Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

L’autorité dans la vie religieuse

Ladislas Örsy, s.j.

N°1967-4 Juillet 1967

| P. 204-226 |

lecture en ligne article acces libre

telechargement internaute non connecte

L’enseignement du Concile

Les documents publiés par le Concile sont marqués par une profonde vision d’unité. L’Église n’est pas considérée comme isolée, mais comme unie à toute la race humaine. Les catholiques ne sont plus regardés comme séparés des autres chrétiens, mais comme ne faisant qu’un avec eux, et cela malgré de réelles différences. Le Pape et les Évêques forment un corps organique dans le collège épiscopal.

La même perspective d’unité s’étend aux instituts religieux. Ici encore, la tête et les membres forment un corps, et la santé de la communauté dépend d’une collaboration équilibrée. C’est pourquoi les problèmes de l’autorité et de l’obéissance ne peuvent être séparés ; ce sont deux aspects du fonctionnement du même corps organique. Si l’un d’eux est affligé d’un désordre, le corps tout entier en souffre. Cependant, le sujet de cet exposé concernera l’exercice de l’autorité selon l’esprit du Concile, tel qu’il s’exprime dans le décret sur le renouveau et l’adaptation de la vie religieuse. Ce tableau sera complété, quand ce sera nécessaire pour un juste équilibre, par quelques références aux questions d’obéissance.

Le Concile nous a apporté une vue nouvelle sur l’autorité dans les instituts religieux. Ceci ne signifie pas qu’il ait changé la substance d’une tradition héritée de maîtres tels que saint Benoît, saint François d’Assise ou saint Ignace de Loyola, mais qu’il donne une meilleure compréhension du plan de Dieu sur des hommes et des femmes appelés à vivre sous la direction d’un supérieur. La nouveauté de la doctrine du Concile est précisément dans cette perspective d’unité de la communauté, et dans l’intelligence qu’une plus étroite union entre la tête et les membres ne détruit pas l’autorité, mais bien plutôt la renforce.

Pour donner une idée de cette nouvelle perspective et en expliquer le contenu, il nous faut d’abord dire quelques mots de la période qui a précédé le Concile : comment le travail des théologiens a posé le fondement d’une meilleure compréhension de la vie d’une communauté religieuse. Puis nous étudierons les documents du Concile qui traitent de l’autorité dans l’Église en général, et le décret Perfectae caritatis en particulier, qui s’occupe du gouvernement dans la vie religieuse. Ceci sera suivi par un bref essai de synthèse théologique, qui permettra de mieux apprécier l’harmonie et l’équilibre de la doctrine conciliaire. Quelques applications et considérations pratiques concluront l’article.

Un peu d’histoire

Un des signes de l’origine divine de l’Église est l’équilibre harmonieux qu’elle réalise entre des qualités en apparence contradictoires, telles que la stabilité et l’ouverture au changement. Personne n’est capable de détruire complètement cet équilibre, car il est l’œuvre de l’Esprit du Christ. Mais notre manque de compréhension peut le déranger partiellement. Dans les siècles derniers, l’accent a été mis si fortement sur les éléments permanents de la vie de l’Église que, dans la pratique, pleine audience n’a pas toujours été accordée aux inspirations de l’Esprit. Notre liturgie reflétait la beauté permanente de Dieu, mais non pas le souffle puissant et les langues de feu de l’Esprit Saint. De même, notre conception de l’autorité dans l’Église affirmait la présence de Dieu par l’entremise des supérieurs légitimes, mais n’était peut-être pas assez attentive à la présence moins distincte et moins tangible de l’Esprit en chacun des membres de la communauté. Pour entrer dans l’esprit du Concile, nous devons accepter à la fois ces deux points de vue, c’est-à-dire qu’il faut nous tenir fermement sur le rocher qui ne vacille pas et nous ouvrir pleinement au souffle de l’Esprit qui nous meut. La tradition ancienne doit s’ouvrir à une nouvelle inspiration.

Quels sont donc les principaux développements de la théologie qui se rapportent à l’autorité religieuse et à l’obéissance ?

Développement de la doctrine du Corps Mystique

Ce développement nous a donné une meilleure compréhension de la vie et de la structure de l’Église. La présentation paulinienne de l’Église « Corps organique » s’est dégagée dans une lumière nouvelle. La tête et les membres ne sont plus considérés comme des entités séparées, mais comme les organes d’un seul corps. On a pris plus profondément conscience que les organes sont soudés les uns aux autres par l’Esprit Saint. Puisque l’Unique Esprit vit dans chacun des membres, il y a une communication invisible entre eux tous : il n’est pas un seul membre qui puisse vivre sans les autres. On a également fait ressortir le caractère dynamique de la vie du Corps Mystique. On a découvert à nouveau combien l’Esprit Saint infuse vie et mouvement à toute l’Église, jusque dans ses moindres parties. Ceci entraîne comme conclusion pratique que cette vie doit se manifester par de nouvelles initiatives, qui reflètent la présence dynamique de l’Esprit dans la communauté tout entière.

Développement de notre compréhension de l’autorité

Par suite de ce sens accru du mystère de l’Église, on redécouvrit (si l’emploi de ce terme est légitime en théologie) que, dans sa réalité la plus profonde, la plus haute forme de l’autorité dans l’Église était de nature collégiale, non pas dans le sens légal, mais dans le sens théologique, où ce terme signifie communion et union organique. Cependant, cette communion de plusieurs dans l’unique pouvoir du Christ est de structure hiérarchique : la position du chef et sa participation au pouvoir du Christ est différente de celle des membres du collège. Mais cette union intime du chef et des membres, c’est-à-dire du Pape et des Évêques, ne ruine pas la pleine autorité du chef ; elle la renforce plutôt. Cette vue générale de l’autorité a été incorporée, sous une forme analogue, dans le décret sur la vie religieuse.

