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Prière selon saint Paul et adoration eucharistique

Marcel Gautreau, s.s.s.

N°1969-5 Septembre 1969

| P. 280-291 |

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L’instruction Eucharisticum Mysterium du 25 mai 1967 nous présente la prière devant le Saint Sacrement comme une prière d’action de grâces, une prière apostolique et une prière d’offrande de soi (cf. n° 50) :

Prière d’action de grâces : « La piété qui pousse les fidèles à se rendre près de la Sainte Eucharistie, les entraîne à participer plus profondément au mystère pascal et à répondre avec reconnaissance au don de Celui qui, par son humanité, ne cesse de répandre la vie divine dans les membres de son Corps. »

Prière apostolique : « Demeurant près du Christ Seigneur, ils jouissent de l’intimité de sa familiarité et près de Lui, ils lui ouvrent leur cœur pour eux-mêmes et pour tous les leurs, prient pour la paix et le salut du monde. »

Prière d’offrande de soi : « Offrant leur vie entière au Père avec le Christ, dans l’Esprit Saint, ils puisent à cet admirable échange une augmentation de leur foi, de leur espérance et de leur charité. »

Or les familiers de saint Paul reconnaissent dans ces trois accents sur la prière eucharistique, des pensées chères à l’Apôtre quand il parle de la prière en général.

Il serait donc intéressant « d’étoffer », si l’on peut dire, l’enseignement de l’Instruction par l’enseignement de saint Paul.

Sans doute, saint Paul n’a jamais parlé, bien sûr, de l’adoration eucharistique au sens précis où nous la comprenons aujourd’hui après tout le développement du culte eucharistique, mais ce qu’il nous dit de la prière peut nous aider en cette forme particulière de la prière devant le Saint Sacrement, inspirée plus directement de l’Eucharistie.

À partir d’un texte de base que nous pourrons expliquer par d’autres textes pauliniens, nous verrons comment la prière de Paul est imprégnée d’action de grâces, traversée par le souci de toutes les Églises, vérifiée dans l’offrande des personnes à Dieu, et nous essaierons de percevoir comment l’enseignement apostolique peut nous amener à mieux « réaliser » ce que nous faisons quand nous sommes en prière silencieuse devant le Saint Sacrement.

Voici le texte de base qui sera le point de départ de notre réflexion : Rm 1,8 à 10. Dès le début de l’Épître, après l’adresse traditionnelle, ici très développée et très riche de contenu doctrinal, nous trouvons une action de grâces et une prière de Paul :

« Et d’abord, je remercie mon Dieu, par Jésus-Christ à votre sujet à tous, de ce qu’on publie votre Foi dans le monde entier,
car Dieu m’est témoin, à qui je rends un culte spirituel en annonçant l’évangile de son fils,
avec quelle continuité je fais mémoire de vous et demande constamment dans mes prières d’avoir enfin une occasion favorable si Dieu le veut d’aller jusqu’à vous. »

D’après cette disposition typographique du texte, il appert que nous aurons trois remarques importantes à faire, la première concernant l’action de grâces de l’Apôtre, la deuxième sur l’annonce de l’Évangile, présentée comme un culte spirituel, enfin la troisième sur la prière instante de l’Apôtre, qui est essentiellement une « mémoire » devant Dieu, en faveur de ses fidèles.

i. l’action de grâces de l’apôtre

Il ne sera pas inutile tout d’abord de rappeler le sens du verbe grec employé ici dans le texte original : « eucharistein », traduit en français assez pauvrement d’ailleurs par « je remercie ». Le nom correspondant à ce verbe (eucharistia) est pratiquement inconnu de l’Ancien Testament, mais il envahit le Nouveau Testament (plus de 60 fois), ce qui souligne déjà l’importance de l’action de grâces chrétienne. Le mot grec se décompose en deux parties, un préfixe : « eu » qui veut dire « bien » ou « bon » ou les deux à la fois « bien bon » et un substantif : « charis » : « la grâce », c’est-à-dire le don de Dieu qui contient tous les autres, celui de son Fils, don rayonnant de la générosité du donateur et enveloppant de cette générosité la créature qui le reçoit (cf. Vocabulaire de Théologie Biblique au mot « grâce »). D’où « eucharistein » veut dire : « proclamer bonne la grâce de Dieu, dire du bien de la grâce » (très proche d’un autre mot grec « eulogein » qui veut dire : « bénir », « dire du bien ». L’action de grâces, c’est donc la louange des merveilles de Dieu, autant et plus qu’un remerciement pour le bien que nous en retirons. Or l’expression achevée de l’action de grâces chrétienne, c’est l’Eucharistie sacramentelle, l’action de grâces du Seigneur Lui-même, donnée par Lui à son Église, et à laquelle Il nous invite à nous associer dans la célébration elle-même de l’Eucharistie et dans la prière inspirée de l’Eucharistie en prolongement de la Messe.

