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Le discernement des esprits selon Ignace de Loyola

Les aléas d’un héritage (XVIe-XXIe siècles)

Dominique Salin

Dans l’expression « discernement des esprits », comment faut-il comprendre le mot « esprits » ? S’agit-il de pensées ? de démons ? de motions ? d’affects ? Agissent-ils de l’extérieur ou à l’intérieur de l’homme ?

Histoire, anthropologie, spiritualité : un dialogue risqué mais nécessaire

Une partie – la plus importante – de la réponse exige qu’on fasse droit à l’histoire. Le petit ouvrage de Dominique Salin, jésuite et historien de la spiritualité, s’y emploie à merveille, en offrant au lecteur une vaste fresque historique, courant de l’Antiquité à nos jours, et placée en vis-à-vis de ce que les Exercices Spirituels de saint Ignace de Loyola ont pu apporter de singulier à ce sujet. Il en résulte une monographie passionnante, érudite sans être inaccessible, dont les sources précises et nombreuses, bien référencées en bas de page, réjouiront les amateurs de littérature et de spiritualité ignatiennes.

L’autre partie de la réponse se situe sur le plan anthropologique. Il faut ici une lecture plus minutieuse et attentive pour repérer ce qui se dit pourtant au fil des pages d’un rapport entre « esprits » et « motions », « pensées » et « affects », sans oublier les éventuels anges et démons que le Moyen Âge inscrivait sur sa palette des manifestations habituelles du surnaturel. On ne se débarrasse pas totalement de l’histoire, on le voit. De fait, il faut d’abord s’accorder sur le fait de savoir si les mouvements des « esprits », ce qu’Ignace en son temps appelle les « motions », sont intérieurs à l’homme (et imputables à lui) ou bien extérieurs à lui, c’est-à-dire créés par quelque « autre » que lui. La question de l’altérité et de la possibilité de l’envisager ou non dans une perspective anthropologique ou psychologique est essentielle dans le débat mené par l’A.

On regrettera peut-être que ce fil ne soit pas plus fermement noué. Il faut en effet reconstituer par soi-même les éléments d’une réponse pourtant présente dans le texte, surtout dans l’introduction (p. 7-12) et dans les dernières pages (p. 184-197). Entre les deux, c’est l’histoire qui s’impose, comme un détour obligé mais fécond. Sur la thématique, capitale, de l’« extérieur » et de l’« intérieur », on lira par exemple ceci : Les « hommes de la renaissance (...) n’avaient pas le sentiment d’autonomie que peut avoir l’individu moderne. Ils se sentaient dépendants en permanence de forces extérieures à eux-mêmes (...). En eux il y avait de l’autre. Dans le monde autour d’eux, aussi. Mais cet autre leur était en quelque sorte familier » (p. 51). Et l’on prendra conscience que les représentations culturelles, religieuses, sont toujours déjà historiques, et que, de ce fait, il convient de pister leurs transformations au fil des âges, que ces transformations soient nominales ou essentielles.

C’est ici que ce que je pense être l’une des idées-clé de l’A., bien qu’elle ne soit explicite qu’à la toute fin de l’ouvrage, doit être citée : « Pour désigner aujourd’hui les esprits en les “démythologisant”, sans sacrifier pour autant l’extériorité qu’ils connotent, il devrait être possible de recourir, comme on l’a fait à l’occasion au cours de cette étude, au terme d’affect, à condition de lui reconnaître l’ouverture sur l’“illimité” » (p. 190). Ou encore : « Le mot “affect” peut être utilisé pour désigner une “pensée” renvoyant à “quelque chose” que saint Ignace et Gagliardi ont qualifié d’“extérieur” à l’homme. (...) Considérer que les motions spirituelles sont des affects, éventuellement des manifestations de l’inconscient, ne fait donc pas difficulté, du moment que l’inconscient n’est pas “réduit” à un “fait de conscience” “plus profond que les autres” – du moment qu’est sauve sa résistance radicale à toute forme de savoir » (p. 192-193).

