Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Recevoir pour donner

Relancer la dynamique du don au travail

Pascal Ide Bénédicte de Peyrelongue Anouk Grevin Jean-Didier Moneyron

J’ai lu ce livre à partir du point de vue de la vie consacrée. Bien sûr, il s’agit de la « dynamique du don au travail », comme le dit clairement le sous-titre, mais on s’accordera sur le fait que, d’une part, la thématique du don vibre sur une fréquence proche de celle de la vie consacrée et que, d’autre part, beaucoup de communautés actuelles souffrent de diverses « maladies » du don : épuisement de certains membres, frustration d’autres, ingratitude, burn out... Il n’est que de jeter un œil aux nombreuses publications récentes de personnes ayant quitté la vie religieuse. On y parle souvent d’abus, certes, mais aussi de ces épuisements et de ces frustrations, beaucoup plus discrets et quotidiens mais pas moins mortifères, qu’on devrait apprendre à éviter.

Or ce sont exactement ces symptômes auxquels s’intéresse l’ouvrage. Il suffit de parcourir les cinq cas concrets, présentés dans le chapitre III (p. 53) pour se convaincre de l’intérêt de l’analogie entre les maladies du don au travail et les difficultés rencontrées en ce domaine dans les communautés de vie consacrée. Penser par analogie, c’est, d’une certaine manière, consentir à un détour, à un « pas de côté », pour exploiter ce qui, à partir d’un autre cadre, pourrait aider à aborder autrement les problématiques qui nous intéressent. Gageons donc qu’un détour par la problématique du « don au travail » pourrait s’avérer fécond et aider à rencontrer ce qui, dans bien des communautés, résonne comme un appel à vivre mieux, plus à l’écoute les uns des autres et, ensemble, de l’Esprit qui est le don de Dieu.

Deux préalables

Il faut, pour commencer, s’accorder sur deux préalables clairement établis par les auteurs. Premièrement, « l’homme est incliné à donner et à se donner (...). Cette inclination enracinée en lui ne s’efface jamais totalement parce qu’elle exprime une part de sa liberté d’agir » (p. 24). Le cœur humain trouve-t-il jamais son repos tant qu’il ne sait où, comment et à qui donner et se donner ? Il y a là une potentialité immense qui, une fois déployée dans un cadre « collectif » (au travail ou en communauté) peut – et d’une certaine manière doit, ou devrait – devenir une véritable puissance de vie partagée.

Second préalable : le don n’est pas une réalité figée ou autonome, mais une dynamique : un « cycle » dirait M. Mauss, dont le très classique cycle ternaire – donner, recevoir, rendre – continue d’inspirer la réflexion en ce domaine (cf. p. 27-29). Sans cette dynamique, sans cette inscription dans un cycle, le don s’épuise, se tarit, se fige et finit par disparaître tout à fait. Il serait donc vain de prôner les mérites du don, d’en vanter les effets ou la vertu, si les autres pôles du cycle, autrement dit les personnes qui sont ou devraient être concernées par ce don, ne sont pas consciemment engagées dans une dynamique partagée.

Recevoir est premier

Allons maintenant à la pointe de l’ouvrage ; elle se laisse deviner dans son titre : Recevoir pour donner. Sans être contesté, le schéma ternaire de Mauss dont on a parlé plus haut est doublement revisité.

Il est d’abord complété, dans ce qui semble être une quatrième position, par un « recevoir » dont l’effectivité conditionne la relance du don. Pour le dire plus simplement : iI faut que celui qui donne accepte de recevoir, et que celui qui reçoit accepte de donner. Ainsi seulement vivra et se déploiera le cycle du don, capable de s’étendre, à partir du duo initial donneur/receveur, à d’autres et finalement au « groupe » tout entier.

Second correctif apporté à Mauss : le fait de « recevoir » est premier et conditionne le don, et non l’inverse. C’est donc la dynamique tout entière qui est portée par la capacité de recevoir, dont on peut dire qu’elle fonde la possibilité-même du cycle du don. Bien des dynamiques « vertueuses », prônant une générosité sans bornes et un dévouement absolu, se trouveraient ici questionnées sur leur fondement. Est-il possible et bon de donner à tout prix ? Le don n’est pas toujours porteur de vie, ni pour les autres, ni pour soi-même, montrent les auteurs ; il faut non seulement qu’il puisse être reçu et le soit effectivement, mais encore qu’il procède lui-même d’un « recevoir ». Aucun don n’est absolu, aucun don ne maîtrise sa propre origine.