Intelligence plus profonde du rôle de l’autorité

De plus en plus, l’autorité est perçue comme un service. L’élément juridique dans l’exercice du pouvoir a été réduit à sa juste proportion, et le supérieur apparaît dans une perspective plus spirituelle : il est le « serviteur du Peuple de Dieu », aussi bien dans une grande communauté que dans une petite. Le type de ce service n’est pas celui de l’esclave romain, mais celui du Christ, le Serviteur de Yahvé, qui a reçu son autorité en tout premier heu de l’esprit qui demeure en lui. Il enseignait avec autorité, Il a promulgué la loi de la Nouvelle Alliance, mais II a aussi lavé les pieds de ses disciples, et leur a servi un repas chaud en une froide matinée, sur les bords du lac de Génésareth, après sa résurrection. Il a résumé lui-même les qualités du bon serviteur quand il a décrit le bon berger qui conduit son troupeau, le nourrit et donne sa vie pour lui. Cette image biblique complexe ne peut être enserrée dans un schéma juridique. Quelques noms anciens donnés aux supérieurs religieux contiennent cette idée biblique : abbé signifie père et ministre veut dire serviteur. Ceci ne vise pas à mettre en doute que le pouvoir spirituel du supérieur ait besoin d’un cadre juridique qui lui serve de support : l’élément visible et divin doit s’incarner dans une organisation visible et humaine.

L’infaillibilité ne peut se déléguer

S’il y avait jamais eu une tendance à suggérer ou à insinuer qu’une sorte d’infaillibilité était attachée à des charges non instituées par le Christ, telle la charge d’un supérieur religieux qui n’est pas un évêque ou ne participe pas, d’une façon ou d’une autre, au pouvoir épiscopal, elle est périmée : l’accord est unanime pour reconnaître que l’infaillibilité ne peut être déléguée. À part l’autorité suprême s’exerçant dans des circonstances spéciales (par exemple, le Pape ou le Concile lorsqu’ils portent des définitions doctrinales), toutes les autres autorités dans l’Église sont sujettes à échec humain. Des fautes pourront être commises par elles, aussi bien dans leurs jugements que dans leurs actes. Il s’ensuit que, pour comprendre le mystère de l’autorité et de l’obéissance dans la vie religieuse, nous devons, dans l’Église, considérer ce champ d’activité dans lequel des personnes chargées d’un office et assistées par l’Esprit Saint sont néanmoins exposées à se tromper, et non celui où la garantie divine exempte d’erreur la plus haute autorité.

Développement de la théologie de l’inhabitation du Saint-Esprit

Dans ces derniers temps, on tient un plus grand compte des capacités invisibles d’un fils de Dieu qui découlent de la présence en lui de l’Esprit Saint ; on peut mieux discerner ses inspirations et ses désirs et leur donner plus de portée. En même temps, la nature sociale de la grâce de Dieu a été sondée davantage, et nous réalisons mieux que la grâce que Dieu désire donner à une communauté sera, d’une manière ou d’une autre, communiquée par l’entremise de tous ses membres, tout comme la plénitude de la vie est donnée à notre corps par le moyen de tous ses organes. Si la communication entre les membres se brise, ou si l’on ne fait pas cas des grâces et talents offerts aux membres, le corps tout entier en sera appauvri d’autant ; il pourra même tomber malade, avec tous les symptômes de la malnutrition spirituelle.

Ces tendances théologiques ont convergé au Concile et ont produit des fruits abondants dans ses Constitutions, Décrets et Déclarations.

Le concile

Le Décret sur la vie religieuse n’est pas une déclaration isolée. On ne peut voir et apprécier sa vraie portée si on ne le considère pas dans le contexte des autres documents. L’idée de l’autorité dans la vie religieuse n’est guère plus qu’une application particulière de l’idée d’autorité dans l’Église au cas des religieux [1]. Même, dans la vie religieuse, cette idée de l’autorité prendra diverses formes et nuances, suivant la personnalité de chaque institut. Le Concile ne souhaite pas détruire la diversité, mais il désire inspirer aux religieux un élément commun d’universalité.

La Constitution sur l’Église

Lumen gentium explique en détail la nature du pouvoir suprême, qui est présent dans la communion des Évêques avec le Pape à leur tête. Ce pouvoir et cette autorité sont possédés par une communion de personnes, quoique leur exercice appartienne soit au Pape seul, soit au Collège qui ne peut agir sans le consentement de son chef. En rigueur de termes, ceci ne sera pas le cas dans un institut religieux, mais un point important d’analogie demeure. L’étroite union des membres avec le chef, même au point que les membres prennent une part active dans les délibérations de l’institut, ne détruit pas l’autorité du chef, mais au contraire l’affermit. Un corps n’est pas plus faible parce que la tête et les membres travaillent en étroite union.

La même Constitution introduit les laïcs dans la vie de l’Église à un degré qui avait rarement été envisagé à l’époque moderne. On doit les consulter, leur faire confiance et leur donner une part active dans la vie de l’Église universelle, du diocèse et de la paroisse. Ils doivent avoir une liberté d’action, et leurs vœux et désirs doivent être considérés avec toute l’attention convenable. Et voici que se retrouve encore le thème de l’unité : le troupeau et son berger doivent ne faire qu’un. Mais les rôles ne sont pas renversés : le troupeau n’a aucun pouvoir légal sur le berger.

Le Décret sur la vie et le ministère des prêtres

Presbyterorum ordinis souligne que les évêques doivent voir dans leurs prêtres des frères et des amis. Us participent tous à l’unique sacerdoce du Christ, bien qu’à des degrés différents : l’évêque a la plénitude du sacerdoce, les prêtres en ont une moindre participation. Le Concile recommande qu’un sénat de prêtres soit institué dans chaque diocèse pour assister l’évêque et pour exprimer l’unité du sacerdoce. A un moindre niveau, le collège des prêtres autour de l’évêque correspond au collège des évêques autour du Pape. Le désir de l’Église est que le pouvoir légitime de l’évêque, qui demeure intact, soit exercé dans le contexte de cette communion spirituelle et réelle entre l’évêque et ses prêtres.

Tous ces cas offrent des analogies qui éclairent la signification de notre Décret quand il parle de l’autorité dans la vie religieuse. Le thème de l’unité entre la tête et les membres dominera.

