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Une allocution de S. S. Paul VI sur la vie monastique

Vies Consacrées

N°1967-3 Mai 1967

| P. 131-134 |

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Très chères filles [1],

Il ne vous est pas loisible de venir jusqu’à moi ; eh bien, nous le dirons une fois encore, comme nous l’avons dit dans d’autres circonstances : c’est moi qui viens à vous, parce que personne dans l’Église ne doit être exclu, privé de ce contact direct et fidèle avec le chef de l’Église.

Votre résolution courageuse, héroïque, de détachement du monde et de la communauté sociale, qui s’appelle la clôture, vous enferme ici, et vous rend impossibles les contacts qui s’offrent normalement à la communauté des fidèles ; aussi ai-je cru bien faire, en visitant Sainte-Sabine, de vous rendre aussi une petite visite, précisément pour que s’établisse en vous cette persuasion que votre clôture n’est pas une prison, et qu’elle ne vous séquestre pas de la communion de la Sainte Église.

En vous saluant, heureux de voir votre maison si bien restaurée, de voir votre communauté nombreuse, de la voir joyeuse de nous accueillir, que dirons-nous ? Deux paroles seulement. Et la première concernera précisément votre relation avec l’Église.

À regarder les choses de l’extérieur, on dirait que vous êtes séparées ; vous ne prenez pas rang dans la procession du reste des fidèles ; vous ne participez pas aux belles assemblées dans lesquelles tous les autres fidèles chantent et sont unis pour faire un seul cœur et une seule âme autour de l’autel de Dieu. Vous êtes en dehors, recluses ; et il y en a une parmi vous, n’est-il pas vrai ? qui est tout à fait recluse, même parmi vous, et qui peut-être se tient ici, écoutant.

Cette réclusion matérielle, extérieure, sociale, vous sépare-t-elle de l’Église ? Je viens pour vous dire : voyez comment l’Église pense à vous ; vous n’êtes pas oubliées ; et par suite, la séparation qui serait la plus grave – la spirituelle – n’existe pas. Pourquoi ? Parce que vous êtes l’objet d’une attention particulière, d’un souvenir. Nous voulons dire davantage : l’Église vous regarde, vous qui vous êtes données à ce genre de vie pour être en colloque continuel avec le Seigneur, pour être aptes à mieux saisir sa Sainte Parole, à faire retentir notre pauvre voix humaine avec une plus grande pureté, avec une plus grande intensité ; vous avez fait, de cette communication entre le ciel et la terre, l’unique programme de votre vie. Vous autres, contemplatives, vous vous êtes dédiées à cette emprise de Dieu sur votre âme. Eh bien, l’Église voit en vous l’expression la plus haute d’elle-même ; vous êtes, d’une certaine façon, au sommet.

En effet, que veut faire l’Église en ce monde, sinon unir les âmes à Dieu, sinon réaliser cette possibilité de dire « Notre Père » ; de parler avec le Seigneur, de converser avec Dieu. Que veut faire l’Église, sinon créer dans toute âme l’aptitude à écouter la Parole de Dieu ? Vous savez que de l’audition de la Parole du Seigneur dérive tout notre salut ; et cela, parce que la foi en dérive, et de la foi tout le reste : « fides ex auditu ». Et l’Église prêche, l’Église parle, l’Église travaille, devient missionnaire, se fait pastorale. Pourquoi ? Parce qu’elle veut que les âmes s’ouvrent, et reçoivent la Parole du Seigneur, son Message, son Évangile ; et, le recevant, croient ; et, croyant, disposent leur vie comme le Seigneur le veut, et soient sauvées.

Vous, vous avez voué, à cette audition de la Parole du Seigneur et à cette réponse, votre existence tout entière, sans rien vous réserver. Vous avez oublié tout le reste pour avoir cette seule possibilité dans son intensité, dans sa mesure la plus complète ; et pour cela l’Église voit, dans les âmes contemplatives, celles qui réalisent son programme, partiellement il est vrai, mais dans sa forme la plus haute. Vous êtes au sommet de la vie religieuse telle que l’Église veut l’établir parmi les hommes.

Vous êtes ainsi sur la montagne de la Transfiguration, c’est-à-dire en colloque avec Dieu dans la vision translucide de sa vraie réalité, de sa Divinité qui s’est faite chair, qui s’est faite notre compagne ; pour autant vous n’êtes pas dispensées de penser à toutes ces âmes, en nombre illimité, qui sont en arrière de vous.

Vous êtes des choisies, mais pas des séparées. Vous êtes des appelées au colloque avec Dieu, mais pas pour vous seules : vous avez, vous aussi, une mission qui transcende chacune de vos âmes, et qui transcende le petit cercle de cette communauté. Vous êtes établies en ce degré de vie religieuse, non seulement pour votre vie personnelle, pour votre avantage, votre sanctification, mais vous y êtes également pour l’Église ; et c’est pourquoi ces liens spirituels qui sont réels, qui constituent la communion des Saints, ne sont pas rompus, mais au contraire sont mis par vous en plus grande évidence et en une plus forte tension ; comme lorsqu’on tend une voile, les fils qui constituent sa texture deviennent plus tendus et exercent un effort plus grand. De même vous, parce que vous êtes appelées au colloque avec le Seigneur, vous sentez derrière vous la tension du monde profane tout entier, de tout ce monde qui ne croit pas, de tout ce monde pécheur ; et aussi de tout le monde vertueux, de l’Église qui s’efforce de monter, mais qui ressent la fatigue, et a besoin qu’on lui tende la main, qu’on lui accorde aide et réconfort : votre prière, votre sacrifice, votre exemple, votre colloque avec Dieu.

