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Pastorale des vocations religieuses féminines (I)

Marcel Delabroye

N°1967-4 Juillet 1967

| P. 193-203 |

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« Une action concertée de tout le peuple de Dieu en faveur des vocations » ; telle est la définition que le concile de Vatican II nous a laissée de la pastorale des vocations (Formation des prêtres, n. 2).

Elle fixera l’orientation de ce travail. Qu’on ne s’attende pas à trouver ici des recettes immédiatement efficaces pour amener des recrues aux noviciats ou aux écoles apostoliques. Ce serait une vue trop courte qui n’irait pas à l’essentiel de notre problème. La question ne se situe pas tant au niveau des jeunes qu’à celui de la communauté chrétienne, à qui revient en premier lieu le souci des vocations et qui doit s’en acquitter principalement par sa vie chrétienne (Formation des prêtres, n. 2). En définitive, c’est cette médiation qu’il nous faut aider à s’exercer. Ainsi l’avaient conçu les Pères du Concile, lorsqu’il s’était agi pour eux de traiter explicitement des vocations religieuses. N’est-il pas remarquable que l’article 24 du décret sur la rénovation adaptée de la vie religieuse, explicitement consacré à ce problème des vocations, traite d’abord du rôle des prêtres et des éducateurs, situant leur action principalement au niveau de l’éducation et de la catéchèse ? C’est seulement ensuite qu’il est fait allusion à l’action des communautés religieuses pour se faire connaître ; et encore, le passage est-il étonnamment restrictif : il invite les religieux à s’aligner sur la pastorale des diocèses, leur rappelant qu’en définitive c’est leur vie religieuse et le témoignage qu’elle implique qui est la meilleure apologie de leur vocation.

Dans la même lancée, le Congrès européen des Centres nationaux de vocations, tenu à Rome, en décembre 1966, sous l’égide de la Congrégation des Séminaires, a fortement insisté pour qu’on supprime tous les cloisonnements qui, dans l’action pastorale, visaient à séparer vocations sacerdotales et religieuses : quand la pastorale des vocations cherche essentiellement à permettre à la communauté chrétienne l’exercice plénier de sa médiation, une pluralité de pastorales devient un non-sens.

À notre tour, nous ferons écho à l’enseignement conciliaire tout au long de cet article qui traitera de la médiation de la communauté chrétienne avant d’en venir à l’éveil et à l’éducation des vocations.

La communauté médiatrice des appels divins

Une tendance minimisante verrait volontiers dans la communauté chrétienne, paroisse ou diocèse, seulement la terre, féconde ou stérile, où on viendrait cueillir les vocations. Une étude de l’implantation des communautés religieuses dans un pays comme la France ferait certainement apparaître que les responsables ont d’abord jaugé les capacités du sol à fournir des vocations : il y a des régions réputées fécondes et on s’y installe ; il y a des terres ingrates où on ne fonde pas, où les maisons existantes finissent par se fermer, parce que l’expérience a prouvé qu’on n’a pas à attendre de vocations de ces populations déchristianisées.

C’est réduire de façon irrecevable le mystère de la communauté chrétienne, lieu et instrument de l’expérience spirituelle qui est au cœur de la vocation. C’est à travers la paroisse communauté de prière que, dans le monde actuel, les jeunes peuvent rencontrer Dieu. Comme c’est à travers la paroisse communauté apostolique et missionnaire qu’ils pourront réaliser une rencontre chrétienne avec le monde en état de péché et en besoin de rédemption.

Le concile est allé beaucoup plus loin quand, dans le décret Ad gentes (n. 36), il présente la vocation missionnaire comme l’expression et le fruit de la vitalité de l’Église : cela vaut équivalemment pour toutes les autres vocations. Tant que la communauté chrétienne ne perçoit la vie religieuse que comme extérieure à elle, elle n’est pas disposée à favoriser les vocations. Qu’elle reprenne conscience au contraire que l’appel à la sainteté la concerne elle-même comme une exigence du baptême, elle découvre alors que la vie religieuse est une manifestation de sa propre vitalité et elle n’est pas éloignée de collaborer à l’éveil des vocations.

Il faut se situer à cette profondeur pour traiter équitablement du rôle de la communauté chrétienne dans une pastorale des vocations. Le concile entendait l’exprimer en affirmant que c’est par la vie chrétienne elle-même que la communauté s’acquitte principalement de son devoir de susciter les vocations. C’est en pleine vie par conséquent qu’il faut placer l’effort pour rendre la communauté effectivement porteuse de vocations.