Le Décret sur le renouveau et l’adaptation de la vie religieuse

Peut-être la meilleure manière de pénétrer le sens profond du Décret Perfectae caritatis est-il de prendre quelques-uns de ses concepts-clefs sur l’autorité et d’en donner le sens théologique [2]

Intendants de Dieu

Les âmes des religieux sont confiées au soin des supérieurs, animae sibi commissae, dit le texte. En d’autres termes, les supérieurs sont les intendants de Dieu, avec le droit et le devoir de garder et d’aider les âmes de leurs frères. Prenons garde à une interprétation platonisante : âme signifie ici la personne entière, cette personne qui est un enfant de Dieu et qui a une destinée éternelle. Un intendant n’est pas un propriétaire : il doit administrer la propriété d’un autre, selon les désirs de celui qui lui a donné mandat. Dans notre cas, l’idée plutôt juridique d’intendant devient profondément théologique : le supérieur n’est pas le propriétaire de son sujet, mais il a à prendre soin de lui au nom d’un autre, qui est ici le Christ. Il s’ensuit que la personne de l’intendant doit sainement s’effacer de manière à ce que la personne du Christ puisse librement exercer son attrait sur le religieux. Un supérieur ne devrait jamais essayer de transformer une communauté à sa propre image, à ses propres idées humaines, mais devrait avoir l’humilité de s’effacer et de laisser le Christ imprimer sa propre image en eux. Cela donnera la stabilité à chaque communauté religieuse ; le changement de supérieur ne signifiera pas un changement radical d’horizon et de manière de vivre. Mais, en même temps, le supérieur devra garder tout son pouvoir légitime : aucun bon intendant ne permettrait qu’il lui soit refusé ou qu’il soit détruit. C’est pourquoi aussi le supérieur n’est pas libre de commander ou non à son gré : lorsque les circonstances le demandent, commander est pour lui un devoir, son devoir d’état, quelque pénible qu’il puisse être.

Docilité à la volonté de Dieu

En remplissant cette charge de confiance, le supérieur doit être docile à se soumettre à la volonté de Dieu, voluntati Dei in munere explendo dociles. Ici, nous touchons à un point crucial. Être docile signifie être ouvert, être prêt à recevoir une connaissance nouvelle. Cela signifie aussi la promptitude de la volonté à appliquer cette connaissance. La docilité à la volonté de Dieu signifie encore une recherche assidue de cette volonté, et la détermination désintéressée de l’accomplir. C’est pourquoi le Décret suppose que souvent la volonté de Dieu existe et peut être connue, au moins en substance, avant la décision du supérieur. Autrement, le texte n’aurait pas de sens. Il s’ensuit que l’essentiel de la mission d’un supérieur est d’obéir à la volonté de Dieu, et de s’efforcer de la connaître, de la formuler et de la préciser à ses religieux. Cette volonté générale de Dieu, antécédente à toute décision prise par le supérieur, peut être connue en lisant les signes des temps, en étant attentif aux desseins de Dieu à travers les événements ordinaires de sa Providence. Elle peut également être connue à travers les inspirations du Saint-Esprit. N’importe lequel de ces moyens de connaître la volonté de Dieu, c’est-à-dire d’interpréter les desseins de Dieu dans les événements et de découvrir sa volonté par des inspirations, est ouvert au supérieur et à ses frères. La recherche de la volonté de Dieu devrait donc être un effort concerté de la communauté. Sans un dialogue sincère et continuel entre le supérieur et ses religieux (non un dialogue réduit à une simple formalité), la volonté de Dieu ne peut tout simplement pas être connue de façon adéquate. Ce dialogue ne devrait pas être restreint aux problèmes spirituels. Il devrait englober tous les problèmes pratiques de la vie du religieux : sa désignation pour différents travaux, et tous les problèmes humains de son apostolat au dehors.

Mais, finalement, c’est le supérieur qui doit prendre la décision qui lie. S’il est docile, il fixera vraisemblablement à son frère, comme norme d’action, la vraie volonté de Dieu. Mais s’il n’a pas l’ouverture de cœur nécessaire, il peut y manquer. Cependant, pourvu que le sujet ne coopère pas sciemment à un ordre coupable, il sera surnaturellement protégé en exécutant l’ordre erroné, puisque « nous savons qu’avec ceux qui l’aiment, Dieu collabore en tout pour leur bien [3] ».

Néanmoins, le manque de conformité à la volonté de Dieu de la part du supérieur provoquera une déchirure dans la vie de la communauté. Il n’y a pas de garantie divine que tous les ordres donnés serviront au plus grand bien de l’institut. Un mauvais gouvernement (coupable ou non) peut faire un tort immense à une communauté, même si l’obéissance est parfaite. L’histoire des ordres et des congrégations religieuses en fournit d’abondantes preuves.

Une qualité fondamentale d’un bon supérieur est une capacité inimitée d’écouter ; l’activité créatrice de Dieu s’exerce autour de lui : dans les événements, dans son propre esprit et dans son cœur, et dans ceux de chaque membre de sa communauté. Négliger l’écoute de l’un d’entre eux pourrait bien signifier pour le supérieur qu’il se coupe d’une information que Dieu veut qu’il reçoive. Ce serait un manque de docilité, aux effets désastreux pour la communauté, dans les cas graves.

L’esprit de service

Toute autorité doit s’exercer dans un esprit de service : in spiritu servitii pro fratribus auctoritatem exerceant. Nous avons déjà vu que le concept évangélique du service est complexe et qu’il inclut à la fois l’autorité et l’humble souci des besoins spirituels et temporels du sujet. Il inclut certainement un esprit humble et un dévouement réellement actif envers ces enfants choisis de Dieu que sont les religieux. Il doit inclure d’humbles actions, analogues à celles qu’accomplissent des serviteurs. Sinon, l’esprit humble ne se manifeste pas : ce sont des mots qui ne s’incarnent pas. Un supérieur qui n’est pas enclin à considérer ceux dont il a la garde comme ses amis, ses égaux et même ses supérieurs dans l’Esprit Saint, n’est certainement pas un homme selon le Cœur du Christ, le Serviteur de Yahvé.

