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Rénovation de l’esprit et des structures

Suzanne Guillemin, f.d.l.c.

N°1966-6 Novembre 1966

| P. 360-373 |

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Introduction

La vie religieuse féminine, dans sa forme active, traverse l’une des périodes les plus graves de son histoire, et il ne paraît pas exagéré de dire que son existence elle-même est remise en cause par l’évolution de l’Église et de la société. Quelques points de cette évolution ont des incidences directes sur ses positions traditionnelles.

En ce qui concerne la société

  • la transformation des actes de charité en actes professionnels régis par la loi.
  • la prise en charge, par la société, de l’ensemble des besoins de ses membres.
  • le passage de la notion de « charité-secours », à la notion de réponse à un droit.

En ce qui concerne l’Église

  • la promotion des laïcs à l’apostolat, avec l’appel à prendre en charge les différents secteurs d’action, évangélisation et charité, soit en métropole, soit en mission.
  • l’autorité prépondérante de l’évêque sur toutes les activités pastorales.
  • l’internationalisation des problèmes.

En ce nouveau contexte social et ecclésial doit s’inscrire la vie religieuse féminine active. Son avenir, sa vocation apostolique universelle, son rôle dans l’Église post-conciliaire et dans le monde moderne sont radicalement conditionnés par une conversion d’esprit et une adaptation des structures. Sa survie est suspendue à la sincérité et à la plénitude de son adhésion à l’esprit du Concile, donc à son adaptation aux conditions du monde.

L’ajustement des formes et des structures doit naître de la rénovation de l’esprit ; ce serait une erreur, trop souvent commise du reste, que de procéder à des réformes extérieures insuffisamment préparées par une réforme des mentalités.

Le travail primordial, qui commande tout le reste, est celui d’une saine conversion d’esprit.

La conversion d’esprit

L’essentiel de cette conversion n’a rien de radicalement nouveau : il s’agit du retour à l’Évangile.

Mais à cet Évangile, en sa vérité éternelle et immuable, chaque époque doit inventer la réponse adéquate, convenable aux conditions du temps, s’exprimant par le moyen des diverses vocations qui fleurissent dans l’Église. Il appartient donc à chaque Congrégation, comme à la vie religieuse en général, de puiser dans les enseignements de l’Église post-conciliaire la lumière qui lui permettra de concevoir du monde d’aujourd’hui une pensée conforme à l’Évangile, et d’entrer en contact avec ce monde aux points déterminés par la vocation propre de l’Institut, selon le charisme du Fondateur.

Selon cela, une triple attention va commander l’œuvre de conversion à l’Évangile :

  • attention à l’Esprit Saint au travail dans l’Église
  • attention à l’Esprit Saint au travail dans le monde
  • attention à l’Esprit Saint au travail dans l’Institut.

Avant de poursuivre, remarquons que l’« attention » est l’acte initial de la conversion : le passage d’un état de sécurité statique reposant sur le passé, à un état d’éveil sur le présent inaugure la phase dynamique de la rénovation. L’Institut qui a mobilisé, de façon saine, l’attention de la majorité de ses membres est déjà virtuellement rénové.

Attention à l’Esprit Saint au travail dans l’Église

Nous avons la chance de vivre à une époque où l’Esprit Saint travaille l’Église presque visiblement, par l’événement du Concile. Si la période spectaculaire de ce travail s’est terminée avec la clôture solennelle de Vatican II, la période de fécondité ne fait que commencer : l’Église a conçu de l’Esprit Saint et donnera ses fruits.

À nous de nous tenir à l’écoute et d’entrer dans cette vie. La leçon conciliaire vient à nous sous deux formes : par la parole et par la vie ; le Concile a parlé, le Concile a vécu et l’enseignement de ses actions est aussi éloquent que celui de ses écrits. Actuellement, l’Église vit cette période post-conciliaire avec des expériences, des mises en place ; l’Église parle par la voix du Pape et des Évêques qui orientent, indiquent la route à suivre, approuvent ou condamnent.

Le travail de rénovation des Instituts ne peut pas s’effectuer isolément et comme en marge des efforts accomplis par tout ce qui vit dans l’Église ; il doit s’éclairer à cet ensemble et s’y unir, s’identifier à lui.

