est une pauvreté affective : solitude de l’enfant sevré d’amour, des époux qui ne s’entendent plus ou qu’on a abandonnés, solitude des gens qu’on croit comblés et qui n’ont pas d’amis, solitude des vieillards devant la mort ou de l’homme perdu dans la foule anonyme. La maladie est aussi une pauvreté, car la perte de la santé est plus sensible que la privation des richesses. Les échecs en tout genre, les moments dépressifs sont des coups de pauvreté. La pauvreté est ainsi comme un vêtement extensible qui peut prendre toutes les mesures : à chacun sa pauvreté.

Le sens de la pauvreté

Si diverses soient-elles, toutes les formes de la pauvreté ont une orientation commune, une sorte d’aimantation : elles rappellent à l’homme que sous ses richesses, ses créations, ses inventions, au milieu de la foule qui l’entoure et l’exalte, il reste un pauvre qui a reçu d’ailleurs son être et sa force ; il est pareil à l’ombre que projette un instant la lumière et qui disparaît avec elle. Toute pauvreté tend à révéler le dénuement essentiel de l’homme devant Dieu, cette pauvreté centrale de l’esprit qui, laissé à lui-même, se sent attiré vers le néant, quand il n’est pas tenté de nier Dieu et l’amour. La pauvreté secoue l’écorce compacte de nos sentiments, de nos aises, de notre assurance ; elle nous fait deviner au fond de nous l’existence d’un noyau mystérieux, d’un vide que rien de ce que nous connaissons ne peut combler. La pauvreté matérielle conduit à la pauvreté de l’esprit ; saint Luc nous mène à saint Matthieu. Mais une telle pauvreté échappe à la volonté humaine ; placée au fondement de notre être, elle préexiste à nos décisions, à notre activité ; nous ne pouvons que la découvrir, la reconnaître et l’accepter ou nous révolter contre elle.

II. La pauvreté religieuse

Pauvreté voulue et pauvreté imposée

La pauvreté religieuse ne s’identifie pas avec la pauvreté tout court, l’une est volontaire, l’autre est indépendante de notre volonté. La pauvreté religieuse peut cependant être volontaire en deux sens : soit qu’elle ait pour matière les privations qu’un homme peut s’imposer d’initiative propre, soit qu’elle comporte l’acceptation de la pauvreté qui nous advient ; d’un côté, nous avons une pauvreté que nous nommerons voulue, de l’autre, une pauvreté imposée et acceptée. A proprement parler, la pauvreté religieuse doit se prendre dans le premier sens, car elle se définit comme la renonciation volontaire et libre à la propriété des biens matériels ; elle aura toutefois pour but de former à l’esprit de pauvreté qui la comprend dans toute son amplitude.

Le caractère volontaire de la pauvreté religieuse lui impose les limites mêmes du pouvoir que possède l’homme sur soi. Même si nous renonçons à la propriété et réduisons notre usage des biens extérieurs, nous devrons nous procurer le nécessaire pour notre subsistance et disposer des instruments utiles pour l’assurer. Cette restriction à la pauvreté matérielle s’accroît lorsqu’on vit en communauté. Un homme seul peut vivre de rien, comme le fit saint François ; une communauté doit assurer à ses membres une condition de vie minimale selon des besoins diversifiés avec une certaine stabilité. Si elle remplit une charge spéciale, d’enseignement, de prédication, de bienfaisance ou autre, la communauté devra posséder les bâtiments et l’outillage nécessaires pour accomplir sa tâche de la manière la plus efficace. La pauvreté extérieure d’une communauté ne pourra, la plupart du temps, qu’être moyenne. Par ailleurs, l’insertion d’une communauté religieuse dans la société civile rend le jugement sur la mesure de sa pauvreté matérielle d’autant plus complexe que l’organisation économique de la société est plus poussée et plus envahissante.

Il faut ici opérer la difficile conciliation entre ces deux critères : le souci de l’efficacité du travail et celui de la pauvreté de la vie et des moyens. La tension qu’ils provoquent oblige à un continuel effort d’ajustement entre leurs exigences. Sur ce point les critiques faites de l’extérieur sont souvent injustes parce qu’une telle mesure ne peut être découverte, appliquée et jugée qu’au sein de l’expérience directe.

