Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Le Dieu qui ne compte pas

À l’écoute des humiliés et des boiteux

Étienne Grieu

« Le grand rendez-vous spirituel et religieux de notre temps est avec le Dieu qui ne compte pas, qui ne compte plus comme un acteur qui pourrait faire valoir ses états de service ou s’imposer dans nos compétitions » (p. 11). Cette thèse, centrale dans l’ouvrage d’Étienne Grieu, abordée par son versant théologique et biblique, offre un second versant, beaucoup plus concret, beaucoup plus décisif aussi pour la vie ecclésiale, où l’on découvre, tout au long du livre, comment et pourquoi « l’urgence pastorale première » est de « chercher les chemins par lesquels les voix de ceux qui ne comptent pas puissent être appelées et entendues » (p. 81).

L’intérêt de l’ouvrage est la manière dont il répond à cette question : en partant de l’Écriture (chapitres 1 et 2, où l’on se met à l’écoute du quatrième chant du Serviteur et de péricopes évangéliques), en passant (longuement) par la vie ecclésiale (chapitres 3 à 8), et en aboutissant finalement à la vie sociale (chapitres 9 et 10) : rien n’est étranger à l’Évangile et les personnes en situation de grande pauvreté, parce qu’elles « connaissent le Christ souffrant », comme dirait le pape François (EG 198, cité p. 75), peuvent constituer « une vraie figure d’autorité » à l’intérieur de l’Église (p. 66). En effet, leur expérience privilégiée du chemin pascal de Jésus fait d’elles « des guides pour toute l’Église car elle est appelée elle aussi à entrer dans la Pâque du Christ » (p. 75). Il y a là, pour qui veut bien le voir, un puissant levier de conversion ecclésiale, la possibilité d’un changement complet de paradigme : non plus le succès, la puissance, le bonheur ou la force, mais l’entrée à l’école de la petitesse, de la pauvreté, de l’échec des personnes « qui ne comptent pas ». Qu’on ne s’y trompe pas : l’A. ne prône pas la pauvreté volontaire, ce n’est pas le propos, mais promeut plutôt l’idée que seuls ceux qui « ne comptent pas » ont cette capacité d’entraîner les autres dans « une dynamique où l’on ne compte plus, où l’on cesse de calculer, de se demander qui est vraiment digne de Dieu, et qui ne l’est pas » (p. 144).

Soulignons encore un acquis de ces pages. Vers le milieu de l’ouvrage, l’Évangile est présenté comme une « question de relations » : loin de répartir les personnages en bons croyants d’un côté, et mauvais croyants de l’autre, il met en scène des déplacements, des jeux relationnels entre les personnages, et les disciples eux-mêmes doivent apprendre des plus pauvres : « la bonne nouvelle advient dans un tissu relationnel ou les personnes les plus démunies tiennent une place primordiale » (p. 91). Pour le dire autrement : nul ne se suffit à lui-même dans l’accueil de l’évangile ; c’est dans le jeu des différences et des relations entre les personnes confrontées au message de Jésus que la bonne nouvelle peut être vraiment accueillie. À la fin de l’ouvrage, l’A. revient brièvement, mais de manière décisive, sur ce point. Après avoir rappelé que l’Église s’est longtemps battue pour la dignité de la personne, il formule cette hypothèse : « aujourd’hui, il se pourrait que le point de pertinence majeur des Églises porte sur la question des liens » (p. 197). Comment les personnes parviennent-elles à tisser entre elles des liens qui fassent authentiquement grandir le Royaume ? Une question qui se pose à la vie ecclésiale, évidemment, mais peut-être encore plus directement à la vie consacrée, en particulier dans sa dimension communautaire. Quel genre de relations sommes-nous capables de vivre avec les « pauvres parmi nous » (les faibles, les malades, les personnes blessées, les victimes) ? L’enjeu n’est pas minime : « notre sensibilité à ce que [les pauvres] vivent mesure très précisément notre capacité à former un seul corps » (p. 152). La recherche d’un « autre type de présence au monde où l’on est attentif non seulement à des visées, des projets, mais également aux nouvelles manières de l’habiter comme un champ relationnel, et qui fasse du respect une valeur clé » (p. 191) pourrait-elle ne pas concerner la vie consacrée ?

Si les 10 chapitres qui composent le livre sont pour beaucoup des reprises retravaillées de parutions antérieures (voir le détail p. 203), le message garde toute sa pertinence et, d’une certaine manière, sa nouveauté, tant il est vrai qu’on a à peine commencé à « écouter ce que nous apprennent “ceux qui ne comptent pas”, sur le Christ et Dieu » (p. 142). On ajoutera enfin que le style de l’A. est déjà une mise en application de cet « exercice » d’écoute : en se gardant de tout effet littéraire, il donne volontiers la parole à d’autres (l’Écriture, des personnes en situation de pauvreté) sans jamais renoncer à faire œuvre de théologien.

Mots-clés Pauvreté Pastorale

Collection Forum

Salvator, Paris, janvier 2023

128 pages · 22,00 EUR

Dimensions : 14,5 x 22 cm

ISBN : 9782706723506

9782706723506

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