Perfectae caritatis n’est qu’un détail de Lumen gentium et ne prend sa dimension qu’à la lumière de Gaudium et spes. Une rénovation entreprise sur les seuls vingt-cinq articles nous concernant est par avance vouée à l’étroitesse et à l’échec. Il faut nourrir la pensée des religieuses de la totalité de l’enseignement conciliaire, esprit et vie, passé et actualité. Comment ? C’est l’affaire de chaque Institut, c’est aussi l’affaire des Unions de religieuses ; nous devons nous tenir responsables, non seulement de notre propre Congrégation, mais de l’évolution de la vie religieuse dans l’Église.

Il faut sortir d’un certain isolationnisme d’esprit qui, trop longtemps, a refermé chaque Institut sur lui-même. Toute rénovation authentique doit surgir de l’esprit qui a animé l’Église en Concile. De profonds mouvements l’ont travaillée soulevant ses couches profondes :

Elle s’est révélée à nous comme l’Église de la Charité, elle a redécouvert que la Charité est le cœur même de l’Évangile. Elle s’est fait présente à l’homme, attentive à ses besoins, souverainement respectueuse de sa liberté.

Tous ses travaux ont été marqués d’un vif caractère d’universalité tant dans la personne de ceux qui les accomplissaient que dans leur objet, dans les décisions finales... tenant compte des circonstances de nations, de races, etc., dans un profond respect de la liberté de chacun et dans un constant désir d’union, d’unité.

Elle a été animée d’un puissant souffle missionnaire, soucieuse, à travers tout, de porter le Dieu qui l’anime.

Une recherche qui ne serait pas marquée de ces caractères de charité, de liberté, d’universalité, d’esprit missionnaire risquerait fort de tâtonner longuement avant d’entrer dans la lumière ; et ceci non seulement en ce qui concerne l’aspect actif de l’apostolat, mais aussi bien la réforme des Constitutions, les rapports de sujet à autorité, la vie de prière, etc., qui ne peuvent se concevoir sans être informés de cet esprit. Il nous faut entrer, par l’intelligence, par le cœur, par la volonté, en communion avec l’Église, sous l’action de l’Esprit Saint.

Attention à l’Esprit Saint au travail dans le monde

Aucun Concile n’a porté sur l’homme et sur le monde l’attention que Vatican II leur a consacrée ; on pourrait le dénommer : le Concile des rapports de l’Église et du monde.

Aucun Concile n’a mis en lumière de telle façon la dignité de la personne humaine, la grandeur de sa liberté, la valeur de son travail, et comment ce terrain humain s’offre au travail de l’Esprit Saint. Ceci est déjà un enseignement. Peut-être est-ce là pour nous, Religieuses, l’une des leçons primordiales que nous devons retirer du Concile ?

Habituées que nous sommes à considérer le monde comme un lieu de perdition, toute valeur humaine comme suspecte de péché, nous nous tenons sur une réserve méfiante quant à l’avancée humaine, et nous avons tendance à séparer l’œuvre d’évangélisation de l’œuvre d’humanisation. Apprenons à contempler l’Esprit Saint à l’œuvre dans ces masses humaines : celles où nous travaillons.

Notre esprit se trouve trop souvent prisonnier d’opinions préconçues venues de notre nationalité, du terroir où nous sommes nées, de notre milieu social, des conditions économiques et politiques du pays où s’est accomplie notre formation première. Toute une gangue de préjugés paralyse le sain exercice de notre jugement et aveugle la clarté de notre regard. Il faut faire éclater ce carcan pour arriver à « une connaissance convenable des hommes de notre temps... de sorte que, discernant avec sagesse à la lumière de la foi les traits particuliers du monde d’aujourd’hui et, brûlant de zèle apostolique, (nous soyons) à même de porter aux hommes un secours plus efficace. » (Perfectae caritatis - Art. 2).

Si nous nous dégageons de certains réflexes instinctifs, nous saurons regarder avec sérénité certains mouvements sociaux ou phénomènes collectifs, découvrir, par-delà les excès humains qui peuvent les entacher, la valeur fondamentale en cause, pierre d’attente pour le Royaume de Dieu.