La pauvreté voulue ne recouvre pas la pauvreté tout court, parce qu’on ne peut, par souci de pauvreté, se mettre, soi-même et les autres, dans la misère ou dans un dénuement excessif ; mais les circonstances peuvent nous y placer. On peut accepter comme une forme de pauvreté la maladie, la souffrance, la solitude affective quand elles arrivent ; on ne peut se rendre malade, se faire souffrir ou rompre des liens affectifs, une amitié, pour devenir pauvre.

La pauvreté voulue est aussi moins pénible que la pauvreté imposée ; il lui manque la contrainte extérieure qui fait la dureté de la pauvreté et cause l’insécurité. Celui qui a choisi la pauvreté conserve, en principe, le pouvoir de s’en libérer s’il vient à le vouloir ; l’incapacité du pauvre à rejeter ce fardeau malgré son désir, la permanence de la fatigue et de la souffrance qui en résultent, font de lui un prisonnier de la pauvreté, livré à elle corps et âme. Normalement on ne peut donc choisir une telle pauvreté pas plus qu’on ne peut s’exposer à des coups et à des blessures qui atteignent jusqu’à l’âme, ni assumer les risques de désespoir et d’endurcissement que fait courir cette épreuve quand elle devient accablante. Job aurait péché par présomption s’il avait pris l’initiative de se dépouiller de ses biens pour aller vivre sur un fumier. Dieu seul peut envoyer cette pauvreté.

La pauvreté dans la vie religieuse, celle qui tombe sous le vœu, ne doit donc pas être confondue avec la pauvreté tout court, car elle a ses limites et ses mesures qu’on ne détermine pas toujours facilement, mais qui sont nécessaires. Il est indispensable d’en tenir compte quand on traite de la pauvreté religieuse, quand on discute, par exemple, du témoignage de pauvreté que doit donner une communauté religieuse. On ne peut demander à celle-ci de pratiquer toutes les privations que les circonstances peuvent imposer à des laïcs, ni exiger que sa pauvreté soit pareille à celle des plus malheureux. Cependant si la pauvreté religieuse ne peut jamais égaler la pauvreté tout court, elle veut être un moyen d’acquérir l’esprit de pauvreté et de se préparer à l’acceptation de la pauvreté pure et simple, quand elle se présentera.

La pauvreté religieuse face au monde

Si la pauvreté religieuse est ainsi limitée, on peut se demander de quelle manière elle se distingue de la pauvreté requise du commun des chrétiens. On a fait aux couvents la réputation d’être riches et bien des laïcs prétendent pratiquer la pauvreté mieux que des religieux. La pauvreté religieuse semble disparaître dans la foule des formes de pauvreté que l’on rencontre dans le monde et on a de la peine à voir ce qui la différencie encore.

Pour définir la pauvreté religieuse, il faut la considérer parmi les genres de vie que l’homme peut se donner, choisir et organiser. A ce plan, la vie religieuse est unique en son genre. En effet, dans la vie religieuse seule, la pauvreté est posée par des hommes comme un des fondements et des buts de leur vie en commun ; les religieux se réunissent notamment pour faire l’apprentissage de la pauvreté et la pratiquer dans la mesure où ils peuvent volontairement s’y soumettre. Dans la société civile, en revanche, dans toutes les cellules qui la composent, depuis la famille jusqu’à l’État, la production, l’acquisition et la consommation des biens et des richesses fournissent les principes d’organisation et les buts essentiels de l’activité des hommes. Sans doute une famille chrétienne peut-elle avoir un souci réel de pratiquer la pauvreté ; mais cette préoccupation n’est pas constitutive en ordre principal de l’activité de ses membres ; elle restera toujours marginale par rapport à la volonté de gagner de quoi vivre, d’acquérir l’aisance, sinon la richesse. Quant aux organisations économiques, politiques, aux États, on voit mal comment, d’une façon réaliste et effective, on pourrait les amener à considérer la pauvreté comme un mobile déterminant de leur activité ; la pauvreté est trop contraire à la recherche de l’« intérêt » qui est primordiale pour toute société.

La différenciation s’opère donc au niveau des buts essentiels : la société religieuse accorde la priorité à la recherche de la pauvreté, la société civile, à tous les niveaux de son organisation, prend pour critères dominants l’intérêt, l’argent, la production, la consommation des biens.