C’est ce que souligne très bien le Père Van Bruggen dans son livre Réflexion sur l’Adoration eucharistique :

« La communauté en acte de célébration fait la mémoire du sacrifice du Christ, en esprit de louange et d’action de grâces... Le Christ est présent sous l’espèce du pain eucharistique réservé, invitation à la communion, à la participation à sa louange eucharistique, à son « sacrificium laudis ». L’adoration eucharistique sera donc une participation personnellement vécue à la louange eucharistique, telle qu’elle est célébrée sacramentellement dans le sacrifice de la Messe... ; elle est une nouvelle actualisation de l’action de grâces déjà célébrée ; le fidèle en adoration continue à la vivre et à se l’approprier, en s’adonnant lui-même à cette mission de glorifier le Seigneur. »

Saint Paul n’a pas compris autrement l’Eucharistie, sinon comme une action de grâces, lorsqu’il parle par exemple du repas du Seigneur (1 Co 11,24) ou de la « coupe de bénédiction que nous bénissons » pour désigner l’Eucharistie (1 Co 10,16). Ce n’est pas autrement non plus qu’il aurait compris la prière en présence du Saint Sacrement, sinon comme un temps fort d’action de grâces, d’autant plus que pour lui, c’est toute la vie chrétienne qui est une action de grâces perpétuelle (cf. Col 4,2 : « Soyez assidus à la prière ; qu’elle vous tienne vigilants dans faction de grâces »).

« Eucharistein », telle est donc l’attitude chrétienne fondamentale dont saint Paul témoigne ici dans sa prière. Mais pour lui, l’action de grâces, vers qui est-elle dirigée, à qui est-elle adressée ?

Revenons au texte : « je remercie mon Dieu », dit saint Paul, avec une certaine note affective, expression assez rare d’ailleurs dans le Nouveau Testament, que l’on ne rencontre que dans saint Paul (Ph 4,19 ; Phm 4), provenant sans doute des formules de l’Ancien Testament telles que celles-ci : « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob », « Tu aimeras ton Dieu ». « Mon Dieu », c’est-à-dire Dieu à qui j’appartiens et que je sers selon ce que saint Paul dit ailleurs Ac 27,23).

L’action de grâces de l’Apôtre monte donc vers Dieu le Père par Jésus-Christ. C’est le seul endroit dans les lettres pauliniennes où l’action de grâces est faite explicitement par Jésus-Christ, mais que Jésus-Christ soit Médiateur dans nos relations avec le Père, est rappelé très souvent [1].

Ici, comme toujours en saint Paul, la prière est adressée au Père, non au Christ. La prière au Christ est tout à fait légitime certes puisque le Christ est Dieu : Paul l’évite néanmoins parce qu’elle ne lui semble pas suffisamment tenir compte de la primauté absolue de Dieu, de l’initiative du salut réservée au Père, du déroulement historique du mystère du salut dont il veut respecter le rythme [2].

Paul prie par Notre Seigneur Jésus-Christ, le Christ étant la voie pour atteindre le Père, une voie qui nous donne accès au divin et est donc divine. Dans un article inédit : « L’Apôtre en présence de DieuEssai sur la vie d’oraison de saint Paul », Mgr Cerfaux écrit dans le même sens : « Les rapports de saint Paul avec le Christ ne sont pas d’abord ceux de l’homme avec son Dieu dans une vie de prière. Elles (sic) ressemblent bien plutôt, transposées dans l’ordre religieux, à celles du serviteur (doulos) avec son Maître (kurios) [3]. »

Or n’y a-t-il pas là dans cette insistance de Paul sur la prière au Père par le Christ, de quoi nous aider à reprendre conscience de ce que Van Bruggen appelle « le christocentrisme et la dimension trinitaire de l’Adoration eucharistique » [4]. Christocentrisme, certes, car nous y rencontrons le Christ glorifié, mais aussi théocentrisme, car le Christ nous conduit plus loin vers le Père.

