Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Sept jours au désert

Daniel Duigou

« La pièce manquante ». Si j’osais, c’est ainsi que je rebaptiserais le petit livre que Daniel Duigou, que l’on connaît comme « Journaliste, psy et prêtre » [1], vient de publier. « La pièce manquante, c’est le désir de Dieu. Pas le Dieu de notre imaginaire que nous projetons sur le grand écran de notre vie pour nous rassurer ou pour nous faire peur. Non. La pièce manquante, c’est celle qui nous ouvre à l’énigme de la vie pour que sans cesse, nous soyons à la recherche de notre liberté » (p. 176). Quand Olivier écrit ces lignes à l’attention de Claire, le jour de son départ, on est déjà tout au bout du livre, tout au bout de ces dialogues à deux, qui font la trame du récit, et que l’on suit volontiers – sans jamais y croire tout à fait. Mais est-ce l’essentiel ?

Parler du réel par le moyen de la fiction

L’auteur a fait le choix de la fiction – il s’en explique dans la postface – « pour trouver une liberté permettant de se situer au plus près d’un réel qui semble en permanence nous échapper », pour « développer au mieux la redoutable question du sens de l’existence. (...) Autrement dit, la fiction venait remplacer la pièce manquante à mon désir d’écrire à nouveau » (p. 190). La « pièce manquante » est donc à la fois l’outil et l’œuvre, le chemin et l’aboutissement, signalant ainsi que, d’une certaine manière, c’est dans ce lien mystérieux que la « redoutable question du sens de l’existence » peut seulement s’éclairer...

La fiction, franchement, on n’y « croit » pas. Et de fait le livre n’est pas fait pour cela : pas d’intrigue, pas de suspense et surtout, si peu de distance avec le réel, que le réel s’impose à la fiction. En même temps, la « liberté » que visait l’auteur demeure, avec cette sorte de légèreté qu’offre le fait de raconter le réel sans se trouver obligé par ses contours... Malgré le petit goût artificiel qui, personnellement, ne m’a pas lâchée pendant la lecture, on peut jouer le jeu et suivre Olivier et Claire à travers les 5 étapes de leur dialogue : le désir de vivre ; la rencontre de l’autre ; la subversion ; la prise de risque ; la parole créatrice... « Un parcours qui nous engage, vous et moi, dans une interpellation de notre vie » (p. 25). Un chemin de naissance, par la parole échangée autant que par la Parole écoutée.

La Parole et les paroles

C’est l’une des choses qui frappe dans cet ouvrage : la place de l’Écriture. Il vaudrait mieux dire de la « Parole » car les textes bibliques, qu’Olivier choisit en lien avec le thème de chaque journée, sont à la fois proclamés (à la prière du matin) et longuement dialogués, lors des rencontres quotidiennes entre les deux protagonistes de l’histoire : le prêtre, retiré dans une kasbah aux portes du désert marocain, après une expérience pastorale douloureuse (cf. p. 113-120 [2]), et la carmélite, que ses interrogations ont poussée à sortir de la clôture pour vivre « Sept jours au désert », en compagnie de son ancien professeur de communication. Les paroles se posent sur la Parole. La Parole porte et supporte les paroles.

C’est une certitude pour Olivier : il y a « urgence » à se livrer à « cet exercice d’interprétation et de réinterprétation des textes bibliques » (p. 39). Il y a urgence à prendre sa place au sein des « peuples de l’interprétation » (p. 73), que sont, au même titre, les juifs et les chrétiens. L’Écriture interprète l’existence, pour peu qu’on l’écoute vraiment. Le dialogue entre Olivier et Claire le met concrètement en scène en même temps qu’il invite le lecteur à y prendre part. L’Écriture porte en elle l’exigence du dialogue. Avec Dieu, bien sûr. Mais pas seulement. Si personne ne parle (et ne se parle) à partir de la Parole, la Parole devra se taire... « C’est dans le dialogue que nous pouvons vérifier de quelle logique procède notre parole » (p. 93). La logique divine est toujours celle de la rencontre, comme aussi celle d’une subversion telle que l’Évangile seul peut en offrir la clé.

Perdre son chemin pour le trouver

La subversion (située au sommet du parcours que vivent Claire et Olivier) est un puissant et dangereux moteur, dont l’issue du récit permet de vérifier la terrible efficacité : « À mon retour en France, j’ai demandé l’exclaustration du Carmel » (p. 180), écrit Claire, « un an après ». Nous y voilà : ce livre présenterait-il comme idéal le fait de rompre ses vœux religieux ? De fait, Olivier ne cache pas sa position : pour lui, il n’est plus possible de prononcer des « vœux perpétuels », car « l’engagement à vie ne tient plus dans notre société où tout change de plus en plus vite. Reste l’exception, mais qui n’est pas la norme » (p. 146). Il faudrait discuter de cela, évidemment. Que se passe-t-il quand la liberté humaine choisit d’entrer en alliance « pour toujours » avec Dieu, plus encore quand cette alliance prend forme sacramentelle (mariage, ordination) ? Ou bien ces alliances ne sont-elles plus du tout pensables, vivables, d’après Olivier ? Olivier, c’est Olivier ; mais qu’en dirait Daniel, qui n’est jamais très loin derrière lui ? La question reste ouverte.

