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Le Père Hermann Cohen (1820-1871)

Un romantique au Carmel

Stéphane-Marie Morgain

Majestueuse et fascinante biographie d’une figure de carme encore peu connue écrite par un carme lui aussi, Stéphane-Marie Morgain, professeur émérite de l’Institut catholique de Toulouse, du Teresianum de Rome, de l’Institut catholique de Paris. Spécialiste du XVIIe siècle français (on lui doit la passionnante recherche sur Pierre de Bérulle et les carmélites de France, Cerf), il excelle dans la recherche des principales personnalités carmélitaines. Les cinq grandes parties de cette biographie montrent la traversée de tout le XIXe siècle, de son évolution politique allant de la Seconde Restauration jusqu’à la Troisième République, du développement industriel et technique et surtout des moyens de transport dont Hermann Cohen usera largement au cours de sa vie courte et dense. Hermann Cohen l’indépendant (Partie I) naît le 10 novembre 1820 à Hambourg, troisième enfant d’une fratrie de six, issue du couple formé par David Abraham Cohen, commerçant opulent, et Rosalie Benjamin, tous deux appartenant à la bourgeoisie juive de Hambourg. Hermann, musicien précoce, s’adonne avec passion au piano et à l’improvisation. Dès 1834, il déménage à Paris pour se mettre à l’école de Franz Liszt, pianiste hongrois, dont il sera l’élève préféré et avec qui il partage sa vie désinvolte et ses aventures sentimentales. Il rencontre toute la société politique, artistique (avec Hector Berlioz et Frédéric Chopin), ainsi que littéraire (avec George Sand). Il donne des concerts en France, Italie et Angleterre. Il devient esclave du jeu et de cette vie insouciante tissée de jouissance sur fond d’égoïsme qui fonde son comportement anarchique et suicidaire. Le voilà saturé de succès, indépendant mais malheureux. Une soif de bonheur vrai l’habite, pendant qu’il prend conscience toujours davantage de son immaturité affective, intellectuelle et religieuse. Hermann l’engagé (Partie II). Artiste pour le monde, il est terrassé par une grâce eucharistique un vendredi du mois de mai 1847, dans l’église de la paroisse Sainte-Valère à Paris. Il se prosterne, et ce moment marquera toute sa vie, son apostolat, sa spiritualité. Il décide de quitter cette vie désinvolte faite de divertissements. Cette conversion fulgurante s’échelonne dans le temps et va structurer progressivement toute la personnalité du futur apôtre de l’Eucharistie. Renonçant à la religion de ses pères, il reçoit le baptême le 28 août 1847 des mains de l’abbé Théodore Ratisbonne, frère d’Alphonse-Marie, tous deux issus d’une famille juive, tous deux devenus chrétiens et tous deux prêtres. Hermann s’engage socialement d’abord (dans la Société Saint-Vincent-de-Paul à Paris), ensuite dans la politique (au moment de la chute de la monarchie de Juillet et de la naissance de la Seconde République), spirituellement enfin dans cette dévotion eucharistique dont la France est colorée autour des années 1850. Cette spiritualité essentiellement pénitentielle et réparatrice trouve un écho chez la prieure du Carmel de la rue d’Enfer à Paris, avec qui il entre en contact. Avec son tempérament décidé, sensible et impétueux, Hermann inaugure le 6 décembre 1848, avec François de la Bouillerie, Vicaire général de Paris, évêque de Carcassonne en 1855, l’Adoration nocturne des hommes dans la basilique Notre-Dame des Victoires. Pour approfondir et accomplir cette mission eucharistique dont il s’arroge les « droits de fondateur », il décide d’entrer au Carmel. Ne confond-il pas trop le charisme thérésien avec l’esprit d’adoration et de réparation ? C’est la question que se posent ceux à qui il demande conseil. C’est finalement la prieure du Carmel de la rue d’Enfer, Isabelle de Saint-Paul (de Blic, 1814-1855) qui le confirme dans sa vocation carmélitaine. Un carme espagnol, Dominique de Saint-Joseph (Arbizu y Munnarriz, 1799-1870), futur Préposé Général de l’Ordre, venait de relever l’Ordre du Carmel en France , et ce religieux jouera un rôle éminent dans la vie