Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Les premiers ressuscités

Les pauvres, maîtres en résurrection

François Odinet

L’auteur, à travers le commentaire qu’il fait de la parole des personnes en grande précarité – toujours d’une grande finesse – montre comment leur vie, sans cesse aux prises avec des adversités redoutables, peut être lue à la lumière du triduum pascal. On y retrouve les mêmes harmoniques que l’auteur met en relief par un jeu de contrepoint avec le récit de la passion selon Saint Marc. Mais c’est aussi la Pâque du Christ qui en reçoit de nouveaux éclairages, écrit Étienne Grieu, sj., dans sa pertinente préface de la thèse de doctorat de François Odinet. Prêtre du diocèse du Havre depuis 2014, docteur en théologie, licencié en histoire, enseignant en théologie au Centre Sèvres, il poursuit par son enseignement l’analyse et le partage de vie des personnes très pauvres, les premiers ressuscités (selon le titre suggestif du livre), ou encore les crucifiés de l’histoire, pour qui la résurrection de Jésus est une espérance. Il a déjà publié trois articles très remarqués pour la revue Vies consacrées en 2014, 2019 et 2021.

En introduction, l’A. pose la problématique et les enjeux de la lecture pascale des Écritures par des personnes en grande pauvreté qui, regardant le monde par en bas ont su développer des compétences insoupçonnées. L’écoute en profondeur de la parole des plus pauvres est-elle source d’une intelligence renouvelée de la résurrection (p. 15) ? Tel le défi que l’A. cherche à éclairer à travers la théologie pratique, discipline récente dans le champ de la théologie dont l’auteur se réclame. En théologie pratique, on n’éclaire pas seulement le réel vécu à partir de l’interprétation que confère la foi, mais on découvre la portée des énoncés de la foi à la lumière de ce vécu. L’A. entre en dialogue avec deux théologiens, l’un venant du contexte chrétien de l’Amérique latine, et l’autre explorant le contexte du monde sécularisé occidental : à savoir Jon Sobrino, jésuite et théologien d’origine espagnole, professeur de théologie et intellectuel engagé dans la lutte pour les droits des défavorisés au Salvador, reconnu internationalement aussi pour son approche narrative. Et en second, Christoph Theobald né à Cologne, théologien jésuite de double nationalité franco-allemande, enseignant la théologie dogmatique systématique et esthétique dans le contexte de la postmodernité au Centre Sèvres à Paris. On peut souligner ici la distinction qu’il fait entre la foi élémentaire qui s’exprime dans l’assentiment à la vie qui est déjà un acte de foi en Jésus, sans référence explicite à l’Église, aux sacrements, aux dogmes et la foi christique, foi en Jésus Christ, vrai Dieu et vrai homme.

Les enjeux méthodologiques (chapitre I) sont ensuite balisés, selon le philosophe Guillaume Le Blanc, à travers trois chemins qui mettent en cause les pouvoirs fondamentaux de tout homme : la misère liée à la propriété, la marginalité qui entraîne la disqualification de l’action et enfin le mépris social. L’A. présente les trois groupes de personnes très pauvres dont il analyse et commente avec empathie et finesse les échanges portant sur des thèmes variés. Cette écoute attentive des divers groupes de partage d’évangile représente la prise la plus originale du livre. Vient enfin une interpellation théologique : comment écouter la personne très pauvre reconnue comme source de pensée et non comme objet de parole sur elle ?

Il faut mentionner ici la structure parfaitement équilibrée maintenue tout au long de cette recherche pour lier l’écoute des plus pauvres à une profonde réflexion biblique et théologique. Chaque nouveau chapitre commence par un commentaire pertinent sur la passion de Jésus selon Saint Marc, approche du point de vue d’une exégèse narrative, suivi par l’écoute attentive des plus pauvres (en forme de dialogues), pour se conclure par une réflexion anthropologique et théologique.

Le chapitre II mène le lecteur au Jeudi Saint : le dernier repas de Jésus comme lieu de l’unité fraternelle et lieu de trahison déchirante a un écho très fort dans l’expérience de vie des personnes très pauvres, pour qui il y a omniprésence de trahison dans de multiples relations. C’est à l’aune du manque et de la cassure que ces personnes évaluent alors leurs liens tant familiaux qu’amicaux, ne renonçant pourtant pas à espérer quelque chose d’essentiel au cœur de ces relations trop souvent trahies.

L’expérience du Vendredi Saint relatée dans le chapitre III dévoile une nouvelle expérience de la passion du Christ dans l’expérience de vie des personnes très pauvres. La solitude de Jésus durant cette seule journée de sa passion est de l’ordre de la relation impossible (p. 122). Simon de Cyrène, comme vrai disciple énoncé par Jésus en Mc 8,34, se pose en contraste avec l’autre Simon, refusant de reconnaître qu’il est l’un des siens. Le psaume 22 est la clé indispensable pour comprendre la scène de la crucifixion. Dans l’ultime prière du pourquoi de Jésus – son unique parole qui est une citation de psaume 22 – s’accomplit une théophanie aussi diffractée que paradoxale (p. 126) : Jésus ne se révèle fils de Dieu qu’en tant que crucifié (p. 128). Dans le calvaire des personnes très pauvres, identique à celui de Jésus, (ce qu’exprime le titre de ce chapitre), Dieu est présent, là, dans cette accumulation de chutes, de trahisons qui signent a contrario l’importance vitale des relations. La croix du Christ révèle à la fois le mal sortant du cœur humain et l’amour incompréhensible sortant du cœur de Dieu. Le Christ a pris la condition des plus pauvres et il leur offre par sa mort une clé de compréhension de leur souffrance. Dans les crucifiés de l’histoire, la vie se renouvelle, en pointillés et en points d’interrogation, à partir de la mort traversée qui a déjà un goût de résurrection (p. 317).

