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La vie religieuse à Taizé

Vies Consacrées

N°1967-4 Juillet 1967

| P. 227-233 |

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Notes prises au cours d’un dialogue avec fr. Max Thurian, de Taizé

I. Problème et réponse

À Taizé, nous nous demandons, pour nous-mêmes et dans notre dialogue avec nos frères religieux catholiques : Qu’est-ce que la vie religieuse ? Quelle est sa spécificité ?

Au début de notre fondation, nous ne nous étions pas posé la question. Nous nous étions rassemblés comme un nouveau bourgeon sur l’ordre monastique, et notre communauté voulait obéir au Christ en adoptant les vœux traditionnels : communauté des biens matériels et spirituels, chasteté du célibat, acceptation d’une autorité. C’est en quelque sorte spontanément, sans discussion, que nous avons suivi cette ligne. Non pas que nous ayons été à l’abri de tensions avec certains de nos frères protestants : nous les avons éprouvées pour le célibat, l’engagement à vie, l’ouverture œcuménique. Mais nous les avons surmontées suffisamment pour que notre vie monastique puisse se développer.

Voici que le Concile et l’après-Concile ont suscité des problèmes : il y a actuellement une mise en cause plus profonde de la vie religieuse en son ensemble. Comment la communauté de Taizé répond-elle à cette question fondamentale ?

La vie religieuse est une vie eschatologique : le caractère spécifique de la vie monastique est de manifester que « la figure de ce monde passe » (1 Co 7,31), que le Royaume est proche, qu’il faut vivre dans l’attente du Christ. Il n’y a d’ailleurs en cela aucun mépris du monde. L’Église doit l’aimer pour le servir. Mais il passe. Les « hommes de la vie commune », les moines veulent être signe de cela.

Les quatre livres du frère Roger Schütz, notre prieur, expriment sous divers aspects cette vie eschatologique : Vivre l’aujourd’hui de Dieu regarde le moment présent à la lumière de Dieu, exprime une continuité revécue. L’unité, espérance de vie exprime le passage œcuménique vers une unité supérieure. Dynamique du provisoire repousse un établissement trop institutionnel et maintient le dynamisme de notre existence dans l’obéissance au Seigneur, dans un accord sur les vérités les plus fondamentales. L’unanimité dans le pluralisme indique le dépassement du pluralisme actuel, la disponibilité.

2. La vie eschatologique et les vœux

C’est la vie eschatologique qui donne un sens aux trois vœux traditionnels.

Plutôt que de pauvreté, nous parlons de communauté des biens matériels et spirituels. Il s’agit d’anticiper la communauté parfaite de l’au-delà. Ce que Dieu nous a donné, nous devons le mettre en commun, non seulement entre nous, mais aussi avec les hommes qui nous entourent, notamment dans le partage avec les plus pauvres. Nous voulons partager avec Dieu, par la prière et la foi, et partager avec les hommes. Le Royaume sera le grand partage, le repas des noces de l’Agneau.

Aussi Taizé s’efforce-t-il d’offrir à tous l’accueil le plus large. Viennent à nous beaucoup de « post-chrétiens », c’est-à-dire de ceux qui n’adhèrent plus à une Église, à une religion institutionnelle, et cependant ne veulent pas rompre avec le christianisme. Beaucoup de jeunes aussi viennent à Taizé. Il faut beaucoup écouter et laisser parler.

Pour que le premier accueil des visiteurs soit mieux assuré, nous avons, en plus de l’aide de la communauté protestante des sœurs de Grand-champ, reçu celle de religieuses catholiques : Dominicaines, Franciscaines, Sœurs de Saint-Charles et Religieuses de Saint-André.

Le partage des biens matériels avec les gens du dehors pose un problème : comment l’organiser et où s’arrêter ? Car à toute communauté il faut une certaine clôture. On ne peut partager indéfiniment ; on est contraint d’imposer des limites. Dans le milieu rural où nous vivons, la prospérité de notre ferme pouvait susciter quelque jalousie et dresser contre nous la population environnante. Nous avons décidé de partager avec cinq familles catholiques du pays. Le bénéfice de la ferme collective est partagé en six parts égales ; la communauté de Taizé ne reçoit qu’une part semblable aux cinq autres. On a ainsi diminué les tensions possibles avec la population. Il faut néanmoins reconnaître que ce système a soulevé des oppositions, parfois assez âpres, chez des gens de la région, même chez ceux dont l’appartenance politique aurait dû favoriser un régime d’exploitation collective. Ils ne veulent pas d’une réalisation accomplie à l’intérieur de l’Église.

