Derrière ce titre inutilement accrocheur, l’intéressante biographie d’un prêtre orthodoxe marseillais, à l’itinéraire romanesque et à la foi éclatante, contée par l’arrière-petite-fille du grand théologien Vladimir Lossky, elle-même théologienne et déjà auteur d’une remarquable biographie d’Élisabeth Behr-Siegel (Cerf, 2007). Le P. Cyrille Argenti – baptisé Pandélis Leonidas – est né dans une famille de négociants grecs, contraints de fuir leur île de Chios sous occupation ottomane, pour s’installer à Marseille. Décidant de « miser sur Dieu » (p. 25) dès son adolescence, il conforte son choix à travers l’épreuve de la maladie, puis des études brillantes à Oxford lors desquelles il est bouleversé par le récit évangélique de la découverte du tombeau vide. Revenu en France au début de la guerre, il entre en résistance – ce qui lui vaudra d’être reconnu en 1990 « juste parmi les nations » – et rejoint le maquis du Vercors ; arrêté et évadé dans des conditions rocambolesques, il se sent « porté par Dieu » (p. 42) et, à la libération, décide de devenir moine prêtre – et non prêtre marié, comme le permet l’Église orthodoxe. Il entreprend à cet effet des études de théologie, à l’Institut Saint-Serge de Paris, puis en Grèce où il est ordonné. Mais c’est à Marseille qu’il revient en 1950 pour exercer son ministère. Vont suivre 45 années intenses d’apostolat : catéchèses en français et camp de vacances pour les enfants qui donneront naissance à un mouvement de jeunesse ; fondation d’une maison de retraite pour les émigrés grecs ; visites dans les prisons et les hôpitaux ; présence auprès des prostituées et des sans-abri, parfois hébergés sous la coupole de son église… La plupart de ses paroissiens ne comprenant plus le grec de la liturgie, la question de la francophonie va se poser à lui dès le début de son ministère et se transformer en une bataille menée pendant de longues années ; combat difficile pour inculturer l’orthodoxie en France, ce qui s’apparente pour certains à une trahison, alors qu’il est pour lui essentiel de distinguer la foi dans son expression liturgique, des habitudes ou traditions culturelles. Mais combat fécond qui lui permet de multiples contacts avec des orthodoxes d’origine russe aux prises avec le même besoin d’évolution et fera naître la « Fraternité orthodoxe en Europe occidentale ». Sa tâche de pasteur s’articule dès lors avec sa participation à de nombreux congrès, son rôle de conférencier et de rédacteur de manuels de catéchèse. Il s’engage aussi dans le dialogue œcuménique en participant aux assemblées mondiales du COE (Conseil œcuménique des Églises) et en étant membre, dans les années 70, de la commission théologique « Foi et constitution ». Il s’implique, à Marseille, dans la création d’une radio œcuménique, dans le dialogue interreligieux avec « Marseille Espérance », comme vice-président de l’ACAT, et dans une multitude de relations et de réalisations, comme la création d’une nouvelle paroisse francophone dédiée à saint Irénée.
Si l’auteur ne cache pas les difficultés relationnelles avec les autres prêtres et son évêque, que lui vaut son fort tempérament et sa ténacité, ni le désordre instauré parfois par son activité diverse et imprévisible et ses prises de position fermes, le ton reste respectueux, voire hagiographique ; et on aurait aimé entendre des témoignages plus divers que les hommages qui lui sont rendus et lire des analyses plus objectives de son action. Il reste qu’il est passionnant de voir comment tente de se définir et se structurer une orthodoxie « à la française », désirant à la fois demeurer liée au patriarcat de Constantinople et affirmer sa spécificité dans sa manière de dire et de célébrer sa foi. La question reste d’une actualité brûlante, même si c’est plutôt par rapport à Moscou qu’elle se pose aujourd’hui.
Collection Voix de l'orthodoxie
Salvator, Paris, août 2024
208 pages · 20,00 EUR
Dimensions : 14 x 21 cm
ISBN : 9782706727405