Si nous devons prier dans l’esprit de la liturgie et plus particulièrement dans celui de la célébration de l’Eucharistie, nous devons nécessairement nous insérer personnellement dans le grand mouvement de la prière eucharistique à la Messe : « Par Lui, avec Lui, et en Lui, à Toi, Dieu le Père tout-puissant, dans l’unité du Saint-Esprit, tout honneur et toute gloire... ».

Comme le dit Van Bruggen, il n’y a aucune tension entre christocentrisme d’un côté et de l’autre théocentrisme qui est l’orientation propre de la prière liturgique, mais il est très important de nous rappeler l’un et l’autre, car, comme le dit le même auteur, « en fin de compte, c’est le Christ qui est la véritable Eucharistie et la vraie doxologie du Père... [5] ».

Paul rend grâces au Père par le Christ. Mais pour quel motif ici ?

L’action de grâces de Paul est faite à cause de ses correspondants, pour le travail de Dieu dans leurs cœurs, et plus précisément à cause de leur foi « que l’on publie dans le monde entier ». Paul se réjouit de cette bonne nouvelle et sa joie s’exprime en action de grâces.

Derrière ces quelques mots, il y a certainement en filigrane toute l’œuvre du salut voulue par le Père, accomplie par le Christ, et dont sont bénéficiaires les chrétiens de Rome. Paul remercie pour cette œuvre du salut, telle qu’elle se manifeste dans la foi de ses fidèles. Ce sera dit encore plus explicitement ailleurs (1 Co 1,4 s.), dans une prière rythmée par l’action de grâces et l’attente :

« Je ne cesse de rendre grâces à Dieu à votre sujet pour la grâce de Dieu qui vous a été donnée dans le Christ Jésus. En lui, vous avez été comblés... Aussi ne manquez-vous d’aucun don de la grâce, dans l’ attente où vous êtes de la révélation de Notre Seigneur Jésus-Christ. »

Action de grâces pour le don incommensurable de Dieu dans la personne de son Fils, et attente de la communion complète et définitive avec le Christ.

Or, en présence de l’Eucharistie « qui contient tout le trésor spirituel de l’Église, c’est-à-dire le Christ Lui-même, Lui notre Pâque, Lui, le Pain vivant, Lui dont la chair vivifiée par l’Esprit Saint et vivifiante donne la vie aux hommes [6] », comment, avec saint Paul, ne pas mettre dans notre prière cet enthousiasme du merci pour le don déjà reçu dans le Christ, et aussi cette tension de l’ espérance vers la communion parfaite avec le Christ à laquelle nous sommes appelés. Autrement dit, comment notre prière devant la Sainte Réserve eucharistique ne serait-elle pas « l’ expérience » que Dieu est fidèle puisque l’Eucharistie est le signe de la fidélité de Dieu à ses promesses « qui ont eu leur oui dans le Christ, et par qui nous disons notre amen à la Gloire de Dieu » (2 Co 1, 20).

II. L’annonce de l’Évangile présenté comme un culte spirituel

Dans ce qui suit dans la prière de Paul, la « pointe » du texte sera ce désir que l’Apôtre exprime d’aller jusqu’à ses fidèles de Rome, pour leur communiquer quelque don spirituel, pour les affermir, ou plutôt, dit-il, pour éprouver parmi eux le réconfort de leur foi commune à eux et à lui (v. 11 et 12). Paul voudrait surtout constater par lui-même la foi de ses correspondants, s’en réjouir et s’en édifier.

Mais avant d’exprimer son désir de voir ses fidèles de Rome, Paul fait une remarque très importante (« Dieu m’est témoin à qui je rends un culte spirituel en annonçant l’Évangile de son Fils »).

Paul décrit tout son ministère apostolique comme une liturgie, un acte du culte, le service d’un office sacré qui situe l’Apôtre devant Dieu avant même de le situer devant les hommes et pour les hommes. Ceci est très important aujourd’hui, où parfois se font jour des tendances à reléguer dans l’ombre tout l’aspect cultuel du christianisme, pour mettre davantage l’accent sur sa dimension apostolique. Pour Paul, il n’y a pas ce faux problème : pour lui, tout acte de pastorale est nécessairement un culte à Dieu en même temps qu’un service rendu aux frères, et ce service des frères sera d’autant mieux accompli qu’il sera compris et vécu comme une liturgie, un culte rendu à Dieu, ou, pour employer les expressions du Concile [7], qu’il sera relié dans la conscience de l’apôtre, à l’Eucharistie centre de la Liturgie et de la vie chrétienne, en même temps que source et sommet de toute l’évangélisation. Dans son livre Prêtres à la manière des Apôtres, le P. Manaranche traduit cette pensée en écrivant : « Le ministère culmine dans la célébration eucharistique... Un prêtre qui rechigne à « eucharistier » deviendra rapidement incompréhensible à lui-même et il pervertira sa mission ; les grands apôtres n’ont jamais été des fuyards de l’autel [8]. »