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Le célibat est le signe eschatologique que le Christ nous comble spirituellement et aussi humainement, qu’il est plénitude de vie.

Le célibat permet la plus large ouverture : les religieux sont ceux qui ont les bras ouverts, ne se refermant sur personne, dit souvent le frère prieur.

Ainsi, la chasteté s’accorde avec le partage et l’accueil dont nous parlions plus haut. Il est vrai qu’aujourd’hui certains font des essais de vie commune entre gens mariés. La vie religieuse n’a pas le monopole du signe eschatologique, mais c’est néanmoins sa spécificité. La vie familiale est une très grande chose, voulue de Dieu. Mais on voit difficilement comment la vie conjugale et familiale, avec toutes ses responsabilités et exigences, peut s’accorder avec la vie religieuse. Il ne faut pas l’y mêler. Elle peut admettre une vie commune, mais pas trop poussée. Par contre, le célibat libère l’homme pour un partage communautaire.

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L’acceptation d’une autorité est le signe eschatologique que notre volonté propre n’a pas tellement d’importance, puisque ce monde passe. Elle implique la disponibilité dans le service. Pour un service efficace, il faut l’unanimité. Aussi faut-il un être sacrifié, le supérieur, au service de tous. Ce sacrifice est d’ailleurs offert dans la joie.

Nous appelons notre prieur « Mon frère ». En même temps, son autorité est nettement affirmée. Il est entouré du conseil de toute la communauté : après une délibération où il n’y a pas de vote, le prieur décide, sans être lié par la majorité. Cette forte autorité est compensée par un contact fraternel très simple et par le souci très large de consultation.

Une certaine délégation de son autorité se fait par suite de la constitution de « foyers ». La communauté est répartie en divers foyers, chacun de 8 à 10 membres ; le noviciat comporte deux foyers, et le maître des novices est avec les plus anciens. La composition des foyers est faite par le prieur, mais suivant les avis recueillis dans une consultation. Le foyer se réunit pour les repas ; il peut aussi, s’il le veut, se réunir pour un échange ou une révision de vie. Chaque foyer est dirigé par un responsable, qui a la faculté de régler bon nombre de questions relatives à son groupe. Pour éviter une dispersion, les foyers se rassemblent pour des veillées de communauté.

En outre, le prieur se décharge de certains soucis en recourant à des « ateliers », pour étudier tel problème particulier. C’est ainsi qu’un atelier est chargé d’étudier l’« aggiornamento » de la liturgie. À la différence des foyers, les ateliers n’ont qu’une mission passagère. Le prieur garde la faculté de prendre les décisions ; néanmoins, en pratique, puisqu’il s’en est remis à la compétence de l’atelier, il adopte souvent les solutions proposées.

Il faut signaler enfin les fraternités, groupes de 3 à 5 frères, vivant pour un temps limité en dehors de Taizé. Ces fraternités sont nées d’un besoin qu’a éprouvé la communauté comme telle de vivre la vie de l’homme d’aujourd’hui. La première a été formée de deux frères ouvriers, qui, à l’époque où s’inaugurait l’expérience des prêtres-ouvriers, sont allés travailler à Monceau-les-Mines. Lorsque l’expérience a été arrêtée dans l’Église catholique, nous avons jugé préférable que les frères se retirent. Puis, d’autres fraternités ont été établies. Actuellement une fraternité est à Chicago en quartier noir, une à Niamey, une à Abidjan, une à Récife, une à Lyon. Ses membres travaillent et elle accueille les hôtes. Les membres des fraternités reviennent en communauté et y font part de leurs expériences.

3. Vie de prière

Notre conception de la prière liturgique ne s’identifie pas à celle d’Ordres religieux comme les Bénédictins ou les Cisterciens : à Taizé, cette prière n’occupe pas le tiers de la journée ; elle est notablement plus brève.

