Laissant de côté la « Note de Synthèse » de Christoph Theobald au sujet de la première session de la XVIe assemblée générale ordinaire du Synode des évêques, et le Bulletin final de Littérature sapientielle de Sophie Ramond et Patrick Pouchelle, l’attention se portera sur le noyau de cet important dossier qui traverse pour l’essentiel, depuis l’éditorial signé de Patrick C. Goujon, la difficile question du pardon et de la justice, « dans l’ombre des abus en Église ».
Six chapitres se succèdent : « La miséricorde qui rend justice : une perspective thomiste » (Nicholas Austin) ; « Note sur quatre ambiguïtés du pardon » (Dan Arbib) ; « Aspects cliniques de l’irréparable en matière d’agressions sexuelles sur mineurs » (Anne Danion-Grillat) ; « Peines et pénitences dans le code de droit canonique. Fondements théologiques et pratiques juridiques à la lumière des agressions sexuelles en Église » (Olivier Echappé) ; « L’impardonnable selon Matthieu : la mise en garde nécessaire de l’événement du pardon » (Céline Rohmer) et last but not least, « La colère de Dieu. Quelle signification pour la théologie chrétienne ? » (Michel Fédou).
– Ce que nous apprend la perspective thomiste impose, pour Nicholas Austin, une réception plus mature de l’éthique de la miséricorde : la miséricorde a la priorité, elle ne contourne pas la justice mais la motive et la stimule, elle reconnaît et respecte la colère des victimes, elle n’occulte ni le jugement, ni la rétribution (justice restauratrice) ni la justification, elle ne propose pas une sanction inhumaine, elle s’étend à ceux qui ont commis des abus (par la correction et l’accompagnement des coupables), elle requiert une réforme ecclésiale de la pratique du pardon, sacramentelle ou non, et enfin, pousse à un changement culturel et systémique, qui ne désespère ni de la miséricorde ni de la justice de Dieu mais affronte la tâche ardue du redressement et de la réforme.
– Les ambiguïtés du pardon (Dan Arbib) viennent de la structure contradictoire du temps (impossible de le remonter pour faire que ce qui s’est passé ne se soit pas passé, mais justement, le temps est passé) ; elles proviennent aussi de l’effacement-recueillement du souvenir (quand il est renoncé au reproche mais que le travail de pénitence creuse le mal) ; de l’opposition grâce et justice (le pardon n’appartient pas à la logique de l’échange, rien n’en fait obligation à l’offensé, il se donne sans condition, il excède la justice qu’il requiert) ; enfin, de ce que la relation offenseur-offensé peut se retourner (l’offensé peut se retrouver coupable soit de ne pas accorder le pardon, soit de l’accorder ; il faut parfois supporter le pardon lui-même, qui se trouve aussi lourd que la faute).
– Sur les aspects cliniques de l’irréparable en matière d’agressions sexuelles sur mineurs (Anne Danion-Grilliat), on regardera celles-ci d’abord comme des actes de maltraitance, qu’il s’agisse d’abus de pouvoir, de relations d’emprise, d’impulsivité et autres distorsions cognitives, l’inceste étant la maltraitance sexuelle la plus fréquente. Les conséquences de ces sévices sexuels sur le développement de l’enfant à court ou à long terme s’originent dans le traumatisme au moment des faits, développé le plus souvent en stress post-traumatique et en mémoire torturante des ressentis de l’agression. Le travail psychothérapeutique auprès des victimes visera donc à rendre le vécu petit à petit supportable, nommé, intégrable. D’autre part, l’obligation de soins confronte en fait les auteurs à une loi et à des règles jamais intégrées. « Le chemin est long pour qu’un enfant victime ait la sensation de retrouver sa dignité » et que s’ouvre un rapport possible au pardon de la victime pour son prédateur.
– Concernant « Les peines et pénitences dans le droit canonique » (Olivier Echappé), le chapitre part des principes fondamentaux du droit pénal canonique (« essentiellement pénitentiel, il doit conduire les condamnés à leur conversion, condition de leur salut », toujours dans un souci de modération, de mesure et d’équité, indépendamment des États). Quant aux abus sexuels eux-mêmes, il faut noter qu’une partie essentielle de la législation contre ces abus se trouve hors du Code (instructions, motu proprio…). C’est dire que le système pénal régissant les délits les plus graves est un système d’exception, répondant à des situations d’urgence, alors même que l’Église a fini par admettre qu’une fois lancée la procédure canonique, on attende que la juridiction de l’État ait définitivement statué sur la culpabilité. Maintenir une compétence ecclésiastique sur certaines matières mixtes permet en fait de préserver des institutions (plus que des personnes) ou de prononcer des peines qui ne concernent pas l’État. Comme tout droit pénal, le droit pénal canonique doit être soutenu par une prévention en amont, et n’est qu’un élément d’une lutte plus large contre les comportements déviants ; ce qui implique de réfléchir à la vaste question de l’appel et de la formation au ministère sacerdotal.