Mais par ailleurs, ils ne se tromperaient pas moins ceux qui voudraient se cantonner dans les rites cultuels, sans réaliser que le culte spirituel que nous avons à rendre, c’est toute la vie chrétienne, la vie de charité, la vie apostolique.

« Je vous exhorte donc... à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu ; c’est là le culte spirituel que vous avez à rendre... » (Rm 12,1).

C’est là le « culte spirituel » que vous devez rendre, c’est-à-dire selon l’étymologie du mot grec sous-jacent, un culte « logique », « raisonnable », qui corresponde à la nature même de l’homme, corps et âme, un culte que l’homme puisse offrir par tout lui-même, non seulement avec son corps, par quelques gestes ou démarches extérieures, mais avec toutes ses facultés spirituelles, intelligence et volonté, un culte qui « engage » l’homme tout entier. Il y a là une insistance, un impératif pressant que saint Paul prolonge ensuite :

« Et ne vous modelez pas sur le monde présent, mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait » (Rm12,2).

Ce verset montre jusqu’où doit aller l’offrande des personnes à Dieu, jusqu’au renouvellement de ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est-à-dire, son esprit, son jugement, et cela pour mieux discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui est parfait. Il n’y a pas de discontinuité entre la religion et la morale, le culte et la vie, entre la prière et l’existence concrète. L’offrande cultuelle que Dieu demande de nous, c’est nous-mêmes, et la vraie prière, la prière dans la vie, c’est de devenir parfaits en faisant la volonté de Dieu [9].

Or cette insistance de l’Apôtre sur la vraie signification du culte en esprit et en vérité est de nature, il est facile de le voir, à nous éclairer sur le vrai sens de la célébration eucharistique qui vaut, pour nous, dans la mesure où elle est le signe de notre offrande intérieure, rejoignant l’oblation du Corps du Seigneur au Père, – et par conséquent aussi, sur la valeur de notre adoration eucharistique, en tant qu’elle signifie notre attitude habituelle d’offrande de nous-mêmes à Dieu. Le culte que Dieu demande, ce n’est pas tant les fleurs et le luminaire, tout l’apparat extérieur, ce n’est même pas des permanences à un prie-Dieu, mais bien la disponibilité intérieure de toute la vie. C’est ce que nous rappelle l’Instruction Eucharisticum Mysterium, en nous disant par exemple ceci : « Les fidèles s’appliqueront donc à vénérer le Christ Seigneur dans le Sacrement en fonction de leur propre vie » (n. 50). Autrement dit, l’adoration du Christ dans le Sacrement ne doit pas être un à-côté de la vie, mais il faut que toute la vie soit intégrée dans la vénération du Seigneur.

« C’est là le culte spirituel que vous devez rendre. » Ces paroles de saint Paul doivent résonner sans cesse à nos oreilles et dans nos cœurs, et l’exemple de l’Apôtre doit nous indiquer la marche à suivre, lui qui par son ministère, donc par sa vie, rend à Dieu un culte spirituel. Au fond, toute la vie chrétienne est eucharistique.

III. La prière instante de l’apôtre

La prière instante de Paul est ici exprimée doublement (« avec quelle continuité, je fais MÉMOIRE de vous et je demande constamment dans mes prières »). La constance dans la prière est l’une des caractéristiques de la prière paulinienne.

Il y a aussi un mot important à remarquer, qui revient très souvent dans la prière de Paul, c’est le mot « mémoire », en grec « mneia » qui fait penser au mot « anamnesis » : « anamnèse » que l’on trouve trois fois dans le Nouveau Testament pour désigner le Mémorial de l’Eucharistie (Lc 22,19 ; 1 Co 11,24-25).