Puissions-nous avoir l’esprit libre et le regard clair pour découvrir les signes avant-coureurs du Royaume, là où Dieu nous a plantées.

L’éducation du regard et de l’esprit en vue de cette découverte est l’un des éléments essentiels de la formation missionnaire ; à côté d’études scientifiques, elle comporte une partie irremplaçable d’échanges communautaires appelée : « réflexion apostolique ».

Il nous faut : acquérir un certain sens du progrès humain, de la promotion humaine : comprendre, accepter, aider l’accès à la majorité de nos collaborateurs, ou de ceux qui étaient nos assistés, des peuples appelés sous-développés où nous missionnons et qui prennent conscience de leur autonomie et veulent guider leurs destinées.

  • Découvrir les valeurs profondes de fraternité humaine contenues dans les efforts, parfois maladroits ou excessifs, de promotion collective : efforts syndicaux, grèves, luttes raciales, promotion de la femme, etc.
  • Prendre conscience de la solidarité, de la progression vers l’unité qui naissent de l’universalisation des problèmes, en raison de l’abondance et de la rapidité des communications sociales. L’attention, la générosité universelles viennent se cristalliser sur un événement, dans une communion des esprits jamais réalisée dans les siècles passés.

Face à ces événements, toute notre mentalité est à réviser, à convertir. L’Église, en Concile, s’est voulue servante, et pauvre, et fraternelle ; et nous avons à entrer dans cette mentalité de service, de pauvreté, de fraternité.

Sans doute avons-nous toujours servi, dans l’Église de Dieu ; mais j’ose dire que nous avons servi, en situation de supériorité ; il nous faut maintenant servir en situation de fraternité. C’est là la conversion d’esprit qui est à opérer.

Un laïc disait fort justement et tout récemment : « Pourquoi les religieuses veulent-elles toujours faire quelque chose « pour » nous, et ne veulent-elles pas faire quelque chose « avec » nous ? »

Il nous faut désormais entrer en fraternité, et travailler « avec » les hommes sous la poussée de l’Esprit Saint.

Attention à l’Esprit Saint au travail dans l’Institut

Chaque Institut attache la plus grande importance à l’intégrité de l’esprit du Fondateur parmi ses membres ; et le décret « Perfectae caritatis » rappelle en maints endroits l’obligation stricte pour les Supérieurs de veiller à « reconnaître et maintenir l’esprit des Fondateurs et leur dessein particulier » (P.C. Art. 2). Et nous sommes tous convaincus que la vocation propre de l’Institut est sa seule raison d’être, de survivre dans l’Église du Seigneur.

Mais le concept que nous avons de cet « esprit » du Fondateur est trop souvent empreint d’une sorte de traditionalisme statique ; comme si la pensée d’un Saint, une fois fixée en un temps et en un heu donnés, ne pouvait plus connaître ni développements, ni enrichissements, sans être faussée.

À l’origine, bien au contraire, l’esprit qui anima le Fondateur, fut toujours essentiellement dynamique, force de renouveau dans l’Église : une vue nouvelle des choses, une réponse nouvelle à y apporter. Perdre ce dynamisme est le plus grave manquement que l’on puisse faire contre le Fondateur et contre l’Esprit Saint qui le suscita. La vraie fidélité n’est pas immobilisme ; elle est la fidélité d’un organisme vivant qui, tout en restant lui-même, intègre les éléments empruntés au milieu ambiant.

La grâce première, le charisme des Fondateurs qui suscita l’Institut en vue d’un service particulier de l’Église, se continue dans les générations successives, s’épanouit grâce aux charismes de la vocation personnelle accordés à ses membres, pour discerner et apprécier les besoins nouveaux de l’Église, dans la ligne de la vocation, et y appliquer l’Institut en l’adaptant. L’inspiration fondamentale demeure, mais s’exprime différemment.