– Dans « l’impardonnable selon Matthieu », Céline Rohmer fait d’abord remarquer que « le pardon n’est pas une composante essentielle aux réflexions néotestamentaires de la relation nouvelle divinement et gracieusement offerte. C’est à la marge que quelques auteurs du Nouveau Testament s’y intéressent. Et parmi eux, Matthieu ». Quatre fragments précis, proposés dans un commentaire exigeant, réfléchissent (hors la logique économique matthéenne habituelle), à des significations inédites du « pardon » et avec lui, de l’impardonnable : l’enseignement qui amplifie le Notre Père (Mt 6,9-15) ; la parabole du roi venu régler ses comptes (Mt 18,21-35), le récit de la guérison du paralytique (Mt 9,1-8), la controverse sur Béelzéboul (Mt 12,31-32). Pour finir, il faut reconnaître (avec Mt 26,27-28, la parole de Jésus sur la coupe) que Matthieu ne connaît qu’un accès au problème du pardon, c’est celui de la justice, celle que Jésus vient accomplir pour réparer la relation violentée : la croix est cette manifestation de justice par le pardon. Là, la faute impardonnable et imprescriptible a lieu et Dieu fait paraître le pardon, plein accomplissement de sa justice dont la puissance agissante vient de nous atteindre.
– Sommet de ce dossier, l’étude de Michel Fédou sur la « colère » de Dieu et sa signification pour la théologie chrétienne recueille les éclairages divers de la littérature patristique, s’intéresse à l’importance du thème chez Luther et Karl Barth, puis dans la théologie catholique contemporaine. Il est ensuite montré comment « une juste compréhension de la « colère divine », ainsi que du lien entre justice et miséricorde, peut éclairer les questions fondamentales dans les champs de la sotériologie, de la réflexion sur la pénitence et de l’eschatologie chrétienne ». Pour Lactance déjà, « il est logique que Dieu se mette en colère, puisqu’il est mû par la bonté ». On sait comment Luther considérait que le Christ lui-même a ressenti la colère de Dieu, qui ne nous a pas anéantis, car, selon Barth, « seul Dieu lui-même pouvait supporter le poids de la colère de Dieu » – c’est cela, l’incarnation. Contre les anciennes interprétations catholiques de la substitution, le thème de la solidarité s’est développé, notamment chez Karl Rahner (la croix avant tout comme volonté divine d’apporter le salut par l’amour), ce qu’a contesté Hans Urs von Balthasar qui revient sur la « colère divine » comme expression réelle de sa miséricorde. Il y a là deux orientations de fond : l’une qui veut que la colère divine soit provisoire, en vue d’un plus grand bien, l’autre qui met davantage en évidence le paroxysme de l’histoire du salut, dans l’épreuve suprême de la déréliction et de la mort en croix. Michel Fédou invite à penser que la tension entre ces deux orientations doit être maintenue, en ce temps de crises « liées aux transgressions sexuelles, aux abus de gouvernance, aux relations entre coupables et victimes, etc. ». Et il le montre pour la passion rédemptrice (le Fils de Dieu n’a pas seulement subi l’événement, il en en retourné le sens en offrant son pardon), pour l’attitude de l’Église envers les pécheurs (il n’y a pas d’accès au pardon qui puisse contourner la justice), pour la question du jugement eschatologique (on ne respecterait pas Dieu en affirmant que sa colère durera toujours, ni que sa miséricorde l’emportera nécessairement : l’attitude juste est d’espérer). La colère de Dieu, « signe inattendu de sa miséricorde, n’a d’autre fin que de rendre urgents la réconciliation et le pardon. L’issue n’est pas certaine ».
L’éditorial de Patrick C. Goujon l’avait annoncé, il ne s’agissait pas d’analyser « les causes, les mesures à prendre, les réformes à entreprendre », mais d’interroger en chercheurs comment le couple justice et pardon pouvait être éclairé théologiquement, puisque – le rappel des circonstances historiques qui ont fait éclater les scandales en France l’atteste – l’ambiguïté théologique de bien des déclarations épiscopales cache une faiblesse pastorale et aussi doctrinale, au regard des déclarations magistérielles, de la tradition, des Écritures et de la raison. Certes, ce dossier pourrait être poursuivi sur le double versant sacramentel (la célébration du pardon ne fait pas justice aujourd’hui, mais en rend possible l’espérance) et ecclésiologique (la réalité de l’organisation ecclésiale est à désaturer à partir de notre situation historique et pécheresse). Certes, « la réflexion n’est pas finie ». Mais elle a commencé.
On comprendra peut-être, par cette lecture globale, le cadre ici tracé : miséricorde et justice ne se dissocient jamais, parce qu’elles ont en Dieu leur paradigme ; le temps qui passe est donné pour peser le poids du pardon ; il y a de l’irréparable dans les agressions sexuelles sur mineurs ; le droit canonique ne peut se limiter à préserver l’institution ecclésiale, sommée de réformer ceux qui la portent ; la faute impardonnable et imprescriptible s’est inscrite dans le corps de Dieu à la croix ; la colère divine rend urgente l’espérance du pardon. La ligne rouge, c’est bien que sans justice (humaine et divine), il n’y a pas d’accès au pardon.
De tels travaux de recherche, où s’allient tradition catholique et philosophie, pédopsychiatrie, droit canon et théologie fondamentale, devraient être connus très largement. Si on suit leur ordonnancement, ils donnent de sortir des fausses impasses (quand miséricorde et justice sont opposées) ou des croyances habituelles (« il faut toujours pardonner »), en centrant le focus sur les personnes agressées (premier renversement nécessaire), pour conduire - c’est notre lecture - à Celui qui porte les agressions en son corps et à qui les agresseurs ont à se rendre. En tous les cas, c’est de salut éternel qu’il s’agit, et de l’Église d’aujourd’hui qui ne peut plus jamais se protéger au prix des plus petits.
Recherches de Science Religieuse, Paris, janvier 2024
0 pages · 27,00 EUR