Pour autant, il n’y a pas d’apologie de la rupture, pas pour elle-même en tous les cas, mais plutôt la découverte progressive – par le lecteur et par Claire – qu’il s’agit bel et bien, par fidélité à ce Dieu qui appelle, de prendre le risque de visiter ses propres blessures, d’affronter ses incohérences ou compromis, et ce quel qu’en soit le prix. Parce que Dieu ne se trouve pas ailleurs que dans ce risque-là. « Perdre son chemin, c’est la liberté de le trouver » (p. 91). En ce sens, la sortie du couvent, littérale dans la vie de Claire, offre l’image de toutes ces « sorties » que le Seigneur invite à vivre ceux qui le suivent. Les raisons pour lesquelles on a rejoint telle forme de vie consacrée ne sont probablement pas celles qui font qu’on y reste aujourd’hui. Mais Dieu fasse que, par-delà quelques « sorties » qu’il faut oser découvrir, les secondes soient beaucoup plus solides, beaucoup plus spirituelles, beaucoup plus extraordinaires que les premières...

Homme et femme en Église

Un homme et une femme. Sans être absente du récit, la question de la séduction (entre Claire et Olivier) n’est pas le cœur de l’ouvrage : il s’agit plutôt de découvrir ce que peut être une relation partagée à l’écoute du Dieu qui vient apporter vie et liberté, en abondance, comme une eau miraculeuse dans le désert. Comme une image bienfaisante et consolante de l’Église, dans sa vraie condition de liberté, quand « il n’y a plus ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus » (Ga 3,28). Une Église au-delà des blessures et des divisions, du cléricalisme et de toutes les formes de mépris ou de défiance à l’égard des femmes.

Les « Sept jours au désert » célèbrent et donnent à voir cette Église-là. Non seulement dans le face à face entre Olivier et Claire, mais encore dans la présence discrète et douce de Fati, la cuisinière qui nourrit les faims au long des jours, dans un parfum de menthe et d’olives, de son mari, Mohamed, qui veille à la bonne « économie » de la kasbah, et, surtout, de ce groupe de jeunes qui surgit brusquement à la fin du récit (suscitant d’abord la colère de Claire, soudainement privée de son intimité avec Olivier), telle une progéniture inattendue, ces « enfants » que Dieu donne à qui se reçoit véritablement de lui, avec qui l’on peut partager une « eucharistie » (plus symbolique que sacramentelle), ouverte même aux amis musulmans (p. 172-174). Une Église du dialogue et de la réconciliation, voilà ce qu’Olivier et Claire mettent en scène – et c’est une heureuse apparition en ces temps que nous connaissons.

C’est donc un livre sur l’Église, finalement. Une Église dialogale (on pourrait dire, et ce serait la même chose, synodale), qui se ressource, comme en une palmeraie, dans l’Évangile qu’elle proclame et partage. Le face à face entre Olivier et Claire est tout sauf intimiste ou enfermant : le monde s’y invite et l’Église y paraît, avec toutes ses questions et ses épreuves. Comme lors d’un rendez-vous décisif, un « Kairos », après que tous les repères ont volé en éclats, l’Église « se trouve arrivée, selon la métaphore du matelassier et de son aiguille – métaphore utilisée par Lacan –, à son point de “capiton”, l’écoute. L’écoute de l’autre. Celle qui se situe au niveau le plus fondamental car elle lui donne une raison de vivre. L’écoute de la détresse de chaque personne face à son désir de vivre la vie telle qu’elle se découvre dans sa nouveauté. Alors en s’engageant dans ce nouveau paradigme, l’institution Église se convertira en retournant à l’essentiel de sa vocation, l’Évangile des pauvres, les pauvres de cœur » (p. 147).

L’écoute de l’autre ouvre à la vie. Si l’on veut bien prêter l’oreille à leurs échanges, Olivier et Claire, l’homme et la femme qui se parlent et osent briser leurs carcans, nous emmènent jusque-là. Là où paraît l’Évangile, mystère de pauvreté. Là où, comme en l’étable de Bethléem, l’Église se reçoit le plus authentiquement de l’Incarnation. Là où la « pièce manquante » de notre désir du Dieu qui rend libre est toujours déjà retrouvée.

[1Selon le titre de son premier ouvrage, paru aux Presses de la Renaissance en mars 2005.

[2Ici la fiction est clairement débordée par le réel et l’on découvre une intéressante relecture, du point de vue de l’auteur, de la difficile expérience de la paroisse Saint-Merry, à Paris.

Salvator, Paris, octobre 2021

190 pages · 19,00 €

Dimensions : 14 x 21 cm

ISBN : 9782706721625

9782706721625

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