Données nouvelles dans les relations de la vie religieuse et du monde

À l’heure actuelle, le problème de la différenciation de la vie religieuse par rapport au monde se pose selon des données nouvelles. Dans la société chrétienne d’hier aux structures relativement stables, les communautés religieuses avaient réussi à obtenir une place et un statut pratiquement sinon officiellement reconnus ; la théologie et le droit canon décrivaient leur mode de vie d’une façon très nette. Mais à présent que sont remis en question, souvent pêle-mêle, la théologie, le droit, les structures, les modalités de la vie religieuse, notamment dans le cadre des relations de l’Église et du monde, on sent se nouer sous l’amas des discussions, des publications et des faits accomplis un problème décisif pour la vie religieuse : est-ce qu’on peut encore admettre l’existence d’hommes et de communautés ayant la pauvreté et le détachement des biens comme préoccupation principale dans un monde qui concentre toutes ses forces sur la production intensive des biens matériels, sur la construction d’une société dominée par les impératifs du progrès technique, de l’expansion économique et de la découverte scientifique ? Dans ce monde, qu’il soit de type capitaliste ou marxiste, les religieux se sentent de plus en plus placés en porte-à-faux, dans des situations nouvelles qu’ils ont beaucoup de mal à analyser. Le renonciation à la possession des biens de ce monde, comme on disait jadis, qui était chose assez simple dans une économie agricole ou bourgeoise, réclame de fait aujourd’hui le refus de se laisser entraîner dans l’engrenage de la production et des organismes d’ordre économique, social, politique qui l’accompagnent. On ne peut fonder sa vie sur la pauvreté et en même temps s’engager à fond dans une organisation commandée par le capital, axée sur la production des biens. Un tel renoncement n’est pas en soi une condamnation de cette société et de ses buts ; mais il consacre le religieux à une fonction radicalement différente : l’annonce d’un Évangile et d’un royaume qui dépassent ce monde, quoi qu’on puisse faire et dire.

Il est actuellement inévitable que les religieux aient l’impression que leur vœu de pauvreté, associé à ceux de chasteté et d’obéissance, les rejette hors des courants qui emportent le monde d’aujourd’hui, et cela d’une façon beaucoup plus forte et pénétrante qu’autrefois. Devant la puissance de l’homme moderne concrétisée dans ses usines, ses inventions, ses moyens de communication et de diffusion, devant la transformation continuelle de la vie quotidienne qui s’opère par ces moyens, le religieux aura inévitablement le sentiment d’être réduit à l’impuissance par le mode de vie qu’il a choisi. La tentation s’insinuera en lui de transformer la vie religieuse de façon à pouvoir participer lui aussi à la construction de ce monde, tout en conservant en principe l’idéal de la pauvreté. Il ne voit pas que cette tentative d’accommodement est vouée à l’échec, à plus ou moins longue échéance, et qu’elle ne peut satisfaire ni son idéal de pauvreté ni le monde qui l’attire et qui n’aime pas les compromis. Il ne remarque pas qu’il pense à abandonner la pauvreté volontaire de la vie religieuse au moment où la pauvreté réelle menace de s’abattre sur les communautés qui se sont vouées à ce genre de vie. En effet, dans une société qui se concentre sur la production et la puissance, il est bien à craindre que la vie religieuse soit de plus en plus méconnue, considérée comme inutile et parasitaire, rendue pénible, incertaine, dépourvue de moyens. Or qu’est-ce que la vraie pauvreté sinon cette faiblesse, cette humiliation, cette incompréhension ?

Pourtant le religieux ne doit pas se laisser tromper ni abattre par le sentiment qu’il éprouve parfois d’être devenu, par ses vœux, comme un étranger dans ce monde et mis en contradiction avec lui. L’expérience lui révélera que cet idéal même le fait pénétrer au plus profond des problèmes de l’homme moderne qui est encore bien loin d’avoir éliminé de sa route la question de la pauvreté. Par son apparente contradiction, par sa contestation, si l’on veut, le religieux peut rendre à ses contemporains une service éminent : leur porter le témoignage vécu que l’homme reste pauvre sous sa richesse, fragile sous sa puissance démiurgique, incertain dans sa science ; il lui indique que la vraie puissance et richesse, que la science dernière à laquelle il aspire sont ailleurs et d’un autre ordre. Le religieux est par sa pauvreté le prophète d’une richesse, d’un royaume, d’une sagesse qui échappent aux puissants et aux savants de ce monde.