La charité et sa manifestation par la confiance

Dans leur gouvernement, les supérieurs doivent exprimer l’amour de Dieu pour ses enfants : caritatem qua Deus illos diligit exprimant. Ceci pourrait être commenté à l’infini, mais une qualité est certainement la manifestation de l’amour de Dieu : la confiance accordée à une autre personne.

La méfiance détruit les personnes et la communauté. Elle tend à ruiner la personne du supérieur : si, en règle générale, il se méfie de ses frères, il cesse d’être un instrument de l’amour de Dieu. La méfiance fait également du tort au religieux : si on n’a pas confiance en lui, il ne trouve pas un père dans son supérieur. Finalement, elle réduit toute la vie de la communauté à un formalisme que n’anime plus le sang chaud et vivifiant de la charité.

La confiance que le supérieur a dans ses religieux devrait ressembler à celle que Dieu a pour nous. Il a toutes les raisons possibles de se méfier de nous ; plus d’une fois il a été déçu par notre manque de fidélité ; nous avons tous abusé de sa bonté. Malgré tout, sa confiance dans ses enfants n’est pas ébranlée. Il est toujours prêt à nous accorder son pardon. Et quand il pardonne nos offenses, il les oublie également, et nous pouvons recommencer, riches du généreux capital de la volonté bienveillante de Dieu. La vie d’un bon religieux peut être injustement rendue pénible à cause d’une faute commise jadis, et jamais réellement pardonnée ou, du moins, jamais oubliée. Le véritable amour couvre tout et donne toujours de repartir à neuf : pas sept fois, mais soixante-dix fois sept fois.

Il n’y a pas de politique ou de moyen pédagogique qui puisse obtenir autant d’une personne de bonne volonté que la conviction qu’on a confiance en elle. Naturellement, il faut admettre que tous ne peuvent être appelés des personnes de bonne volonté, et que certains abuseront de notre confiance. Mais certaines personnes abusent également de la bonne volonté de Dieu. Mieux vaut des abus isolés qu’un constant abus de l’amour de Dieu par manque de confiance. Pour couper court à tout malentendu, qu’il soit cependant bien admis que la confiance chrétienne n’exclut jamais une légitime prudence. Le manque de confiance est un manque de charité ; la prudence est l’expression de la vraie charité.

Le soin des enfants de Dieu

Les supérieurs doivent prendre conscience qu’ils ont le soin des enfants de Dieu : subditos regant qua filios Dei. Il peut être utile ici de dire quelques mots de la différence qui existe entre les aspects extérieur et intérieur de l’Église. L’aspect extérieur est la structure hiérarchique visible. Elle est basée sur le mystérieux pouvoir de gouvernement que le Christ a remis aux apôtres, et qui résulte de la nature d’une société organisée. Elle est essentiellement temporelle et liée à un cadre juridique. L’aspect intérieur est l’union des fidèles au Christ par l’Esprit : cette union est invisible. Elle est éternelle, puisqu’elle consiste dans la possession du meilleur de tous les charismes : la charité. Or la charge du supérieur appartient à l’aspect extérieur de l’Église ; la perfection de chacun dans la charité appartient à sa structure interne. Extérieurement, il y a une hiérarchie de l’autorité ; intérieurement, il y a une hiérarchie de la charité. Les deux ne coïncident pas nécessairement. Tandis qu’un supérieur peut être dans une situation plus élevée dans le cadre visible de la communauté, plusieurs de ses religieux peuvent occuper une position plus haute dans l’intensité et la pureté de leur charité. Dans la pratique, un équilibre délicat, fait de respect mutuel, est donc requis : tandis que le religieux doit reconnaître l’autorité publique du Christ dans son supérieur, celui-ci doit révérer l’autorité invisible de l’Esprit de Dieu présent dans ses frères et en prendre conscience.

C’est la volonté de Dieu que chacun de ses enfants soit un reflet de sa gloire d’une manière qui est absolument unique. C’est pourquoi le supérieur doit prendre soin que les dons particuliers de grâce accordés à chaque personne soient développés, tout comme la grâce qui est la sienne propre doit aussi se développer. Toute tentative d’uniformiser les dévotions et les attitudes au-delà de ce qui est l’héritage commun de l’institut fait tort à la communauté.

Il peut être utile de rappeler qu’il ne peut y avoir une réelle croissance dans la vie spirituelle si on ne fait pas la part des erreurs et des fautes inévitables. Des hommes et des femmes n’entrent pas en religion parce qu’ils sont parfaits, mais parce qu’ils veulent que leur amour de Dieu atteigne sa maturité. Or tout cheminement d’une personne vers sa croissance et son développement est lié à des fautes et à des échecs. Si l’on crée un climat dans lequel le plus petit faux pas fournit matière à reproche et est durement corrigé, les membres d’une communauté pourront se réfugier, consciemment ou inconsciemment, dans l’immobilisme spirituel. Si une personne est immobile, naturellement elle ne fait pas de fautes [4]. Mais elle n’atteint pas non plus sa maturité : elle peut rester en apparence une personne disciplinée, elle n’est pas un enfant actif de Dieu.