Si nous avons foi en ce travail de l’Esprit Saint à l’intérieur de nos familles religieuses, c’est dans une disponibilité totale à ses appels, comme dans une fidélité foncière à l’Évangile et à la pensée des Fondateurs, que nous concevrons le travail de rénovation. Nous nous tiendrons à l’écoute des appels contenus dans tant de situations différentes, ou s’exprimant par l’intermédiaire de quelque membre en situation particulière, ou de quelque groupe, dans une région particulière.

Tout Institut universellement répandu retrouve en ses diverses Provinces presque toute la gamme des situations historiques qui ont jalonné son existence, participe, selon les lieux, à toutes les situations sociales et économiques, s’insère dans des Églises locales dont le Concile a favorisé les caractères particuliers ; ceci suppose une certaine diversité, au sein de l’unité foncière.

Tout Institut voit croître chez ses membres un sens aigu de la responsabilité personnelle quant à l’ensemble, surtout parmi les jeunes ; une spontanéité de collaboration s’offre à nous dans un bouillonnement de désirs, de recherche, que nous serions parfois tentées de considérer comme intempestifs. Par-delà certaines exagérations d’esprits peu justes, par-delà l’agitation des impatients et la naïve assurance des jeunes, une attention soutenue, une écoute humble et patiente nous révéleront peu à peu le niveau et les points sensibles où travaille la grâce. Comment ignorer qu’en cette puissance vitale qui parfois nous effraie, l’Esprit Saint est au travail et qu’il nous appartient de la guider au service de l’Église ?

Sur les bases fondamentales de l’Évangile et du charisme propre de l’Institut, nous tenir en état de disponibilité constante à l’Esprit Saint qui se manifeste dans l’Église, dans le peuple où nous sommes insérées et dans l’Institut lui-même, tel est le permanent effort de conversion qui conditionne le renouveau de nos Congrégations.

Ce n’est, sans doute, qu’après un long travail de conversion, une constante révision de nos réactions instinctives que nous verrons s’effacer certains plis de notre mentalité qui viennent fausser en nous la saine appréciation des choses. Par exemple :

  • L’unité d’esprit ne peut se maintenir dans une Congrégation qu’au prix d’une uniformité totale.
  • L’Esprit Saint ne se manifeste qu’aux Supérieurs. Ils ont le monopole des justes inspirations.
  • Considérer le bien de l’Institut isolément de celui de l’Église, etc., etc.

Si nous ne parvenons pas à un sain ajustement de notre pensée à celle du Concile, nous n’aurons ni la lumière ni le courage d’entreprendre les réformes de structures qui s’avèrent nécessaires.

Adaptation des structures

Une réflexion superficielle ne saurait nous montrer toute l’ampleur de cette réforme. Les positions traditionnelles de la vie religieuse sont profondément et diversement affectées, qu’il s’agisse de ses rapports internes au sein de l’Église, ou même à l’intérieur de l’Institut ; ou qu’il s’agisse de ses relations avec la société. Un simple exemple suffit à évoquer l’ensemble des problèmes : exemple que je prendrai à la base, c’est-à-dire au niveau de la vie, afin de démontrer que c’est là que se situent les problèmes ; il faut partir de la vie pour, ensuite, étendre à l’universel et, enfin, codifier en fonction de la diversité des exigences de la vie.

Dans l’exposé du passé, je grossirai volontairement les faits jusqu’à la caricature :

Supposons une Congrégation à activités multiples, ayant le désir de fonder une maison polyvalente dans une région donnée, soit à l’intérieur du pays, soit en terre de mission. Voici cinquante ans, la Supérieure ou l’Économe Générale, après décision du Conseil Général, se serait rendue sur les lieux pour mettre au point son plan d’implantation et de construction ; puis, visite de courtoisie aurait été faite à l’Évêque pour le mettre au courant du projet ; sans doute, Son Excellence aurait-elle été invitée à poser la première pierre ou à bénir les bâtiments achevés. Après quoi, la Supérieure nommée aurait pris en mains la conduite de sa maison, assurant à la fois la direction de l’école, celle de l’internat, du dispensaire, etc., seule responsable devant la loi de tous ces services ; les religieuses agissant sous son autorité directe et sa seule initiative, les laïcs n’étant introduits qu’à titre d’employés subalternes. Selon l’appartenance spirituelle de la Congrégation, quelque association ou groupement spirituel, ou charitable, ou sportif, etc., aurait été constitué, peut-être sans trop se préoccuper de ce qui existait dans les environs. Et tout ce complexe aurait vécu, « faisant le bien, faisant la charité » selon les méthodes et selon l’esprit de la Congrégation soigneusement préservés de toute pollution par l’absence de relations avec les autres Congrégations ou avec d’autres organismes laïcs ou ecclésiastiques. Tout ceci étant évidemment canoniquement autorisé, et mis au service de l’Église, mais en réalité venant d’initiative, de conception, de réalisation, individuelles ; la vie se déroulant ensuite comme en circuit fermé.

