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Mémoire chrétienne et expérience de Dieu

Le sens des dogmes aujourd’hui

Michel Fédou

Pourquoi des dogmes ? C’est à cette question en apparence toute simple, que l’auteur, Michel Fédou, théologien jésuite et professeur au Centre Sèvres (Paris), s’attache à répondre quelque 400 pages durant, rien n’étant laissé au hasard. Un parcours – faut-il s’en étonner quand on connaît l’auteur ? – maîtrisé de A à Z, qui prend pour point de départ le constat d’une crise de la mémoire chrétienne. Face à ce phénomène, on pourrait choisir de se réfugier dans une mentalité conservatrice – au sens le plus obvie du mot : qui cherche à préserver –, ou bien on pourrait se demander quels chemins cette « mémoire », comme une source, continue d’emprunter afin d’irriguer, aujourd’hui encore, l’intelligence du mystère chrétien et, par là-même, la foi des hommes et des femmes de notre temps. C’est évidemment la seconde option que retient l’A., proposant ainsi un parcours en deux grandes étapes (partie I : une réflexion sur les voies d’accès aux doctrines chrétiennes, i.e. sur les fondements de la tradition doctrinale ; partie II : une présentation du contenu même de ces doctrines) qui donne à comprendre comment et pourquoi il peut être vrai de dire que « le dogme, bien compris, est libérateur » (p. 380).

Du fait de cette « crise de la mémoire », il faut prendre acte de ce qu’« une réflexion sur les dogmes ne peut partir directement de ceux-ci, ni d’ailleurs présupposer comme allant de soi, une expérience plus ou moins inchoative de la foi au Dieu de Jésus-Christ » (p. 17). C’est pourquoi il convient de se rendre attentif davantage au cours du fleuve qu’à ses rives ou à ses barrages, à cet incessant jaillissement de la tradition, en dialogue avec l’Écriture et avec les hommes et femmes de tous les temps. « Retrouver la mémoire », dès lors, n’a pas grand-chose à voir avec le fait de ressusciter de vieux souvenirs ou d’anciens préceptes mais consiste plutôt en « l’expérience d’être rejoint aujourd’hui même » (p. 73) par la voix des auteurs anciens – des Pères de l’Église en particulier, auxquels l’A. accorde l’attention de son chapitre II (p. 45-76) –, et de trouver dans cette expérience de quoi espérer en l’avenir.

On signalera encore le magnifique chapitre III sur la « mémoire des Écritures », où l’A. se donne pour tâche de réfléchir à la question : « Qu’est-ce que faire mémoire aujourd’hui des Écritures, dans la perspective d’une réflexion sur les doctrines chrétiennes ? » (p. 79). Après un dialogue soutenu avec un nombre impressionnant d’auteurs (d’Origène à Richard Simon, en passant par Thomas d’Aquin, Érasme, Luther, Spinoza...), on découvre, en même temps que la juste manière d’articuler l’Écriture et la Tradition, quelle place l’antique exégèse spirituelle (l’allégorie) peut et doit encore trouver aujourd’hui, sans qu’il soit nécessaire de rien renier de l’exégèse critique. C’est peut-être l’une des démonstrations les plus fécondes de ces pages.

La portée de l’ouvrage est d’une grande actualité, non seulement sur le plan théologique – on y trouve à la fois la solidité de la doctrine et l’audace du questionnement – mais encore sur le plan ecclésiologique et pastoral. En consacrant quelques pages importantes (p. 51 à 69) au fameux « canon lérinien » (le Commonitorium de Vincent de Lérins), Michel Fédou offre des clés pour réfléchir de façon féconde et argumentée des questions comme celles de la foi, de la doctrine ou de la messe, « de toujours ». La vie qui circule entre l’Écriture et les dogmes est le courant originaire d’une Tradition dont le mouvement ne saurait jamais s’interrompre sans renier sa source : l’expérience de Dieu relatée par les témoins du Christ dans l’Écriture.

Ce qui frappe, finalement, dans cet ouvrage, c’est la simplicité de son ton, de sa démonstration. Il s’agit d’une conversation, ce qui est sans doute la forme la plus adéquate d’une théologie que je qualifierai d’authentiquement dialogale. Le livre n’est pas fait pour lui-même, pour la satisfaction de l’auteur, ou d’un petit groupe de spécialistes : c’est le généreux partage d’une pensée apaisée et apaisante, qui ne renonce jamais à faire droit aux interrogations et aux défis du présent, et à l’exigence de « prêter attention aux destinataires d’aujourd’hui » (p. 13), dans la ligne de ce que Jean XXIII, dans son allocution d’ouverture du concile Vatican II, préconisait : « On doit trouver une manière d’exposer la foi qui corresponde mieux à un magistère surtout pastoral » (p. 9). Et cela implique de réfléchir le contenu des dogmes (et le mouvement de la Tradition) dans la « perspective relationnelle » (Ch. Theobald) qui est celle-là même de l’Évangile.

Signalons enfin, dans la même ligne à la fois exigeante et généreuse, la présence appréciable d’un index particulièrement fouillé, renvoyant non seulement aux noms d’auteurs (extrêmement nombreux) mais encore aux noms des conciles, de certaines instances romaines, ou encore de plusieurs documents œcuméniques. Un livre qui doit trouver place dans toutes les bibliothèques.

Éditions Facultés jésuites de Paris, Paris, juin 2022

397 pages · 20,00 EUR

Dimensions : 16 x 24 cm

ISBN : 9782848470993

9782848470993

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