Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Pour un renouveau des communautés anglicanes

Hugh Bishop

N°1966-3 Mai 1966

| P. 166-181 |

La lecture en ligne de l’article est en accès libre.

Pour pouvoir télécharger les fichiers pdf et ePub, merci de vous inscrire gratuitement en tant qu’utilisateur de notre site ou de vous connecter à votre profil.

N. d. l. R. En rendant compte naguère (R. C. R., 1965, 228-235) du Congrès tenu à Oxford en juin 1965 par les religieux et religieuses des Églises anglicanes, nous avons annoncé notre intention de publier les parties essentielles du rapport présenté par le R. P. Hugh Bishop, devenu par la suite Supérieur Général de la Communauté de la Résurrection de Mirfield. On trouvera dans ces pages, avec un vif sens de Dieu, non seulement une préoccupation générale d’aggiornamento, analogue à celle des religieux catholiques, mais plus d’une suggestion concrète que l’on pourrait retenir.

Alors que le Chef de l’Église catholique et le Président de la Communion anglicane viennent de manifester une volonté commune si ferme de travailler au rapprochement, n’est-on pas en droit de penser que la ferveur de la vie religieuse dans les deux confessions peut être un facteur important dans l’œuvre d’unité ?

I. Le monde dans lequel nous vivons

Le thème de ce Congrès est La vie religieuse et le monde de demain. L’on peut imaginer ce sujet débattu maintes fois au cours des siècles : par saint Basile et ses amis avant qu’ils ne transfèrent la vie cénobitique du désert à la cité ; par saint Benoît et ses compagnons avant qu’il ne réinterprète ce genre de vie pour la société de son temps et ne lui donne une souplesse qui s’est montrée continuellement capable d’adaptation ; par saint François et saint Dominique avant qu’ils n’aient répondu à de nouveaux besoins et de nouvelles circonstances par de nouvelles formes de vie religieuse ; par saint Ignace de Loyola et les autres fondateurs d’après la Réforme avant qu’ils n’opèrent leurs changements révolutionnaires, et ainsi jusqu’à Charles de Foucauld, le Père Voillaume et le Frère Roger Schutz au XXe siècle. Car, à travers les siècles, la vie religieuse a constamment assumé de nouvelles formes et ce pouvoir d’adaptation et de renouveau a été l’un des traits les plus frappants de son histoire.

Mais jamais auparavant, assurément, la nécessité de repenser les formes extérieures et la structure de cette vie ne s’est imposée avec plus d’urgence qu’aujourd’hui. Le cours de l’histoire s’est accéléré au-delà de tout ce qu’aucune génération précédente a jamais connu, et, dans ce monde en évolution si rapide, il ne faut pas confondre la stabilité – une des marques distinctives de la vie religieuse à garder jalousement pour le bien de l’Église et du monde – avec un conservatisme rigide qui craint et refuse tout changement, tendance d’ailleurs naturelle à laquelle toutes les Communautés [1] sont portées. En comparaison avec les Communautés du continent, soit catholiques romaines, soit réformées, les Communautés anglicanes ont été, dans l’ensemble, jusqu’à présent, bien trop timides à répondre à l’appel à un aggiornamento.

Il existe sans doute bien des raisons à la diminution du nombre des candidats dans beaucoup de nos noviciats, mais ne devons-nous pas reconnaître que parmi elles il y a le fait patent qu’un grand nombre de jeunes gens et de jeunes filles d’aujourd’hui sont empêchés de se reconnaître une vocation, parce qu’ils sentent que cela comporterait pour eux une identification avec l’optique et les attitudes d’un âge révolu, avec lequel ils s’estiment totalement incapables de sympathiser [2].

Ceci n’affecte pas seulement les Communautés féminines. Dans une communication sur La crise d’identité et la vocation monastique, faite en octobre de l’an dernier, Thomas Merton disait :

« Ce n’est pas un secret que cette crise des vocations religieuses... Il ne suffit pas de dénoncer la désintégration morale d’une société qui vit dans l’abondance, la désunion dans les familles, l’alcoolisme, l’irresponsabilité, la délinquance et d’autres maux largement répandus, et puis de dire simplement que le postulant moderne, même de la meilleure volonté du monde, est réellement dépourvu des qualités naturelles et du courage requis pour cette vie. »

Croyez-moi, je ne mentionne pas ces chiffres et ces faits dans un esprit défaitiste. Ce Congrès n’est pas une manœuvre panique organisée pour tenter de remplir nos noviciats en déclin. Ceux qui l’ont réuni l’ont fait avec la conviction que les Communautés religieuses n’ont jamais eu de plus grandes possibilités de servir l’Église et le monde et que l’avenir est riche d’espérance. Mais si ces possibilités doivent se réaliser, il faut que deux conditions préalables se vérifient. Il nous faut d’abord chercher à comprendre et à accepter le monde dans lequel nous vivons et à en apprécier les ressources, au lieu de tout bonnement le dénoncer. Ensuite, nous devons être prêts à opérer des changements radicaux, non seulement dans les formes, mais aussi dans l’esprit de notre vie religieuse.

