Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Louis Massignon

Le « catholique musulman »

Manoël Pénicaud

Si un mot devait résumer la vie et la personnalité complexe de Louis Massignon (25 juillet 1883 - 31 octobre 1962), c’est le terme d’hospitalité, clé de voûte de sa relation à l’autre, au monde, au divin ainsi qu’à tous ses engagements sociaux et politiques. Devenir l’hôte de l’autre dans une réciprocité que permet seul l’emploi du terme français identique pour désigner à la fois celui qui reçoit l’hospitalité et celui qui la donne. Pour comprendre l’autre, il ne faut pas se l’annexer mais devenir son hôte. La courbe de vie de Massignon, cette courbe personnelle qui relie les diverses étapes de sa vie en vue d’une unité finale le conduit vers des lignes de fracture multiples entre musulmans, juifs et chrétiens, surtout en Afrique du Nord (Algérie, Maroc, Tunisie, Égypte, pays où il se rend le plus souvent) et en Mésopotamie (l’Irak n’existant pas encore à cette époque). Précurseur transfrontalier, il s’exile comme Abraham à la conquête du monde (dont il prend le nom Ibrahim en devenant tertiaire franciscain en 1931). Sa vie de chercheur et de croyant est dédiée à la compréhension de l’islam, cette religion de l’autre déjà mal perçue de son temps. En 1907, il découvre la courbe de vie du soufi al-Husayn-ibn-Mansour al-Hallâj, martyr mystique de l’Islam, crucifié et exécuté à Bagdad le 26 mars 922. Le récit de son martyr le fascine à tel point qu’il en fera le sujet de sa thèse de doctorat déposée en Sorbonne juste avant son mariage en janvier 1914 comme fruit de sept ans de recherches intenses. Le jeune archéologue, accueilli à Bassora par les carmes, se lie d’amitié avec le Père Anastase-Marie de Saint-Élie (1866-1947), prêtre chrétien libanais, linguiste et philologue arabe, qui reçoit la première confession de Massignon à Bagdad. C’est dans le pays du Tigre, où il sera accusé d’espionnage, qu’il est reconverti au christianisme en 1908 dans le miroir de l’islam après une période d’incroyance et d’homosexualité très mouvementée dont il portera la souffrance obsessionnelle durant toute sa vie. De cette conversion fulgurante il confie la trame à Paul Claudel un an plus tard. Elle va l’amener, non sans changer de rite sur dérogation papale, jusqu’à l’ordination sacerdotale au sein de l’Église melkite du Caire (qui accepte l’ordination des hommes mariés). Islamologue catholique, Louis Massignon joue un rôle indubitable en faveur d’une meilleure reconnaissance de l’islam, aussi bien dans le monde académique que dans la société civile. Je ne suis pas seulement un professeur d’histoire des religions, je suis un croyant qui a soif des sources du Sacré, écrit-il en 1959. Pionnier et précurseur du dialogue islamo-chrétien, il approche l’islam au prisme de sa foi chrétienne. Au cœur de ce respect profond de la foi de l’autre habite en lui la certitude que Jésus-Christ est la pleine réalisation du dessein d’amour du Dieu transcendant envers tous.

Homme de foi, il choisit de tracer sa route parmi les troubles qu’entrainent les deux guerres mondiales du XXe siècle – passant la première sur le front d’Orient et la seconde en mission diplomatique – en élaborant une théologie massignonienne à partir de la notion de substitution mystique, héritée de son ami catholique Joris-Karl Huysmans. À travers cette sodalité de la prière, la Badaliya (substitution en arabe) pour le salut des musulmans (d’abord destinée aux chrétiens d’Orient avant de s’ouvrir aux catholiques romains), Massignon désire souffrir à la place des autres jusque dans sa chair pour assurer la paix entre tous ses frères en humanité, au-delà des aventures politiques, des intérêts économiques, des certitudes idéologiques.