Je répète qu’il s’agit là d’une caricature. Mais certaines réalités n’ont-elles pas parfois étrangement ressemblé à cette caricature ?

Et maintenant ?

- Le seul problème de l’implantation fait éclater cette conception individualiste des choses et prendre conscience de tout un réseau de relations, non plus facultatives, mais structurelles, d’une insertion obligatoire dans des structures extérieures à la Congrégation. Ceci, en fonction « des besoins de l’Église » et des « traits particuliers du monde d’aujourd’hui ». Détaillons :

La réponse à donner aux besoins de l’Église exige bien autre chose qu’un simple rescrit de fondation et une démarche de pure forme auprès du Chef du diocèse.

Il s’agit d’une insertion dans les structures de l’Église locale, qui suppose contact et étude avec l’Évêque, les Congrégations du lieu, les responsables ecclésiastiques ou laïcs des différents domaines d’activité ou mouvements d’Action Catholique et autres...

Insertion, par exemple, de l’école dans la carte scolaire du diocèse et même de la région.

Articulation du service de soins à domicile avec l’hôpital ou la clinique ou le service de travailleuses familiales tenu par d’autres Congrégations.

C’est une entrée dans la pastorale du diocèse. Le genre de la Congrégation, l’action envisagée, l’installation projetée sont-ils en accord avec les orientations pastorales du lieu ? Qu’en pensent les mouvements de laïcs ? Quelles répercussions auront-ils sur la mentalité de la population ? De quoi a besoin ce peuple ? Comment connaître la condition, « les traits particuliers » des hommes de ce coin du monde ? Comment les rejoindre, les rencontrer aux points précis où se fait sentir la poussée de l’Esprit ?

Il y a sans doute l’attention religieuse, l’intuition surnaturelle qui fait découvrir Dieu là où II est, et cela est irremplaçable. Mais il y a aussi les spécialistes de sociologie religieuse, les techniciens de la pastorale qui font partie maintenant des structures du diocèse ; il faut les consulter, cela est également irremplaçable. Auprès du Conseil Général de la Congrégation qui décidera en dernier ressort de la fondation, devraient également se trouver des experts, dans tous les domaines concernés, religieux ou professionnels ; l’introduction de ces experts dans l’administration des Congrégations, non en situation d’autorité, mais de conseil, devrait devenir institutionnelle.

Par leur intermédiaire devrait se traiter, lors d’une fondation, la question si importante de la coordination avec les services publics ou privés de la région, en ce qui concerne les activités, autrefois charitables et libres, devenues maintenant profession et soumises à réglementation administrative.

Car toute action sanitaire, sociale, enseignante, s’inscrit désormais dans les structures du pays. Peut-être n’avons-nous pas encore assez pris conscience de l’importante présence de l’Église que représente l’introduction des religieuses dans tant de services professionnels, administratifs, etc.

La direction interne de l’établissement, en ses multiples domaines d’action, est sujette à une évolution profonde : la confusion autorité religieuse-autorité professionnelle se dissipe.

Si l’autorité religieuse de la Supérieure continue à s’étendre (et plus que jamais dirons-nous), non seulement à ses Sœurs, mais à toutes les activités de sa maison dans leur complexe professionnel et leur portée apostolique, le mode d’exercice de cette autorité s’exercera différemment, non plus directement, mais par relais, en tenant compte de l’autorité administrative ou professionnelle légalement attribuée à ses compagnes.