1. Nous devons chercher à comprendre le monde dans lequel nous vivons et à l’accepter. Il est bien vrai que la vie religieuse doit être jugée d’après les critères de l’Évangile, et non d’après ceux du monde contemporain. Mais le Seigneur a placé son Église dans le monde, et, pour nous, ce monde est celui dans lequel il nous a mis ; les Communautés religieuses ont à accomplir en lui leur vocation dans ce qu’elle a de particulier et d’unique. On a dit que tout grand orateur doit avoir un double génie : le sien propre et celui de son temps. Il doit en être de même de nous, si nous aspirons à exercer un tant soit peu d’influence sur le monde d’aujourd’hui et de demain. Ainsi, un homme de la réputation du vieux Père Benson, de Cowley, insiste sur ce point : un religieux devrait être « un homme, non seulement du jour, mais un homme du moment, un homme exactement à la hauteur de son temps... Aussi cet homme accepte-t-il l’âge où il vit... Il ne déplore pas ce qui se passe autour de lui... ; il aperçoit beaucoup de choses dont il y a lieu de se réjouir et d’autres qui sont un appel à l’action immédiate..., car il est, si l’on peut dire, « toujours à la page ». De cette façon la Communauté religieuse rend témoignage à la puissance et à la réalité actuelle de Dieu, en ce moment précis, à l’endroit exact où nous sommes [3]. »

Sachons donc reconnaître les ressources et les intuitions du monde contemporain : l’humilité et l’honnêteté de l’homme de science qui accepte le langage des faits, l’intérêt vrai pour le peuple chez les gens cultivés, la redécouverte de la primauté des relations humaines et l’accent nouveau mis sur les valeurs personnelles : sincérité, honnêteté, liberté, responsabilité.

2. La seconde condition préliminaire à remplir avant de pouvoir faire plein usage de nos possibilités, c’est que nous soyons prêts, tout comme nos ancêtres, à opérer des changements, radicaux, s’il le faut, dans les formes de la vie religieuse. Beaucoup de nos Communautés ont atteint un stade de leur histoire où leurs règles risquent de se durcir de façon trop rigide. Mais si jamais nous sommes tentés de chercher dans l’obéissance à l’enseignement d’un fondateur ou d’une fondatrice une excuse pour résister à tout changement, rappelons-nous que nos fondateurs furent, en leur temps, de hardis innovateurs, des hommes et des femmes d’une puissante capacité d’initiative et indépendance d’esprit.

Je me souviens d’une conférence que le Père Walter Frere nous donna la dernière année de sa vie, lorsque j’étais novice. Il nous prévint de ne jamais nous plaindre plus tard de ce que les choses seraient toutes différentes de ce qu’elles avaient été au moment de notre entrée, car, disait-il, l’un des principes auxquels la Communauté s’était, dès le début, efforcée de rester fidèle, c’était l’ouverture à la direction du Saint-Esprit et la promptitude à le suivre partout où il la conduit. Voilà, en tout cas, l’idéal que toute Communauté doit chercher à suivre.

Mais nous devons aussi reconnaître franchement ceci : bien que ceux qui furent les responsables du renouveau de la vie religieuse dans l’Église d’Angleterre aient été des hommes et des femmes de grande initiative et de grand courage, il y eut aussi en eux et dans le renouveau qu’ils guidèrent, un élément considérable de nostalgie du passé. Robin Sharp, un méthodiste averti et sympathique, parle du renouveau anglican en ces termes :

« Restaurer pour elles-mêmes des formes de vie ou de culte qui ont existé dans l’histoire de l’Église ne peut se justifier, si elles ne nous aident pas à interpréter l’Évangile dans notre monde à nous. Le renouveau des Communautés dans l’Église d’Angleterre au XIXe siècle ne peut entièrement échapper à des critiques sous ce rapport. A. M. Allchin, dans The Silent Rebellion, montre comment, en cette période, le romantisme des œuvres de Scott et le renouveau du gothique en architecture trouvèrent leur parallèle dans l’Église en une nostalgie pour le christianisme médiéval, dont elle adopta sans critique la liturgie et les cérémonies. »

Vous vous direz peut-être que certaines de ces affirmations devraient être nuancées, mais le plus important pour nous, c’est de nous demander la part de vérité qu’elles contiennent.