Car il y a un effort nécessaire sans lequel la paroisse la plus vivante n’exercerait pas son action médiatrice : ici se situe avant tout la catéchèse de la vie religieuse adressée aux adultes. Triple est son objet :

  • On ne peut pas méconnaître l’indifférence, voire l’hostilité, de certains milieux, même chrétiens, à l’égard de la vie religieuse. Un premier effort s’impose donc, qui consiste à éclairer l’opinion pour la redresser.
  • Le mal n’est pas superficiel : la crise actuelle des vocations pourrait être le fruit d’insuffisances doctrinales, qui rendraient la communauté incapable de communier profondément à la vie religieuse : il y aurait là place pour un second effort en faveur des vocations.
  • Alors seulement pourra être entendue une présentation de la vie religieuse, qui soit adaptée aux laïcs de notre époque.

La vie religieuse devant l’opinion

Le problème est capital : sa négligence risquerait de bloquer tout effort en faveur des vocations.

Comment nos chrétiens – ceux du moins qui n’ont pas eu déjà la grâce de connaître un religieux ou une religieuse d’assez près pour soupçonner leur mystère – sont-ils informés de la vie religieuse [1] ? Ni la presse, ni la radio, ni le cinéma n’en donnent une image objective : le propre de ces techniques est de rechercher ce qui fait sensation : c’est une bien mauvaise condition pour rendre compte de la réalité quotidienne d’une vie essentiellement intérieure. La prédication elle-même serait bien incapable de rectifier cette opinion si elle se contentait de déplorer la crise des vocations, mettant ainsi l’accent sur l’efficacité plutôt que sur la consécration.

Comment s’étonner dès lors que trouvent écho jusque dans l’opinion chrétienne des objections qui ont cours dans le grand public ? Les plus fréquentes atteignent l’efficacité apostolique de la religieuse : la sécularisation des tâches jadis assumées par la religieuse pose avec plus d’acuité la question d’une confrontation entre son apostolat et celui des laïcs. Souvent aussi, au nom de la personne humaine et plus particulièrement de l’épanouissement de la femme, on fait grief à la vie religieuse d’étouffer les personnalités par une conception étriquée de l’obéissance. Lors même qu’on met en avant le témoignage rendu dans le monde par la vie religieuse, on le voit compromis et par une notion inexacte de la séparation et par des faits extérieurs, les propriétés des communautés par exemple, qui, mal interprétés, rendent les gens imperméables à des signes devenus pour eux illisibles.

À de telles objections, la réponse n’est pas seulement d’ordre intellectuel. Elle doit jaillir de la vie. Rien ne remplacera dans une pastorale des vocations religieuses l’« aggiornamento » proposé par le décret Perfectae caritatis. Ce n’est pas le heu d’y insister dans cette revue. Encore ne faudrait-il pas interpréter la brièveté de ce rappel comme s’il s’agissait d’une condition secondaire : elle est essentielle, au point que sans ce renouveau, on ne peut pas espérer remonter une pente fatale depuis quelques années à d’authentiques vocations.

Mentalités collectives

Est-ce à dire que, pour faciliter l’éveil des vocations, il suffirait d’avoir trouvé des réponses habiles à toutes ces objections, jointes à un renouvellement profond du témoignage porté par la vie religieuse elle-même ? D’où vient alors que les parents les plus authentiquement chrétiens acceptent avec joie la vocation sacerdotale de leur fils et redoutent plus que tout de voir leur fille s’orienter vers la vie religieuse ? Comment expliquer que dans l’Église d’aujourd’hui on enregistre presque partout un essor extraordinaire par le renouveau liturgique, apostolique, œcuménique même, et qu’en même temps s’aggrave la crise des vocations sacerdotales et religieuses ? Un tel décalage est une anomalie, qui doit pouvoir découvrir son secret.