Les conséquences pour l’appréhension de la vie spirituelle en général, et du discernement des esprits en particulier, sont grandes : Dieu, extérieur par nature à l’homme, parle à l’intérieur de l’homme. Selon que l’on considère davantage la source (extérieure, divine) ou la manifestation (intérieure, humaine), on parlera plutôt d’« esprits » ou plutôt d’« affects ». Ici se croisent, toujours en clé historique, l’anthropologie et la théologie spirituelle. Et ici se trouve démontrée l’actualité des Exercices Spirituels, ce que l’A. explicite plus clairement encore dans l’article qu’il a bien voulu donner à la revue Vies Consacrées, pour sa livraison de ce mois de janvier 2022 : « Des esprits aux affects. Ignace de Loyola, entre tradition et modernité » [1], qui s’achève sur ces mots : « En s’en tenant, dans ses règles de discernement, à la description des affects, Ignace facilite singulièrement l’accès de l’homme moderne à la prise de conscience de l’action de l’Esprit en lui » [2].

Déclin et renouveau des esprits : une histoire du discernement

Revenons à l’histoire, puisqu’elle constitue la matière essentielle de l’ouvrage. Sur le tracé de cette grande fresque, la partie la plus impressionnante, et peut-être la moins connue, est sans doute le chapitre IV : « Après saint Ignace. Des esprits aux passions » (p. 133-176). Où l’on découvre, après que les premiers chapitres ont bien montré l’origine et la spécificité du trésor ignatien que sont les Exercices Spirituels, orientés au discernement des esprits [3], la lente et stupéfiante éclipse de ce discernement, et ce alors même que perdurait la pratique de donner les Exercices, mais dans le cadre de « retraites fort directives, ne laissant guère de place à l’accompagnement pour le discernement individuel » (p. 158), ou alors via cette formule étonnante des retraites « à lire », que l’A. décrit comme des « Exercices à domicile, en somme, et auto-administrés » (p. 160). Bref, résume l’historien, entre le XVIIe et le XIXe siècle, « le discernement des esprits comme manière, par le sujet, de se découvrir et de se construire lui-même, s’est peu à peu estompé au profit d’une conception de la vie spirituelle plutôt standardisée, moralisante et sentimentale » (p. 159).

Il faudra attendre le XXe siècle pour que, la science historique aidant, l’attention aux textes, leur patient dépoussiérage et leur étude critique (H. Watrigant et, plus largement toute la collection des MHSI [4]), soutenue parfois par les ressources de la philosophie (G. Fessard), ravivent l’interprétation du livret ignatien, et que soit redécouverte la dynamique des Exercices Spirituels, au point que l’A. puisse affirmer que « pour tous les jésuites, désormais, le livret des Exercices organise les conditions d’un choix de vie » (p. 179). Un aboutissement qui paraît simple et unanime, mais qui ne gomme cependant pas la diversité des interprétations (l’A. évoque Anthony De Mello, Franz Jalics, Yves Raguin). En ce qu’elle requiert d’être articulée avec la théologie et avec l’anthropologie, la spiritualité pose des questions dont certaines, comme celle que l’A. pose au terme de l’ouvrage, ne peuvent que rester ouvertes : « comment rendre compte en un langage accessible à nos contemporains de la mystérieuse fusion de la volonté de l’homme dans la volonté divine (pour parler comme la théologie), sans rester prisonnier des catégories aristotéliciennes, ni réduire cette expérience à des techniques “bassement” psychologiques, ni non plus succomber aux facilités de la pensée magique ? » (p. 189).

Le « sujet » du discernement : devenir des esprits vs devenir de l’exercitant

Conformément à son titre, le petit ouvrage de Dominique Salin se concentre sur « le discernement des esprits ». Or, en même temps que les « esprits » évoluaient au long des siècles, la figure du retraitant – celui à qui on « donne les Exercices », pour reprendre l’expression d’Ignace – était elle aussi affectée par la façon dont était pensé et présenté ce « discernement ».