La pauvreté religieuse et l’amour du Christ

La pauvreté religieuse, malgré ses limites, prépare l’acceptation de la pauvreté réelle et de la pauvreté essentielle de l’homme devant Dieu. Mais elle fait plus encore. Qu’elle soit voulue ou imposée, l’expérience commune de la pauvreté n’a pas sa valeur par elle-même ; elle peut fort bien conduire à l’échec, au désespoir, à l’étoilement de la vie et de la personnalité. La pauvreté religieuse apporte une réponse aux questions : « pourquoi ? où cela mènera-t-il ? » que fait surgir cette expérience au cœur de l’homme : c’est l’amour du Christ appelant à tout quitter pour le suivre qui comble la pauvreté, lui donne son orientation et sa pleine signification. « Va, vends tous tes biens et suis-moi ». De ce fait, la pauvreté religieuse acquiert une dimension positive et un caractère foncièrement personnel qui vont se communiquer à toutes les expériences de pauvreté qu’un homme peut faire.

Bien des philosophes dans l’antiquité, bien des gens de nos jours ont accepté la pauvreté avec courage et patience. Cependant autre chose est de recevoir la pauvreté comme une des composantes de la condition humaine, autre chose de la choisir par amour pour quelqu’un afin de l’imiter et de s’unir à lui. Qu’il l’accepte ou la refuse, l’homme ne peut guère voir dans la pauvreté que l’effet d’une Nécessité incompréhensible, impersonnelle. Pour le chrétien, la pauvreté s’anime ; elle devient le chemin vers un amour qui l’emporte sur tous les autres, vers le Christ témoignant par son être même que derrière la Nécessité se cache un Dieu si personnel qu’il nous invite à l’appeler notre Père et se définit comme l’Amour.

Sans perdre sa dure réalité, la pauvreté se voit chargée de révéler le mystère évangélique ; elle devient une des faces de l’Amour qui, à travers elle, atteint et manifeste sa pureté. C’est une préférence d’amour que la vie religieuse s’efforce d’accomplir d’une façon particulièrement significative par l’abandon des biens pour acquérir la perle de l’Évangile, le trésor caché dans le champ, c’est-à-dire le Christ lui-même et les richesses de son Esprit. Sans doute la pratique de la pauvreté dans la vie religieuse ne peut-elle par elle-même produire la richesse spirituelle ; mais elle devient un moyen spécialement adapté pour y accéder lorsqu’elle est réponse à la parole et à l’amour du Christ ; elle est alors un signe, humain sans doute et par suite imparfait, mais réel tout de même, de la supériorité et de la vérité de l’amour du Christ. Sans la charité la pauvreté n’a pas de valeur, nous dit saint Paul, mais elle peut si bien s’y associer qu’il s’opère une sorte d’identification entre le Christ et la pauvreté, la vie religieuse prenant pour idéal l’imitation du Christ pauvre et humilié. La pauvreté devient comme le vêtement du Christ et de sa charité.

Pauvreté et communauté

Enfin par son union avec la charité, la pauvreté constitue un des fondements de la communauté dans la vie religieuse. La pauvreté émonde les désirs et les sentiments égoïstes qui font obstacle à toute mise en commun et soumet notre cœur et notre action à la loi de la charité. C’est la pauvreté aussi qui purifie les yeux de notre esprit et nous apprend à discerner dans les autres, au-delà de leurs comportements, de leurs défauts apparents, de leur condition sociale, le Christ, son appel et cette qualité personnelle qui en est le sujet. Par sa rude discipline, par les sacrifices mêmes qu’elle oblige à consentir, la pauvreté ouvre notre cœur à l’agapè, à cette bienveillance humble, clairvoyante et forte, à cette « miséricorde » qui parcourt l’Évangile d’un bout à l’autre et s’adresse à tous ceux qui ont le cœur pauvre.

Quai Mativa, 38
4000 LIEGE (Belgique)

Mots-clés

Dans le même numéro