L’Eucharistie-anamnèse, bien loin de n’être qu’un souvenir quelconque, subjectif et purement intime, est un rite capable de mettre en rapport direct avec un événement passé dans l’histoire des hommes, mais toujours actuel dans l’« aujourd’hui de Dieu ».

En soi, le mot « mneia » a une signification plus subjective (souvenir, mémoire). Mais en saint Paul, ce mot employé 6 fois sur 7 dans un contexte de prière avec le mot « faire » (faire mémoire) n’est pas sans rapport avec le mémorial objectif, l’œuvre du salut, qui nous est communiquée à un titre spécial dans l’Eucharistie (cf. Ep 1,16 ; Ph 1, 3 ; Phm 4 ; 2 Tm 1,3 ; 1 Th 1,2 et 3).

Pour mieux voir comment Paul établit un rapport très étroit entre la « mémoire » et le « mémorial », nous pouvons nous reporter au texte suivant de la Première Lettre aux Thessaloniciens :

« ... nous faisons mémoire de vous dans nos prières.
Nous nous rappelons sans cesse, en présence de notre Dieu et Père, l’activité de votre FOI, le labeur de votre charité, la constance de votre espérance qui sont l’œuvre de notre seigneur jésus-christ » (1, 2 et 3).

La mémoire au v. 2 devient mémorial au v. 3 puisqu’elle consiste à rappeler devant Dieu le Père, la foi, la charité et l’espérance de ses fidèles, et en définitive l’ œuvre même du christ dans l’Église de Thessalonique. Il y a un glissement très harmonieux dans le texte de la mémoire au mémorial. Que veut dire pour Paul « faire mémoire de ses fidèles » ? C’est les poser devant Dieu, c’est rappeler ce qu’ils sont par la grâce de Dieu, c’est les aimer dans le contexte de l’histoire du salut. Paul ne peut faire « mémoire de ses fidèles » sans du même coup célébrer le mémorial du Seigneur.

Ainsi la prière chrétienne pour les frères est essentiellement et dans sa forme la plus dépouillée une « mémoire » des frères devant Dieu, dans le grand contexte de l’œuvre du salut dont l’Eucharistie est le « mémorial ». On ne peut faire « mémoire » de quelqu’un dans la prière, sans du même coup nous rattacher objectivement à l’œuvre du salut. C’est ainsi que dans la liturgie eucharistique nous disons par exemple : « Souviens-toi, Seigneur, de tes serviteurs et de tes servantes. » On prie pour rappeler les serviteurs et les servantes à l’amour du Père, par l’intercession du Christ, dans la communion du Saint-Esprit, pour que Dieu se souvienne de son alliance et de sa miséricorde, et qu’en raison de son alliance et de sa miséricorde, Il bénisse aujourd’hui ceux qu’on lui présente en mémorial. C’était déjà la prière du bon larron : « Souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume » (Lc 23, 42). C’était aussi la prière de la Didachè : « Souviens-toi, Seigneur, de ton Église, de la délivrer de tout mal et de la parfaire dans ton amour... » (10, 5), ou celle de saint Ignace d’Antioche : « Souvenez-vous de moi comme Jésus-Christ (se souvient) de vous. Priez pour l’Église de Syrie à laquelle on m’a arraché pour me traîner à Rome enchaîné » (Aux Éphésiens, 21,1-2). Pour les chrétiens, « faire mémoire » est l’équivalent de « prier » en relation avec l’histoire du salut, à quoi Dieu fait réponse en exauçant et en faisant miséricorde. Il y a là, sans nul doute, de quoi revaloriser notre prière fraternelle et les expressions que nous employons pour la désigner. Quand nous demandons par exemple à quelqu’un de se souvenir de nous dans ses prières, ou quand nous promettons le même service, ce n’est pas d’un vague souvenir dont il s’agit, mais un souvenir dans la lumière du dessein de salut de Dieu.

Maintenant, revenons encore un peu à l’objet de la prière de Paul au début de l’Épître aux Romains. Il demande à Dieu de pouvoir aller jusqu’à Rome, en vue de son apostolat pour communiquer quelque don spirituel, affermir ses fidèles et partager avec eux le don de la foi. La prière de Paul est essentiellement pastorale. Paul porte son ministère dans la prière, il y sent « son obsession quotidienne, le souci de toutes les Églises » (2 Co 11,28). Il est autant apôtre dans la prière que dans son action ; d’ailleurs, en saint Paul, prière et action ne sont pas à distinguer ; la prière est action, une lutte avec Dieu pour le salut des frères (cf. Rm 15,30 et Col 4,12).