On le trouvera sans doute partiellement dans le phénomène très actuel des mentalités collectives. Nos contemporains sont hypnotisés par deux hantises qui leur semblent correspondre aux besoins les plus urgents de ce siècle, la soif de vivre et le souci d’assurer l’avenir. La vie dont il est ici question s’enrichit et se complique de jour en jour : elle va du confort aux loisirs, de la soif de liberté à la hantise de l’épanouissement personnel. Quant au souci d’assurer l’avenir, il a déjà transformé profondément toute l’éducation des jeunes : on assiste partout à la course aux diplômes sans lesquels on n’a plus accès au marché du travail ; et quel drame quand la fermeture d’une usine ou d’un puits de mine condamne les travailleurs à se reclasser ! Besoin de vivre et besoin d’être en sécurité sont profondément ancrés dans nos mentalités contemporaines. Une condamnation sommaire serait une injustice ; mais il est indispensable de les éduquer et de leur restituer leur vraie place. Une catéchèse appropriée du mystère pascal conditionne le sens du sacrifice, et l’éducation de l’espérance qui prend appui sur Dieu est nécessaire pour que les vocations surnaturelles, les plus données et les plus gratuites surtout, puissent retrouver leur sens.

Insuffisances doctrinales

C’est plus profondément encore qu’il faudrait préparer le terrain aux vocations religieuses pour remédier pleinement au décalage anormal entre la vitalité chrétienne d’une communauté, paroisse ou famille, et son engourdissement en matière de vocation. Il faut aller jusqu’à dénoncer des insuffisances qui affectent l’enseignement courant et risquent de rendre les meilleurs parmi les chrétiens insensibles aux valeurs les plus fondamentales de la vie religieuse.

Telle est d’abord, dans le mystère de Dieu, une dissociation courante, quoique involontaire, entre le sens de Dieu Seigneur et le sens de Dieu Sauveur. Il y a de longues années déjà que le cardinal Suhard avait dénoncé cette carence de notre enseignement. Il semble qu’aux yeux de certains chrétiens l’adoration ait cédé le pas à l’engagement apostolique. Le Dieu auquel ils se sont familiarisés n’est pas tant le Seigneur qu’ils doivent adorer que le Serviteur qu’ils veulent aider dans son œuvre de salut. C’est une position bien inconfortable pour faire comprendre les vocations contemplatives et l’aspect contemplatif de toutes les vocations religieuses. A la limite, la consécration se réduit aux yeux de ces chrétiens à une disponibilité plus grande pour le service d’autrui.

Telle aussi, dans l’idée qu’on se fait de l’Église, une dissociation latente entre la communauté de ceux qui sont sauvés et la communauté qui sauve. Sans doute dans la réalité de l’Église est-il impossible de les dissocier, ainsi que dans la vie même des chrétiens. Mais si, dans leur sentiment intérieur, l’Église apparaît toujours et exclusivement comme la communauté de ceux qui aiment les autres et si peu comme la communauté de ceux qui sont l’objet de l’amour de Dieu, comment pourraient-ils communier profondément à ce qui est une dimension essentielle de la vie religieuse, le sens de la gratuité de l’amour divin ? En définitive, n’est-ce pas cela qui invite à gauchir l’orientation des vocations religieuses vers un simple engagement apostolique ?

Présentation de la vie religieuse

Nous n’en sommes encore qu’aux présupposés de la vocation religieuse. Il faut aller beaucoup plus loin dans l’enseignement et, suivant l’invitation des pères conciliaires (P. C., n. 24), prêcher la vie religieuse pour elle-même, en apporter une présentation directe adaptée aux laïcs de notre temps.

Cela ne va pas sans de sérieuses difficultés, qui tiennent pour une part à ce que la théologie de la vie religieuse est demeurée longtemps un domaine réservé, dont on ne parlait guère en dehors des noviciats et des communautés. En beaucoup de séminaires, elle n’avait pas sa place dans le cursus des études théologiques. Qu’on ne s’étonne pas dès lors que le clergé séculier redoute d’avoir à la prêcher.

D’autant plus qu’il doit la présenter aujourd’hui à des laïcs qui ne s’en laisseront point accroire. Ils sont à même d’interpeller la vie religieuse au nom de leur baptême et de leur engagement apostolique, comme aussi de leurs responsabilités familiales.

Il y a une méthode pédagogique à trouver pour un tel exposé, qui va peut-être exactement à l’inverse de la dialectique habituelle des théologiens de la vie religieuse. Il semble à ceux-ci – et ils ont raison – qu’on doive aller d’abord à l’essentiel et donc définir la vie religieuse par ce qui la constitue fondamentalement, la consécration à Dieu par la profession des conseils évangéliques ; et il leur paraît moins urgent de préciser quelle est sa mission dans l’Église et comment elle se situe par rapport à la vie baptismale : ce sont là des corollaires qui découlent en droite ligne de la consécration. Mais ce qui est second dans la pensée des théologiens est précisément ce qui risque de faire écran pour les laïcs, dans la mesure où ils sont avertis des grandeurs de la vie baptismale et de l’urgence des engagements apostoliques. Le terme même de consécration doit leur être expliqué, pour qu’elle ne leur apparaisse pas comme une injure à leur baptême. Ainsi faut-il inverser pour eux l’ordonnance du traité, partir d’une comparaison entre vie religieuse et vie baptismale, préciser en quoi la vie religieuse sert profondément la mission de l’Église, avant de faire reconnaître sa transcendance par les intentions qui l’inspirent.