II. L’Église et les Communautés religieuses dans leur relation avec le monde

La vie religieuse étant l’un des aspects de la vie de l’Église, pour la comprendre et comprendre sa relation au monde de demain, il nous faut d’abord considérer brièvement l’Église par rapport au monde contemporain. L’Église une, sainte, catholique et apostolique, en un sens, évidemment, ne change pas. Mais l’Esprit Saint continue à la diriger toujours plus avant dans la vérité. De la sorte, au cours des siècles, elle tire de son trésor du neuf – de nouvelles façons de voir, une nouvelle saisie de la foi jadis communiquée aux saints, de nouvelles façons de l’affirmer et de la présenter – ; elle en tire aussi de l’ancien. L’histoire nous apprend également que, à diverses époques, l’Église a présenté au monde tantôt un aspect de sa vie, tantôt un autre, pour en faire le « foyer » de son témoignage au Seigneur. À une époque, par exemple, l’Église s’est présentée au monde principalement comme porteuse et gardienne de la révélation divine, « la colonne et le fondement de la vérité » ; à une autre époque, principalement comme le havre du salut, avec pour corollaire : « Hors de l’Église, pas de salut ». Ces vérités demeurent aussi vraies que jamais, encore qu’aujourd’hui nous pourrions les affirmer en un langage quelque peu différent. Mais je voudrais proposer l’idée que, en cette seconde moitié du XXe siècle, nous sommes conduits par l’Esprit à considérer l’Église avant tout comme l’Église Servante, l’instrument de l’action rédemptrice de Dieu dans le monde, la société divine par laquelle il veut « se réconcilier toutes choses » (Col 1,20). Comme le disait le chanoine Kenneth Woolcombe, en des leçons données l’an dernier au Collège de Mirfield, nous devrions penser l’Église, non comme l’extension de l’Incarnation, – les sacrements sont bien cela – mais plutôt comme, d’une façon mystérieuse, l’extension du Rachat par lequel l’activité rédemptrice du Christ continue à s’exercer et à porter ses fruits en chaque génération. L’Église doit être le Christ au monde et pour lui et l’accent mis sur cette façon de voir sa fonction dans le monde aura évidemment son contre-coup sur la manière dont elle s’acquitte de sa mission. Voici ce que disait le P. Longworth, de ma Communauté, à la rencontre qui s’est tenue à l’abbaye de Downside pendant la Semaine de Pâques [4].

« Si telle est la façon de voir l’Église à laquelle nous sommes conduits par le Saint-Esprit nous parlant à travers la conjoncture actuelle, nous sommes amenés à nous demander ce que cela signifie pratiquement. Douglas Webster a dit qu’il y a quatre moyens d’évangélisation : prédication, communauté, témoignage et service, et assurément, tous les quatre seront encore nécessaires... Mais les trois derniers devraient, je pense, l’emporter de plus en plus sur le premier. Il y aura toujours place pour la prédication sous ses diverses formes, mais plus nous mettons l’accent sur l’Église comme présence du Christ dans le monde, plus nous voudrons insister sur la communauté (fellowship), le témoignage et le service. Le service doit être inconditionnel, le simple service de chrétiens à l’égard de leurs frères humains, à la manière du Christ, sans artifice. Le témoignage doit être dépourvu d’affectation ; il doit être l’effort personnel du chrétien pour manifester Notre-Seigneur dans sa propre vie chrétienne, sans pour autant juger les autres. La communion (fellowship) de l’Église doit être de plus en plus la manifestation de l’amour de Dieu pour l’homme reconnu par excellence dans le Christ, car ceci est l’unique moyen véritable de ramener les hommes à Dieu. »

Le Christ s’est vu comme le Serviteur de Yahvé, l’Homme pour les autres. De même, l’Église est la Communauté pour les autres et elle doit apparaître comme cela. William Temple a dit un jour que l’Église est l’unique communauté qui existe au premier chef pour ceux qui sont en dehors d’elle, quoique, à lire bon nombre de nos journaux et revues d’Église, ou à écouter bien de nos discussions, l’on pourrait ne pas le penser.

Si cette façon de concevoir la vocation de l’Église dans notre monde contemporain est juste, cela vaut également de notre façon de voir la vie religieuse. Chaque communauté religieuse doit se considérer comme une Communauté rachetée et rédemptrice, une Communauté Servante, une Communauté pour les autres, une présence du Christ au monde. S’il en est ainsi, la Communauté religieuse, comme l’Église et le Seigneur de l’Église, doit vivre sa vie, non pas simplement à côté du monde, mais en lui. Elle ne peut éviter l’« engagement ». L’Église doit agir comme levain dans le monde, et le levain ne se met pas à côté de la pâte qu’il doit faire lever ; il y est bien enfoui.

Mais ceci n’est qu’un aspect de la vérité. Certains d’entre vous voudraient peut-être me rappeler qu’une Communauté religieuse, comme l’Église même, doit être orientée vers Dieu, et ceci est évidemment vrai. Le Serviteur est le Serviteur de Yahvé, et toute sa vie, vécue pour les autres, est dirigée vers lui. Il y a ainsi à toute vie chrétienne une dimension verticale et une dimension horizontale, symbolisées par le Christ sur la Croix, avec la poutre verticale portant son corps tendu vers le ciel et avec ses bras étendus sur la poutre horizontale pour embrasser le monde entier. Dans le passé, l’on a pu parler de la fin et du but premier de la vie religieuse comme étant la recherche de Dieu pour lui-même, et ceci représente l’épreuve décisive à laquelle, selon saint Bernard, tout novice doit être soumis, pour voir « s’il cherche vraiment Dieu ». Et bien sûr, cette épreuve demeure valable et nécessaire et pour certains sans aucun doute elle continuera à être le premier motif qui les attire à la vie religieuse. Mais l’homme ou la femme qui cherche Dieu seul trouvera le Dieu qui est Amour, le Dieu qui s’est incarné dans une étable, le Dieu qui les enverra à nouveau, activement ou en esprit à travers leur ministère d’intercession, servir leurs semblables comme instruments de son amour compatissant et rédempteur.

« Je ne te prie pas de les retirer du monde, mais de les garder du Mal. Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde... Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde » (Jn 17,15-16,18).

