Éclairer et accompagner des engagements toujours plus évangéliques
dans toutes les formes de la vie consacrée

Maintenant, le Royaume

Hors des pauvres, pas de salut

François Odinet

Écrit dans une langue limpide, voici un ouvrage de théologie fondamentale (autant que de théologie pratique) qu’il ne faut pas manquer. Déjà bien connu de nos lecteurs (voir ses articles), l’auteur propose, en trois chapitres, des retrouvailles avec la réalité du Royaume, dont il faut « retravailler l’imaginaire », pour « retrouver des aspects du mystère du Christ et de l’Église » passés au second plan (p. 8). Ni programme politique, ni histoire de la théologie, le parcours se nourrit aux Écritures et aux recherches en cours aux Facultés Loyola Paris, pour constituer un « acte de réception » de la théologie de la libération d’hier et d’aujourd’hui. En contexte européen, cela signifie lui apporter dans les trois chapitres successifs (assortis de résumés remarquables), des compléments sur la théologie du Saint-Esprit, la joie qui en est le fruit, et l’autorité des personnes en précarité. Nous y voici. Et plutôt que de reprendre tout le fil de l’ouvrage (ce qui est parfaitement opéré tout au long), attachons-nous à certains entrelacs de son déroulement.

Dans le premier chapitre, il est montré que le vrai centre de la foi chrétienne, à l’ère de l’Anthropocène (celle où les hommes sont la principale force de changement) n’est pas seulement Dieu ni le Christ, mais le Royaume de Dieu : il est au centre du ministère de Jésus dans les Évangiles ; les pauvres en sont le cadre ; le principe, c’est la traversée pascale, et le contenu, justice, paix et joie dans l’Esprit. Rien d’extraordinaire, dira-t-on. Mais quand on lit de près, on voit se réunir dans la figure du Ressuscité, « un salut de l’humanité qui passe par les plus pauvres et une compréhension unifiée du sens même de la création : c’est tout cela que l’on nomme le Royaume » (p. 46). En d’autres termes, le sort des pauvres et celui de la planète sont intimement liés, car ils subissent une violence identique, celle dont le Christ est mort. Ainsi, « le Royaume ne promet nullement une vie après la mort ; il invite plutôt à accueillir une vie qui, dès maintenant et pour toujours, n’est pas arrêtée par la mort » (p. 48). « C’est encore aujourd’hui que le Royaume s’approche ». Les deux autres chapitres découlent de cette manière de poser le Royaume au centre de la foi.

Le deuxième, sous-titré « Vers une théologie politique », propose de considérer ce qu’il en est de l’urgence du Royaume qui ne cesse de venir, puis de son mode d’approche par en bas, et enfin d’identifier la porte royale qui donne d’y entrer, la joie (p. 61). C’est que la venue du Royaume signifie la réorganisation de notre réalité, dans ce « corps recomposé » qu’est l’Église, « fidèle à son mode de constitution lorsque ses communautés se reconstituent sans arrêt autour des pierres rejetées », les plus petits, les opprimés. Ici, célébrer l’Eucharistie, « c’est simultanément inaugurer l’ère de partage de la création qu’espèrent les pauvres et préfigurer la création juste et pacifiée, capable de devenir un espace de célébration et de joie qui implique toutes les créatures » (p. 91). À l’école du Magnificat de Marie et avec les « derniers », l’exultation est un acte de confiance dans la fidélité de Dieu qui n’exempte pas des combats mais donne de les assumer plus sereinement, en raison de sa promesse.

Ce qu’est au juste cette « autorité des pauvres » fait l’objet du troisième chapitre, qui cherche à articuler la dimension sociale et politique avec la dimension spirituelle de l’Église, « sacrement du Royaume ». Et voici la proposition : « L’orientation de l’Église vers le Royaume apparaît lorsqu’on reconnaît une véritable autorité aux pauvres dans l’Église, une autorité dont l’objet est précisément de discerner la proximité du Royaume » (p. 119). Entendu comme « essai de théologie pratique », qui confronte pratiques et discours aux autorités reconnues, ce chapitre débute par une double définition de l’autorité, traverse les paradoxes liés à l’autorité de ceux qui n’en ont pas, démontre « a priori » l’autorité des pauvres par la place qu’ils tiennent dans la révélation biblique, et « surtout », montre que cette autorité des paroles peut être constatée à partir des pratiques où elles naissent : reconnaître l’autorité des pauvres dans l’Église offre, complémentairement aux autres figures d’autorité, une compréhension de son apostolicité qui l’ajuste à la venue du Royaume. Née d’expériences nommément évoquées, cette conviction s’appuie sur les partages bibliques, la prière résistante, la fraternité ouverte des pauvres qui mettent en crise la manière dont la communauté ecclésiale se constitue. En fait, les plus pauvres sont des veilleurs dont l’attente et la vision font autorité pour toute l’assemblée ecclésiale. « Les plus pauvres ont donc cette autorité d’ouvrir notre regard et nos pratiques à une vie ecclésiale accordée au bouleversement permanent du Royaume » (p. 143) ; telle est l’ecclésiogenèse d’une Église toujours réformée par en-bas.

Comme dit le Pape François cité en conclusion, « s’il s’avère nécessaire de recommencer, ce sera toujours à partir des derniers » (Fratelli tutti, § 235, cité p. 158). L’ecclésiologie synodale gagnerait à cette recomposition.

Desclée de Brouwer, Paris, septembre 2024

180 pages · 16,00 EUR

Dimensions : 13 x 20,5 cm

ISBN : 9782220098494

9782220098494

Sur le même thème : « Doctrine »