Respect de la personne

Les supérieurs doivent respecter la personne de leurs religieux : subditos regant cum respecta personae humanae. Être une personne, c’est être unique, en quelque sorte semblable à Dieu. Être une personne humaine, c’est avoir son esprit propre, son cœur à soi : une vision personnelle du monde et une liberté fondamentale d’action. Respecter une personne signifie respecter ce fait qu’elle est unique, respecter ses talents et tout ce qui est bon en elle, dans ses opinions et dans ses désirs. Ce respect ne signifie pas que ces dons personnels ne puissent pas être sacrifiés dans une certaine mesure pour l’amour de Dieu, ou qu’on ne puisse pas leur donner une nouvelle direction quand c’est nécessaire, mais cela signifie essentiellement une attitude humble à l’égard de la personne et une intention sincère de l’aider à rester une personne, unique dans cette création. Nous devons nous rappeler que détruire une personnalité humaine signifie détruire un reflet particulier et irremplaçable de la gloire de Dieu dans cette création. De plus, dans le contexte de son insertion dans le Corps Mystique et de sa profession religieuse, il est donné à chacun de pouvoir apporter au fonds commun ce qui est son bien propre et personnel, de telle sorte que le Christ puisse vivre en lui et développer ces virtualités humaines qu’il n’aurait pas pu vivre dans sa nature humaine individuelle isolée. C’est pourquoi le supérieur doit considérer toutes les qualités des sujets concernés quand il prend une décision. Il est l’intendant de Dieu et devra rendre compte de chaque talent particulier que Dieu lui a donné, ainsi qu’à chacun de ses frères. Pour tous deux, le compte à rendre sera exigeant, comme il est décrit dans la parabole des talents.

Respecter un homme ou une femme comme personne signifie respecter son esprit. Quand une décision est communiquée ou un ordre donné, c’est un devoir de charité pour le supérieur, même quand la règle ne le prescrit pas, d’éclairer le religieux sur l’ordre donné autant qu’il est raisonnablement possible, de sorte que le religieux ne reste pas dans l’obscurité, mais qu’il participe pleinement au travail suggéré ou demandé. De cette sorte, la dignité de la personne humaine est préservée, et il en résultera un travail bien plus efficient, et un lien bien plus étroit entre la tête et les membres. Un supérieur sage n’essaiera pas de garder ses frères dans le vide intellectuel, mais il les fera participer au travail commun de tout l’institut. De cette manière, il contribuera grandement à la louange intelligente que tout institut religieux doit rendre à Dieu.

Respecter une personne humaine signifie également qu’il faut laisser un certain jeu à sa liberté. Les règles sont supposées être un cadre qui aide les personnes et la communauté à créer le climat le plus favorable à l’œuvre de l’Esprit Saint. On peut avoir trop peu de règles, et il en résulte le chaos. On peut avoir trop de règles, et le résultat est un fardeau qui tue la fraîcheur d’esprit et de cœur si nécessaire pour recevoir les inspirations de l’Esprit. Si un jeu raisonnable n’est pas laissé à la liberté de chacun, l’esprit de prophétie (lequel, à un degré plus ou moins élevé, doit exister dans toute communauté chrétienne) est bientôt éteint.

Il ne peut y avoir un réel respect pour une personne humaine si sa maturité personnelle n’est pas respectée. Chaque religieux doit être traité selon son âge et sa capacité mentale. Des novices de 18 et 20 ans ne peuvent pas être traités comme s’ils étaient beaucoup plus jeunes, et le noviciat ne peut avoir l’allure d’une école primaire. Des hommes et des femmes adultes, dans les communautés religieuses, doivent recevoir toute la considération due à des personnes adultes. Elles doivent avoir une plus large marge de liberté à l’intérieur du cadre essentiel de la vie régulière.

Le Concile insiste en particulier sur la liberté due aux religieux quant à la confession et à la direction spirituelle. La conséquence de cette insistance pourrait bien être la mitigation de la loi sur les autorisations spéciales pour les confessions des religieuses. Ce changement sera le bienvenu. Peut-être l’insistance du Concile aidera-t-elle aussi à faire disparaître les dernières traces de restrictions bien intentionnées, mais mal conçues, qui peuvent encore exister çà et là, davantage dans les usages que dans quelque règle écrite.

Promotion d’une obéissance active et responsable

On recommande aux supérieurs d’encourager parmi leurs frères la vertu d’obéissance active et responsable : activa ac responsabili oboedientia cooperentur. Une personne humaine ne peut pas être active si elle ne s’exprime pas d’une manière personnelle et créatrice. Et le Concile dit que l’obéissance religieuse ne peut être parfaite si elle n’inclut pas cet élément personnel et créateur, et dans les nouvelles initiatives, et dans l’accomplissement des travaux déjà commencés. L’idéal de l’obéissance n’est pas dans une passivité toujours croissante, mais dans un juste mélange de la dépendance essentielle envers la volonté du supérieur et de la contribution personnelle et créatrice au but visé. Une grande latitude est donnée par le Concile aux inspirations du sujet et à ses talents et dons. Mais ils doivent être employés dans le cadre tracé par l’autorité légitime.

L’activité suppose et entraîne la responsabilité. Une personne responsable est capable de prévoir les conséquences probables de ses actes, elle les considère en établissant son plan d’action et elle accepte d’en répondre. C’est aussi une personne à qui on peut faire crédit : des travaux importants peuvent lui être confiés, et on peut s’attendre à ce qu’elle ait la capacité de résoudre une question complexe d’une manière équilibrée, sans la simplifier d’une façon excessive. La responsabilité représente un élément intellectuel dans une personne, une aptitude à peser les motifs d’après leur valeur, sans réactions émotionnelles indues.

Le signe d’un gouvernement sage, tel que le Concile le désire, c’est le bon jugement du supérieur, qui l’amène à allier harmonieusement ses ordres avec la reconnaissance à ses religieux d’une liberté convenable. Un supérieur judicieux trouve l’équilibre entre le fait d’imposer sa volonté à une autre personne et celui de la laisser prendre elle-même une décision responsable. La vertu ne se trouve dans aucun des extrêmes. Elle n’est pas dans une passivité qui fait attendre avant chaque action une suggestion de l’autorité ; elle n’est pas non plus dans une activité totalement indépendante, qui détruirait la soumission essentielle à la véritable obéissance.

La perfection de l’obéissance active et responsable ne peut être atteinte en un jour. Un supérieur compréhensif saura que les personnes qui lui sont confiées l’apprendront par des essais et des erreurs.

Ouverture au dialogue

Pour encourager cette obéissance chrétienne, le supérieur doit être prêt à écouter ses religieux : superiores libenter sodales audiant. Ils parleront certainement si un climat de confiance est établi dans la communauté.