III. Retrait et insertion : la règle de la clôture

C’est dans cette tension, entre les deux pôles du retrait du monde et de l’insertion en lui, qu’est vécue la vie d’une Communauté religieuse. Ce qui nous amène à considérer nos règles de clôture, et peut-être plus encore leur esprit. Permettez-moi de vous dire en premier lieu que la nécessité de l’élément de retrait dans nos vies augmente à mesure que s’approfondit notre acceptation du besoin d’insertion. En dépit de tout ce qu’on peut dire au sujet de l’homme moderne devenu adulte et « ayant appris à venir à bout de toutes les questions importantes sans faire appel à l’hypothèse Dieu » [5], il reste dans le cœur de l’homo technicus une nostalgie de l’éternel qui refuse obstinément de mourir. Aussi, en face des mots, souvent cités de Bonhoeffer : « Nous ne pouvons être honnêtes sans reconnaître qu’il nous faut vivre dans le monde etsi deus non daretur (quand même il n’y aurait pas de Dieu)... Dieu nous enseigne qu’il nous faut vivre comme des hommes qui peuvent fort bien se passer de lui » [6], devons-nous mettre le jugement d’Alexis Carrel dans son livre L’homme, cet inconnu : « Le progrès technologique est effréné au point d’avoir cessé de tenir sérieusement compte des besoins réels de l’homme, excepté comme une pensée après coup. »

Il y a une parole célèbre de saint Léon, dans son traité de l’Incarnation, où, parlant du Seigneur Incarné, il dit qu’il était « totus in suis, totus in nostris », entier et complet en tout ce qui appartient à la Divinité, entier et complet en tout ce qui appartient à notre nature humaine, pleinement l’un de nous. Tels devrions-nous être, nous religieux, analogiquement, à notre mesure. « Totus in nostris » : ceux qui fréquentent nos maisons religieuses ou nous rencontrent en dehors d’elles doivent pouvoir dire de nous « entièrement l’un de nous », avec une riche sensibilité humaine vibrant en tout aux joies et aux peines et à toutes les autres expériences de nos semblables. Mais là n’est pas toute la vérité. Car c’est parfois avec une note d’amer désappointement que l’on dit de nous : « Il est tout juste comme l’un d’entre nous. » Car bien que l’on veuille que nous soyons cela, l’on espère trouver en nous quelque chose de plus. Nous devons être pleinement humains et engagés avec réalisme dans la vie du prochain, mais tout cela sera encore pire qu’inutile, si Dieu n’est pas la réalité suprême dans nos vies. Ceci ne peut être que si elles sont fermement ancrées dans une vie de prière et d’adoration.

Je dirai tantôt le peu que je puis au sujet de la prière et du culte. Mais je désire vous demander de considérer d’abord les conséquences de ce que je viens de dire pour notre clôture et ses règles. Je suis enclin à penser que nos communautés cloîtrées arrivent à garder un juste équilibre avec plus de succès que la plupart des autres communautés. Aussi permettez-moi d’en parler en premier heu. Nulle part ailleurs assurément, je n’ai trouvé une si vive conscience de l’énorme angoisse du monde, ni une charité plus profonde, plus chaude, plus vivante. Laissez-moi vous citer un récent article de la Supérieure d’une de ces communautés :

« Une grille est le symbole et la sauvegarde de notre retrait et de notre consécration à Dieu, qui nous rendent capables de donner quelque chose à ceux qui viennent nous voir. Elle nous rappelle que nous n’avons à donner aux autres que ce que Dieu nous donne et laisse à sa juste place, qui est la seconde, notre contact direct avec les hommes. Notre vraie rencontre avec les hommes et notre vrai travail pour eux a lieu dans notre prière. »

Au sujet de ces communautés, je n’ai que deux remarques à faire. En premier lieu, avec les sauvegardes nécessaires, tous les membres devraient pouvoir être appelés auprès de ceux qui viennent demander aide ou conseil. Il ne faudrait pas que ce devoir de charité retombe entièrement sur la Supérieure – c’est elle qui a le moins de temps – ou sur l’hôtelière, mais qu’il puisse être partagé par les autres Sœurs. Et si cela pouvait se pratiquer sans grille, même ouverte, ce qui, après tout, a été une invention du XVIe siècle, tant mieux.

En second lieu, je crois que ces mêmes communautés doivent être disposées à permettre aux Sœurs professes de se rendre en famille, lorsque leur présence est requise pour soigner des parents âgés, s’il ne peut y être pourvu autrement. En ces temps de familles réduites, alors qu’il est souvent très difficile d’avoir de l’aide à domicile, le cas se présente fatalement plus souvent. En outre, je crois que permission devrait être donnée aux Sœurs de rendre visite à leurs parents, et peut-être d’autres membres de la proche famille, lorsqu’ils sont mourants, s’ils en expriment le désir. Ceci me paraît être un acte, non d’indulgence envers la religieuse, mais de charité envers les autres. Cette manière de faire jouit de l’approbation du Conseil consultatif Archiépiscopal pour les Communautés Religieuses.