Chacune de celles-ci, en condition d’obéissance religieuse vis-à-vis de sa Supérieure, se trouve désormais en condition d’autorité, ou d’obéissance professionnelle vis-à-vis de laïcs ou d’autres religieuses. La religieuse Directrice administrative ou technique d’une institution ou d’un service, doit exercer son mandat en toute sa plénitude, avec tout ce que cela comporte de mise en œuvre de ses ressources personnelles de volonté, de jugement, d’initiative, d’intuition féminine, de sens religieux ; avec les prolongements extérieurs de relations administratives, humaines, charges de représentation, etc.

Par un phénomène similaire, et conjoint à celui de la promotion de la femme dans la société, la situation de la religieuse est en pleine transformation. De même que la femme, autrefois enfermée dans les tâches et les limites du foyer, soumise civilement à la puissance paternelle ou maritale, accède maintenant à une culture égale à celle de l’homme, à une vie professionnelle, et à la majorité civique ; de même la religieuse voit s’ouvrir devant elle l’ère des responsabilités personnelles, des engagements individuels, son action déborde, la plupart du temps, le cercle étroit de la Communauté pour s’exercer en équipe avec des laïcs. Il n’est pas rare maintenant qu’une religieuse soit détachée pour un poste extérieur (service de l’Église, service des Congrégations, religieuse ouvrière, etc.). Elle se trouve de plus en plus individuellement engagée dans le monde. C’est ainsi que :

  • membre d’une communauté, elle occupe un poste qui lui est personnellement attribué.
  • membre d’une communauté religieuse, elle travaille avec une équipe laïque ou en coordination avec des laïques.
  • consacrée à Dieu, elle évolue le plus souvent dans un climat rationaliste, matérialiste, parfois athée.

Sa sphère d’action et d’influence s’étend considérablement. Ceci est en jonction directe avec un autre phénomène moderne, celui de la socialisation qui envahit peu à peu tous les domaines, et multiplie les échanges et les relations, les élargissant souvent jusqu’à l’échelle mondiale.

Toute initiative au service de l’homme, même conçue par la charité la plus spontanée et la plus désintéressée, se trouve rapidement enserrée dans un réseau d’organismes publics ou privés, réglementée, annexée aux structures officielles. Il ne s’agit plus d’accomplir d’autorité une œuvre de bienfaisance attribuée à la Congrégation, indépendante et isolée ; il s’agit de fournir l’apport de l’Église, d’assurer sa présence dans l’effort de l’homme et de la société, en collaboration fraternelle.

Cela va très loin comme conséquences et atteint très profondément nos positions séculaires. Au lieu de pratiquer la charité-secours (pourtant toujours nécessaire en certains cas) il nous faut aider nos frères défavorisés à rétablir toutes choses dans l’équité, aider chacun à répondre à ses besoins et à ceux des siens. L’évolution sociale nous mène directement à cela et il nous faut travailler en ce sens. Favoriser l’action des usagers dans l’organisation et l’orientation des œuvres les concernant ; les admettre à la gestion de ces mêmes œuvres ; la communauté se repliant sur une position de « service ». C’est alors le renversement complet de la situation : nous nous évadons des accusations de richesse et de compromission avec le patronat qui nous sont si souvent adressées. Il semble bien que, pour les Congrégations, ce soit là l’une des formes les plus modernes et les plus adaptées de la pauvreté.

En cette situation telle que nous venons de la décrire, que deviendront deux éléments essentiels de la vie religieuse : l’obéissance et la communauté ? Dans la pratique : le rôle de la Supérieure et la vie communautaire ?

La Supérieure se trouve ramenée, centrée sur son rôle essentiel qui est de relier à Dieu, dans l’obéissance, la vie de ses compagnes et de rassembler sa communauté dans l’unité et la charité. Il n’y a aucune démission ou diminution d’autorité, bien au contraire ; mais une manière différente de l’exercer. À elle de mandater chacune de ses compagnes pour un poste déterminé, de fixer après échanges avec l’intéressée la portée et les limites de ce mandat (ceci devant varier avec les capacités, les titres, le degré de maturité de chaque Sœur) ; à elle de se faire rendre compte, de contrôler les initiatives prises et l’action exercée ; à elle, surtout, de soutenir chacune dans les difficultés, d’aider à la reprise après les erreurs ou les chutes.