Et je voudrais précisément, en venant à vous, vous faire une recommandation : n’oubliez pas l’Église, ne croyez pas que votre communauté soit le monde entier. Le monde est pour vous, mes filles, l’Église entière est pour vous ; et c’est pourquoi le souvenir doit persister dans vos cœurs de ce que disent saint Paul et saint Pierre de notre grande communauté catholique.

Priez pour les missions, priez pour les moribonds, priez pour les malades, priez pour les pécheurs, priez pour les prêtres, priez pour les enfants, priez pour les autres vocations religieuses, priez pour tous ceux qui s’acheminent vers le Royaume de Dieu. Cela doit être votre pensée, votre préoccupation ; cela doit animer, cela doit réchauffer, cela doit rendre ardente, et comme passionnée, votre prière. On ne s’adonne pas à la prière avec le Seigneur aussi tranquillement que si on faisait une petite conversation entre amis. Vous devez porter la passion du monde dans votre cœur : « Je me suis séparée pour m’unir, je me suis séparée pour m’offrir, je me suis séparée pour souffrir, je me suis séparée pour être une victime qui expie pour les autres, et obtienne ces grâces qui passeront par moi, qui me traverseront, mais qui devront inonder et submerger le monde entier. » Vous devez ressentir fortement cet esprit de solidarité avec toute l’Église. Et là, j’aurais de grandes choses à vous dire. Vous savez que l’Église souffre ; vous savez que l’Église, en tant de lieux, rencontre des obstacles, ne peut pas parler, ne peut pas se développer ; vous savez encore que tant de chrétiens et tant de chrétiennes, tant de religieuses même, sont dans l’impossibilité de professer leur foi, leur vocation, parce que les conditions du monde ne le leur permettent pas. Vous devrez porter dans votre cœur cette souffrance de l’Église, et être vous aussi crucifiées, comme le Seigneur est crucifié dans ces âmes qui, pour sa gloire et pour son nom, souffrent la passion du monde. Telle est la chose essentielle, n’est-il pas vrai ? Faisons-en un anneau qui vous unisse avec toute l’Église ; sommes-nous bien d’accord ?

La seconde parole ? Cette seconde parole, vous pourriez la dire vous-même, si vos lèvres n’étaient scellées, et c’est : votre relation avec votre communauté telle que je puis la désirer. Se faire religieuse pour demeurer imparfaite serait une sottise. Si vous êtes venues ici, c’est parce que vous voulez chercher à atteindre la perfection, et que vous ne voulez pas venir ici pour contester sur des choses de second ordre, mais pour accepter le programme que votre Règle vous prescrit, et y adhérer complètement, avec joie, avec perfection, cherchant ainsi à donner toute sa grandeur à l’observation de votre loi. Il y a tant de manières d’agir : on peut se comporter d’une manière médiocre ; et on peut au contraire se comporter avec ferveur, avec bon esprit, avec le bon exemple, avec douceur, avec joie. Quand se présente quelque chose qui ne plaît pas : « Seigneur, c’est précisément cela qui me plaît ! » Et quand il se trouve quelque chose qui ne va pas : « Seigneur, il faut que je m’exerce à l’héroïsme, petit ou grand ! » Vous n’avez pas de grandes occasions comme les soldats, comme les aviateurs, les navigateurs, de poser des actes d’héroïsme physique ou moral : votre héroïsme, c’est votre Règle, et vous devez chercher à la bien garder.

Je le répète : nous voulons que toutes les communautés religieuses, spécialement les vôtres que Nous voulons établies sur un plan d’exigences plus hautes, soient parfaites – ou rien ! n’est-il pas vrai ?...

Ici, il faudrait faire une observation, parce que vous direz : Exemplaires ? cela voudrait dire que les autres sachent ce que nous faisons ici, dans la clôture ; et au contraire ces murs sont opaques, personne ne nous voit, personne ne sait. Ne vous leurrez pas : le monde sait très bien si vous êtes bonnes, et si au contraire vous êtes tièdes ou imparfaites. Je ne sais comment cela se fait, mais il y a comme une transparence : et ainsi le monde sait si une communauté est bonne, si elle est parfaite, si elle est vraiment portée par la chaleur de la charité ; ou au contraire si elle est tiède, et vit comme dans un métier quelconque.

Faites la promesse, à la suite de ma petite visite, d’être des Camaldules telles qu’il le faut, de vérifier authentiquement votre définition de Moniales contemplatives, fidèles à l’Église, et toutes tendues vers la grande et unique vertu dans laquelle se résument et se Réalisent toutes choses dans cette vie et dans l’autre : la Charité !

[1Le 23 mars 1966, après la célébration de la Station quadragésimale dans la basilique Sainte-Sabine, le Saint-Père voulut rendre visite aux Moniales camaldules du monastère de Saint-Antoine, situé dans le voisinage. Devant la communauté réunie, le Saint-Père prononça une homélie sur la vie monastique. Nous donnons ici la traduction française du texte italien publié dans la revue Vita monastica (avril-juin 1966), éditée par les moines camaldules, telle qu’elle a paru dans les Lettres de Ligugé, 1966, n° 119, que nous remercions pour leur grande obligeance.

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