Pour ce qui est des autres Communautés, je voudrais faire trois remarques :

  • Il reste, dans les règles de certaines Communautés, des traces d’une attitude purement négative à l’égard du monde, qui est plus janséniste que chrétienne.
  • Pour autant que nos Règles, spécialement celles des Communautés féminines, reflètent les usages et les attitudes du monde extérieur, révisons-les partout où c’est nécessaire, de telle sorte qu’elles reflètent les usages de la société contemporaine et non de la société Victorienne. La situation des femmes dans le monde a entièrement changé et ce n’est pas bien d’attendre des novices d’aujourd’hui qu’elles partagent les attitudes ou acceptent la condition ou se conforment au comportement de leurs grand-mères.
  • En dernier lieu, un mot au sujet de l’habit, dont on peut parler à propos des relations avec le monde. Je sais qu’on a abondamment discuté de la réforme de l’habit en bien des Communautés de femmes et que toute tentative de réforme peut se voir torpillée du coup par la question : « Mais, mon Père, que suggérez-vous d’autre ? » Je me garderai bien de suggestions concrètes, mais j’espère que les Communautés poursuivront la discussion entre elles.

Je me contenterai de dire que, dans les Communautés d’hommes, je pense qu’une plus grande liberté et une plus grande souplesse sont désirables pour ce qui est du temps et de l’endroit où il faut porter l’habit. De même, pour les communautés féminines, il ne devrait pas être difficile d’imaginer un uniforme pratique pour des activités comme le soin des malades ou, tant qu’on y est, pour tout travail manuel, pour lequel l’habit de chœur n’est pas approprié.

IV. Prière et culte

J’ai gardé pour la fin ce que j’ai de plus important à dire. Voici quelques réflexions au sujet de la prière et du culte d’une Communauté religieuse dans le monde de demain. Nous aurons beau moderniser nos façons de faire, réformer radicalement notre liturgie, faire appel à tout notre réalisme pour adapter nos manières de voir, tout cela ne sera que paille, à moins qu’au cœur et au centre de notre vie, notre amour ne trouve son expression en une vive flamme, constamment entretenue, de prière et d’adoration. Le premier devoir que nous ayons à remplir envers Dieu, c’est de croire qu’il est et qu’il nous demande de l’aimer et de le rechercher pour lui seul. Le premier devoir que nous ayons à remplir envers le monde, c’est de proclamer cette foi, non par ce que nous disons, mais par ce que nous sommes, ainsi que le font par leur simple présence les Communautés contemplatives. Un âge de mentalité empirique, qui trouve si difficile de donner un contenu ou une réalité à l’idée de Dieu, a besoin de voir cette foi vécue plutôt que de l’entendre prouvée par déduction. Voilà pourquoi le témoignage de la vie religieuse est virtuellement si puissant de nos jours. Sir Ninian Comper aimait dire que le critère d’une bonne architecture pour une église était de savoir si, oui ou non, elle faisait désirer tomber à genoux en y entrant. Une maison religieuse devrait produire un effet du même genre sur tous ceux qui la fréquentent, car toute la vie doit y proclamer silencieusement que Dieu est la réalité suprême. Ainsi savons-nous que saint Benoît avait raison et que la prière est l’« œuvre de Dieu », qui doit l’emporter sur tout le reste ; et, par conséquent, la visée primordiale de tout aggiornamento de la vie religieuse doit être de re-centrer nos vies sur lui et de rendre plus réels notre culte et notre prière.

Ainsi les Petits Frères de Jésus, la plus engagée de toutes les Communautés religieuses, celle qui, à certains égards, exprime le plus pleinement l’esprit de notre temps, insistent sur leur caractère contemplatif et leur vie justifie pleinement cette revendication. Parmi nous, il est significatif que ce soient les communautés cloîtrées qui aient le plus notablement progressé en nombre et en force depuis la seconde guerre mondiale. Le désenchantement à l’égard d’une piété conventionnelle, le refus impatient d’accepter le conformisme religieux comme succédané d’une foi vivante, la recherche entreprise pour trouver un sens et un but à la vie humaine, tout cela témoigne d’une faim spirituelle que Dieu seul peut assouvir.

1. L’Office divin

Le cœur de notre prière et de notre culte est évidemment la prière commune de l’Eucharistie et de l’Office divin. Dès lors, la première question à nous poser est de savoir comment nous pouvons mieux prier la Messe et l’Office, et s’il y a quelque chose que nous puissions accomplir pour en faire de meilleures expressions d’une prière authentique. Car s’il reste quelque vestige de cette attitude qui regarde l’Office simplement comme une obligation dont il faut s’acquitter et si, dès que nous le disons en privé, il devient une course effrénée aussi rapide que possible, afin de se réserver un peu de temps pour « prier » ensuite, exorcisons pour de bon, de nos esprits et de nos cœurs, cette attitude. Je vous propose l’une ou l’autre suggestion à discuter sur les façons possibles de faire de l’Office divin une meilleure expression de notre prière.

a) En premier lieu, se peut-il que la qualité de notre prière communautaire et de notre culte s’améliore si la quantité en était réduite ?