En ceci encore le concile a ouvert les voies qui nous offrent deux cheminements possibles pour décrire les rapports de la vie religieuse à la vie baptismale. Le premier met en pleine lumière les richesses du baptême, pour montrer ensuite comment la vie religieuse les valorise d’une manière particulière par le moyen des vœux. Cette première voie se dégage lumineusement du développement même et de la suite des chapitres de la constitution Lumen gentium. Mais en même temps, le concile en utilise une autre, inverse en quelque sorte de la précédente : elle propose la vie religieuse en exemple à la vie chrétienne : « La profession des conseils évangéliques apparaît comme un signe, qui peut et doit attirer tous les membres de l’Église à remplir courageusement les devoirs de la vie chrétienne » (Lumen gentium, n. 44). En réalité ces deux voies se compénètrent et se complètent : leur convergence fait apparaître le caractère à la fois baptismal et ecclésial de la vie religieuse.

La prédication de la vie religieuse devra faire une large place aussi à l’apostolat des religieux dans l’Église, mais de telle manière qu’il n’apparaisse pas comme une concurrence ni un doublet de l’apostolat des laïcs. Il faudra insister sur la valeur apostolique de la prière et de la consécration à Dieu. On montrera avec délicatesse, mais avec fermeté, quelle place la vie religieuse a historiquement tenue dans l’apostolat de l’Église ; et si on accorde à l’apostolat des laïcs la considération qu’il mérite, ce ne sera pas au point de masquer l’ampleur du mouvement apostolique issu de la vie religieuse. Aussi bien vaudra-t-il mieux parler de complémentarité que d’opposition : c’est plus profondément vrai.

Pour essentiels que soient ces chapitres de la catéchèse de la vie religieuse auprès des laïcs, des laïcs adultes surtout, ce serait une erreur de s’arrêter en chemin sans insister finalement sur les intentions profondes de la vie religieuse : la volonté d’être à Dieu, de suivre le Christ, d’être totalement disponible pour l’amour qui vient de Dieu et qui passe de Dieu vers le monde. Une prédication de la vie religieuse qui se bornerait à comparer vie religieuse et vie baptismale et à préciser le caractère propre de l’apostolat des religieux, renoncerait à en donner une vue exacte : la vie religieuse ne se définit pas en dehors de la consécration à Dieu. Il faut l’annoncer aux fidèles comme l’essentiel. Toute altération et tout appauvrissement de la doctrine en ce domaine aboutirait nécessairement à diminuer le nombre des vocations et à en fausser le sens.

Une catéchèse en actes

Il y a donc une matière énorme pour une prédication de la vie religieuse dans les communautés chrétiennes. Mais tous les sermons du monde, si adaptés qu’ils soient, ne remplaceront jamais l’expérience de la vie religieuse pour faciliter à la communauté l’exercice de sa nécessaire médiation.

Il y a une loi de la vocation qui apparaît à travers toute l’histoire de l’Église. Il est possible que dans l’Ancien Testament certaines vocations aient été en un sens des réalités individuées. Certes, le récit sacré nous présente Élisée comme l’héritier de la vocation prophétique d’Élie ; le jeune Samuel dut à l’enseignement du grand prêtre la grâce de reconnaître Dieu en celui qui parlait dans la nuit. Mais les vocations d’Abraham, de Moïse, d’Isaïe, de Jérémie et de tant d’autres sont le fait d’une intervention de Dieu : elles sont des commencements, plutôt que la continuation de vocations analogues. En général, les vocations ne naissent pas ainsi dans l’Église du Christ : à l’exception de certaines vocations plus nettement charismatiques, celles des fondateurs d’ordres par exemple, elles se transmettent par contact, on dirait volontiers par osmose : il y a entre elles une continuité qui les fait dépendre les unes des autres.