Quand, au XVIe siècle, Ignace rédige les Exercices, on sait qu’il s’appuie sur plusieurs sources qui ont marqué son propre cheminement spirituel : parmi celles-ci, la Vita Christi de Ludolphe le Chartreux [5]. Un ouvrage connu non seulement pour sa longueur mais encore pour son évitement de tout ce qui pourrait ressembler à des « blancs » dans le récit : tout est dit, raconté, explicité, argumenté, et les prières sont prêtes à l’emploi de celui qui, en fait d’exercitant, est cantonné dans le rôle du lecteur passif. Ce qui m’amène à la question suivante : en plus d’être lié à un contexte spirituel plus prompt à rechercher la pureté du cœur et l’abandon à Dieu qu’à mener le bon combat en vue de servir le Christ, le « déclin des esprits » dans la manière de donner les Exercices, ne correspondrait-il pas, en quelque sorte, à un reflux du texte ignatien vers sa matrice première : la Vita Christi de Ludolphe le Chartreux ? Or Ignace s’était clairement distingué de l’herméneutique et même du projet ludolphien, en faisant bien plutôt des Exercices une sorte de « texte à trous », dont les « blancs » appellent une double parole : celle de Dieu à qui celui qui fait les Exercices est invité à répondre de manière singulière, neuve, libre. Même s’ils appartiennent à des univers culturels compatibles, Ludolphe et Ignace manifestent des univers spirituels qu’on peut pratiquement dire étanches. En cela, en réduisant les Exercices à n’être qu’« une école de perfection spirituelle et morale dans laquelle on apprend à juguler les passions et à cultiver des vertus ; ou une école d’union à Dieu par le perfectionnement dans la prière » (p. 163), plus encore en verrouillant en amont de la retraite le contenu des méditations, considérations et lectures (cf. p. 160), ce que j’appellerais la « tentation ludolphienne » est une vraie trahison du projet ignatien.

Il y va, finalement, du statut de l’élection, c’est-à-dire, en termes plus concrets, de la place de la décision personnelle du retraitant et de la manière dont cette décision peut effectivement engager sa vie, dans une petite ou dans une grande mesure. Quand, au début du XXe siècle, le débat fait rage entre « unionistes » et « électionnistes » [6], on s’écharpe pour déterminer ce qui, de la contemplation en vue de l’union à Dieu, ou de la décision pour Dieu, est le plus central dans la proposition ignatienne des Exercices. Il se pourrait cependant qu’à travers ses alternances, l’histoire nous montre qu’un aspect ne va pas, et ne peut pas aller, sans l’autre. Maintenant que le « déclin des esprits » appartient clairement au passé (ce que démontre l’A.), il ne suffit pas de se contenter d’une perception fonctionnelle, voire utilitaire, de la retraite ignatienne, que l’on prendrait pour un moyen simple et sûr de faire un choix sous le regard de Dieu. L’histoire, semble-t-il, traduit en alternance herméneutique ce qui, chez Ignace, était pourtant parfaitement unifié : c’est « tout en contemplant sa vie » (Exercices Spirituels 135,4), que le retraitant est invité, au début de la seconde Semaine, à commencer le « travail des élections ». Le discernement advient dans la contemplation, car c’est bien de la confrontation avec le texte évangélique et, plus encore, avec Celui qui s’y manifeste narrativement, que naissent les « motions » intérieures – ce que l’A. reconnaît aujourd’hui dans les « affects » – : cet « involontaire » auquel Ignace propose justement d’articuler le « volontaire », la décision selon Dieu, c’est-à-dire l’élection.

[2art. cité, p. 20.

[3Voir en particulier le chapitre III : « Le discernement des esprits », p. 69-132.

[4Les Monumenta Historica Societatis Iesu ont commencé à paraître en 1894 et comptent à ce jour plus de 150 volumes.

[5L’ouvrage du Chartreux n’est pas la seule source d’inspiration d’Ignace, mais il a joué un rôle décisif, notamment en tant que premier intermédiaire avec l’Évangile auquel Ignace, avant ses études, n’avait pas la possibilité d’accéder sous forme écrite.

[6Pour le dire trop brièvement, les « unionistes » voient dans les Exercices une école de perfection et une voie privilégiée vers la vie unitive, tandis que les « électionnistes » font de l’élection le centre de gravité et la raison d’être des Exercices, lesquels doivent être donnés surtout à ceux qui veulent faire le choix d’un état de vie.

Collection Petite Bibliothèque Jésuite

Lessius, Bruxelles, novembre 2021

190 pages · 12,00 €

Dimensions : 12 x 19 cm

ISBN : 9782872994090

9782872994090