Elle est organisée dans un esprit de partage avec tous ceux qui viennent. Il y a trois possibilités pour les moines. La première consiste dans une célébration, où l’on accepte que des gens du dehors viennent assister. La deuxième implique un effort de la communauté pour faire participer les fidèles. La troisième est une réelle participation commune : une nouvelle communauté liturgique se forme avec les gens du dehors ; la communauté monastique s’unit à une communauté, plus vaste, de laïcs. C’est cette troisième manière qui est pratiquée à Taizé ; surtout durant la période d’été, où affluent les visiteurs, la communauté liturgique est beaucoup plus nombreuse que celle des frères.

Dans le psautier, nous avons fait un choix ; certains psaumes ont été écartés.

Le dimanche, il y a célébration de l’Eucharistie, où la communauté unanime se rassemble dans la communion au Christ réellement présent. En semaine, l’Eucharistie est célébrée chaque jour, mais plus spécialement pour le service des hôtes. Les frères y participent, s’ils le désirent.

Reste le problème de la vie de prière personnelle. Elle est libre et se fait selon la direction spirituelle reçue. Il faut l’avouer, nous avons plus de peine à prier seuls. C’est peut-être là une faiblesse ou une lacune de la vie religieuse d’aujourd’hui.

La direction spirituelle est assurée par plusieurs frères, même par des frères qui n’ont pas reçu le ministère pastoral. On peut avoir en ce domaine des contacts occasionnels avec le frère prieur, mais celui-ci ne s’occupe généralement pas de direction individuelle suivie.

4. Vie religieuse et sacerdoce

À Taizé, nous considérons que le religieux est un laïc qui est là pour aider ses frères du monde à progresser dans le sacerdoce royal de tous. De ce point de vue, il n’est pas séparé des autres chrétiens.

Dans l’histoire, on constate que les communautés religieuses sont devenues de plus en plus sacerdotales. À Taizé, nous voulons garder dans l’ensemble un caractère laïque à la communauté. Cependant un pasteur peut être frère ; il est accepté dans son ministère propre au service de la Parole et des Sacrements. Plusieurs pasteurs font partie de la communauté. Ils exercent leur ministère soit à l’intérieur, soit aussi au dehors.

5. Ouverture œcuménique

L’œcuménisme revêt une grande importance à Taizé. Nous avons voulu dès l’origine un engagement monastique dans cette perspective, et notre communauté s’est sentie appelée à une consécration œcuménique. Notre intention fut de donner notre vie pour l’unité de tous les chrétiens. Une vie religieuse est essentiellement une vie œcuménique. Par l’existence commune entre frères l’édification de la communauté fait surgir le problème œcuménique. Mais chez nous cet aspect a pris un relief dominant.

La communauté réalise un œcuménisme interne, puisqu’elle se compose de membres de confessions différentes : réformés, luthériens, anglicans. Il y a un minimum d’unité requis dans cette diversité : adhésion aux dogmes des premiers Conciles œcuméniques, foi en la divinité du Christ, la valeur de l’Écriture, l’économie sacramentaire, la foi en la présence réelle. Celle-ci est notamment nécessaire à une vraie participation à la célébration eucharistique.

Le rapprochement œcuménique avec les catholiques et les orthodoxes est favorisé par la présence d’un foyer catholique de Franciscains, et par celle, plus récente, d’une « lavra » orthodoxe, ne comprenant encore que deux moines, sous la juridiction du patriarche Athénagoras. Nous faisons ensemble tout ce que notre conscience ne nous oblige pas à faire séparément.

La célébration séparée de l’Eucharistie est douloureusement ressentie. Mais elle répond à une divergence dans la foi que l’on ne pourrait voiler. Il ne faudrait pas vouloir l’intercommunion au prix d’un affaiblissement de la foi.

6. L’appel actuel dans la vie religieuse

Il y a, pour les religieux et les religieuses d’aujourd’hui, un appel auquel les structures doivent aider à répondre : appel à être très proche de Dieu par la prière et l’Eucharistie ; en même temps, appel à être très humain par le travail, la vie fraternelle et l’accueil, le dialogue. Que le religieux d’aujourd’hui soit surtout l’homme de la prière. Que les structures, qui ont pour rôle d’aider la prière, soient en fonction de cela. Le second appel demande un assouplissement des structures.

La vie religieuse est appelée à un épanouissement nouveau, pourvu qu’elle reste fidèle à l’essentiel. Qu’elle garde sa spécificité de signe eschatologique, dans l’ouverture à tout le Peuple de Dieu et à tous les hommes.

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