C’est pourquoi l’expérience de la vie religieuse est ordinairement nécessaire à la communauté chrétienne pour qu’elle puisse susciter des vocations religieuses. Entendons-nous bien : il y a deux manières de faire connaissance avec un idéal de vie : le vivre soi-même ou entrer en contact avec des personnes qui le vivent. C’est évidemment cette expérience par l’environnement que nous requérons ici comme une nécessité pour la communauté chrétienne. La prédication ne remplacera jamais la connaissance vivante de la vie religieuse qui est celle d’une communauté paroissiale où normalement, quotidiennement, des religieuses vivent leur vocation et remplissent jour après jour leur mission particulière au sein du Peuple de Dieu. De ce point de vue, les éducatrices paroissiales et les enseignantes remplissent à l’intérieur de l’institution religieuse une fonction indispensable : elles sont au sein du Peuple de Dieu et dans son activité immédiate les témoins de toute la vie religieuse. Cela requiert de leur part un sens très ouvert de l’Église, capable de leur faire apprécier avec largeur de vue toutes les autres formes de la vocation, depuis celle des laïcs jusqu’à la vocation de religieuses apparemment totalement étrangères à leur congrégation : aux yeux des laïcs, toutes les religieuses sont solidaires. Tout ce qui traduirait une concurrence, un conflit d’influence, voire une indifférence réciproque entre religieuses serait source de scandale et aboutirait tôt ou tard à rendre la communauté locale stérile en matière de vocations.

Ce témoignage de vie, auquel le concile attache tant d’importance pour l’éveil des vocations (P. C., n. 24), requiert surtout l’intégration de l’apostolat des religieuses dans celui des prêtres et des laïcs. Une telle intégration n’est pas facile. Les préjugés du clergé et du laïcat, leur façon de parler des religieuses et d’agir avec elles, l’habitude qui a prévalu ici et là de considérer les religieuses comme des employées d’église, à toutes mains, disponibles et taillables pour toutes les besognes secondaires sans qu’on songe à leur donner des tâches qui correspondent à leur formation et à la mission propre de leur communauté, tout cela a creusé autour de la vie religieuse un fossé d’incompréhension, qu’il faut combler par un authentique dialogue. Cela suppose de part et d’autre beaucoup de renoncement, d’humilité, de volonté de comprendre autrui et finalement de l’aimer. Le dialogue doit aboutir à une insertion vraie de la religieuse dans la pastorale concertée : c’est en travaillant ensemble qu’on parviendra à se connaître et à s’apprécier.

À la condition assurément que chacun reste bien à sa place, dans la réalisation de sa propre vocation. Il faudrait en finir une bonne fois avec notre manie de comparer les vocations et de soupeser leur efficacité dans l’Église. Cette tendance prouve qu’on n’a pas vraiment le sens de l’Église, qu’on n’a pas compris toute la réalité du Corps mystique, qui entraîne la complémentarité des vocations. On n’imaginerait pas de supputer dans un vivant qui est le plus efficace, de l’estomac ou du cœur. Il suffit de constater que le corps tout entier ne serait pas viable s’il lui manquait un organe essentiel ou s’il en avait deux. Il faut aimer assez l’Église pour se satisfaire d’être ce qu’on est, pourvu que ce soit utile à la vie de l’organisme tout entier. Toute revendication de cléricalisme, de « laïcalisme » ou de « maternalisme religieux », serait fatale à l’harmonie de la communauté chrétienne autant que l’absence ou la dépréciation d’une des formes de la vocation.

Cela suppose que la religieuse ait trouvé sa place dans la pastorale concertée, une place qui lui permette d’être elle-même, toute elle-même et rien d’autre. C’est là une expérience à poursuivre, car elle n’est jamais achevée. L’équilibre d’un vivant n’est-il pas en définitive la résultante de beaucoup d’équilibres transitoires, qui proviennent du mouvement même de la vie ? Une crise des vocations, comme celle que nous traversons aujourd’hui, n’est-elle pas le signe que la communauté chrétienne a perdu quelque chose de cet équilibre vital de toutes ses parties ? Quand un organisme devient incapable de reconstituer ses propres cellules, il faut commencer à s’inquiéter de sa santé.

(à suivre dans Vie Consacrée 1967-5)

106, rue du Bac
Paris (VII e)

[1Nous ne traiterons ici que des vocations religieuses féminines ; mais tout ce que nous dirons de leur pastorale et des conditions générales nécessaires à leur épanouissement s’applique, avec les adaptations convenables, aux vocations religieuses masculines.

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