Témoin et acteur de l’histoire du XXe siècle, ce catholique musulman, comme le pape Pie XI le surnomme (sous-titre aussi de cet essai biographique) est un contemporain de Charles Péguy, de Jacques Maritain, ou encore du frère Charles de Foucauld, l’un de ses guides spirituels (à qui il reste attaché au-delà de la mort de celui-ci en 1916). Savant pluriel, historien, sociologue, linguiste, militaire, aventurier, expert diplomatique, écrivain à production océanique, il est professeur au Collège de France de 1926 à 1954. De multiples facettes se cristallisent dans cette personnalité hors-norme. Pourtant peu de place est faite dans cet itinéraire insolite à sa vie de couple (il se marie avec une cousine du côté maternel, Marcelle Dansaert-Testelin en l’église des Minimes à Bruxelles, le 27 janvier 1914), comme à son rôle de père de famille responsable de trois enfants dont son fils aîné, Yves, mort de tuberculose à 21 ans, en octobre 1935.

Louis Massignon a côtoyé d’innombrables personnalités entrées dans l’histoire : des écrivains (Joris-Karl Huysmans devenu son ami, Paul Claudel, François Mauriac, André Gide, Jean Cocteau, Georges Bernanos, Albert Camus, André Malraux), des philosophes (Henri Bergson, Jacques Maritain, Emmanuel Mounier, Jean-Paul Sartre, Martin Buber), des politiques (Georges Clémenceau, Hubert Lyautey, Charles de Gaulle, Habib Bourguiba, premier Président de la République de Tunisie, Jawaharlal Nehru, homme d’Etat indien), des souverains (Fayçal I, premier roi d’Irak, Mohammed V, roi du Maroc, le Shah d’Iran), des religieux (Charles de Foucauld dès 1906, Thomas Merton, Teilhard de Chardin, Jean Daniélou, l’abbé Pierre), les papes Pie XI et Pie XII, sans oublier Mahatma Gandhi, dirigeant politique et guide spirituel de l’Inde.

À cette constellation de personnages célèbres, il faut ajouter une autre constellation, à savoir ses innombrables pèlerinages. Massignon est un perpétuel pèlerin : il se rend vingt-huit fois en Terre Sainte, ainsi que vers des lieux emblématiques de sa vie et de sa spiritualité. Sec, vif, c’est un marcheur, un parcoureur de déserts, un passionné de pèlerinages, un solitaire affamé d’alliances et de solidarités humaines, écrit de lui l’historien jésuite Michel de Certeau en 1983 (cité p. 380).

Manoël Pénicaud, anthropologue français du CNRS, photographe, réalisateur, commissaire de l’exposition Lieux saints partagés, créée à Marseille avant de faire le tour de nombreux pays, est aussi spécialiste des relations interreligieuses. Sa thèse de doctorat d’anthropologie sur Le Culte des Sept-Saints Dormants d’Éphèse, ces saints communs aux chrétiens et aux musulmans, l’a mis en contact avec les archives de Louis Massignon. Sa biographie est structurée de façon originale : en huit chapitres ou tableaux, il opère, avec pudeur et respect, une levée de voile sur des pans importants de la vie du grand islamologue. Dans le corps même du texte, elle est enrichie par des documents visuels inédits, véritables portes d’entrée dans la narration. Ces images sont autant d’« hétéro-graphies » au sens où ces « écritures autres » disent autre chose que le texte, en tout cas différemment (p. 28). Le biographe, à travers un style objectif et fluide, réussit à mettre à nu le vrai Massignon, dans sa complexité, ses failles, ses grandeurs, à la manière d’un restaurateur de tableau. Apparaissent ainsi ses multiples facettes, distinctes dans la chronologie, inextricables dans leurs interactions. Pour le lecteur, cette procédure chrono-thématique est par moments exigeante à suivre, avec ces allers-retours dans le temps tissés telle une toile où dissonances et résonances s’emboîtent. Mais l’auteur réussit à redonner toute la modernité à cet extraordinaire passeur interreligieux en réalisant à partir de milliers de pièces disponibles comme s’il s’agissait d’une mosaïque, la fresque de cet homme transversal à l’âme cautérisée, expression de la plume de Louis Massignon (p. 32).

Collection Histoire des religions

Bayard Éditions, Paris, février 2020

450 pages · 23,00 €

Dimensions : 15 x 22 cm

ISBN : 9782227489394

9782227489394

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