Pour ce climat de confiance mutuelle, il est essentiel de savoir que les secrets de conscience sont scrupuleusement respectés. Aucun religieux n’a d’obligation, de par la loi de l’Église, d’ouvrir sa conscience à son supérieur. S’il le fait, il remet à quelqu’un son bien à lui, et il a le droit de demander que cela ne soit pas divulgué. Le supérieur local n’a pas qualité pour transmettre n’importe quelle connaissance concernant la conscience d’une personne à un supérieur majeur, à moins d’en avoir reçu la permission explicite de la personne en question. Cette permission ne doit pas être demandée à la légère, ne se présume jamais, et est invalide si elle est obtenue par une subtile contrainte. Le respect absolu de cette loi, et la connaissance que son infraction n’est jamais tolérée, aideront les jeunes religieux à chercher l’aide de leurs supérieurs immédiats. De cette façon, des vocations pourront être raffermies ou sauvées : les problèmes seront soumis au supérieur en temps opportun. Naturellement, il est permis à un supérieur local de suggérer que le religieux lui-même recherche l’aide d’un supérieur majeur, pourvu que cette suggestion ne restreigne pas la liberté de la personne.

Personne ne devrait être blâmé pour les idées et les inspirations qu’il a, lorsqu’il les communique à son supérieur. Même si le religieux était dans l’erreur, il parlerait à la personne qui convient, il s’adresserait là où ses vues erronées et ses projets mal conçus peuvent être amendés.

Le supérieur doit distinguer le domaine de la conscience de celui de l’administration extérieure. Il ne profitera pas d’une communication confidentielle pour imposer au religieux une mesure disciplinaire d’ordre extérieur.

Peut-être est-il bon de mentionner combien il est nécessaire au supérieur d’avoir une vaste culture chrétienne et humaine ? S’il ne la possède pas, il aura tendance à imposer le silence, alors qu’il devrait s’ouvrir aux problèmes à résoudre. S’il possède cette culture, il sera capable d’entrer vraiment en dialogue.

Appel à la coopération de tous

Le Concile désire la coopération de tous les membres au bien de l’institut : sodalium conspirationem ad bonum instituti. Cette coopération n’est possible que si les membres de la communauté sont intégrés de la bonne manière dans la vie de la communauté. Cette intégration suppose une somme convenable d’informations quant aux œuvres et aux problèmes de l’institut tout entier. Un supérieur sage saura ce qu’il faut dire de la situation financière de la maison, des projets d’avenir, des succès et des échecs du passé, afin de créer cet esprit de famille qui fait que chacun se sent responsable des autres et du bien de la communauté tout entière. Un silence complet sur ces questions n’encouragera pas la coopération. Ce n’est pas une réponse que de dire que les simples membres de la communauté n’ont pas le droit de connaître les secrets de l’administration. Ils n’ont peut-être pas un droit légal, c’est vrai, mais la vraie charité du supérieur suppléera à ce manque de droit et ne les laissera pas dans l’ignorance.

Par ailleurs, le Concile dit clairement que le droit de prendre la décision finale et de donner un ordre appartient au supérieur. Les nouvelles stipulations du Décret ne détruisent pas le concept de base de l’autorité. Elles sont là pour le renforcer.

L’union entre la tête et les membres des communautés religieuses est spécialement manifestée par le travail des Chapitres et des Conseils. Leur tâche est d’aider le supérieur par des jugements donnés en toute indépendance. Le verdict final émanera de l’autorité, mais avant qu’il ne soit prononcé, les conseillers doivent exprimer leur manière de voir sans aucun respect humain. Une fois la décision prise, eux aussi doivent obéir.

À travers l’activité du Chapitre et des Conseils, tous les membres de l’institut devraient, en quelque manière, coopérer au bien du corps tout entier. Cette stipulation implique que la composition de ces groupes soit représentative à un degré raisonnable. Si elle ne l’était pas, l’institut devrait réviser ses Constitutions. Un Chapitre où la majorité des membres est (directement ou indirectement) désignée par un supérieur majeur, et où seule une minorité est élue ne correspond pas à l’esprit de Vatican II.

Synthèse

L’intention du Concile n’a pas été de donner une description exhaustive de la charge du supérieur, mais d’exposer quelques principes essentiels qui aideraient la vie de la communauté et conduiraient à l’obéissance véritable. En même temps, le Concile a voulu insister sur quelques points dans lesquels la doctrine prédominante ou l’exercice du gouvernement avaient besoin d’une légère réforme. C’est pourquoi le contenu du Décret doit être replacé dans un contexte théologique plus large, sous peine d’en donner une présentation peu équilibrée.

Dans l’Église, il y a des charges d’institution divine auxquelles un charisme est attaché. Telles sont les fonctions sacerdotales dans leurs différents degrés. Le Pape, les évêques et les prêtres sont tous en possession d’une fonction dont le titulaire est assuré d’une assistance spéciale de l’Esprit Saint. On ne peut facilement expliquer cette assistance en termes théologiques, puisqu’elle fait partie du mystère de l’Église. Mais cette assistance existe indépendamment du mérite de la personne ; elle est présente en raison de la fonction. De par la volonté de Dieu, elle est donnée à la personne par l’intermédiaire de la fonction, et pas autrement.

Le statut théologique d’un supérieur religieux se situe à un niveau différent. Il n’y a pas de charisme sacramentel attaché à sa fonction, qui ne lui est jamais conférée par une telle voie. Le simple exercice de sa charge ne garantit donc pas automatiquement la valeur des actes posés. Il en va tout autrement pour le prêtre qui, dans les conditions requises, pose les gestes sacramentels auxquels l’habilite sa fonction, ou pour l’autorité suprême exerçant son pouvoir de définition en matière doctrinale : ces sacrements seront valides et ces définitions infaillibles du fait même que les titulaires de ces fonctions les ont exercées. Certes, en un autre sens, il est vrai de dire qu’à toute charge dans l’Église est attaché un charisme proportionné, la grâce d’état. Cependant, comme pour toute grâce offerte directement à la personne, son efficacité dépend de la manière dont elle est reçue par l’intéressé. Dieu assiste assurément le supérieur dans son gouvernement, comme il assiste d’ailleurs aussi le religieux dans son obéissance. De cette assistance personnelle, il ne serait pas plus légitime de conclure que le supérieur gouverne toujours de la meilleure façon, qu’il ne serait correct de déduire que le religieux obéit toujours à la perfection.