À elle encore de susciter l’attention de ses compagnes sur les conditions de vie des gens, sur les circonstances de leur apostolat, sur les exigences pastorales du lieu ; à elle de recueillir leurs expériences, d’écouter leurs intuitions humaines ou surnaturelles, d’établir de fructueux échanges où s’élabore la pensée communautaire, où chacune éclaire sa propre réflexion à celle de ses Sœurs, et où elle-même puisera la lumière avant la décision finale qu’il lui appartiendra toujours de prendre au nom de Dieu.

À elle d’être le lien des cœurs entre eux et avec Dieu.

Ce n’est qu’éclairée de cette sorte qu’elle pourra répondre à toute l’étendue de son mandat qui en fait la gardienne de l’Évangile et de l’esprit propre de l’Institut dans sa Communauté. Peut-être se trouvera-t-elle, parfois, en conflit de conscience, face à certains appels adressés à sa Communauté par la hiérarchie, ou montant de la masse des Sœurs lui présentant comme un devoir l’acceptation de nouvelles tâches non encore en usage dans l’Institut. C’est aux Supérieurs de la Congrégation qu’il appartiendra de décider. Mais comme il faudra alors demander l’assistance du Saint-Esprit !

Savoir discerner dans l’appel de l’Église, ou dans « la voix du peuple », l’invitation de l’Esprit Saint en concordance profonde, malgré des formes neuves, avec le charisme propre de l’Institut, et y répondre sagement et hardiment. Mais savoir aussi, le cas échéant, se refuser à aller contre la vocation : une Congrégation n’est utile à l’Église que si elle demeure elle-même. Les décrets conciliaires l’ont formellement reconnu et confirmé.

En dehors de ce cas très rare où la substance même de la vocation de l’Institut est en jeu, l’insertion loyale dans la pastorale de l’Église locale, en ouverture d’esprit et soumission intelligente à ses Chefs, est de rigueur ; ce qui suppose, non une absorption de la Communauté, mais une insertion dans un climat de dialogue. Une Église locale est imparfaite si elle ne se présente en ses trois états de vie : sacerdoce – laïcat – vie consacrée ; chacun est nécessaire aux deux autres et, s’ils se rencontrent en parfaite unité, ils forment le plus beau témoignage évangélique qui se puisse concevoir.

Dans le Peuple de Dieu, dans le laïcat organisé, la vie religieuse a son message à porter ; non qu’elle soit mandatée pour un rôle de direction ou d’orientation : les laïcs ont leur grâce et leur vocation propre dans l’Église ; mais, participant à la même tâche, portant avec eux le souci de l’évangélisation, elle s’inscrira à leurs côtés comme un signe de Dieu, un appel à la sainteté, un témoin de l’espérance chrétienne, une proclamation vivante que Dieu suffit à ceux qui l’aiment.

Parfois, les laïcs étant défaillants, il pourra lui revenir de jouer un rôle de suppléance pendant un temps, le temps de susciter des militants qui reprendront en mains ce qui est leur tâche propre dans l’Église ; mais elle reviendra ensuite à son rôle de collaboratrice, de présence de charité. La volonté de susciter des laïcs responsables, de les mettre en place, de les voir prendre toute leur dimension apostolique dans l’Église doit être permanente chez toute religieuse.

Dans cette action au sein du Peuple de Dieu, comme dans ses relations avec la société, aucune Congrégation n’est plus seule désormais ; elle se rencontre avec les autres Instituts religieux et c’est en corps constitué qu’elle se présente devant toute réalité ecclésiale ou sociale en vue de son insertion.

Une dimension corporative de la vie religieuse est en train de se dessiner et de prendre place dans l’Église et dans le monde.

Les Unions de Religieuses : Unions de Supérieures Majeures ou Unions spécialisées sont en pleine vitalité. Leur action se fait sentir au plan national et au plan diocésain, parfois aussi en des structures régionales. Elles deviennent peu à peu des organes de formation, de regroupement et de représentation des Congrégations religieuses auprès des Pouvoirs publics et des organismes d’Église.