d’Hermann. Le 6 octobre 1849, il revêt l’habit au couvent du Broussey près de Bordeaux et s’appelle désormais Augustin-Marie du Très Saint-Sacrement. Il commence sa formation théologique sans l’achever. Il est ordonné prêtre le Samedi saint de l’année 1851. Aubaine pour la Province des carmes qui peine à se redresser que cet artiste qui met son talent musical marqué par un romantisme passionné au service de la louange de Dieu, du mystère du Saint-Sacrement, de la Vierge Marie et, last but not least, au service de la Province. Hermann Cohen, élève de Franz Liszt, et Augustin-Marie du Très Saint-Sacrement, carme déchaussé, ne font qu’un. Doué, il l’est aussi pour la prédication. Ses sermons proches du témoignage personnel attirent le peuple de Dieu. Ses auditeurs en France et au-delà des frontières accourent par milliers pour se laisser toucher par son expérience et sa conversion. Ses innombrables courses apostoliques font de Hermann le missionnaire de l’Eucharistie (Partie III). Sa vie se partage entre la montée en chaire et la montée en train. Pendant plus de vingt ans, il lutte contre une santé détériorée par un régime alimentaire insuffisant et un épuisement nerveux, par des voyages inconfortables et des prédications exténuantes. Il persévère dans ses multiples tentatives de fonder une congrégation de prêtres voués à l’adoration perpétuelle. Compositeur, prédicateur, diffuseur de l’adoration nocturne, il ne tarde pas à devenir fondateur (Partie IV). À commencer par le Saint-Désert de Tarasteix dont il rêve toute sa vie pour lui-même. Il est nommé maître des novices, ensuite prieur de la communauté de carmes qu’il a fondée à Londres à l’appel du cardinal Nicholas Wiseman, archevêque catholique de Westminster. Il déploie un grand don pour l’organisation : il prévoit, calcule, décide, négocie et exécute tant au niveau des finances que des relations personnelles. Il acquiert terrains et bâtiments, érige le couvent et le noviciat, installe la communauté dans deux lieux différents, construit une grande chapelle et gère d’innombrables conflits de personnes, non sans renoncer à ses voyages et prédications. Son talent artistique et de prédicateur, sa vocation d’adorateur du Saint Sacrement se manifestent à chaque étape de sa vie et dans chaque forme de son ministère. Après quinze ans de fondations, de prédications, de voyages dans toute l’Europe, de rencontres, il lui reste à écrire la dernière page de sa vie. Ce sera l’accomplissement (Partie V). Cette dernière étape de sa vie s’appelle Spandau, près de Berlin, où il est envoyé par l’évêque de Genève pour porter secours spirituel et matériel aux prisonniers français après la défaite de Sedan le 2 septembre 1870 et la chute du Second Empire. Typhus, dysenterie, typhoïde, variole sont les épidémies qui déciment les troupes depuis le début de la guerre franco-prussienne. En administrant un mourant, le Père Augustin-Marie contracte lui aussi la variole. L’infection se propage dans tout son corps et, le 20 janvier 1871, il rend son dernier souffle. Le Juif hambourgeois converti, devenu chrétien puis carme en France, meurt en Prusse, quelques jours avant la signature de la défaite des Français contre les Prussiens. L’Ordre du Carmel pleure la perte d’un de ses membres les plus éminents. Avec brio, compétence et clarté dans la compilation des innombrables documents-source, l’auteur a su dessiner les lignes de force et de fragilité de ce carme à l’âme de feu et au caractère trempé. Avec justesse et précision, il décrit la personnalité d’Hermann Cohen habité par un incroyable activisme où se font face amitiés solides et conflits relationnels au cœur du contexte politique, culturel et religieux de son époque et de ses différents milieux de vie. Un dictionnaire biographique, les sources et la bibliographie ainsi qu’un index de personnes et de lieux font de cet ouvrage un livre de grande portée.

Paris, Parole et Silence, septembre 2019

1028 pages · 35,00 €

Dimensions : 15,2 x 23,5 cm

ISBN : 9782889590872

9782889590872

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