Clarifier les données théologiques de la charge du supérieur signifie découvrir en lui le mystère de la miséricorde divine ; par l’entremise du supérieur, Dieu œuvre selon son dessein providentiel, l’action de Dieu s’insère dans un contexte humain. Ce contexte n’inclut pas un charisme spécial attaché à la charge du supérieur sous forme d’infaillibilité pour juger d’une question, ou sous forme d’une prudence certaine dans la vie pratique. Les jugements du supérieur sont faillibles, et sa prudence peut faire défaut.

Mais, d’autre part, ces éléments humains sont situés dans un contexte divin. C’est ici qu’intervient la foi en la Providence. Le monde est gouverné par Dieu. Il prend soin de ceux qu’il a choisis au moyen des pauvres actes d’une créature humaine. Cette foi dans la Providence est la réponse aux doutes et aux anxiétés que les limites humaines d’un supérieur peuvent causer. Par l’entremise d’une personne humaine, Dieu travaille à l’achèvement de son plan d’amour sur le supérieur lui-même et sur ses religieux. La perfection des jugements et des actes du supérieur n’est pas divinement garantie, mais l’amour effectif de Dieu envers tous est certain.

Il est d’une importance vitale que le supérieur connaisse bien sa position théologique, et les grâces qu’il peut ou qu’il ne peut pas recevoir. Toute erreur en ce domaine pourrait entraîner un mauvais gouvernement, tandis que la connaissance de la vérité aura un effet libérateur et sur le supérieur, et sur la communauté ; elle les aidera tous à user pleinement des ressources à leur portée.

Puisqu’il n’y a pas de charisme d’infaillibilité attaché, de par la loi divine, à la fonction, il s’ensuit que les qualités personnelles (naturelles et surnaturelles) du supérieur seront de la plus grande importance. S’il est étroitement uni à Dieu, il est probable qu’il discernera la volonté de Dieu dans les événements extérieurs et dans les inspirations intérieures ; il sera alors capable de l’exprimer ou de la préciser à ses religieux et de conduire à Dieu la communauté tout entière.

Le besoin de cette vision spirituelle chez le supérieur est évident : sans elle, il n’atteindra jamais le degré nécessaire de clairvoyance. La nécessité d’une certaine formation humaine est également importante. La science des relations humaines s’avérera utile, et la connaissance de la psychologie est à peu près indispensable. Une belle culture humaine est plus qu’utile ; sans elle, le dialogue avec la communauté et la prise en considération d’idées nouvelles sont à peine possibles. Une ouverture d’esprit et de cœur est essentielle : l’Esprit Saint ne peut travailler par l’entremise de ces esprits qui sont fermés à un vent nouveau, à de nouvelles langues de feu, à des personnes qui parlent un langage nouveau.

La connaissance que le supérieur aura de sa position théologique aura forcément un double effet sur lui. Premièrement, elle lui inspirera un profond sentiment d’humilité. Il saura que ses décisions ne sont pas infailliblement justes. Cette connaissance de ses propres limites le rendra désireux d’avoir une union de plus en plus intense avec Dieu, car il doit être l’interprète de la volonté de Dieu. Elle le rendra également ouvert aux suggestions avant de prendre une décision, ainsi qu’à de franches explications une fois la décision prise. Un bon supérieur sait qu’il est faillible et qu’un religieux peut lui apporter une lumière nouvelle. C’est pourquoi il recevra son frère avec humilité et laissera possible une rectification de sa décision, soit par lui-même, soit par un supérieur majeur. Précisément parce que le supérieur immédiat peut se tromper en interprétant ou en précisant la volonté de Dieu, il doit y avoir une marge de sécurité permettant le recours aux supérieurs majeurs. Mais lorsqu’on arrive au point où, vu l’importance du cas considéré, il semblerait déraisonnable de continuer les discussions et les recours, alors il faut présumer que la Providence de Dieu est à l’œuvre à travers l’ordre reçu. Plus aucune autre démarche ne doit être entreprise : le supérieur compétent doit déclarer l’affaire close, et le religieux doit obéir en toute simplicité.

Deuxièmement, cette connaissance théologique donnera au supérieur un sentiment de sécurité. Il n’a pas besoin de prétendre que sa décision est la seule correcte. Il peut, en toute justice, demander l’obéissance du religieux même dans le cas d’une décision imparfaite, car, en elle, le mystère de Dieu sera encore présent. Cette impression de sécurité sera renforcée du fait qu’un supérieur humble ne s’appuiera pas sur sa seule sagesse : son ouverture lui fera rechercher autour de lui les motifs les meilleurs ; il possédera ainsi la sagesse de tous ses frères.

En même temps, il saura qu’il a l’autorité et n’aura pas peur d’en user. Il sait qu’il a (au sens large du terme) le pouvoir de lier et de délier au nom du Christ. Il est l’instrument choisi de la Providence de Dieu.

Pour compléter le tableau, il est peut-être bon de rappeler que la garantie divine donnée à l’obéissance porte seulement sur le salut et le bien spirituel de la personne, et non pas sur la vie et le développement de l’institut religieux. Une mauvaise administration peut faire du tort à une communauté religieuse, légèrement ou sérieusement, parfois même fatalement. Ceci vaut même si le supérieur agit de bonne foi, mais d’une manière inefficace. L’institut sera inévitablement lésé, toutefois les âmes du supérieur et de son religieux seront sauvées. Un des signes alarmants sera le manque de vocations. Ce n’est pas au déplorable état du monde qu’il faudrait s’en prendre de ce manque de vocations, mais l’institut religieux en cause devrait instituer un sérieux examen de conscience. Dieu a ses enfants choisis en tous temps et en tous lieux ; mais peut-on s’attendre à ce qu’il inspire de se joindre à une institution qui n’est pas en harmonie avec son dessein d’amour ?