Sachant cela, comment en pensant à la prière de saint Paul, ne pas faire de notre prière devant le Saint Sacrement, une Lutte pour le règne de Dieu, une action au sens fort du mot, une prière missionnaire, une mémoire de nos frères au sens que nous avons dit ? L’Apôtre n’aurait pas compris autrement cette prière eucharistique, lui qui a si bien exposé dans la Première Lettre aux Corinthiens, comment l’Eucharistie est le Sacrement de l’Église, le signe de la communauté chrétienne, dans laquelle tous les hommes sont appelés à recevoir le salut accompli par le Christ (cf. 1 Co 10,17 : « Puisqu’il n’y a qu’un pain, à nous tous, nous ne formons qu’un corps, car tous, nous avons part à ce Pain unique. » En contemplant ce pain unique, comment ne pas penser à tous nos frères les hommes qui sont appelés, comme nous, à être les commensaux de la table du Seigneur ?

Le P. Van Bruggen, dans le livre déjà cité, met bien en relief cet aspect ecclésial de l’Adoration en écrivant ceci :

« Toute prière pendant l’adoration eucharistique devra s’actualiser dans la perspective de notre appartenance commune au grand Peuple de Dieu, qui est entretenu précisément par l’Eucharistie. L’adoration eucharistique exige donc essentiellement que l’on s’engage toujours de nouveau dans l’Église, que l’on s’incorpore dans le Corps Mystique du Christ, que l’on « communie » avec la société des fidèles. L’adoration eucharistique est une incorporation personnelle au Corps Mystique du Christ, à la sollicitude pour le salut de la communauté ecclésiale et de toute l’humanité » (p. 207-208).

Conclusion

Il n’est certes pas question de l’Adoration eucharistique dans le Nouveau Testament, du moins explicitement. Pourtant l’enseignement de saint Paul sur la prière peut nous aider grandement. C’est à nous de le connaître et de nous en inspirer. Mais cela implique une prière sur l’Écriture, une prière nourrie de la Parole de Dieu, telle qu’elle est décrite dans la Constitution Dei Verbum sur la révélation divine (n° 25) : « ... la prière doit aller de pair avec la lecture de la Sainte Écriture, pour que s’établisse le dialogue entre Dieu et l’homme, car « nous Lui parlons quand nous prions, mais nous l’écoutons quand nous lisons les oracles divins ».

Un moyen pratique pour cette prière biblique, c’est l’utilisation du Lectionnaire de semaine, non seulement à la Messe, mais aussi, ensuite, dans notre prière personnelle. Là, les textes sacrés nous sont servis « à petite dose » et copieusement à la fois, choisis en fonction du temps liturgique, le plus souvent. Pour continuer à vivre dans l’action de grâces, surtout au moment de nos adorations, pour revivre la célébration eucharistique, pourquoi ne pas repasser devant le Seigneur, le Verbe de Dieu, les mots humains, divinement inspirés par lesquels Il nous a « dit » le Père et révélé son salut ?

Que saint Paul, « l’Apôtre en présence de Dieu » nous aide à persévérer dans cette mystique de la Parole de Dieu et à progresser comme lui dans la prière :

  • prière d’action de grâces
  • prière apostolique
  • prière d’offrande de nous-mêmes.

Prieuré Saint-Jean
53 – Château-Gontier, France

[1Recueil Lucien Cerfaux, t. II, p. 469-481, ici p. 477.

[2A titre d’exemple, 1 Co 8, 6 : « Pour nous, en tout cas, il n’y a qu’un seul Dieu, le Père de qui tout vient et pour qui nous sommes faits, et un seul Seigneur Jésus-Christ par qui tout existe et par qui nous sommes. »

[3Cf. Hamman, La Prière dans le Nouveau Testament, Desclée, p. 279.

[4Réflexions sur l’Adoration eucharistique, p. 210.

[5Ibid., p. 214.

[6Décret sur la vie et le ministère des prêtres, n. 5.

[7Décret sur la vie et le ministère des prêtres, n. 5.

[8p. 49-50.

[9Voir, à ce sujet, l’article de S. Lyonnet, S. J., « La nature du culte dans le Nouveau Testament », p. 357-384, dans La Liturgie après Vatican II, Coll. « Unam Sanctam », 66, Paris, 1967.

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