Le projet est audacieux : retracer l’itinéraire théologique d’un auteur aussi prolixe que W. Kasper et tenter de manifester le principe unificateur de sa théologie dans le paradigme de la vérité dans l’amour. À en croire Kasper lui-même dans la préface, l’entreprise est réussie. Elle est pourtant périlleuse.
Pour mener à bien son projet, Jean-Emmanuel Garreau procède méthodiquement. Il choisit tout d’abord de se concentrer sur un des axes principaux de la théologie de son auteur, à savoir la christologie qui se déploie en sotériologie. Il s’agit en premier lieu de retracer un itinéraire, ce qui implique de prendre en compte l’histoire du théologien et de la théologie. En cela, l’auteur honore le Cardinal allemand qui a cherché tout au long de sa carrière à fonder une théologie qui prenne en compte le caractère historique de la révélation et de l’énoncé théologique sans jamais renoncer à une forme d’universalité dans la pensée. Mais l’organisation du propos ne sera pas tant chronologique que thématique. Ici, le lecteur qui n’est pas rompu à la pensée de Kasper éprouve un certain vertige.
Fort heureusement, les différentes thématiques sont déployées avec pertinence. Un théologien étant toujours ancré dans un contexte, comme Kasper lui-même le rappelle dans son ouvrage L’Église Catholique, Garreau s’emploie en 1er lieu à situer le contexte ecclésial dans lequel va se déployer la théologie de Kasper (Chapitre 1). Il pose dès l’abord une pierre milliaire héritée de l’école de Tübingen avec la Tradition.
Si l’on sait bien l’importance que Kasper donne à la Tradition comme acte du Christ, on connaît moins les fondements de cette théologie que l’auteur va faire découvrir. Malheureusement, le lecteur est trop peu guidé dans ce chapitre central et, finalement, ce nœud de la thèse de Garreau est plus affirmé que démontré au sens propre du terme, et c’est bien dommage.
Sur ce fondement posé de la vérité dans l’amour comme paradigme de la théologie kaspérienne, l’auteur atteint ce qu’il voulait étudier, à savoir la christologie. Comme la somme Jésus le Christ est bien connue on se sent ici plus à l’aise et l’étude de Jésus comme Paradosis en personne montre toute sa pertinence. L’acte de paradosis du Christ permet de faire le lien entre la tradition vivante et le mystère du salut offert en Jésus.
Voilà bien ce à quoi devait aboutir cet itinéraire : revisiter le salut en Jésus Christ, la miséricorde en personne. Et Jean-Emmanuel Garreau ose dans ce chapitre revisiter les différents éléments de la théologie du salut qui sont, il faut bien le reconnaître, comme autant d’apories pour nos contemporains.
En refermant ce livre, le lecteur reprend son souffle. L’entreprise est impressionnante par la connaissance de son théologien et de ses sources. La traversée est à la fois longue et dense. On est plongé dans le foisonnement de la pensée tant de Kasper que de l’auteur de l’ouvrage. Jusqu’au vertige. On aurait aimé parfois plus de structuration dans le propos, de définition des concepts et de pédagogie. Mais ce qui étonne, à la fin c’est le peu de prise de recul et de questionnement que Jean-Emmanuel Garreau adresse à son auteur. On aurait aimé quelques questions critiques qui ne viennent pratiquement pas même si elles sont annoncées. Toujours est-il que ces pages stimulent la pensée, particulièrement en christologie et en théologie fondamentale. Deux disciplines qui constituent les bornes de l’itinéraire que l’auteur a voulu nous faire parcourir.
Collection Cogitatio Fidei
Éditions du Cerf, Paris, février 2023
508 pages · 29,00 EUR
Dimensions : 13,5 x 21 cm
ISBN : 9782204154321