À la clôture du Concile, une Union Internationale des Supérieures Générales est venue couronner l’ensemble ; bien que cette Union soit nette de tout pouvoir hiérarchique, elle constitue un puissant facteur d’unité, elle promet de devenir le lieu où s’élaborera la pensée et l’avenir de la vie religieuse dans les années à venir, au sein de l’Église universelle.

Ceci crée de nouveaux postes pour répondre à de nouvelles charges de responsabilité au nom de la vie religieuse :

  • assurer la représentation des religieuses auprès des organismes civils ;
  • exprimer et coordonner l’action des religieuses au sein des groupements et mouvements d’Église ;
  • établir des relations avec la Hiérarchie. La présence des religieuses en certains organismes romains se profile à l’horizon ;
  • animer les Unions de Religieuses et travailler dans leurs services ;
  • etc., etc.

Puissions-nous comprendre combien ce domaine des « relations », des relations organisées, entre nous Congrégations, avec l’Église dans ses institutions et avec la société en ses réalités multiples, au nom même de la vie religieuse, est capital pour la rénovation de notre état de vie, et sa revalorisation aux yeux de tous, comme pour le renouveau de chacune de nos Congrégations.

S’adonner au travail que cela suppose n’est pas œuvre surérogatoire, empreinte d’un certain dilettantisme, ou vain intellectualisme, c’est un service d’Église parmi les plus importants. Nous ne pouvons nous soustraire à l’obligation morale de participation à ce service ; il nous faut préparer et dégager les religieuses capables de l’assumer et prévoir leur statut dans l’Institut, comme dans les organismes où elles travailleront.

Il devient évident que le Motu proprio Ecclesiae Sanctae a raison lorsqu’il invite les Instituts à tenir Chapitre dans les deux ou trois ans qui vont suivre. Il y a importance vitale à :

  • dégager et exprimer, en référence à l’Évangile, ce qui est spécifique de l’esprit du Fondateur et de la vocation propre de l’Institut.
  • Fixer en conséquence les normes fondamentales auxquelles s’éclaireront les décisions ultérieures des Supérieurs responsables, dans les limites de leur mandat, afin que soit préservé et rénové l’esprit de l’Institut.
  • Que les textes régissant l’organisation et la vie de l’Institut prévoient les dispositions nécessaires pour que, à tous les niveaux, l’autorité s’exerce au moyen des relais convenables qui, seuls, pourront lui assurer la clairvoyance et l’efficacité voulue.
  • Que des pouvoirs déterminés soient confiés à ces détenteurs de l’autorité : Supérieurs provinciaux – Supérieurs locaux.
  • Que l’autorité professionnelle et administrative soit située, de même que le rôle des experts ou groupes de techniciens.
  • Que soit mise en place une structure permettant aux membres de l’Institut de prendre une participation réelle à son orientation.
  • Que les textes secondaires, régissant les formes extérieures de la vie, tout en gardant un fond commun, puissent être diversifiés selon les régions, et même prévoient des différences selon les activités d’une maison déterminée,

Les nouvelles constitutions doivent favoriser, à tous les niveaux de la Congrégation, une liberté et une disponibilité qui permettent la saisie des besoins des hommes et de l’action de l’Esprit en ce qui est particulier à chaque lieu, ainsi que la variété des réponses à leur donner.

Que dire en conclusion ?

Que, si l’heure présente est grave, elle est également lourde de promesses pour les familles religieuses qui sauront entrer pleinement dans le mystère de l’Église, en unité profonde avec ses divers membres et en fidélité vivante à leur vocation propre, trésor de l’Église.

À qui veut bien regarder sans préjugés, l’évolution actuelle de l’homme et de la société, abus mis à part, apparaît comme suscitée par l’Esprit de Dieu ; elle nous conduit directement à une purification de tout ce qui n’est pas essentiel à la vie religieuse ; elle sert étrangement, providentiellement, l’œuvre de rénovation de l’Église, pour peu que, libérées par une pauvreté véritable, nous soyons fidèles à l’Esprit.

140, rue du Bac
Paris

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