L’Office divin est voulu pour sanctifier les différentes phases de chaque journée. Aussi est-il difficile de voir à quoi bon anticiper certaines heures ou en dire deux ou plus d’un seul trait afin de les « avoir dites ». En tout cas, les « petites heures » ne correspondent plus à la structure naturelle de notre journée, mais plutôt l’interrompent, sans signification, à certains moments. Si la journée débute par l’office du matin et la Messe, l’on ne voit pas pourquoi retourner à l’église pour un autre office immédiatement après le petit déjeuner (et moins encore pourquoi dire Tierce avant le déjeuner, à moins que la Communauté ne soit levée et au travail depuis un bon nombre d’heures, comme c’est le cas dans l’ordre du jour d’une Communauté contemplative). L’interruption naturelle, qui suit dans la journée, est à la fin de la matinée. Aussi un office de midi répond-il à cette structure naturelle. None, d’autre part, ne paraît pas correspondre à quoi que ce soit dans la journée normale de la plupart des Communautés. La requête naturelle suivante est celle d’un office du soir avant le souper. Si l’on ajoute la prière du soir à Complies immédiatement avant le coucher, cela donnerait comme structure un office le matin, à midi et le soir, avec Complies à la fin de la journée, quatre offices en tout. Je ne songe pas ici aux Communautés cloîtrées, mais ne serait-ce pas pour la plupart des autres un ordre du jour préférable et qui les aiderait à rendre la célébration de l’Office moins mécanique et à lui donner plus de sens ?

b) En second lieu, puisque nous savons tous que hâte et précipitation sont la mort de la prière, nous serait-il possible d’améliorer la qualité de notre récitation de l’Office divin en y introduisant des pauses pour une prière silencieuse ? Comme beaucoup d’entre vous le savent, cela a été fait, avec d’excellents résultats, par la Communauté de Taizé. Le Frère Charles-Eugène, le secrétaire du Prieur, décrit ainsi leur façon de réciter l’Office :

« Des instants d’adoration silencieuse sont prévus à quatre moments de l’Office :

  1. Nous n’entrons pas en procession à l’Office. Chaque frère peut donc se rendre à l’église cinq, dix, vingt ou trente minutes avant l’heure, pour être dans la prière silencieuse. On peut dire que, pour l’ensemble des frères, il faut une raison très précise pour arriver à l’heure exacte du début de l’Office. Nous aimons en effet ce moment de silence préparant à la prière.
  1. Après le répons bref qui suit la ou les lectures bibliques, un long silence de quatre ou cinq minutes est maintenu, à la fois pour méditer la Parole qui vient d’être lue et pour se préparer à la prière qui va suivre, ou pour simplement se tenir devant Dieu dans le silence.
  1. Un bref silence est maintenu également après la litanie et avant l’oraison propre, en quelque sorte pour donner une respiration à la prière.
  1. Enfin, après la bénédiction donnée par le Prieur, et avant la sortie en procession, nous restons plusieurs minutes à genoux à nos places. » [7]

Dans un article intitulé Vers une Liturgie plus priante, Dom Louis Leloir, moine de l’abbaye de Clervaux, mentionne des précédents de vieille date de cette pratique et décrit comment elle est en train d’être réintroduite en diverses Communautés. Après avoir cité la lettre décrivant la pratique de Taizé, il continue :

« Plus récemment, au noviciat général des Dames de Nazareth à Voisenon (Melun), j’ai vu le même système pratiqué après chaque psaume et la reprise de l’antienne, aux trois seules heures que les novices récitent en commun (Laudes, Vêpres, Complies) ; les résultats de cette initiative semblaient excellents... L’on peut croire que, si à divers moments de l’Office divin, nous pouvions, durant deux ou trois minutes, reprendre, assis, quelques pensées des psaumes que nous récitons, ou nous recueillir dans un regard très simple sur le mystère du jour, la psalmodie serait bien plus attentive et joyeuse. Ces pauses ne peuvent avoir la profondeur d’une oraison solitaire, longue et continue ; elles ne la remplacent pas et n’en dispensent pas ; elles participent néanmoins à son bienfait...
Au Bouveret, en Suisse..., une pause silencieuse de plusieurs minutes est prévue entre chaque nocturne, et le chant est ralenti à chaque Gloria Patri, à la manière des Chartreux, ainsi que pour les doxologies des hymnes syllabiques. Les Pères du Bouveret disent que cette méthode vaut à leur prière chantée un rythme intérieur bien plus profond. »

Ceci pourrait-il faire l’objet d’expériences dans nos Communautés anglicanes ?

c) L’obligation de réciter l’Office en privé, en cas d’absence du chœur, ne devrait-elle pas être reconsidérée ? Les solutions de remplacement en usage à présent donnent-elles satisfaction ?

d) La majorité, si pas la totalité, des dévotions et litanies surajoutées, qui se sont accumulées à la fin des Offices dans la plupart des Communautés, ne devrait-elle pas être entièrement abolie ? Si cette mesure est trop drastique, ne faudrait-il pas un impitoyable élagage ? C’est l’Office lui-même qui est notre prière, porteur de toutes nos intentions. Point n’est besoin d’ajouter d’autres dévotions et de nuire ainsi inévitablement à l’Office lui-même.