Je sors ici un instant de l’ouvrage pour poser une question : quid du « sacrifice » ? n’est-il pas plus digne d’un Seigneur qui s’est laissé crucifier que de donner sans rien attendre de retour ? En régime chrétien, et donc humain, il n’existe pas plus de don unilatéral que de valeur absolue du don. Sur ce terrain, Jésus n’est pas un exemple à imiter sans reste, mais le Fils unique du Père qui, parce qu’il reçoit toujours le don de sa filiation divine dans l’Esprit, a pu, d’une manière absolument inimitable, se donner tout entier sans être reçu par les siens (Jn 1,11). La résurrection atteste pour toujours de la réception de ce don par le Père et le relance à l’infini. « Le Père m’aime parce que je donne ma vie, pour ensuite la recevoir à nouveau » (Jn 10,17). Il y a là un cycle proprement divin du don, en lequel les cycles de nos dons humains peuvent contempler leur origine et leur terme, leur forme véritable et ultime, certes, mais qui ne peut, sans reste, être pris pour modèle. Seul « le Fils de l’homme est venu pour donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10,45). Bien des discours idéalistes pourraient trouver ici, dans le don sans mesure et inimitable du Fils à son Père, leur véritable mesure.

Mais retournons au texte. Qu’est-ce au juste que « recevoir » ? Là encore, une vision trop simple ou figée ne rendrait pas compte de ce que l’ouvrage présente comme une dynamique à trois temps : 1. voir, 2. s’approprier, 3. exprimer. « Voir », c’est se rendre attentif au réel, aux personnes, chercher à reconnaître ce qui est en train d’être donné, même maladroitement ; « s’approprier », c’est s’ouvrir consciemment à ce don, accepter de le recevoir ; enfin, « exprimer », c’est montrer à l’autre que son don a de la valeur, est vraiment reçu, bref, faire preuve de gratitude. C’est à ce point, à cette condition, qu’est – ou non – relancé le cycle du don.

Puissance et fragilité du cycle du don

À tout moment, le cycle, puissant et fragile à la fois, peut s’interrompre ou déraper. Un exemple : « si celui à qui on a donné voit le don, mais ne le considère pas comme un don mais comme un dû, s’il ne se l’approprie pas comme un don pour lui, il ne ressentira aucune gratitude et n’éprouvera aucun besoin de l’exprimer ni de rendre » (p. 45). Ce sera alors l’extinction du cycle du don. Le plus souvent, dans la vie consacrée, on voit bien les effets de ces mécanismes lorsqu’ils sont à l’œuvre : personnes blessées, relations abîmées, communautés découragées... Il est plus rare que l’on parvienne à identifier les causes plus profondes de ces dysfonctionnements. On s’en tient à une vision fragmentée des problématiques (telles personnes, tel manque...) alors qu’un « pas de côté » pourrait aider à en percevoir la possible racine commune.

Le quatrième et dernier chapitre – « Dons occultés et crises dans le travail » (p. 121s) – redéploie et synthétise les résultats des « cas » examinés, à l’intérieur d’une problématique de crise. L’intérêt de la crise est (au moins) double : 1. elle agit comme une loupe (tout est alors « écrit » en caractères plus gros) et 2. elle se présente comme un bouquet (les situations se répondent, se complètent, se répètent, si bien qu’on a plus de chances d’apercevoir les « modèles » qui les causent et les entretiennent). Si les cinq « défaillances-types » relevées par les auteurs ne sont pas nécessairement applicables comme telles aux problématiques et aux situations concrètes de la vie consacrée, il ne semble pas absurde de considérer qu’elles peuvent en éclairer certains aspects : parler de « dons effectués qui ne sont pas vus comme tels » (1), de donateurs humiliés parce que non reconnus comme tels (2), de dons mal ajustés qui ne rencontrent aucune capacité de recevoir (3), de dons qui « paraissent extorqués », parce qu’ils sont pris comme des dûs (4), ou encore d’un « cycle des dons » laissé à l’abandon et qui finit par tourner à vide (5), renvoie à des difficultés qui peuvent se rencontrer dans des communautés de vie consacrée où, par manque de maturité la plupart du temps, on ne parvient ni à promouvoir ni à maintenir une dynamique saine du donner et du recevoir.

Parce qu’elle est en quelque sorte latérale par rapport à la vie consacrée, la démarche prônée par l’ouvrage – « chausser les lunettes du don » (p. 132) – pourrait bien aider à relire des situations de crise dont la cause est parfois trop vite identifiée comme psychologique (difficultés de personnalités ou de caractères) ou cognitive (manque d’information ou de communication). D’autres mécanismes peuvent être en jeu qui, sans tout expliquer pour autant, aideraient, s’ils étaient mieux reconnus, à ouvrir des chemins nouveaux de guérison, de conversion et de croissance. Pourquoi ne pas risquer le « pas de côté » ?

Mots-clés Travail Crise Bonheur

Bruyères-le-Châtel, Nouvelle Cité, février 2021

160 pages · 18,00 €

Dimensions : 15 x 22 cm

ISBN : 9782375820766

9782375820766

Sur le même thème : « Éthique »