Il est également bon de rappeler qu’il n’y a aucune garantie divine que sera protégée la valeur humaine d’un religieux en cas de fautes commises par l’autorité, même si ces fautes le sont de bonne foi. Une dépression nerveuse peut provenir d’ordres malencontreux émanant de l’autorité. Il reste néanmoins une garantie que cette dépression pourra servir au bien spirituel de la personne souffrante.

Dans le gouvernement religieux qui fonctionne selon l’esprit du Christ, le mystère de l’Incarnation est présent. Dieu vient, par l’entremise d’actes et de mots humains, nous libérer de nous-mêmes et nous donner sa propre vie. Dans ce processus, le supérieur joue le rôle d’un intendant humain du divin Maître. L’idéal sera qu’il reproduise en lui-même l’image du Christ.

Quelques points d’ordre pratique

Il n’y a pas de bon gouvernement s’il n’existe pas un respect honnête de ce qu’on appelle le principe de subsidiarité. Ce principe énonce une loi valable pour toute société ou communauté. Il peut se formuler de différentes manières : « un organe supérieur ne devrait jamais s’emparer de la fonction d’un organe inférieur, mais ne devrait agir qu’en second heu, pour le fortifier quand c’est nécessaire » ; ou « tout organe d’un corps doit fonctionner à pleine capacité » ; ou encore, en termes moins techniques : « chaque personne doit être laissée libre de faire son travail par elle-même ; son supérieur ne devrait intervenir que si le bien commun l’exige ». Les applications pratiques sont nombreuses, mais on peut en donner quelques exemples : le travail d’un Directeur d’école ne devrait pas être pris en charge, en tout ou en partie, par son supérieur, si les deux fonctions sont confiées à des personnes distinctes ; le prêtre qui a la charge d’une communauté de Frères convers ne devrait pas dicter dans le détail le menu du jour au cuisinier, etc.

Le respect des faits est une autre marque de la sagesse d’un gouvernement. Se désintéresser des faits, c’est se couper de la source vivante de la volonté de Dieu. C’est pourquoi, s’il y a des problèmes dans une communauté, ils ne devraient jamais être dissimulés, mais affrontés avec un réalisme robuste. Plus on entre dans le vrai monde de Dieu, plus on communie au plan de Dieu.

La crainte et l’appréhension sont rarement de bons conseillers pour de prudentes décisions. Un chrétien devrait être capable de tout écouter, d’entendre n’importe quelle idée, car il a le discernement pour choisir ce qui est bon, et pour laisser de côté ce qui est mal. La crainte peut engendrer un complexe qui amène le supérieur à imposer silence à des personnes qui viennent avec des idées nouvelles ou peu courantes, et cela sans leur donner de réponse. Naturellement, ces idées ne seront pas étouffées. Elles se répandront secrètement et feront plus de mal que s’il leur avait été permis de se manifester et de recevoir une réponse convenable, de la part du supérieur ou de la personne capable de la donner.

Un supérieur qui désire aider ses frères à aimer Dieu saura comment décourager la servilité. Une obéissance servile tend à se concentrer sur les qualités humaines du supérieur, et essaie d’obtenir des faveurs par des marques excessives de respect. Un climat opposé à la servilité peut s’établir si l’on sait que le supérieur apprécie ceux qui sont prêts à lui dire la vérité comme ils la voient, sans respect humain. Au contraire, si l’on sent que la plus haute estime est accordée à l’opinion de ceux qui sont en complet accord avec les idées du supérieur, alors la cohésion de la communauté est minée.

Au lieu d’une conclusion, nous terminerons par un dernier avertissement. Le lecteur doit se rendre compte que les idées exposées dans cet article ne sont qu’un essai de pénétration de la doctrine du Concile en matière d’autorité. Cet essai n’a pu toucher tous les problèmes, il demeure forcément incomplet. Pour qu’il n’en résulte pas un déséquilibre dans l’intelligence d’un point d’une telle importance, le lecteur devra se rappeler que tout approfondissement du sens et du rôle de l’autorité doit aller de pair avec un approfondissement correspondant du sens et de la place de l’obéissance. Le sujet est si vaste et si riche qu’il faudra des années et la collaboration, par de nombreux articles, d’auteurs représentatifs des diverses tendances légitimes, avant que nous puissions atteindre à une compréhension plus pleine du gouvernement et de l’obéissance dans la vie religieuse. Et même alors, cette compréhension restera enchâssée dans le mystère de Dieu.

Fordham University
Bronx, New-York 10458

[1Remarquons toutefois la richesse de la notion corrélative d’obéissance : « L’obéissance, bien avant d’être un hommage purement formel et juridique aux lois ecclésiastiques et une soumission à l’autorité ecclésiastique, est pénétration et acceptation du mystère du Christ qui nous a sauvés par le moyen de l’obéissance. Notre obéissance est la continuation et l’imitation du geste fondamental de Jésus, le ‘oui’ à la volonté du Père. L’obéissance est la compréhension du principe qui domine tout le plan de l’Incarnation et de la Rédemption (Constitution sur l’Église, n° 3). Ainsi l’obéissance devient assimilation au Christ, le divin obéissant ; elle devient la norme fondamentale de notre pédagogie dans la formation chrétienne. Elle devient coefficient indispensable de l’unité intérieure de l’Église, source et signe de sa paix ; elle devient un exercice ascétique d’humilité et spirituel de charité (cf. Ph 2,5-12). Elle devient communion au Christ et à celui qui pour nous est l’apôtre et le représentant du Christ » (Paul VI, à l’audience du mercredi 5 octobre 1966).

[2Cf. Perfectae caritatis, n. 14 ; dans Vie consacrée, 1966, p. 26.

[3Rm 8,28.

[4Ou, du moins, ni elle, ni ses supérieurs ne font habituellement attention à l’énorme péché d’omission qui se commet en pareil cas.

Mots-clés

Dans le même numéro