Le Samedi Saint présenté dans le chapitre IV est un entre-deux narratif à maints égards. Joseph d’Arimathie comme personnage principal ne figure qu’en cet entre-deux qui se situe entre la mort de Jésus et la découverte du tombeau vide. Ainsi du centurion marqué lui aussi par Jésus crucifié. Ces deux personnages au cheminement mystérieux entourent Pilate, l’un par sa parole, l’autre par ses actes. Les femmes qui regardent en silence, dans une attitude contemplative et muette, couronnent cette scène au silence elliptique. Ce silence qui entoure la mise au tombeau de Jésus est un lieu théologique pour l’accueil des personnes très pauvres, souvent enfermés dans leur mutisme, parce que l’indicible de leur souffrance se fraie difficilement un chemin vers la parole. Ils se confrontent au silence de Dieu qui fait écho au silence du tombeau. De ce silence surgissent des expériences de résurrection ténues et discrètes qui sont des expériences d’habitation de la vie (p. 219), pareils à des ponts fragiles sur l’abîme, ce que Christoph Theobald appelle l’endroit mystérieux où se libèrent des énergies de vie insoupçonnées (p. 220), espaces de vie où l’identité mystérieuse du Nazaréen peut passer en eux (p. 230). Pour Jon Sobrino, c’est la foi à travers Jésus (p. 221). Ce chapitre se clôt par une réflexion de frère John de Taizé sur ce grand sabbat comme lieu théologique qui symbolise la totalité de notre existence chrétienne (p. 236).

Le chapitre V s’ouvre à la lumière du dimanche de Pâques qui dans la finale marcienne, révèle une économie de moyens pour mettre en exergue l’aspect de surprise, de déception et de peur. La résurrection elle-même fait l’objet d’un blanc du texte. Une analyse intéressante sur le jeune homme vêtu de blanc attend le lecteur. Depuis l’intérieur du tombeau vers l’extérieur, depuis les femmes jusqu’aux disciples, le cheminement de son annonce se double par une mise en abîme paradoxale. L’épilogue de l’évangile de Marc constitue un prologue au travail du lecteur, appelé à devenir re-lecteur (p. 255). La Galilée est doublement ce chemin déjà parcouru et celle du chemin encore à parcourir à la suite de Jésus ressuscité (p. 257). Vaste commencement que cette porte ouverte par la résurrection (p. 312) pour tout disciple, mais surtout pour les personnes très pauvres qui deviennent vivants, pour de vrai, en accédant activement à leur propre existence, y trouvant leur place et y déployant leurs capacités – enfin ! (p. 291). La résurrection est reconnue dans leur vie par ses effets, comme dans l’évangile. Reconnue, elle l’est aussi dans une existence en relation à travers la corporéité refaçonnée et pacifiée et au sein d’une existence renouvelée dans la réalité sociale (p. 328). Ceux que tout désigne comme les premiers morts deviennent les premiers ressuscités (p. 330). Idée féconde mise en lumière par l’A. : la résurrection ne tourne pas seulement les yeux vers l’eschatologie mais sur la protologie (doctrine qui traite des origines de l’humanité), sur le don de la vie, reçu dans l’action de grâce comme don au moment présent. Dans l’évangile de Marc, le Christ ressuscité donne rendez-vous à ses disciples en Galilée.

Dans sa conclusion, l’A. relit le trajet décrit de main de maître tout au long de cet itinéraire anthropologique et théologique. Toute expérience de résurrection est le fruit d’une relecture confessante de situations existentielles des plus pauvres qui entendent de l’intérieur même de leur tombeau une annonce qui requalifie leur existence. Confrontés les premiers à toute forme de mort, ils deviennent les premiers témoins d’une force de vie et d’expérience de résurrection survenues. C’est ainsi qu’ils sont nos maîtres en résurrection. Voilà qui ouvre un rendez-vous pour chaque communauté chrétienne : quelle place fait-elle dans ses projets, son organisation, ses rêves à ceux qui ne comptent pas ? Car ici, secrètement, se tient la clé du dynamisme évangélique (p. 8).

Un ouvrage majestueux, limpide et original, écrit dans un style très accessible, rigoureux et empreint d’une grande empathie humaine et spirituelle qui invite tout lecteur au dialogue, à la réflexion, à la prière !

Éditions Facultés jésuites, Paris, janvier 2022

400 pages · 30,00 EUR

Dimensions : 16 x 24,5 cm

ISBN : 9782848470955

9782848470955

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