2. La prière personnelle

Je voudrais maintenant dire deux mots du rapport entre la prière liturgique communautaire et la prière individuelle personnelle. Aux temps anciens, elles se compénétraient beaucoup plus que maintenant : il y avait de longues pauses de silence pendant la récitation des psaumes, et, comme l’on n’avait que peu d’exemplaires de la Bible, c’est à peine si on l’entendait lire en dehors du chœur et du réfectoire. La seule chose peut-être qui, dans la pratique actuelle, pourrait le plus contribuer à approfondir notre vie de prière serait d’essayer de retrouver l’habitude de donner à toute prière liturgique la qualité intérieure de la prière personnelle en ce qu’elle a de meilleur. Car c’est la qualité et non la quantité qui compte dans la prière. Comme Jean Cassien l’écrit des Pères du Désert : « Ils n’ont cure du nombre de versets, mais de l’intelligence des paroles... Ils trouvent qu’il vaut mieux chanter dix versets avec le soin convenable que de réciter le psaume entier d’un esprit vagabond [8]. » Ou, ainsi que l’a dit Évagre, peu auparavant : « Mieux vaut un seul mot dans l’intimité qu’un millier venant de loin. »

Mais cet approfondissement de notre prière liturgique doit aller de pair avec une paisible persévérance dans la prière personnelle extra-liturgique. Je cite à nouveau l’article de Dom Leloir :

« Il est certain qu’on peut arriver aux plus hauts degrés de contemplation dans la prière chorale, mais il est tout aussi certain qu’on y arrive beaucoup plus sûrement et aisément, lorsqu’on a l’habitude de se préparer à l’Office ou de le prolonger chaque jour par une généreuse mesure de prière intérieure. La qualité de notre participation à l’Office divin dépend de l’intensité de notre vie spirituelle, et l’oraison est l’un des grands aliments de cette vie. »

J’ajoute quatre remarques au sujet de la demi-heure, de l’heure ou de tout autre temps de prière silencieuse, personnelle, à laquelle nous sommes tous tenus par la Règle.

a) Nombreux sont les signes révélant que la méthode de prière à laquelle les chrétiens du XXe siècle sont de plus en plus attirés est la prière simplifiée, dépourvue d’images, fondamentalement contemplative. C’est la prière que le P. Augustin Baker décrit comme la « paisible prière affective du cœur seul », dans laquelle ceux qui cherchent à prier ainsi, dit-il, « s’appliquent à Dieu immédiatement et sans le moyen d’images ou de créatures, afin de chercher à s’unir à lui par les puissances de leur âme, spécialement par la plus noble, la volonté ». Nous savons tous dans quelles difficultés nous nous embarquons de nos jours lorsque nous nous concentrons trop sur des images de Dieu, et nous savons tous quelle cause de distractions ce peut être lorsque nous essayons de trop penser, de trop raisonner quand nous essayons de prier. Comme l’actuel archevêque de Cantorbéry l’a dit à une rencontre de directeurs de retraites, à Oxford, il y a deux ans :

« Je pense que, dans notre tradition religieuse en ce pays, nous avons longtemps souffert d’une sorte de renversement des faits et des valeurs authentiques. Trop longtemps une sorte de tradition a prévalu, selon laquelle la prière mentale selon un genre bien ordonné, par exemple, celui qui caractérise la méditation en trois points, serait pour tous les chrétiens, tandis que la prière contemplative serait chose tout à fait spéciale, réservée à des personnes déjà avancées, qu’on nomme mystiques, mais inaccessible aux chrétiens ordinaires.
Or, je pense que c’est le contraire de la vérité. La prière mentale peut fort vraisemblablement requérir un certain degré d’adresse de l’esprit pour son accomplissement. Mais la contemplation qui désire Dieu et jouit de ces lueurs de Dieu que, en sa bonté, il nous donne en ce monde, cela est pour tous... Ne faisons pas de la prière une pure réflexion intellectuelle sur Dieu, au lieu de sortir de nous-mêmes vers lui, affamés, assoiffés et avides. »

b) Ma deuxième remarque est pour vous rappeler que l’enseignement selon lequel la prière contemplative est pour tous, et pas uniquement pour un petit nombre d’âmes choisies, est l’enseignement pré-tridentin traditionnel de tous les grands auteurs spirituels à partir de saint Grégoire le Grand. Ainsi, par exemple, le P. Cuthbert, un Capucin anglais, écrit-il dans son introduction à la traduction de Stanbrook de l’Abécédaire spirituel du Frère Francisco de Ossuna :

« La prière contemplative est communément regardée comme la prière d’une petite élite, un domaine dans lequel il serait présomptueux pour les chrétiens ordinaires de chercher à pénétrer. La plupart cependant ont en fait une aptitude pour la prière contemplative, mais ils n’arrivent pas à la développer, soit par paresse, soit par manque d’encouragement ou de direction de la part de ceux à la conduite desquels ils se remettent... La prière contemplative n’est pas la propriété exclusive des Communautés religieuses contemplatives. »

c) Il suit de là que nous devons quelque peu réviser notre distinction trop rigide entre les Communautés contemplatives cloîtrées et toutes les autres Communautés religieuses. L’on aura toujours besoin des premières et il y aura toujours une diversité d’accent entre les différentes Communautés, mais un fait demeure : comme les Bénédictins l’ont toujours enseigné, nous n’avons pas à imaginer les deux genres de vie comme vécus de façon entièrement séparée par des Communautés différentes. Ils sont à combiner de diverses façons dans la vie de chaque Communauté et dans la vie de chaque religieux en particulier. Comme le dit le P. Augustin Baker :

