Comment peut-on, en se tenant dans les Écritures, se trouver ainsi au plus près de l’actualité la plus politique, au sens noble du terme ? Voici un ouvrage très mûri, de part en part biblique (on y décrypte tous les épisodes connus, et d’autres, jusqu’aux évangiles, à Paul et à l’Apocalypse), qui offre à chaque page des étincelles de la rencontre des textes du Livre avec les préoccupations des hommes de ce temps. Quand il est lu avec cette ampleur et cette exactitude, le Livre révèle l’impuissante toute-puissance de Dieu, sa persévérance à faire de tous des fils d’Adam, à partir de sa prévenance pour Abraham puis Israël, etc., en sorte que la réalité du « pour l’autre », déjà au principe de la création, constitue la matrice de toute relation édifiant un être en humanité (corrélat de la relation vraie avec Dieu) et implique aussi que le christianisme ne peut se penser hors d’Israël ou se substituer à lui : « à la racine de l’identité chrétienne, il y a un autre… source de son être. Voilà qui devrait… faire (du chrétien) un expert en intelligence et en pratique de l’altérité » (p. 78-79). Telle est la thèse, reprise dans le titre de ces pages, écrites dans une langue magnifique, qui nous font circuler longuement dans le massif du Premier Testament (loin des timidités de bien des liturgies dominicales, p. 132). Oui, les chrétiens, insiste le Nouveau Testament, doivent se reconnaître « altérés » par cet autre sur lequel ils sont greffés (Israël, l’élu) et par lequel ils sont à jamais devancés : la rencontre de l’autre est bien au principe de leur existence (p. 142). Jésus n’est-il pas en personne, comme le titre le chapitre 8, le salut sans frontières, avec ses « fréquentations problématiques » (Zachée, Matthieu…) ou même « équivoques » (celles des femmes alors discriminées), et des « gens de l’extérieur » (les païens) jusqu’à la passion ? Alors, nous, « chrétiens au temps de la sécularisation » (chap. 9), avons à consentir – plutôt que de nous enfermer dans des ghettos identitaires – à ce que notre temps soit « a-religieux », mais pas pour autant abandonné de Dieu, en Occident post-chrétien : « comment renouveler laïquement […] l’interprétation des notions de repentance, de foi, de justification, de nouvelle naissance, de sanctification » (p. 184), sinon en refondant la vie de l’Église par le recentrement sur la miséricorde (« rien qui ne soit sauvable puisque tout est sauvé dans le Christ ») et la fraternité (car le christianisme est humanitaire, théologiquement) (p. 185-203) ? Autrement dit, c’est l’injonction du livre d’Isaïe : « Élargis l’espace de ta tente » (Is 54), qui doit – comme le demandait, par le même refrain, le récent Document synodal – éclairer nos attitudes, à rebours de toute tentation de se constituer en îlots séparés du monde extérieur (p. 213). Autrement dit encore, « c’est celui qui aura eu égard à la chair de l’autre en souffrance qui sera reconnu, au jour final, comme appartenant à Dieu » (p. 215). Finalement, c’est la fonction critique de la Bible de faire la vérité « en mettant au jour ce qui fait précisément obstacle à la relation dans nos cultures post-modernes […] et débusque les idoles religieuses, figures perverties de Dieu ou figures de piété qui sacrifient à une sacralité dont l’Évangile libère l’homme (p. 227-228).
On pourrait interroger l’audace de certains développements sur les ministères féminins ou encore, l’indication que le titre d’« Église-épouse » soit devenu énigmatique et incompréhensible (vu, c’est trop clair, ses dévoiements, p. 219), il reste que cet ouvrage offre une sorte de remise à niveau de notre culture biblique, nécessaire et inspirante.
Desclée de Brouwer, Paris, mai 2025
240 pages · 19,00 EUR
Dimensions : 13 x 20,5 cm
ISBN : 9782220098968