« Il ne faut pas nous imaginer chaque âme comme étant, par tempérament, entièrement et absolument contemplative ou active, car, au contraire, la plupart ont un penchant mêlé qui se situe entre les deux et participent quelque peu de chacun dans une mesure variable. »

d) Aussi et enfin, dans nos noviciats, nous devrions viser à former nos novices à une spiritualité fondamentalement « contemplative », car, si étrange que cela puisse paraître, ce genre de prière est beaucoup plus vraisemblablement propre à résister aux vicissitudes d’une vie fort occupée dans un apostolat actif que celui qui est basé sur les systèmes beaucoup plus compliqués de prière mentale de la période de la Contre-Réforme. Dans un article intéressant, le P. John Dalrymple plaide pour ce genre de formation des séminaristes à la prière, en se basant sur ce que leur vie spirituelle aura beaucoup plus de chances de résister à toute l’activité débordante d’une vie de paroisse après leur ordination :

« La raison de ceci, je suppose, est que celui qui a atteint le stade contemplatif dans la prière, a passé par la crise de la vie spirituelle que saint Jean de la Croix a appelée la nuit des sens, qui a pour objet de libérer l’homme de la dépendance à l’égard des sens et de le mettre à même de prier et de mener une vie spirituelle sans l’aide d’aucune consolation ou sentiment de joie. Un tel homme s’est vu requis de prier sans aucun soutien sensible, et, c’est là l’important, il a persévéré. Il s’est trouvé confronté avec ce moment de la vie spirituelle où l’on ne trouve aucune joie, aucune aide, aucun sens à prier, et où l’on est sérieusement tenté de tout abandonner pour quelque chose de ‘plus utile’. Il a dû faire face à cette crise pendant des semaines, des mois, des années même, et il a répondu en poursuivant sa prière, si sèche et dépourvue de sens qu’elle lui ait semblé. La récompense de sa fidélité en cette ‘nuit’ est précisément le don de la prière contemplative, qui n’est rien d’autre qu’une prière à un niveau plus profond que celui des sens. A travers de longs jours et semaines de ce néant et de ce quasi-désespoir, il a persévéré, et le résultat est que la prière, la prière nue sans mots ou idées, a été incrustée dans tout son être et ne le quittera jamais, à moins qu’il ne l’expulse. »

Et il conclut :

« Ceci, de l’aveu général, va à l’encontre de la formation traditionnelle donnée dans le passé dans les séminaires, dans laquelle l’on a toujours mis l’accent sur une spiritualité de méditation... Mais les temps sont en train de changer et la spiritualité plutôt compartimentée de la période post-tridentine qui tendait à diviser la vie spirituelle en active et contemplative, a cédé le pas à une vue plus unifiée ; l’on est d’accord pour dire maintenant qu’il n’y a pas deux types de vie chrétienne, le type actif et le type contemplatif..., mais une seule voie, dont le but, ouvert à tous, est ce que l’on pourrait appeler ou la contemplation active ou l’action contemplative. »

College of the Resurrection
Mirfield (Yorskshire)
Angleterre.

[1Le mot Communauté est, dans les Églises anglicanes, l’équivalent de notre Institut (N. d. l. R.).

[2En cet endroit, le P. Bishop donne des chiffres sur la baisse du nombre des vocations dans les Communautés, tant anglicanes que catholiques. Ainsi, une enquête fut faite, en 1965, auprès des 45 Communautés féminines anglicanes ayant leur maison mère en Angleterre ; 37 d’entre elles ont fourni des réponses, qui font apparaître une baisse de presque 10 % dans leurs effectifs depuis 1939. Mais, dans les Églises anglicanes aussi, il y a des exceptions. Certaines Communautés croissent au même rythme que d’autres diminuent ; elles se consacrent pour la plupart à l’enseignement, au soin des malades, notamment aux missions, à l’évangélisation. L’une d’elles compte 77 membres de plus qu’en 1939 et a ouvert, depuis la guerre, 18 œuvres nouvelles en divers coins du monde.

[3R. M. Benson, S. S. J. E., Instructions on the Religious Life, p. 88.

[4Il s’agit d’une expérience de vie en commun tentée à l’abbaye bénédictine catholique de Downside, en 1965, entre une cinquantaine de religieux représentant toutes les communautés anglicanes, sauf une, et des membres d’Ordres catholiques venus de divers pays. Ils ont traité le thème La vie religieuse aujourd’hui (cf. Irenikon, 1965, 221) (N. d. l. R.).

[5D. Bonhoeffer, Letters from Prison, p. 145 ; trad. franç. Résistance et soumission. Lettres et notes de captivité, Genève, 1963, p. 145.

[6Ibid., p. 163 ; trad. franç., p. 162.

[7Lettre du 8 mai 1963, à Dom L. O. S. B., citée par lui dans dans 1963, 1032-1033 ; trad. anglaise dans Mount Saviour Monastery, Pine City, New York (U. S. A.), n. 3, 1965, III.

[8Institutions, 2, 11.

Mots-clés

Dans le même numéro